‹ Un maître de ce temps Puvis de ChavannesChapitre 15 sur 26 · ÉVOLUTIONS DE I.\ COI I.ELH · texte numérisé non relu

ÉVOLUTIONS DE I.\ COI I.ELH

naïf, enfantin, etc. Or, que dt'»nioiitre encore la science? C'est que Tcnfant, qui reste» si indifférent aux nuances tendres, au blanc, au violet notamment, parce qu'il ne les voit pas, Gxc avec un plaisir indicible et recherclie les couleurs éclatantes : le rouge, le jaune, et le vert, qui seules influencent et émeuvent son cerveau i\ peine formé. La qualification est donc fausse. Parmi tous ceux que Tignorance voudrait lui opposer, aucun coloriste ne fut plus viril, plus puissant que le maître de T a Ave Picardia nutrix », et du u Ludus pro Patria ».

entr'actes des œuvres décoratives

Entre les premières et les dernières pages du Musée de Picardie, Puvis de Ghavannes s'est reposé à peindre des tableaux de chevalet, qui n'ont jamais été pour lui, suivant sa déclaration, que de simples entr'actes.

En 1868, il faisait pour le Cercle artistique de Paris une peinture représentant ce le Jeu », sous les traits d'une femme nue, endiamantée, ceinture dorée, au visage de sphinx, debout sur le chapiteau d'une colonne, qui tient une de ses mains fermée, et l'autre ouverte, d'où s'échappent des pièces d'or. Cette toile a été détruite.

C'est ensuite un tableau, ce A la fontaine », composé de deux figures féminines extraites du (( Repos )) d'Amiens : la femme penchée qui écoute le vieillard, et la moissonneuse debout derrière lui; avec l'adjonction d'un beau paysage de clairière de forêt.

entr'xctks . 1 57

Au Salon de 1870, on trouve a la Décollation de saint Jean-Baptiste » , qui a été admise à l'Exposition centennale de 188Î) ; et, la « Madeleine » de la collection Gliéramy.

Aux jours terribles du Siège de Paris, pendant que les poètes expriment les angoisses, les colères et les désespérances des ûmes, et chantent pour endormir la douleur et la faim, le peintre compose les deux tableaux, que la gra\'ure et la photographie ont popularisés : a le Pigeon voyageur > et « le Ballon », en vue de glorifier l'héroïsme des assiégés, et de conserver le souvenir de leurs poignantes sensations, au départ et à l'arrivée des rares messagers aériens qui pouvaient rompre le cercle de fer et de feu. Ces tableaux ont été donnés à la loterie organisée à Chicago, en 1874, au lendemain de l'incendie qui détruisit une partie de la ville.

C'est également sous l'inspiration d'un sentiment patriotique, celui du relèvement de la France, que fut peinte, en 1872 « l'Espérance », qui figura au Salon de cette annéelà. Une jeune fille, vôtue d'une simple robe blanche, au visage doucement mélancolique, mais sur lequel va naître un sourire , est as-

sise sur un pan de mur en ruines, que le printemps a déjà orné de plantes et de fleurs. Elle tient dans sa main gauche, et semble présenter à la Patrie, une branche d'arbuste qu'elle vient de couper dans le champ couvert de monticules qui sont des tombeaux. L'artiste a fait une répétition de « l'Espérance », avec quelques modifications dans la figure et dans le paysage.

A ce même Salon, fut présentée et refusée une peinture fort originale : « Les Jeunes Filles et la Mort ». Sur la pente d'une colline fleurie, près d'un bois, des jeunes filles se livrent joyeusement aux ébats de leur âge; les unes cherchent à s'entraîner dans une course vertigineuse ; d'autres plus paisibles se promènent ou cueillent des fleurs. Cachée dans son manteau, sous une gerbe de plantes, la Mort les guette : ingénieuse et saisissante allégorie de la fragilité de la vie et de la jeunesse.

J'aurais bien la tentation de comprendre les plus importants de ces tableaux dans une même classification : celle de « l'expression de la forme dans l'ordre du pur sentiment » ; et d'y joindre quelques autres , comme « la

KÎ<Tn\CTKS. 159

Toilette », « la Famille de pécheurs », les « Femmes au bord de la mer », etc., cx(iuises fantaisies, où Puvis de Chavanncs se montre un peintre délicat de la femme; mais ce serait aller contre la volonté de l'artiste, qui s'est toujours défendu d'avoir eu la moindre ambition préméditée de développer une théorie, ou une thèse, de constituer un ensemble d'œuvres basées systématiquement sur une môme allégorie humaine ou sociale.

S'il peint a le Pauvre Pécheur », c'est parce qu'en se promenant sur les bords de l'estuaire de la Seine, à Honfleur, il a vu et admiré la singulière beauté plastique de l'harmonie des lignes et des couleurs, entre cette vaste étendue d'eau limoneuse, cet horizon sans fin de dunes basses, recouvertes d'herbes maigres, de fleurettes anémiées, de buissons rabougris; et l'humanité misérable qui vit là d'un travail pénible et incertain. C'est cette désolation, cette misère, cette mélancolie, cette résignation dans l'homme, dans la nature, et dans les choses , manifestées par des formes d'une tristesse saisissante, qu'il a résumées en ce pêcheur n'ayant plus que la peau et les os, dépenaillé, hirsute, monté sur une barque toute

160 PUYIS DE CHAVÂNNES.

de pièces et de morceaux, qui espère stoïquement, les mains jointes, les yeux baissés, la venue du poisson dans son filet, pendant que ses enfants, non moins résignés à leur mauvais sort, jouent indolemment sur le rivage. L'émotion pour le spectateur naît de la réalité traduite par le peintre, et augmente de force, en raison de sa puissance à la synthétiser sous la forme la plus précise et la plus simple. Alors les critiques et les sociologues ont écrit là-dessus des réflexions éloquentes, profondes , incisives , troublantes même , auxquelles l'artiste n'avait guère songé, parce que ce n'était point là son goût. Il écrivait à propos de ce tableau : « Ce n'est pas une « femme mais une fillette à l'âge ingrat. La (( mère est morte (sicjubeo)^ et la petite est (( là pour veiller sur son frère ; elle cueille des (( fleurs avec sa petite main de singe, fiévreu- (( sèment, machinalement. L'enfant qui, dans (( cet étrange parterre, n'en ferait pas autant (( serait en dehors de la nature. J'ai Thorreur « du roman illustré à l'huile; ma seule excuse (( est de n'avoir emprunté qu'à moi-même (( cette vision de misère.., cela dit pour ré- (( pondre à mes commentateurs. » En 1887, Gastagnary, alors directeur des Beaux-Arts,

BNTa ACTES. WA

qui fut un des plus acharnés adversaires do Puvis de Chavannes, fit spontanément, pour le Musée national du Luxembourg, racquisition du a Pauvre Pécheur », comme étant une des œuvres les plus caractéristiques du maître, en tableaux de chevalet (1).

(1) Les incidents de cette acquisition sont assez curieux pour ^Irc racont(?s; ils font honneur au caractère de Castagnary. « Le Pauvre Pt^cheur » figurait à une exposition d'œuvres de Puvis de Chavannes, organisée dans les galeries Durand-Huel. Le jour même de l'ouverture, Castagnary lit spontanément au maître la proposition d'acheter ce tableau pour le Musée national du Luxembourg, en ajoutant à sa proposition les compliments les plus élogieux. Puvis de Chavannes accepta; et le prix fut fixé à 6.000 francs. Le lendemain, Castagnary' annonça au ministre des Beaux-Arts, qui était Spuller, la décision qu'il avait prise, et lui demanda de la ratifier. Spuller lit des objections nombreuses, et déclara, en fin de discussion, qu'il refusait sa signature. Castagnary répondit qu'ayant engagé sa parole vis-à-vis de l'artiste il donnerait sa démission de directeur des Beaux-Arts, s'il était ainsi désavoué. Le ministre s'inclina, et signa l'acte d'acquisition du « Pauvre Pêcheur». Puvis de Chavannes de son côté, avec l'esprit inquiet et hésitant qui le caractérisait dans les questions d'acquisition et de commande d'œuvres d'art, s'était fort préoccupé du choix fait par Castagnary entre les divers tableaux qui composaient l'exposition. Il avait pensé que « le Sommeil », analogue de conception et d'exécution aux peintures décoratives d'Amiens, le représenterait mieux au Musée national du I^uxembourg

PUVIS DE CHAVANItBS. 1 I

Un autre tableau de la même catégorie d'œuvres, (c Orphée » représente-t-il le poète vaincu par la vie, que le désespoir terrasse ; et qui crie la souffrance de son âme? Cette version a certainement de la vraisemblance, mais il se pourrait fort bien aussi qu'elle ne soit rien moins qu'exacte.

Je signalais, un jour, à Pu vis de Ghavannes l'ingénieuse hypothèse d'une trilogie de la Misère, qui avait été émise à propos des trois tableaux : « le Pauvre pécheur », « l'Enfant prodigue », et « le Rêve ». Il se mit à rire, et me répondit que, dans le deuxième tableau, il avait surtout voulu peindre des cochons. (( En 1878, j'étais à la campagne (( dans ma famille; le fermier avait, cette « année-là, merveilleusement réussi l'élevage (( de ses cochons; ils étaient nombreux et (( superbes; je passais une partie de mes « journées à leur courir après pour les des-

que « le Pauvre Pêcheur », pièce de combat autant que de fantaisie. Il chargea Paul Baudouin de négocier l'échange. Au premier mot qui lui en fut dit, Gastagnary répliqua purement et simplement : ce sera « le Pauvre Pécheur », ou ce ne sera rien. L'ambassadeur du maître s'inclina respectueusement, et partit. Le lendemain, Puvis de Ghavannes ne pensait plus à l'incident.

bntr'actbs. ir>3

« siner. Quand il s'agit de les caser, pouvais- € je mieux trouver que cette scène de la para- « bole de TEntant prodijj^ue?». « Le Hcve » : c'est un jeune voyageur endormi au bord du chemin. Trois figures de femmes planent audessus de sa tête; une effeuille des roses; une autre agite une branche de laurier; la troisième laisse tomber de ses mains des pièces d'or. Laquelle choisira le poète, delà Fortune, de la Gloire, ou de la Volupté? Pour l'artiste le seul problème a été de peindre trois figures volantes dans un tableau qui ne compte que quatre personnages, et de triompher de cette difficulté technique en une composition de très petites dimensions.

Page 1