LYONNAISE. LA FEMME
Avant d'analyser le caractère esthétique et la haute portée sociale de l'œuvre de Piivis de Chavannes, il convient de montrer en lui l'homme et l'artiste : l'un et l'autre se complètent, et s'expliquent mutuellement.
Le maître était un Bourguignon de race, et un Lyonnais d'éducation. De la province à la terre fertile, aux vignobles généreux, au ciel ensoleillé et clair, il tenait son [tempérament vigoureux, son énergie physique, ses instincts, et ses goûts de bon vivant, de gai compagnon, et de travailleur puissant :
Bourguignon salé
L'épée au côté
La barbe au menton
suivant la vieille chanson de ses pères.
La race avait fait de lui un beau type hu-
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main. Dans sa personne entière, de haute et élégante taille, de fine et robuste structure, t^te droite bien plantée sur de larges t'paules, poitrine bombée, jambes nerveuses, et pieds sûrs, résonnant sur le sol ; dans la physionomie de son visage, au front large et découvert, aux yeux clairs, au nez fort, î\ la barbe ondulante et soyeuse, ombrant légèrement des lèvres délicates, au-dessus d'un menton vigoureux; dans ses gestes amples et aisés, dans sa démarche fière, tout plaisait et souriait, comme la réunion idéale des dons les plus séduisants.
Puvis de Chavannes aimait de la vie tout ce qui en est le but et la raison ; et il en jouissait en vaillant et honnête homme, à qui Epicure et Horace ne faisaient point oublier TEvangile ni Platon. Il fut un grand amoureux de la femme. A un esthète, qui pensait le flatter par une allusion à son mysticisme et à sa chasteté, il répondait vivement : « xVpprenez que je ne « suis pas un saint. Dans Tart, il ne peut « pas, il ne doit pas y avoir de saints. On ne « fait de belles choses qu'en aimant les « femmes, la volupté, et tout ce qui est beau « et bon. »
Doté par la nature d'un estomac merveil-
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leux, il aurait défié à table et Bassompierre et un Bourbon; il faisait joyeusement honneur aux menus les plus copieux et les plus variés. On pouvait dire de lui, ce que Flaubert a dit de Victor Hugo : « C'est une force (( de la nature, il a de la sève des arbres dans le (( sang. » Dès ses débuts dans la carrière artistique, afin de pouvoir plus longtemps et mieux travailler, il s'était accoutumé à ne faire qu'un repas par jour, le soir à sept heures. Son déjeuner, à midi, consistait en une tasse de lait ou de thé, bue sans interruption de besogne, dans son atelier; en une brioche ou un petit pain, croqué chez un pâtissier ou dans la rue, quand il se trouvait dehors. Mais ce repas unique, que précédait et suivait toujours, par hygiène, une longue et rapide promenade, était abondant et sérieux. Gomme il n'aimait la solitude et le silence que dans son atelier, le maître mangeait habituellement en compagnie d'amis ou d'élèves, dans un restaurant, à la table et à la cave appréciées des gourmets (1), point trop à la mode
(1) Il écrivait, le 13 août 1886, à un de ses élèves : « Depuis vous, j'ai dîné deux fois avec S.. ; L'autre jour, « à la Tour d'argent, près de Bercy (par le bateau), et, « hier, au Bas Meudon ; les deux fois très bien, surtout
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cependant, et moins encore bruyamment fré- (]uenté; car, indilTéront aux conventions mondaines, il était irréductiblement réfractaire ù tout ce qui rappelait si peu que ce fût les mœurs de la profession de peintre dans le quartier de Montmartre, qu'il a habité pendant cinquante ans. A aucune époque de sa vie, il nV eut en lui apparence de rapin ni de bohème, pas plus que de dandy, d'ailleurs. Une fortune familiale lui avait permis d'éviter la misère de la jeunesse, qui engendre si souvent les négligences et le laisser aller dans les habitudes et dans les relations; et la passion du travail, la volonté de parvenir, l'ambition d'une renommée légitime, lui épargnèrent les désastres de l'indépendance et de la fortune, quand elles ne sont pas au service d'un haut et sérieux idéal de vie.
L'artiste tenait cet idéal de son éducation lyonnaise, et des traditions de sa famille, de fière et sévère bourgeoisie, terrienne et urbaine, qui s'était aristocratisée dans des fonctions administratives supérieures, sans perdre
« à la Tour d'argent qui est un restaurant de gourmets « honteux, de bourgeois rallinés en grève de cuisinière. « Voilà nos farces ! »
son attache au sol par le lien de la terre patrimoniale d'où elle avait tiré son nom de Chavannes. Cette éducation lui avait été faite par sa mère, une vraie latine de Lyon. Sur les âmes d'artistes l'influence maternelle est toujours prépondérante, si même elle n'est le plus souvent exclusive, absolue. Le tempérament lyonnais se définit avec précision par l'ethnographie de la cité et de la région. La cité est assise sur un promontoire de rocher et de sable , semblable à une proue de vaisseau qui se serait arrêté, dans sa marche lente du nord vers le midi. Deux cours d'eau immenses se rejoignent devant elle pour former le grand fleuve de la Méditerranée. L'un, tombant des glaciers éternels des Alpes, précipite avec fracas, entre des rives rocheuses, ses eaux froides et bleues, transparentes, sur le lit de graviers blancs, débris des montagnes qu'elles rongent; l'autre descendu doucement des Faucilles , entre des collines vertes et des coteaux dorés, serpente, ondule, se promène silencieusement, et reflète comme un miroir d'argent les clochers et les toits des gais villages qu'il baigne, les peupliers et les saules, qui encadrent pittoresquement ses berges de gazon fleuri. Et, quand le torrent et la rivière ont marié amou-
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rousemcnt leur grAcc féminine et leur virile beauté, leur imposante violence et leur rianlr douceur» c'est le Hhône. majestueux, calme, superbe, qui féconde les vallées, les plaines: et, après avoir rempli sa mission naturelle, s'endort voluptueusement sous le radieux soleil de Provence, avant de disparaître dans la mer bleue. Les hautes montagnes verdoyantes, qui enceignent la cité, la préservent du mistral et de la bise, lui font, avec les eaux, une atmosphère humide et douce, et l'enveloppent parfois d'une brunie légère, qui la mélancolise poétiquement, dans le contraste subit de la clarté abondante dont T illumine ensuite un soleil presque méridionol.
C'est là Tâme lyonnaise, à la fois timide et hardie, mystique et positive, énergique et douce, claire et voilée, qui, à la h'nacité méthodique et méditative du Nord, allie Tiiispiration spontanée et décisive du Midi ; et, de la politique, de la philosophie, de la religion, n'a jamais aimé et pratiqué que ce qui est la bonté, la charité, l'indépendance, et la liberté; comme dans son art, dans son industrie, et dans son commerce, d'instinct, par atavisme, et par traditions, elle est toujours allée aux œuvres et aux produits caractérisés
par la grâce, l'élégance, le bon goût, et roriginalité. C'est cette âme que donna à Puvis de Ghavannes l'éducation première de la femme d'esprit et de cœur qui fut sa mère.
L'influence féminine, si bienfaisante à son enfance, fut continuée, dans sa maturité, avec une puissance d'action non moins féconde, par une autre femme, qu'il aima passionnément, comme Michel-Ange avait aimé Vittoria Golonna, et à qui le maître d'Amiens, du Panthéon, et de la Sorbonne, faisait, avec une vénération et une reconnaissance- profondes, hommage de sa vie et de son œuvre, parce que, disait-il, ému et attendri, c'est à elle que je dois tout : ce que je suis et ce que j'ai produit. Cette femme était la princesse Marie Cantacuzène. Puvis de Ghavannes la connut dans l'atelier de Théodore Ghassériau, peu de temps avant la mort de cet artiste, en 1856. Charmée par les grâces de l'esprit, par la noblesse des sentiments, et par la foi artistique du jeune peintre, elle s'attacha à lui, avec toute la tendresse et tout le dévouement que pouvait inspirer une amitié basée sur une estime et une confiance mutuelles. D'une haute intelligence, et d'une instruction supérieure,
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ayant des choses d'arl ime intuition profonde, qui s'était développée en science vérital>lr par l*éludc des œuvres des maîtres, au cours des voyages, elle fut bientôt la confidente de ses idées, de ses projets, et de ses travaux. D'elle seule il acceptait, sans les discuter — ainsi qu'il le faisait toujours avec ses amis, — des conseils, des critiques, des indications, et des remarques, tant il avait une confiance absolue dans la sûreté de son jugement, dans la finesse de ses vues, et dans la sincérité de son opinion. Pendant la période de préparation d'une peinture , elle venait s'asseoir dans un coin de l'atelier, lisait, ou travaillait à quelque ouvrage féminin; et, quand l'artiste avait esquisé un personnage, disposé un groupe, il la priait de lui dire ce qu'elle en pensait; et la réponse était la décision qui mettait fin «à toutes les hésitations, à toutes les perplexités, à toutes les inquiétudes. Passionnée d'art jusqu'au dédain de tous les préjugés d'éducation, dévouée à supporter les fatigues les plus pénibles, la grande dann', admirée dans le monde, pour sa grâce et pour son intelligence, n'hésitait pas à poser les figures de personnages ou d'allégories pour lesquelles les modèles de profession étaient impuissants ii donner les
attitudes, les gestes, et les arrangements de draperies, avec l'aisance, la noblesse, la majesté ou le charme, rêvés par le maître. Dans l'œuvre du Panthéon qui devait être son testament artistique , Puvis de Chavannes a voulu immortaliser le souvenir de cette femme, en la représentant en sainte Geneviève qui veille sur Paris endormi. Pour lui, l'austère et noble figure, drapée monacalement dans une modeste robe noire et dans un long voile blanc, qui ne laisse voir que le visage d'une douce et grave beauté, était la personnification de celle qui, dans les angoisses des longues luttes, dans les joies des triomphes tardifs, avait été toujours l'amie fidèle, dévouée, lui apportant la paix, l'encouragement, et l'espérance, de sa parole, de son sourire, et de son regard; et qui, dans le silence d'un foyer fermé au monde, avait fait deux parts de sa vie : l'amour de l'étude et des belles choses, symbolisé poétiquement par un vase de fleurs et par une lampe allumée; et la protection du génie que, la première, elle avait découvert, admiré, et à qui elle avait tout donné : son cœur et son âme. Tendrement reconnaissant, il voulut lui procurer la joie et l'orgueil d'assister officielle-
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ment à son bras, devant la foule ontiiousiaste, à cette glorification superbe, grandiose, d'un demi-siècle d'amititS de d6vou(^ment, et de foi. Quand elle mourut, il sentit qu'il n'avait plus lui aussi qu'à mourir (l), à disparaître puisqu'ello-mOme n'était plus; et, après avoir, à force d'héroïque énergie, de courage surhumain, achevé la seconde peinture du Panthéon, il alla, souriant, rejoindre dans la tombe celle à qui, deux mois auparavant, au moment de la séparation qu'il savait devoir être courte, il avait dit : « au revoir », dans un
(1) Voici le texte de l'acte de décès de Puvis de Cliavannes : « L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le « vingt-cinq octobre à trois heures, acte de décès de <t Pierre-Cécile Puvis de Chavannes, soixante-treize ans, « artiste peintre, président de la Société nationale des « Beaux-Arts, commandeur de la Légion d'honneur, né fl à Lyon ^Hhûnei. décédé en son domicile avenue de « Villiers, 89. hier soir à six heures : (ils de Marie-.Iulien- « César Puvis de Cliavannes et de Marguerite Guyol, « époux décédés: veuf de Marie Cantacuzène. Dressé « par nous, Prosper-Michel Lefèvre, adjoint au maire a du dix-septième arrondissement, officier de l'instruc- « lion publique, sur la déclaration de Francisque de « Vaugelas. 53 ans. ancien secrétaire d'ambassade, che- « valier de la Légion d'iionneur, 10, avenue de l'Aima, « et César Puvis de Chavannes, 'i6 ans, ancien niagis- « Irai à Champagnat iSaùne-et-Loirej, neveux,. (|ui ont « signé avec nous après lecture. »
geste de douleur, si poignant, si tragique, que les larmes en vinrent aux yeux, avec des sanglots, à ceux qui l'avaient vu.
L'éducation lyonnaise et la femme avaient donné à ce tempérament puissant , à cet organisme vigoureux, à ce caractère énergique, l'aménité de manières, la distinction d'allures, et la délicatesse de sentiments, qui faisaient de Puvis de Chavannes un homme du monde si séduisant ; en même temps que son esprit original, son humour plein de finesse, sa gaieté naturelle, et des habitudes de grande simplicité, avec beaucoup d'indépendance, de franchise et de libéralisme dans les opinions et dans les idées, rendaient aussi agréables que sûres les relations d'amitié qu'on était heureux et fier d'avoir avec lui.