AU PALAIS I>KS \HTS |>K Î><»N
« avant de prendre ses pinconnx, faire une in- « vocation à Pallas. » Il m'en est venu le souvenir d'une anecdote romantique de la fonH de Fontainebleau, conlëe par I{ené Mc^Miard : « Il y a dans la for^t un endroit qu'on apa pelle la mare aux Évées : c'est là où on « allait se baigner, et on ne se déshabillait « jamais sans invoquer quelque souvenir de « la mythologie classique. Ilamon avait un « talent particulier pour imiter les satyres « et les faunes. Boulanger faisait les naïades, a et Nazon contrefaisait à merveille le ber- « ger mélancolique et rêveur, qui poursuit « les Nymphes en conduisant son troupeau, a Tout ceci était d'ailleurs parfaitement cona forme à la règle, puisque dans le Traité de a paysage de Valenciennes, écrit en 1810, il « est dit qu'un peintre ne doit jamais entrer c( dans un bois sans rappeler dans sa mé- « moire les idylles de Théocrite. Mais les colo- « ristes à outrance prétendaient quVn pensant « toujours aux anciens on néglige le soleil, a et ils faisaient des couplets :
« Près de la marc aux Hvées
« Ils (Jéposent leurs elTets
« Ht naj^cnt à l'heure des effets
« Comm' des jçrenouilles éprouvées. »
Les coloristes de Fontainebleau avaient raison. Ce n'est point Puvis de Ghavannes qui leur a donné un démenti.
De chaque côté de la porte d'entrée des galeries des Beaux-Arts, l'artiste a peint « le Rhône » et « la Saône ». Ah! l'allégorie, ici, n'est, certes, non plus ni conventionnelle ni banale. Un robuste pêcheur, portant sur son épaule le lourd fdet d'épervier, debout au pied d'un chêne dont les racines ont troué la roche, personnifie le fleuve, impétueux dans sa course, terrible dans ses débordements. Il a vu, sur le bord de la rivière voisine, une jeune femme qui vient de se baigner, et qui sèche son beau corps aux rayons du soleil. S'apprête-t-il à jeter sur elle son fdet pour la capturer? Ou, cette grâce si délicate, cette beauté si fraîche paraissent-elles à sa nature sauvage une mièvrerie de civilisation à mépriser? Elle-même, a-t-elle fui vers les saules pour être mieux admirée ; ou, naïve et inconsciente de ses charmes, ne pense-t-elle point encore à l'amour? Il serait indiscret autant qu'inutile de demander un sens trop précis à une composition, que le maître sans doute a voulue, ainsi, d'une poésie flottante dans le
SA VIE ET SON CRtVIIE. 215
rôve; et qui fait songer à ces adorables fantaisies de Giorgionc et de Titien, auxquelles ni Ténidition ni la l(5gende n'ont jamais pu donner de signification littéraire.
Dans cette allégorie du Hliônc et de la Saône, il y a plus que TelTet d'une heureuse conception d'art inspirée par une imagination féconde; on y sent l'émotion vibrante du cœur. Puvis de Chavannes a aimé profondément son pays natal; il a aimé avec passion ce Rhône, qui, après avoir pris sa source en pays étranger, dans les solitaires glaciers des Alpes, marie ses eaux vertes, fougueuses, aux eaux bleues de la douce rivière de Saône, descendue lentement des coteaux; qui se teinte des brumes argentées du ciel lyonnais, gaze légère, transparente, voilant, sans la cacher, la froide beauté de la mystique et industrieuse cité, et puis se colore de l'azur lumineux et du soleil éclatant de la Provence, la gueuse parfumée ; qui reflète des tours de cathédrales, des donjons de châteaux, des cheminées d'usines, des trains de chemin de fer courant le long de ses rives : témoignage de la gloire du passé, et de l'activité laborieuse du présent, a Je pense souvent à notre grand Rhône, écria vait le maître à un ami; que de fois, j'aurais
(( pris le train pour aller me retremper un peu (( dans ses grands horizons; mais, c'est un (( rêve, comme tant d'autres! » Dans un des voyages récents que Puvis de Chavannes fit à Lyon, a conté Arsène Alexandre, il se promenait le long du fleuve avec deux de ses élèves. (( Voilà, pourtant, dit-il, à un mo- (( ment, après un silence et une contempla- (( tion qui auraient pu faire croire qu'il sui- (( vait quelque vision épique, voilà pourtant « l'endroit où j'ai fait, étant collégien, de (( biens beaux ricochets dans l'eau I Ah î mes (( pauvres enfants, je ne sais pas si maintece nant je réussirais aussi bien.... Oui, pour- (( tant, je le crois... Et, si j'essayais. Là-des- (( sus il se baissa^, ramassa des cailloux plats, (( et du bras le plus vigoureux il commence (( une série de ricochets magnifiques; on re- (( garde ce monsieur, avec sa rosette de la (( Légion d'honneur, qui jette des pierres dans (( l'eau. Des passants qui le connaissaient (( s'ébahissent. Des gamins s'attroupent, des (( gones lyonnais, qui jugent les coups en (( connaisseurs. Chavannes était content (( comme un dieu. »
l'hémicyclk de l\ soanoNNE
De toutes les peintures de Puvis de Chavannes, a la Sorbonne » est celle que j'aime le mieux. Qu'est-ce qui me la fait préférer? Je ne saurais le dire. C'est là une de ces sensations qu'on ne songe point à analyser, sous le charme dont elle vous enveloppe et vous pénètre. Serait-ce le sujet? Dans son immensité, — la représentation de toutes les connaissances humaines, — il touche à tant de points de notre existence, il évoque tant de joies, d'espérances, et d illusions, qui l'ont embellie, soutenue, et fécondée! Est-ce le milieu? La jeunesse qui vit autour de cette œuvre lui crée une atmosphère d'aurore, de fraîcheur, declarté, et de rayonnement. Est-ce parce que « la Sorbonne » a marqué, pour le maître, que j'aime et que j'admire, la conquête de la popularité? Sans doute, il y a un peu de tout cela; mais le sentiment qui domine dans lins-
piration de cette préférence est celui qui s'attache, par un instinct d'humanité, à la création, bien vivante, superbe, glorieuse, qui a failli ne pas arriver au jour.
Puvis de Chavannes avait reçu la commande de la décoration de l'hémicycle du grand amphithéâtre de la Sorbonne qui venait d'être achevé. Le prix offert, — trente-cinq mille francs, — pour un travail formidable lui fit accueillir cette commande sans enthousiasme. En outre, le sujet qu'imposait le monument, « les Lettres, les Sciences, et les Arts », lui paraissait dénué de toute suggestion d'une composition nouvelle et originale. Il ne le « voyait » pas. Ne venait-il point, d'ailleurs, de le traiter dans « le Bois sacré cher aux Arts et aux Muses » du Palais des Arts, à Lyon? Et puis, cette forme spéciale de la décoration n'allaitelle pas entraîner l'obsession pour le public du fameux hémicycle de TEcole des Beaux- Arts par Paul Delaroche? Toutes ces réflexions excitant la sensibilité nerveuse de l'artiste, l'amenèrent à refuser la proposition de l'Etat.
Il écrivit une lettre de refus, et décida de la porter lui-même, afin de donner les explications qui confirmeraient et rendraient irré-
L^IIKMICYCLK DK I.\ SonBONNK. 2IU
vocable sa résolution. Kn route, dans les Champs-Klyst^es, un ami le rencontre; et, ne lui trouvant pas son habituel visage souriant, s'euquiert afTeclueusement do ce qui le préoccupe. L^artiste conta son affaire. Kn vain essaya-t-on de le dissuader; il restait inllcxible. Comme conclusion de raisonnements, et concession mutuelle sur leur opinion si contradictoire, Tami propose que la lettre lui soit confiée pendant trois jours, s'engageant à la rendre à première réquisition. Le surlendemain, l'administration des Beaux-Arts reçut Tavis d'acceptation. Puvis deCliavannes avaitil changé d'opinion sur le premier des motifs de son refus de lavant-veille? nullement; mais les derniers, les plus graves, ont disparu. 11 a trouvé à la fois le sujet et la forme de sa peinture lie la Sorbonne. La question d'argent ne lui importe plus.
L'allégorie des Lettres, dos Sciences, et des Arts a été, en peinture comme en sculpture, au moyen âge, à la renaissance, et dans les temps modernes, un thème fréquent. Pendant la première période, il est de toute évidence, par les documents qui nous sont parvenus, que cette allégorie était impérieusement ré-
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glée par une tradition à peu près immuable d'idées, de formules, de symboles, et d'attributs. Aussi, n'est-il pas étonnant de retrouver, dans les sculptures des porches des cathédrales, et dans leurs peintures décoratives, les mêmes dragons ailés, les mêmes serpents qui expriment la souplesse de la Dialectique, les sceptres de la Théologie souveraine, et les bandeaux de la Foi. Plus tard, aux figures allégoriques on ajoutera, pour les caractériser avec plus de précision, des personnages historiques, des philosophes, des artistes, des poètes, et des savants de l'Antiquité. A l'Age d'or de l'Art, quand affranchies de la Théologie, la Science, la Jurisprudence, et la Philosophie se développent librement, côte à côte, Raphaël, interprète puissant des aspirations de cette grande époque de l'humanité, peint les immortelles fresques de « la Dispute du Saint Sacrement », de « l'Ecole d'Athènes » et du « Parnasse », où il sépare le réel de l'abstrait, l'histoire de la fiction; et glorifie à la fois le présent et le passé. De nos jours, Delacroix, dans la Bibliothèque du Palais- Bourbon, a renouvelé l'allégorie, en substituant aux figures conventionnelles et aux portraits la représentation des scènes historiques
i/iiéMiCYCLS hr la sonnoNMR. 221
et légendaires, où Tcsprit huinnin sest manifesté le plus nettement dans sa hienfaisancc et dans sa grandeur.
A ce thème, dont la série des rcprëscntations pittoresques, pompeuses et originales, paraissait épuisée, après tant de cn^ations de maîtres, Puvis de Chavannes apportera une forme nouvelle , ne rappelant des œuvres du passé que la haute ambition de donner à Timagination et aux yeux un spectacle imposant par Télévation de Tidée, et par la beauté de son expression.
En méditant, avec sa faculté d'abstraction de toute antériorité, sur le sujet général qu'il s'est proposé, l'artiste a trouvé deux idées fondamentales, qui lui semblent de suite devoir le conduire, par leur développement logique, à une exposition, complète autant que suggestive, de tout ce que comporte le titre de a la Sorbonne » : Une vierge laïque, présidant aux travaux et aux études qui se font dans cette institution d'enseignement public; et, comme milieu de l'action, une enceinte circulaire, fermée à tous les bruits, à toutes les agitations du dehors, par un bois sacré. Alors, suivant son habitude, il jetait sur le pa-
pier un croquis de cette conception : elle « venait bien ». Le travail pouvait être entrepris, avec la certitude de le mener rapidement à bonne fin.
D'après le témoignage des contemporains et les déclarations écrites ou verbales des artistes eux-mêmes, les historiens nous informent que, pour toutes leurs peintures décoratives , les maîtres de la Renaissance italienne ont eu des collaborateurs, qui en ont inspiré la composition aux points de vue philosophique et littéraire.
Il était intéressant de savoir qui avait pu, pour (( la Sorbonne » , guider le peintre à travers le dédale de l'organisation, si complexe, de l'Enseignement supérieur contemporain.
Sa loyauté garantissait la plus franche des réponses. Elle fut une dénégation formelle de toute intervention. Puvis de Chavannes n'avait pas modifié sa méthode de travailler dans la solitude complète, sans faire, même aux amis intimes, confidence de ses études et de ses projets.
Alors, j'ai voulu tenir du peintre la genèse de cette œuvre. Il m'a répondu :
(c L'idée de la Vierge laïque trouvée, sa
LIIÉMICYCLB DE l.V SOnnoNNF. 223
physiouoniic, son attitude, la place A lui doiuier dans la composition dérivaient logiquement de ce qu'est l'administration qu'elle personnifie. Elle régit et surveille tout : la figure doit dominer la composition. Mais sa mission sociale ne lui permet pas de se mêler aux discussions de théories et de doctrines : elle sera placée en retrait de tous les groupes; son visage calme, impassible, ses bras croisés, indiquant une impartialité sereine. Appuyés familièrement contre elle , deux génies attendent ses ordres pour porter aux vivants et aux morts des palmes et des couronnes de laurier. Devant le groupe central, d'un rocher sort un ruisseau d'eau fraîche, auquel viennent boire des enfants et un vieillard. L'instruction n'est-clle pas la source intellectuelle à tous les âges de la vie ?
a J'avais à représenter TEloquence. Pour moi, elle constitue la plus haute expression de la puissance de l'esprit humain : la première place était la seule qui lui convînt. Mais comment peindre l'Eloquence avec assez de caractère pour que personne ne puisse se méprendre sur son identité? Lui donner des emblèmes et des attributs, suivant la formule classique? Il m'a semblé que rien ne pouvait
mieux représenter l'Éloquence qu'une femme debout, parlant fièrement, avec un beau geste, et qu'écoutent avec admiration toutes les figures qui personnifient les diverses formes de la parole humaine, la Poésie lyrique, la Poésie épique, le Drame, la Satire, la Fable, et la Comédie : ce sont les groupes à gauche et à droite de la Sorbonne.
(( Quant àla Philosophie, deuxgrandesidées générales s'en partagent le domaine : le Matérialisme et le Spiritualisme, autour desquels gravitentle Pessimisme et le Doute. J'ai pensé qu'en prenant comme thème la lutte de ces deux idées sur le problème de la mort, je résumerais toute la Philosophie. Une femme, à la physionomie sévère , tient dans ses mains un crâne, et le contemple, indiquant, par son regard douloureux, par son attitude de tristesse profonde, que la mort est la fin de tout. Uae belle jeune fille, au frais visage, au riche costume, souriante, montre une fleur, expression des joies terrestres et des transformations successives limitées à la matière; le Spiritualisme, une autre femme enveloppée d'un manteau monastique, répond par un geste d'ardente aspiration vers l'idéal; le Doute, un vieillard, écoute et réfléchit.
L HKMIGYGLB DK LA KORBONNR. 225
Lorsque Octave Gréard, vicc-recteur de l'Académie de Paris, vit pour la première fois ma composition, il voulut bien mo féliciter do la clarté de cette allégorie, en me disant : « c'est Aristoto et Platon? »
« Qu'est THistoire? Une curieuse qui cherche et fouille dans le passé, pour en reconstituer la vie au moyen de documents, dont les plus précieux lui sont fournis par les ruines des monuments : j'ai composé un groupe où Ton voit une femme devant laquelle un enfant écarte les branches d'un buisson qui couvrait une inscription antique, qu'elle se dispose à transcrire sur les tablettes que lui présente un génie. Des ouvriers, occupés à déblayer un vieux mur, s'arrêtent dans leur pénible travail pour écouter ce que dit l'Histoire; un gamin, que cela intéresse peu, se coiffe, par amusement, d'un vieux casque d'airain : c'est rÊrudition définie et commentée.
« Il restait à symboliser les Sciences. Elles sont de trois ordres : les Sciences naturelles, les Sciences physiques, et les Sciences mathématiques. Pouvais-je mieux faire que de figurer ensemble la Géologie et la Mer, sous les espèces de deux femmes, le corps simplement voilé d'une gaze transparente qui permet d'ad-
PLTIS DE CeWANIVF.S. 15
mirer leur beauté. L'une, au front couronné d'un diadème de corail, porte dans sa main une conque; l'autre, parée de pierres précieuses, montre un morceau de cristal naturel. La Minéralogie, une femme vieille comme le monde, mais solide, bâtie à chaux et à sable, assise par terre, s'appuie sur un fragment de roche, qui renferme un coquillage fossile. La Botanique a sur ses genoux une gerbe de fleurs. Un enfant, le scalpel à la main, va saisir un lézard pour l'étudier, pendant qu'un autre examine avec curiosité un flacon de culture microbienne. La Physique est une sorte d'Isis mystérieuse, qui ne se dévoile qu'aux initiés, ardents, enthousiastes, convaincus : je l'ai placée sur un haut piédestal, comme une déesse; des jeunes gens, d'un commun élan, jurent de se consacrer à elle. Les Sciences mathématiques seront trois hommes absorbés dans l'étude d'un problème de géométrie. »
Si une démonstration éloquente du caractère élevé, grave, et positif, de la peinture de Puvis de Ghavannes devait être faite , afin de convaincre de leur erreur profonde ceux qui ne veulent voir en lui qu'un rêveur et un fantaisiste hors de la vérité et même de la vrai-
l'hKMICYCT K !U- I.\ snmu)NNK. 227
seniblancc, elle l'est pnr colle genèse d'une composition qui repose tout entière sur la logique et le bon sens: dont la siniplieit<'' est telle que l'esprit le plus rudinienlaire peut sans légende en saisir l'idée dans tous ses développements» et en admirer la forme sous tous ses aspects.
On a dit que ce qui donne 1 intelligence d'une chose est de la prose; que ce qui en donne l'impression est de la poésie. Le peintre de a la Sorbonne » est donc un vrai poète, à l'imagination élevée et puissante.
En définissant l'imagination en art , Ruskin semble avoir écrit l'analyse psychologique de cette grande page, tant ses termes mêmes s'adaptent avec justesse à l'expression de ce qu'elle fait éprouver : « Le propre de « l'imagination, dit-il, est de créer d'un seul jet « et d'enfanter ainsi un tout organi(jue , un en- « semble de parties qui se nécessitent l'une « l'autre, et secombinent pour constituer à elles « toutes une unité vivante et parfaite. L'imagi- « nation va droit à la vérité essentielle de l'ob- « jet ; elle le saisit en quelque sorte par Tindivia dualité cachée qui est la cause génératrice de « tout ce qui se voit à sa surface. >
De cette figure si belle de la Sorbonne, de cette Vierge laïque qui résume par sa grâce sévère, par sa fière jeunesse, par la clarté radieuse de son regard, la majesté , la gloire, et l'immortalité de la demi-millénaire institution, jusqu'à la personnification si poétique de la Mer, enveloppée de la transparence de ses eaux bleues : tout, dans ce vaste poème pictural, se déduit avec précision, s'enchaîne avec harmonie, comme une hymne d'Hésiode, comme une scène de Corneille , comme une ode de Victor Hugo. Et, l'œil et l'esprit peuvent, avec la même joie, ou en contempler l'ensemble, ou sur un groupe se reposer.
Plus encore que dans aucune autre de ses précédentes peintures, semble-t-il, sous l'influence de cette inspiration mystérieuse qui fait concevoir et exécuter les grandes œuvres, Puvis de Chavannes a mis dans « la Sorbonne )) toute sa science de peintre^ toute son âme d'artiste , tout son cœur de poète ; et, c'est ainsi qu'elle a, dès son apparition, conquis une universelle popularité.
A i/hotkl in: ville de paius.
Dans rilôtel de Ville de Paris, Piivis de Chavannes a décoré l'escalier d'honneur, et le premier salon des appartements de réception. Ces travaux importants, commencés en 1889, ont été terminés en 1893.
La décoration du premier salon des appartements de réception comprend deux grands panneaux et quatre écoinçons. Les panneaux représentent « Tlliver » et « l'Eté ».
Des bûcherons abattent des arbres dans un bois, par un temps de neige. Debout, près du peuplier dont il vient d'encocher le pied avec sa hache, le chef de chantier donne à trois compagnons le signal pour tirer ensemble sur la corde attachée à son sommet. Un détail de cette scène pittoresque olTre un exemple curieux de la conscience et de la minutie de l'artiste dans la composition d'une œuvre déco-
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rative. ce J'ai oublié, écrit-il à un de ses élèves qui l'aide dans la préparation du carton de (( l'Hiver », de vous expliquer quel parti « j'ai dû prendre pour le groupe de mes « bûcherons, relativement à leur façon de « tirer sur l'arbre à renverser. Si je les avais « fait agir sur une seule corde, ils eussent « été à la queue leu leu, très disgracieuse- « ment. Au lieu de cela, j'ai supposé que « chacun tirait sur un bout de corde attachée « à la maîtresse corde. De la sorte, ils sont « groupés, et la résultante de leurs efforts « est la même. Il est bien entendu que la <( corde ne sera pas raide, elle sera même (( assez courbe ; je l'ai tringlée en blanc pour « m'assurer de sa direction. » Une pauvresse avec deux petits enfants se réfugie dans une ruine, où gîte déjà un vieux vagabond. Pris de pitié, un bûcheron offre à la femme la moitié de son pain; et un camarade aussi compatissant réchauffe, à un feu de brindilles, les pieds à demi gelés du petit garçon. Mais, si l'hiver est cruel à ceux qui travaillent au dehors, à ceux qui n'ont ni pain ni foyer, il a ses plaisirs pour les riches. Dans le fond, sur la lisière du bois , on voit des chasseurs qui reviennent d'une chasse à courre, les chiens
A l'iiotkl dk villk dk pahis. 2:n
couplés, et les rabntteurâ portant suspend ii t^i une branche le cerf tué.
Dans a TKté >>, dos femmes se baignent ou se reposent sur le bord d'une rivière, toutes à la volupté de l'eau fraîche, de Tair tiède et parfumé caressant leurs corps nus ; une mère, assise dans Therbo, î\ l'ombre des saules, allaite son nouveau-né; des paysans entassent du foin sur un char. Vi\ pécheur, monté sur une barque que conduit une jeune fille rêveuse, jette son filet. Une prairie émaillée de fleurs, un champ de blé mûr, une futaie de marronniers et de hêtres, un bras de rivière, et des collines verdoyantes forment le fond du paysage ensoleillé. C'est la nature dans la splendeur de sa beauté, de sa bienfaisance, et de sa fécondité.
Sur les écoinçons, sont peintes, en camaïeu bleu, des figures dont la physionomie et l'action se rapportent à ces deux sujets : Un faucheur qui boit à la cascade d'un rocher; une paysanne liant une gerbe; un bûcheron dont la cognée s'abat sur un arbre; un chasseur de corbeaux.
Qu'est-ce qui a pu faire à Puvis de Cha-
vannes choisir des sujets qui, par leur caractère général, semblent aussi étrangers à la décoration pittoresque et symbolique d'un édifice municipal? Ce sont des raisons exclusivement d'ordre d'esthétique ; ce qui prouve , une fois de plus, combien ce peintre, au tempérament si impulsif, d'une si énergique combativité d'idées, était l'artiste consciencieux, sévère, guidant constamment son imagination par la plus rigoureuse logique des conditions matérielles de la partie de l'édifice qu'on lui confiait, afin d'adapter, pour ainsi dire mathématiquement, sa peinture à ces conditions. Le salon qu'il doit décorer est un salon d'arrivée. On y débouche directement des grands escaliers, face à la paroi principale ; et deux immenses arcatures à ses extrémités le mettent en communication d'un côté avec une galerie de passage, conduisant aux salons des Lettres, des Sciences, et des Arts, et de l'autre avec la salle à manger, et la galerie des Fêtes. Les invités ne s'arrêtent là que pour saluer leurs hôtes; et, pour éviter l'encombrement, passent immédiatement dans les salons voisins. 11 ne fallait donc mettre sous leurs yeux qu'un spectacle de vision rapide, rappelant à l'imagination des
A l'iiotbl di tilli de PARIK. 233
sensations anciennes, bien plu8 ({u\mi éveillant de nouvelles. Le thème, par conséquent, ne pouvait être que d'idées familières « traduites par de grandes lignes, sur do vastes plans , avec quelques personnages n'ayant d'autres fonctions que d'animer le paysage, sans retenir particulièrement l'attention par une action spéciale, imprévue. Et, comme le parallélisme, dans une pièce aux dimensions relativement étroites, de deux peintures présentant des sujets peu différents, et le même sentiment décoratif, amèneraient fatalement de la monotonie, l'obligation s'imposait de les différencier nettement à tous les points de vue. L'artiste a peint « l'Été )),etc( l'Hiver», pittoresque antithèse de spectacles et de sensations, immenses fenêtres ouvertes sur la nature par un poète, pour reposer les yeux et l'âme de la lumière factice, et de la joie enfiévrée des modernes mondanités.
Dans les peintures de l'escalier d'honneur, le peintre se révèle sous un aspect nouveau, presque imprévu. Là, il ne dispose plus de vastes espaces où son imagination fertile se donnera libre carrière, où il pourra grouper à son gré, dans une composition,
pour ainsi dire architecturale, — qu'il combine et développe suivant ses goûts et ses besoins, — les nombreux éléments divers d'un large thème, choisi en complète indépendance de considérations étrangères à son idéal et à son projet. On lui a remis un emplacement tout de pièces et de morceaux, — plafond, voussures, écoinçons, et tympans — , sans perspective ni profondeur, fractionné sur quatre parois d'une cage d'escalier moderne, que déchiqueté une ornementation sculpturale exubérante.
Aussi, tout d'abord, avait-il semblé que rien, en effet, ne convenait moins au tempérament de l'auteur du « Ludus pro Patria » et de (( l'Enfance de sainte Geneviève » ; c'est Paul Baudry qui devait exécuter ce travail. Cet artiste étant mort avant de l'avoir entrepris, Elie Delaunay, dont les peintures de l'Opéra et de la salle des séances du Conseil^ d'État avaient prouvé la haute aptitude à ce genre de décoration monumentale, fut désigné pour le remplacer; Delaunay mourut sans en avoir pu commencer les premières études. Alors seulement, l'administration municipale songea à s'adresser à Puvis de Chavannes.
Comment s'accommoderont de conditions
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matérielles misai désastrouscs, et ses principes intransigrants d'unité ot de syntlièsr, et SCS vieilles habitudes dr lilxTtr, auxquels apportera un fort appoint dv résistance la technicité nouvelle, imposée par les dispositions de remplacement? On n'était pas, dans son entourage, sans préoccupations de Févontualité d'un échec ; l'artiste lui-même, fort consciencieux, et, au fond, plus timide qu'il ne le paraissait, avait la crainte intime de les justifier. Au début de l'entreprise, il écrit humoristiquement, à ce propos : a Je continue a à me débattre avec mon escalier, que le « diable emporte! Cela va cahin-caha, jusa qu'au jour où, enfin rompu à ce genre de « travail, je pourrai parler sans trop Anonner. »
Cette œuvre va être la démonstration de la puissance de ces qualités professionnelles qu'il a acquises pendant sa vie laborieuse : l'esprit de méthode, la discipline morale, la docilité de l'esprit, et l'abnégation. L'architecte et les sculpteurs ornemanistes, qui le précédèrent dans l'esealier, ont donné à cette partie de l'édifice une première forme définitive. Quelle qu'elle puisse être, il ne cherchera point subrepticement à la modifier, ni par
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des artifices à y échapper; au contraire, il s'ingénie à adapter avec justesse sa pensée personnelle à toutes les exigences de leurs combinaisons. Ses principes d'unité et de synthèse, il les respecte religieusement; par de longues méditations, il saura trouver une composition, qui, sans en rien sacrifier, résoudra ce difficile problème de tirer d'une idée générale, très claire, correspondant directement au caractère social du monument, une série de motifs : éléments essentiels, inséparables , de cette composition, lesquels auront, chacun, le pouvoir de produire une sensation particulière, indépendante de celle que le spectateur, sans plus de fatigue, recevra de leur collectivité.
Il peint la glorification des Vertus de Paris, constituant dans leur ensemble la figure morale de la grande cité : Le Patriotisme, la Charité, l'Ardeur artistique, l'Etude, l'Esprit, la Fantaisie, la Beauté, l'Intrépidité, le Culte du souvenir, l'Industrie, l'Urbanité, et la Poésie.
Le Patriotisme : c'est une femme, majestueuse, debout, personnifiant la Patrie, qui remet le drapeau national à un explorateur; un génie, porteur de palmes, et de couronnes
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de lauriers pour les vainqueurs, so lient près d'elle. Une belle jeune fille tcn<l In ninin à unr pauvre more de famillo, accompagnée <le ses enfants, qui grelottent de froid au \nrd «l'un mur : c'est la Charité. L'Ardeur artistique se symbolise ainsi : aux pieds d'une statue antique, — la Vénus de Vienne, — des étudiants dessinent, poii^nent, font de la musifjue, pensent, et révent i\ Timmortelh^ Beauté. Dans un cabinet rempli de livres, d'instruments scientifiques, des travailleurs cherchent la solution de problèmes ardus : ils allégorisent l'étude. Ces Vertus primaires occupent les Lj:randes voussures de l'escalier.
Deux jeunes filles sont assises au bord de la mer, une lit à sa compagne une page d'un livre nouveau. Couchée indolemment parmi les fleurs , une jolie femme tend la main vers Toiseau bleu qu'elle caressait, qui s'envole à tire-d'aile, et après lequel l'Amour court en vain. Un génie présente un miroir à une coquette, près de qui un paon fait la roue. Un jeune homme se penche sur l'eau pour sauver un malheureux en danger de mort. Une ombre féminine dépose une lampe allumée sur la pierre d'un tombeau. Une vieille femme pré-
sente, en souriant, à une jeune fille, une fleur qu'elle vient de cueillir. Ces diverses figures, placées dans les tympans, personnifient l'Esprit, la Fantaisie, la Beauté, Tlntrépidité, le Culte du souvenir, et l'Urbanité.
Sur les deux panneaux d'angles, l'Industrie surveille des amours décorant un vase et martelant sur l'enclume une pièce de métal; et, l'Enthousiasme, au visage inspiré, aux yeux brillants, élève au-dessus de sa tête des palmes^ pendant que des enfants, à côté d'elle, soufflent dans les trompettes de la Renommée.
Deux figures qui représentent la Ville de Paris ancienne et la Ville de Paris moderne, portant sur la main, à la façon des donatrices, l'une, la Sainte-Chapelle, l'autre, l'Opéra, indiquent que la pratique de l'Art a été, est toujours, la gloire de la cité.
Enfin, au plafond, l'artiste a placé l'allégorie de la Poésie, qui, par les Orientales, les Odes, les Châtiments, les Contemplations , la Légende des Siècles, etc., etc., constitue en ce siècle , la plus éclatante manifestation du génie parisien : « Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris. »
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Vers une loggia do marbre, porche grandiose d'un hôtel de ville idral, h» poète, t(>tn nue, enveloppé du niantrau deslmmortolj», s'avance. Aïiprès dr lui, les ailes rployées, la lumière divine au front, sa Muse familière porte la lyre. Dans le ciel azuré, suivent T Idylle, le Drame, et la Tragédie. Assise sur le drvant de la loggia, la Ville, rayonnante d(^ beauté', de jeunesse, reçoit l'homniage de Victor Hugo, et va lui remettre la couronne de laurier d'or, que tendent trois belles femmes debout derrière elle, qui personnifient la Littérature, la Science, et l'Art. Le secrétaire officiel s'apprête à écrire sur une tablette commémorative les paroles du poète. Des jeunes gens agitent avec enthousiasme des palmes et des rameaux d'olivier. Un héraut fait flotter triomphalement la bannière municipale.
L'exécution de l'œuvre sera superbe, origiginale, nouvelle, en raison de l'application rigoureuse des mêmes principes de haute moralité artistique, qui ont inspiré sa conception.
L'escalier, — seuils, rampes, parois, plafond — , est de pierre blanche. L'artiste* se préoccupera avant tout de mettre sa peinture en rapports absolus de lignes, de lumière, et
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de couleur avec Farchitectare et rornementation sculpturale du monument. Dans les voussures, les écoinçons, et les tympans, il insère avec précision des figures légères, souples, discrètes, qui ne heurtent ni cachent les contours et les profils ; il n'hésitera même pas à les subordonner à la décoration des fonds, s'ingéniant à mettre dans le ciel, sur le paysage, aux bordures, les tons les plus frais, des bleus de saphir, des violets d'hyacinthe, des roses d'églantine, et les ors fondus des crépuscules printaniers.
Puvis de Chavannes a vraiment fait là du grand décor, de ce décor si simple, si équilibré, si logique, si normal, qu'on le voit sans le regarder, qu'on l'admiro sans l'analyser, et dont on jouit instinctivement, dans la plénitude de la satisfaction de tous les sens.
Quand la première marche de l'escalier est franchie, c'est une entrée dans la lumière; elle tombe, elle rayonne de partout, douce, fraîche, limpide ; elle vous baigne dans une atmosphère de clarté, qui est un repos et une volupté, qui met au cœur et au cerveau la joie de vivre, la fierté de penser, et l'enthousiasme de ce qui est élevé, beau, noble, et fécond.