PSYCHOLOGIE DE L ARTISTE
Pendant la première période de sa vie artistique, la force de Puvis de Ghavannes fut, en présence de tant d'hostilité et d'injustice, de ne point se laisser aller à la révolte, mais de continuer son œuvre imperturbablement, sans hésitations ni faiblesses, étouffant, du même effort énergique, ses propres découragements, et les résistances extérieures, s'imposant au public au lieu de le subir, résolu irréductiblement à être lui-même, par luimême, jusqu'au bout, et i\ durer, dans l'impassibilité,— apparente, — d'un homme assuré de réussir, parce qu'il a pour lui la logique, le bon sens, et la vérité. Il sera un des plus beaux exemples de la force invincible de l'Idée ; et il justifiera superbement ce mot, un des plus profonds et des plus féconds qui aient jamais été dits : a Le génie, c'est la patience ! »
PL VIS DE cn\rA^^ES. 3
PUVIS DE CHAVANNKS.
A chacune des grandes périodes de l'histoire artistique, ne remarque-t-on pas toujours, hors rangs des traditionnels et des modérés, quelques individualités réfractaires, poursuivant, avec une obstination inflexible , avec une foi inébranlable, un idéal nouveau, ou, tout au moins, en contradiction avec les doctrines des institutions officielles qui prennent le succès public comme élément d'appréciation pour leur recrutement? Ces évolutionnistes — bien plutôt que des révolutionnaires — sont fatalement conspués, bafoués, attaqués dans leurs convictions et dans leurs œuvres ; ils doivent lutter sans trêve ni merci. Ils sont la condamnation et le remords, personnifiés, des injustices, des compromissions, et des scandales. Leur indépendance apparaît une révolte ; leur originalité une folie. Mais, peu à peu, devant la démonstration, de plus en plus éclatante, de la sincérité de ces convictions et de l'unité de ces œuvres, les sentiments qu'ils inspiraient se modifient; et, un jour, les réfractaires sont devenus les chefs d'école, les maîtres, dans l'art transformé, pour ainsi dire inconsciemment, sous l'influence des idées nouvelles, qui ont fait, d'une façon latente, mais énergique et continue, leur travail d'infiltration, puis de
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métamorphose. C'est de loulea ces aiulacos, do toutes ces folies que Tari vit, prospore, grandit, ot atteint aux plus hauts sommets ; c'est par là que notre pays, plus que les autres, exerce sur toutes les intelligences une séduction irrésistible , et reste encore le point unique au monde, d'où Ton s'attend toujours, sous toutes les latitudes, à voir se lever la lumière qui éclaire et féconde riiumanité.
Expulsé des Salons, Puvis de Chavannes commence cette vie d'isolement superbe, qui est le secret de son originalité intense, de sa fécondité pour ainsi dire inépuisable ; il prend l'habitude du travail solitaire, dans l'atelier lointain, impitoyablement fermé à toutes les curiosités, à toutes les distractions mondaines, à tous les bruits de la rue, à toutes les agitations, et à toutes les influences de la mode, du snobisme, et des académies. Il peint pour lui-même, comme l'ont fait tant de maîtres qui, au début de leur carrière, ont été incompris, sinon ignorés, de leurs contemporains, comme Ingres, comme Millet, comme Corot, comme Rousseau. Mozart, lui aussi, n'a-t-il pas écrit hautainement : « J'ai fait mon « Don Juan w pour moi et trois de mes amis. »
Ainsi que les vrais artistes, Puvis de Ghavannes a compris — , en acceptant avec stoïcisme toutes les charges de cette conviction, — que la pratique de l'art n'est pas une partie de plaisir, ni une distraction de dilettante; mais qu'elle constitue une fonction sociale, sérieuse, grave, difficile à remplir, qui fait de la vie, toute de sacrifices, d'abnégations, de renoncements, et de labeur, un combat perpétuel. Le métier sévère, régulier, loyal, fier, lui est apparu l'unique moyen d'expression fidèle de la pensée, et la première conquête à entreprendre; il l'apprendra « avec les dents », suivant le mot superbe de Bernard Palissy . « Puisce que vous me parlez de modèle, écrivait-il à (( un de ses élèves, je vous adjure de faire des (( études pour des études. Pendant les neuf ans (( que j'ai été refusé au Salon, je n'ai pas fait (( autre chose. Y penser. » Il a les plus précieuses facultés, qu'il tient d'atavisme et de milieu : la précision, la clarté, la puissance visuelle, une mémoire étonnante de la physionomie et du caractère des choses. Le perfectionnement incessant de ces facultés par le travail et par la réflexion sera pour lui un devoir supérieur, en vue d'apporter à son métier plus de puissance. Une santé de fer, une imagination exubérante,
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un orgueil impétueux lui inspirent les projets les plus extraordinaires, les conceptions les plus audacieuses, les rôves les plus rtran^rs; avec une volonté irréductible, il force tout cela à rentrer dans le prosaïsme de la poursuite obstinée des moyens de réaliser le but qu'il a fixé à sa vie : devenir un grand artiste. Et le travail est devenu ainsi sa vraie passion, qui ne s'éteindra jamais, qui semblera, au contraire, s'aviver, à mesure que le maître produira. Sa préoccupation constante sera de travailler plus encore, dans l'indépendance complète des obligations sociales et mondaines, qui font perdre tant d'heures et tant d'idées. Toute sa correspondance, jusque dans les dernières années, en contient de nombreux témoignages. « Voyez-vous, mon cher ami, il n'y a « encore de repos que dans le travail, les a habitudes prises, le régime exact et sain. « Le reste n'est que fatigue; à moins de ces « plaisirs, de ces distractions de haut goût « qui vous arrachent à vous-même, et dont (( je ne saurais pas deviner la nature, tant « mon tempérament s'y refuse. Il faut être « pour cela un artiste en oisiveté, savoir ce massacrer le temps avec talent, et celui-là « m'est refusé. »
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(( Le mot (.(. vernissage » me domie des « nausées; je ne lui comparerais comme pence dant en odiosité que le mot « fin de siècle ». (( Existe-t-il quelque chose de plus vide, de « plus agaçant que cette stupide expression (( qui nous encombre depuis quelque temps ? (( Ajoutez à cela l'affreux temps qui ronge (( l'année (pour ceux à qui il en reste si peu, (( ce n'est pas régalant), et vous compren- (( drez le sourd harassement que j'éprouve, « le besoin de me recueillir, de fermer mes « yeux et mes oreilles, de rassembler mon être (( éparpillé, accaparé par un tas de choses. « Oui, une modeste auberge, une chambre (( blanchie à la chaux, un jardin de curé, « à mille lieues de la bacchanale qui nous « étourdit, voilà ce que je voudrais et ce que (( je n'aurai pas. »
(c Dans tous les cas, mon cher ami, vous ve- (( nez de passer quelques jours, dans des (( conditions qui m'ont toujours fui et qui « m'auraient tant plu : une bonne installa- (( tion, un beau pays, des gens bien moder- (( nés, vivants, spirituels, sans parler de la (( cuisine que je flaire d'ici. Je crèverai avant
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« d*nvoir touclié ù ces quelques inoincnts de « nielle distraction. »
« Je pense souvent i\ notre ^rand Rhône. — a Que de fois j'aurais pris le train pour aller a me retremper un peu dans ses grands hoa rizons! Mais c'est un rôvo comme tant « d'autres. Ils vous arrivent au moment où a l'on ne tardera pas à s'endormir pour tou- « jours; alors, on pense à une tirelire où l'on « aurait dû mettre tous les jours perdus dans « la vie, on la casserait au moment de dispa- « raître, et de tous les jours biHement sacri- « fiés on pourrait faire quelque chose. »
Dans cette solitude, dans ce travail intime, Puvis de Ghavannes a conquis l'indépendance d'esprit qui le faisait rester stoïquement impassible devant les attaques les plus violentes, les plus injustes, pour n'en être ni troublé, ni arrêté dans la poursuite oi)stinée de la réalisation complète de son idéal. Ce n'est point, comme on l'a prétendu, qu'il avait un mépris inné , un dédain systématique, de ce qui s'écrivait sur son compte dans le camp de ses nombreux adversaires, aussi bien que dans le groupe restreint de ses admirateurs et
de ses amis. Bien au contraire. Peu d'artistes, certainement, ont été plus sensibles aux critiques et aux éloges de leurs travaux. « J'ai le <( plus grand respect pour la critique sincère, (( m'écrivait-il, un jour; si quelque chose a pu (c m'affecter, e'est la trahison. )> Il faisait allusion au douloureux incident qui avait brisé, peu de temps auparavant, une amitié de jeunesse. Après un violent article sur un de ses tableaux, où il lui reprochait de ne savoir ni dessiner ni peindre, Edmond About rencontra Puvis de Chavannes, et se précipita vers lui, la main tendue, en lui disant : « Mon cher Pierre, comme je suis content de te voir! » Le peintre répondit : « Votre cher Pierre vous prie, (( monsieur, de ne plus jamais lui adresser la pa- « rôle, si le malheur veut qu'il vous trouve sur « son chemin. » Vainement, Edmond About fit intervenir plusieurs amis communs pour amener un rapprochement; Puvis de Chavannes resta inébranlable dans sa résolution, quelque pénible que fût pour lui cette rupture définitive avec un ami de trente ans. Il ne pouvait admettre que, pour maintenir sa réputation d'homme d'esprit, l'écrivain fît l'offense au peintre d'une critique que l'ami désavouait. En 1879, je publiais dans « les Artistes
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coutemporains », une étude illustrée, en deux livraisons, sur l'œuvre du maître; j'y avais loué, avec un enthousiasme juvénile, les peintures du musée d'Amiens « la Paix », « la Guerre », a le Travail », « le Hepos », et « Ave Picardia nutrix », cette dernière surtout, déclarant ingénument que a T Enfance de sainte Geneviève », tout en étant une composition superbe, ne les faisait point oublier. Un soir, après avoir dîné avec lui, en compagnie de Delaunay et de Gustave Moreau, suivant Thabitude, je Taccompagnai quand il voulut rentrer. Chemin faisant, nous parlons de choses et d'autres. Arrivé place Pigalle, au moment de nous séparer, le maître me dit, à brûle-pourpoint : « Alors, vous pré- « ferez Amiens au Panthéon? Autant dire que, a depuis quinze ans, j'ai vécu comme un molce lusque, que je n'ai fait aucun progrès, que a je suis un homme fini. Votre opinion n'est « pas faite pour me flatter. Vous avez l'amitié « peu bienveillante. Dans ces conditions, il « vaut mieux que nous en restions là. Adieu. » Et, le maître rentra rapidement chez lui, me laissant stupéfait. Le lendemain, à la première heure, on carillonnait à ma porte. J'allai ouvrir en toute hûte, inquiet d'une
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visite aussi matinale et aussi bruyante. C'était Puvis de Chavannes. Il me tendit les deux mains, en me disant : (c J'espère que (( vous ne m'en voulez pas de la scène que je ^ vous ai faite hier. Je n'en ai pas dormi de la (( nuit. Vous avez peut-être raison de penser (( qu'Amiens vaut mieux que le Panthéon ? Ge-
(( pendant! » Et, tout à coup, partant d'un
éclat de rire, il s'interrompt, et ajoute : ce Al- (( Ions, bon! voilà que je recommence. Sans (( rancune; au revoir, à bientôt! » Et, radieux de sa démarche si délicatement affectueuse, il dégringolait quatre à quatre mes cinq étages, pour se rendre à Neuilly.
Quinze ans après, j'avais avec Puvis de Chavannes une querelle du même genre, au sujet de laquelle il écrivait, le 2 septembre 1895, à un de ses amis : « Vachon déclare (( que de tout ce que j'ai fait il préfère la (( Sorbonne... ; mais, je le lui ai dit, il n'a (( pas de préférence à avoir. Je comprendrais (( à la rigueur une classification, un choix (( personnel entre des œuvres de même na- (( ture. Mais si les Picards sont bien dans ce c( qu'ils sont, ils valent le reste, auquel on (( ne peut pas les comparer. L'essentiel est (( que l'œuvre soit pleine et complète, et si
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« elle répond à ces conditions, clic est une
t œuvre de plus, et voih\ tout, ni au dessus
ni au dessous. Mais mon gaillard ne veut
pas en dc^mordrc, quoique j'aie dv\ dire. Il
H me semble là sortir de son rôle. »
C'est que Puvis de Chavannos, impulsivement ramenait tout i\ son art, à sa peinture; il ne voyait rien, ne s'intéressait à rien qui ne s'y rapportait. Un mot, une conversation, un article, paraissant de nature à informer inexactement le public sur ce qu'il avait fait, sur ce qu'il avait voulu et cherché , lui était une souffrance profonde, le mettait dans dos colères
\ inouïes; et, quand il répliquait par la parole ou par la plume, son ironie, sa causticité, sa violence surprenaient ceux qui n'étaient point de ses familiers. Aussi, était-ce fort sérieuse-
l ment qu'à un reporter, indiscret et naïf, qui lui demandait quel était le maître qu'il préférait, il fit cette réponse laconique : « Moi! » On a pu dire très justement de lui qu'il avait Tégoïsme superbe. Sa sensibilité nerveuse dépassait tout ce qu'on peut en concevoir. A la veille d'un Salon, suivant son habitude, il venait de montrer à quelques dames du monde une de ses compositions, dans son atelier de
Neuilly, et il les accompagnait à travers son jardinet avec sa bonne grâce et sa galanterie de gentilhomme. Quand Puvis de Ghavannes rentra, un de ses élèves le vit se faire couler sur les mains Feau de sa fontaine; s'approchant, il constata que les paumes étaient sanguinolentes. De rage d'entendre des sottises et des impertinences qu'il ne pouvait relever, l'artiste s'était enfoncé les ongles dans les chairs. « Quand je montre mes ta- « bleaux, disait-il souvent, il me semble que « je me mets tout nu devant le monde. »
Des écrivains ont voulu faire de Puvis de Ghavannes une sorte d'olympien, pour sa sérénité, son énergie, son égoïsme, et sa philosophie; ce sont là des fantaisies de psychologues mal renseignés. Quelque solidement trempé que puisse être un tempérament, si ardente que soit la foi artistique, une telle vie ne laisse pas de compter bien des moments de tristesse, de désespérance, et de découragement, d'autant plus douloureux pour Puvis de Ghavannes que sa sensibilité naturelle, loin de s'émousser, s'affinait dans la lutte ; et, que les premiers succès semblaient lui avoir créé un devoir moral nouveau d'être plus net
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encore dans l'affirmation do son idc^al. I^isoz ces lettres, adressées à des amis, où Ton voit ce qu'est une âme d'artiste, à la fin de co siècle présenté comme une période de faillite morale de l'individu et de la société. L'indiscrétion m'en a été pardonnéo, pour les leçons de courage et d'énergie qu'y trouveront les jeunes peintres, aux prises avec les dilTicultés, les incertitudes et les déceptions d'une vie, cependant aujourd'hui moins diiricilc et moins cruelle qu'autrefois pour les indépendants et pour les audacieux, par suite du libéralisme relatif de ceux qui dirigent les associations d'art, qui constituent les autorités. Et, elle est saine, elle est féconde , autant qu'émouvante , cette note de douleur, de souffrance, même de pessimisme. Ceux qui ont de ces accents, de ces révoltes contre la vie , ceux que les sceptiques et les blasés qualifient ironiquement de pessimistes, sont les hommes qui attendent impatiemment, dans l'élévation de leur âme, et dans la bonté de leur cxir, co quola vie devrait donner à tous : du bonheur, de la joie, de l'espérance. Eux seuls, par la poursuite héroïque et constante d'un haut idéal, par le travail acharné et fécond, font progresser l'humanité.
Au lendemain même du succès du « Ludus pro Patria », qui lui valut la Médaille d'honneur, — mais que ne suivit aucune commande nouvelle, contre toutes ses légitimes espérances basées sur les prévisions de la critique, unanime à louer cette décoration magistrale et à déclarer que le devoir des mandataires publics de l'État, des municipalités, est d'employer un talent aussi original, — Puvis de Ghavannes écrit : « Pour moi, l'horizon est de « plus en plus fermé; il n'y a rien à faire à (( cela que de lutter comme on peut contre l'oi- « siveté. Pour la combattre, j'ai essayé le « portrait de mon vieil ami Benon; c'est un (( travail consciencieux qui me permet par mo- (( ment de presque oublier que d'autres trace vaux m'eussent peut-être convenus. Dans (( tous les cas, ne fût-ce que pour montrera la « jeunesse prompte au découragement ce que (( peut devenir une carrière déjà longue et qui (( n'a été ni stérile , ni sans honneur, ma vie (( n'aura pas été perdue. »
« Cette année, mon cher ami, s'est fermée « pour moi d'une façon qui a accentué l'im- (( mense besoin que j'éprouve de solitude et « de silence. Vous avez le sens trop délié et
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« pour moi trop d'attachement pour ne pas « comprendre A quoi se lie cet état de mon « esprit. La conscience d'une carrière aussi « ardue qu'a été la mienne, et qui jusqu'au c bout ne paraît pas devoir se détendre, est « bien faite, vous en conviendrez, pour donner € quelque mélancolie. Gela se dissipera, je « l'espère. »
La première décoration de rilùtcl de ville de Paris va être terminée. Loin de songer à se reposer, après trois années d'un travail écrasant consacrées à cette œuvre, le maître, à l'imagination de plus en plus viti^oureuso, rêve de vastes murailles à couvrir de nouvelles compositions; mais il ne voit rien dont il puisse espérer quelque chose; son cœur déborde de tristesse : a Que vous dire d'inté- « ressaut? Vous connaissez ma vie. Tel vous a m'avez quitté, tel vous me retrouverez, « avec un peu plus de besogne faite, voilà a tout. Est-ce très avancé pour cela? Je n'en « sais rien, chaque perfectionnement souli- K gnant une lacune à côté. Enfin, j'espère « m'en tirer. En dehors de cela que de trisce tesses! Stagnation absolue et forcée dans « mes affaires artistiques. Comment pourrait- « il en être autrement, étant donné ce vent
« de cruauté inepte, sauvage et lâche. Mais (( il vaut mieux se taire ; tout cela est trop (( douloureux. )>
Ces triomphateurs d'une idée d'artiste ou de poète, on les envie, le jour où ils sont parvenus héroïquement à l'imposer à la foule, et où celle-ci semble les récompenser par ses acclamations, de leur foi, de leur volonté, de leur énergie ; mais , si on savait au prix de quelles souffrances, de quelles angoisses, de quelles tristesses , ces triomphes-là sont achetés , et quelles désillusions, quels regrets ils laissent, on les plaindrait bien plutôt. Puvis de Ghavannes a éprouvé tout cela, que ne parvenait point toujours à voiler, pour ceux qui l'aimaient, son esprit malicieux ni sa philosophie souriante.
En l'accompagnant chez lui, le soir du banquet de son cinquantenaire, un ami lui demanda pourquoi il paraissait tout rêveur; (( J'ai bien mal dîné, » répondit Puvis de Ghavannes. C'est ce sentiment profond de la réalité exacte des choses qui devait imposer exclusivement au maître sa recommandation dernière qu'il ne fût prononcé aucun discours à son enterrement. Les distinctions honorifiques, les décorations lui plaisaient parce qu'elles
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étaient pour lui la consécration oUicicIlo du triomphe de ses idées; et pourtant personne n'était moins accessible aux préoccupations de la vanité mondaine et do la représentation officielle. Le premier, il riait gaiement de ses faiblesses, en entassant les grands cordons d'ordres étrangers, les plaques endiamantées, dans le tiroir de sa commode, péle-mélo avec les cravates, les chaussettes, et les mouchoirs. Il n'a point voulu se présenterai' Académie des Beaux-Arts, afin de ne pas exposer à Téchec d'un refus ses idées et son œuvre, pour lesquels d'ailleurs il n'admettait d'autre jugement définitif que celui du peuple, en vue de qui seul il travaillait. Une lettre de lui contient à ce propos une déclaration très nette : « Entre « rinstitut et moi, il n'y a jamais eu de dé- « dain d'aucune part; en ne venant pas à moi, « l'Institut reste observateur scrupuleux des « règlements; et moi, en n'allant pas à lui, a je proteste contre ces mêmes règlements, c Voilà toute la vérité, qui m'empêche pas a une estime réciproque. »
Toutes les attaques et toutes les haines auxquelles il a été en butte, à cause de ses idées et de ses théories artistiques, avaient
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donné au maître une souveraine bonté pour les jeunes, les modestes, et les timides. A qui vont instinctivement ses sympathies publiques et privées? Aux impressionnistes, aux indépendants, aux symbolistes, etc., dont on se moque et qu'on bafoue ; aux artistes qui visent à l'originalité, à ceux qui poursuivent des chimères ; aux novateurs hardis et énergiques, se frayant péniblement leur chemin à travers les indifférences et les hostilités. Lors du Salon de 1872, le premier organisé par l'Etat, il est nommé membre du jury. Charles Blanc, directeur des Beaux- Arts, avait invité les jurés à faire preuve d'une grande sévérité, à ne pas craindre de multiplier les exclusions. Se rappelant qu'autrefois ses tableaux ont été bien souvent refusés, Puvis de Chavannes croit de son devoir de réclamer publiquement plus d'indulgence. Le directeur des Beaux-Arts ayant insisté, l'artiste donna sur-le-champ sa démission. Gomme il n'était plus membre du jury, ses envois devaient être soumis au jugement de ses collègues de la veille ; un de ses deux tableaux, « Les jeunes filles et la Mort », fut refusé. Dix ans après cet incident, s'inspirant du même sentiment de bonté, mais cette fois pour les vaincus de la vie, pour ceux à qui la
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fortune et la gloire ne sont pas venues» dont la vieillesse a alourdi la main, a aiïaiMi 11magination, il prendra la défense des art i sirs précédemment reçus aux Salons par droit de médailles, qu*on a décidé de soumettre à un examen d^élimination ; et, ne voulant pas, ditil, s'associer à une mesure d'injustice et de cruauté, il décline toute candidature aux fonctions de membre du jury.
Pour les jeunes gens qui viennent lui demander des leçons et des conseils, pour ceux qui ont fait partie de ce bel atelier, dont, pendant quinze ans, Elie Delaunay, Gustave Moreau, et lui, furent les professeurs dévoués, le maître avait une affection et une sollicitude paternelles, en môme temps ({ue le respect le plus profond de chaque individualité et de chaque tempérament. A un de ses élèves il envoie cette lettre charmante, qui contient un exposé, aussi précis qu'énergique, de ses principes en matière d'enseignement artistique? a A défaut d'autre chose, « j'ai une expérience très grande; j'ai conte duit de grands troupeaux, et, comme berce ger, je peux être, je suis sûr d'être de bon « conseil. Je n'ai jamais violenté le sentiment « de personne, considérant que c'est lt\ chose
« sacrée; mais j'ai pu inculquer le besoin, le (( goût de Tordre , de la méthode dans l'exé- « cution. B... a-t-il changé un iota à son « tempérament? Et pourtant I... »
Des artistes auxquels il avait appris le métier, et qu'il continua, pendant de longues années, de guider et de suivre attentivement dans leur carrière déjà féconde, et brillante, aucun n'imite sa manière, ne traite ses sujets; tous ont une originalité bien personnelle, dans les genres de travaux les plus différents. Paul Baudouin a décoré la Bibliothèque de Rouen, les mairies de Saint-Maur et d'Arcueil, une des galeries de l'Hôtel de Ville de Paris, de peintures du caractère le plus moderniste : « Intérieur d'une imprimerie rouennaise » ; une (( Berge de la Seine près du pont des Invalides » ; un ce Chantier de tailleurs de pierres », des « Blanchisseuses », un « Concours de Tir », etc., où l'influence directe de son maître ne se manifeste que par ces qualités de tact, d'ordre et de méthode qu'il tenait pour indispensables à qui veut se livrer à l'art monumental ; Montenard est devenu le peintre populaire de la Provence ensoleillée et de la Côte d'azur ; Ary Renan peint des pages de psychologie féminine , d'une grâce exquise , et promène
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sa fantaisie de paysagiste, amoureux de luniiùro et de poésie, des landes de Bretagne aux îles de la mer Egée; Auguste Flameng a laissé un œuvre important de peintre de marine; Henri Daras décore les églises de TAngoumois et traduit TEcriture sainte en compositions d'un sentiment religieux très élevé; Emile Dezaunay consacre son pinceau énergique aux marins bretons; et Georges Costau ambitionne l'héritage de Dupré et de Français.
Aussi, la jeunesse qui pense et qui travaille allait-elle d'instinct et de cœur à Puvis de Chavannes; il n'a pas eu d'admirateurs plus enthousiastes, de partisans plus fidèles. Quand, au lendemain de la clôture du Salon de la Société nationale des Beaux-Arts, où il avait montré l'ensemble de sa décoration de l'Hôtel-de-Ville de Paris, on lança Tidée de fêter solennellement les noces d'or du peintre, idée qui aboutit à la manifestation du 16 janvier 1895, l'initiative tout entière en venait de cette jeunesse. Après la mort de Meissonier, les artistes de cette même association, formée, en majeure partie, de jeunes et d'audacieux, l'élurent d'acclamation leur président.
Par cet amour pour tout ce qui est la vie,
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l'énergie, la fécondité, l'artiste en conserva lui-même le trésor jusqu'au jour où il fut frappé mortellement au cœur par la mort de sa femme, à qui il ne survécut que peu de jours. Sur son visage, d'une fière sérénité, qu'illuminaient de gaieté gracieuse, de spirituelle et aimable bonhomie, la jouissance d'une santé superbe, la joie de vivre, et le bonheur d'aimer, les années n'avaient pu mettre aucune ride de tristesse, de désenchantement; la bienvenue à tous souriait dans ses grands yeux; ses larges mains avaient les étreintes vigoureuses des viriles amitiés; sa voix avait la caresse charmante et la netteté vibrante d'un esprit alerte, délicat, et fin. C'est qu'il n'était ni le sceptique, ni même le rêveur, de la légende inspirée par des préjugés et par des illusions. Combien plus belle, plus grande, plus originale, d'une plus féconde suggestion d'exemples, est la figure du maître, dans toute la vérité de son caractère et de son tempérament î