‹ Un maître de ce temps Puvis de ChavannesChapitre 14 sur 26 · LK PAYSAGISTE · texte numérisé non relu

LK PAYSAGISTE

t deur et de moralité entre ses formes dic verses, dont rcnscmblc harmonique com- « pose l'œuvre divine de la création; il doit, c avec la mémo conscience, avec le môme t amour, étudier toutes ces formes, et s'efTor- « cer d'en faire l'image plastique, aussi belle € qu'il le peut. »

Pendant cette dernière période d'évolution, Puvis de Chavannes applique au paysage son instinct de généralisation, sa méthode de synthèse , qui ne lui en font prendre que ce qui est nécessaire pour le caractériser ethnographiquement, et pour l'amener au point où il peut entrer dans un vaste ensemble d'une unité absolue , hors du moment et de Tincident. Dans le a Ludus pro Patria », on sent la terre de Picardie, au sous-sol sablonneux, recouvert d'une couche d'humus mince, friable, qui porte une herbe courte jaunie, des fleurettes grêles aux couleurs tendres, aux parfums légers, bruyères, mauves, marguerites, etc. ; des arbustes dont les tiges s'infléchissent vite, et sont garnies d'un feuillage clair. Les rivières, les étangs, les tourbières, et les marais dégagent une buée ambiante, qui fait le ciel plus pâle, les bois plus sombres, les hori-

zoiis moins lointains et moins lumineux, que dans les pays de montagnes, et sur les grandes plaines.

J'ai demandé à Fartiste où il avait pris ce beau pa3^sage, et comment il Favait étudié. (( Ce paysage, m'a-t-il répondu, en souriant, (( je l'ai vu par la portière d'un w^agon, pendant (( un de mes voyages à Amiens. Au fur et à (( mesure que défilaient sous mes yeux ces bas- (( fonds de rivières bordées de saules, de « vernes et d'oseraies, ces collines basses, (( qu'empiècent si pittoresquement, dans la di- « versité de leurs tons et de leurs dessins, les « champs de blé, de colza et de betteraves, de « maigres prairies et des petits bois très es- (( pacés, je notais dans mon cerveau les (c effets de lignes et de couleurs ; et , de re- « tour à mon atelier, j'en jetais sur le papier « le résumé. La vision du paysage avait été (( pour moi si intense qu'il me semblait qu'une « étude sur place en eût affaibli la sensa- (( tion, et m'eût exposé à n'en retrouver, plus « tard, dans ma mémoire, qu'une image ré~ (( duite, confuse et sans vie ».

EVOLUTIONS DE LA FOIIME ET DE LA COULKtn,

Chez Puvis de Chavannes, révolution du sens de la couleur a été constamment parallèle à révolution du sens de la forme. A Amiens, les premières peintures présentent un coloris composé de réminiscences classiques, et d'inspirations contemporaines diverses. A ce moment, l'artiste peignait directement sur la toile ses figures d'après le modèle vivant. Cette méthode spéciale de travail devait fatalement le conduire à la particularité de la physionomie, du geste, et de l'attitude, en dehors des conditions d'unité et d'harmonie qu'impose une décoration de monument.

Aussi, voit-on là tous les personnages hantés de la préoccupation de ce qui doit leur aller bien, et fort peu soucieux que les voisins en souffrent dans leur grâce et leur beauté. Par suite de Taudace habituelle à la jeunesse, et de Tambition exubérante de montrer une

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science fraîchement acquise, il n'est ton ni nuance qui l'intimide ou le désespère ; alors, éclate une fanfare de rouges, de bleus, de jaunes, de verts, sur les vêtements, et dans les draperies. Mais, au fur et à mesure que l'artiste pénètre dans le naturalisme, le sentiment de la nécessité d'une adaptation exacte I de la couleur au physique et au caractère de- / vient plus profond. Il a trouvé la logique dans la vérité. C'est qu'il y a, dans le coloriste, le rigoureux logicien et le sévère moraliste, à l'acception la plus élevée de ces deux termes résumant toute sa philosophie de l'art.

Ruskin a écrit dans les « Sept flambeaux de l'Architecture » : « Pour bien orner un (( monument et en général pour créer une belle « et bonne œuvre d'art, il ne s'agit pas de se « faire une loi de produire suivant un certain « type, et d'être assez avisé pour adopter le « meilleur type ; mais il s'agit d'être dégagé de « la vanité, de la futilité, de l'instinct d'esca- (( motage, en un mot de tous les défauts qui (( égarent l'homme dans ses créations, comme « dans ses opinions et ses actes; et qu'au « lieu de ces mauvais penchants il faut voir (( les qualités qui en sont elles-mêmes les (( guides légitimes, avoir d'abord en soi la

ÉVOLUTIONS DK 1 A Knn\|K. I^l9

€ sincéritt^ rabnéu^ation, la capacité cradnii- « ration. rindépeiulanccdVsprit, ol la docilité « du cœur, pour ensuite se laisser aller i\ faire, « sans trop de souci du résultat, ce qu'on a a vraiment conçu sous Tinspiralion de ces « bons instincts. y>

Dès que Puvis de Chavannes, ayant réussi à se dégager de toute influence d'école et de tradition, se fut fait, à force de travail, uncî manière et des idées personnelles, il abandonna, avec résolution, le procédé du morceau d'atelier, et ne voulut plus composer et exécuter de peintures décoratives que sur carton, d*ensemble, d'un seul jet, après en avoir préparé tous les éléments définitifs par de nombreuses études préliminaires d'après nature.

A chaque toile nouvelle qui sortait du hall de Neuillypour aller couvrir une muraille dans un édifice public, on pouvait constater, évidentes, indiscutables, ces qualités professionnelles, dont l'acquisition complète fera de lui un maître de la décoration. Peu à peu, successivement, s'éliminent les recherches de détails, les tentations de formes, d'altitudes, de gestes, et d'expressions, propres k piquer la curiosité, à séduire les dilettantes. Le natu-

ralisme devient plus large, exclusivement de synthèse de types d'humanité. Chaque figure n'est conçue et exécutée qu'en vue de la réalisation de l'idée générale décorative ; sa beauté propre ayant pour but de contribuer d'abord à la beauté du groupe, puis à celle de la composition entière. Tout, — les personnages, le paysage, le ciel, — se développe parallèlement, dans le travail de création, avec une méthode sévère, avec une discipline rigoureuse, pour atteindre la forme la plus complète de l'unité. Le décorateur ne doit-il pas être comme l'architecte qui, dans une construction, ne se préoccupe que de l'ensemble, et de la destination de l'œuvre, sans chercher à faire briller une partie plus que l'autre?

Et, ainsi, se justifie, en art comme en littérature, cette maxime de Bufîon : « Toutes « les beautés intellectuelles qui se trouvent (( dans un beau style, tous les rapports dont (( il est composé, sont autant de vérités, aussi « utiles et peut-être plus précieuses pour l'es- « prit public que celles qui peuvent former le « fond du sujet. »

De même que le dessinateur a fait entrer.

EVOLUTIONS DE LA COULEUIt. 151

comme forme, l'individu dans le groupe, et, du groupe dans la collectivilé, ne lui conservant que le geste essentiel, qui sera un des éléments de la synthèse des idées, le peintre se préoccupe de donner exclusivement à cet individu la couleur nécessaire pour le caractériser, au point de vue des influences de l'être et du milieu sursaphysionpmie. Si, chez Puvis de Chavannes, le geste n'est jamais violent, la couleur ne le sera point davantage. « 11 « est sans exemple, disait Ingres, qu'un grand « dessinateur n'ait pas eu le coloris qui « convenait exactement au caractère de son a dessin. »

Toutes les tonalités riches en force vive personnelle, le rouge et le jaune par exemple, disparaissent ou sont sensiblement atténuées. On a observé scientifiquement que le rouge produit dans le cerveau une vibration intense de chaleur. La vision spontanée du peintre, exempte de tout effort et de toute tension de la vue aussi bien que de l'imagination, n'a, pour être réalisée, et pour produire la sensation de délicatesse et de charme poursuivie, aucun besoin d'une couleur violente. Ses préférences n'apparaissent-elles pas pour les couleurs tendres et légères, pour le violet.

qui, à ropinion des savants, constitue l'étape la plus élevée du développement du sens visuel ; pour le vert foncé , dont la notion première, d'après eux, est née d'une idée générale de clarté; pour le bleu, qu'ils assurent n'avoir dans l'antiquité jamais désigné une couleur, mais une nuance d'ombre de lumière, et qui aujourd'hui, sous le nom d'azur, représente cette lumière elle-même; surtout pour le blanc, le ton le plus lumineux, que Platon déclare être la couleur des dieux ? Et, à mesure que la pratique de la synthèse donnera à la peinture plus de netteté et plus de simplicité, les couleurs se résumeront en cette dernière, portée au plus haut degré de son exaltation et de sa beauté.

Alors, la lumière est si bienfaisante, si naturelle, en telle harmonie avec le milieu, qu'à la réflexion seule on comprend combien elle a d'intensité, de puissance. C'est que la lumière, seule capable d'animer, s'impose aux yeux et à l'imagination, non par l'étincellement, mais ^ par la clarté dont elle emplit tout. De ce que certains peintres lui donnent des reflets plus vigoureux, d'où les couleurs tirent apparemment plus d'éclat, on ne doit point con-

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dure À qualifier do moins lumineux ceux qui en recherchent de préférence la délicatesse. Le môme soleil fait lleurir les lys et les roses.

Dans ses éludes sur Homère, Gladstone a très bien décrit cette particularité, propre à Tauteur de \ Iliade et aux poètes grecs, de sentir surtout dans les couleurs la quantité de lumière, de la désigner par des expressions qui servent moins à noter exactement la nuance qu'à indiquer l'excitation lumineuse plus ou moins forte perçue par la rétine. Il semble que, dans sa poursuite, continuelle et acharnée, du naturalisme, qui Ta conduit irrésistiblement aux principes proclamés par r Antiquité grecque, où la pratique de ce naturalisme a atteint le plus haut degré de perfection, Puvis de Chavannes soit, de la même impulsion vigoureuse, remonté aux sources homériques de la couleur.

On s'étonne souvent du long temps que Puvis de Chavannes a mis à imposer sa peinture au public, des résistances formidables qu'il a eu à vaincre, des préjugés qui lui ont fait constamment obstruction; et, la cause en a été cherchée dans le misonéisme de la foule, dans les haines ignorantes des coteries et de l'Académie. Ne serait-il pas plus exact de

ne voir là qu'un phénomène purement naturel, dont l'analyse relève moins de la morale que la physiologie ? Notre amour-propre, ainsi que la vérité, en recevraient plus de satisfaction. Le temps dont les différentes couleurs ont eu besoin pour affecter la rétine, comme impressions spécifiques, disent les savants, est en raison de la quantité de forces vives qu'elles possèdent; il a donc fallu moins de temps aux couleurs d'une forte intensité, et plus à celles d'une moindre, pour affecter la rétine, et pour faire naître une sensation.

Si, dès la première heure, Paul de Saint- Victor, Théophile Gautier, Th. de Banville ont su apprécier dans les œuvres d'Amiens tout ce qu'il y a de poésie au point de vue de la couleur, c'est qu'ils étaient eux-mêmes des poètes, des coloristes; mais, le public a eu besoin d'une longue éducation des yeux, par la continuité, sans intermittence, pendant près d'un demi-siècle, du spectacle de la même peinture, immuable dans ses principes, si elle est progressive dans ses résultats.

Et quelle contradiction étrange entre les opinions littéraires et la vérité scientifique! Puvis de Ghavannes a été, par la plupart des écrivains, qualifié de coloriste rudimentaire.

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