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Un maître imagier

Ces pages ont paru dans V Artiste^ dès l’été de 1892. Elles vous doivent d'avoir vu le jour, d’avoir été connues des personnes désireuses de s’y intéresser. En rappelant ici la date de votre publication, j’obéis à un sentiment dont vous connaissez la cause. M. Gustave Larroumet, membre de l’Institut, ayant publié en avril et mai 1894, une importante étude sur son collègue M. Frémiet, ma modestie ne peut pas s’opposer à la nécessité de rappeler que votre revue, V Artiste^ avait rendu hommage au même M. Frémiet,dix huit mois auparavant. Les travaux sur ce maître statuaire sont assez rares jusqu’à ce jour, pour que chacun retienne la date de sa publication.

Personnellement j’ai tout lieu de déplorer cette avance de dix huit mois sur M. Larroumet. UArtisie y a perdu tout le profit que j’aurais trouvé à utiliser pour vos lecteurs, les fines observations et les ingénieux aperçus d’un écrivain distingué comme M. Larroumet, en n’oubliantpas deleciter, bien entendu.

En ouvrant votre maison de VAî'tisîe à un travail comme celui-ci, vous avez pensé que l’étude d’un œuvre d’intelligence et de volonté comme l’œuvre de M. Frémiet, était un livre à faire, quelque chose comme le livre indiqué désormais. Vivant parmi les artistes, vous avez vu ce qu’ils veulent, ce qu’ils demandent, ce qu’ils regrettent et ce qu’ils espèrent.

Je vous ai parlé de M. Frémiet comme d’un artiste en qui nous devons voir plus qu’un statuaire. Vous avez accueilli avec votre bienveillance amicale, l’occasion de faire les honneurs de votre vieille revue d’art, —

PREFACE

célèbre entre les meilleures, ancienne parmi celles dont le passé nous encourage, — à cet artiste que vous teniez pour un maître homme, un « rude monsieur », comme il est dit quelques pages plus loin.

Nous avons été d’accord d’emblée sur ce fait qu’on peut introduire autant d’intellectualité dans une œuvre d’art statuaire que dans un travail d’art scripturaire. Nous avions pour nous en convaincre l’exemple de M. Frémiet, le plus probant parmi nos contemporains.

C’est de là qu’est né ce livre que vous avez publié avec la certitude, que tout en s’adressant au monde spécial des artistes et des écrivains d’art, il allait au delà d’une spécialité, puisqu’il suivait dans toutes ses manifestations, l’œuvre d’un homme dont chaque pensée est en relation avec les réalités de la vie, contemporaine, historique ou idéale.

Aujourd’hui, je réunis en volume les pages qui ont paru chez vous. Je les groupe sous ce titre de Maître Imagier, dans le but de restituer au statuaire le signe originel de son art. Je pense avec M. Ampère, que « plus on se rapproche des origines de notre langue, plus ses analogies avec le grec augmentent ». Erasme voyageant dans le nord de notre France, croyait reconnaître le grec dans le patois picard. Il est certain qu’un paysan qui appelle sa faux un daïe, parle comme un athénien qui disait daïô, je fauche. Imagier repris dans le sens de son étymologie grecque, a plus de justesse que la sauce pittoresque où il est employé d’ordinaire. Il fournit le signe profond, le signe particulier, caractéristique, la marque de naissance qui distingue l’art statuaire de celui du peintre par exemple. Le verbe d'où dérive le substantil exmageion, image, est un verbe très actif. Il exprime un geste réel, le geste du boulanger au travail, du geindre, celui qui pétrit le blé de la terre pour entretenir chez l'homme le miracle de la vie. L’Imagier, est lui aussi un boulanger; il boulange la terre directement, il pétrit le limon dont il est dit que l’homme fut créé à l'image de Dieu. L’Imagier pétrit le limon à l’image de l’homme. C’est déjà un métier de créateur. Il ne lui est pas permis de donner la vie à l'image qu'il crée, mais il lui est possible de lui en prêter les apparences, de lui en prêter l’aspect jusqu’à l’expression. Au surplus, si l’on regarde une statue, on voit bien que c’est un être humain qu’on a devant soi. La vie vraie est là elle aussi, mais en interdit. C’est la frontière infranchissable pour l'orgueil humain. L’artiste cherche une compensation dans le choix de la matière, le bronze, l’argent, l’or, l’ivoire ou le marbre. Toutefois la matière

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précieuse, ne pouvant donner à cette image humaine la respiration, preuve de la vie, il l’inspire, pendant qu’il la créée à son image, pendant qu’il la pétrit de ses doigts en plein limon de la terre, dans la huche de son art très altier. La légende de Pygmalion qui anime le bloc de Galathée avec le secours des dieux, n’est pas autre chose que cette poétique du pétrisseur de glaise portée au delà du réel.

Il m’a paru qu’un livre sur l’imagier Frémiet devait dépasser les limites ordinaires de ce qu’on entend par critique d’art. Du moment que je voyais en M. Frémiet un imagier dans le sens étymologique du mot, il devenait urgent de démêler le sens intérieur qui caractérise les œuvres de cet artiste, les frappe d’un signe spécial. Ce signe spécial était à découvrir, car dans une certaine mesure, si c’est lui qui assure l’avenir à ces productions qui nous ont ému, oh peut dire que c’est lui peut être aussi, en revanche, qui empêche notre époque de s’y arrêter comme il eût convenu. Un livre sur M. Frémiet doit être un livre d’esthétique sociale, un livre où la vie apporte son contrôle d’observation directe, de comparaisons, de parallèles et de conclusions. L’auteur du Credo est un esprit qui affirme et conclut. Son image n’est pas simplement une image ; elle est une preuve, un signe, un geste de l’esprit humain en passe de s’étudier et de chercher à se connaître. Le pittoresque, l'effet plastique, restent au second plan dans une image comme celle du chevalier Credo^ figure d’homme, qui vit, pense, agit, espère et croit; tout le corps est d’un bel homme, dont les épaules sont celles d’un homme bien bâti, dont les pieds, solides et de bonne assiette, marchent dans la vie, prennent leur point d’appui sur la terre, pour supporter le rêve intense et concentré qui illumine ce visage décidé, où les yeux lisent en dedans le symbole écrit sur cette poitrine d’apôtre.

Un livre sur cet homme, serait trop à l’étroit dans une simple biographie de faits et d’anecdotes. L’homme qui a publié le Credo, Jeanne d' Arc, St Louis ou le Gorille du Gabon, est aussi un homme dont la pensée affecte une direction, une forme et une couleur, quelque chose comme la couleur d’une opinion.il faut ehercher dans les œuvres, ce que l’auteur y a mis, et le dégager, si l’on veut que le livre soit dans la forme du sujet étudié.

La vie artistique, l’existence de M. Frémiet, son labeur vif et continu s’appliquèrent à l’étude de la création entière. Tous les êtres vivants revivent sous son ébauchoir. Bien plus, ils y revivent avec le signe parti-

vin

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culier de leur type, de leur race, de leur destinée ou de leurs fatalités. Nous en pouvions conclure que l’œuvre ainsi conçu porte en soi un sens profond, qui le relie à la plupart des essentiels problèmes de l'âme humaine, même lorsqu’il s’agit du Gorille^ dénué d’âme, mais dont le rôle dans l’état actuel des esprits était à montrer, voire même à définir, M. Frémiet ayant produit sa définition.

Quand Je vous proposai ces pages à l’état d’esquisse, nous nous accordâmes sur ce point qu’il y avait un certain attrait à essayer d’écrire un livre avec une figure d'homme vivant, connu par ses travaux, occupant une situation déterminée parmi ses pairs. Le charme était de peindre cette figure sans artifices, c’est-à-dire d’en faire l’objet unique d’un livre. Si bien que le héros du livre, n’aurait rien de commun avec un personnage de roman, plus ou moins composé de pièces et de morceaux rapportés à l’effet de créer un type. Là notre type n’était pas à composer. 11 suffisait de le voir, puisqu’il est vivant. L’idée se concentrait sur l’étude de ce personnage par ses œuvres. Je me suis attaché à ne le connaître que par ses œuvres, par le sens qu’elles dégagent, par ce qu’elles nous veulent ou ce qu’elles attendent de nous. Ces œuvres sont dans le domaine public ; chacun est libre de reprendre notre tâche, et comme le héros de ce livre n'est pas un personnage de convention, ceux qui ne seront pas de mon avis, n’ont qu’à prendre la peine de faire comme moi, si le cœur leur en dit.

J’ai fait ce livre sans avoir de relations avec M. Frémiet, que J’ai vu deux ou trois fois à peine dans ma vie. Je l’ai fait surtout sur son œuvre. Les conclusions que J’en ai extraites sont miennes, et n’avaient point pour but de plaire ou de déplaire. Ayant trouvé dans mon siècle l’œuvre d'un artiste qui m’a paru très grand, l’œuvre d’un maître sur lequel l'usage n’était pas de s’expliquer beaucoup. Je me suis modestement demandé comment cela se faisait. J’ai cherché d’où cela pouvait provenir. Je voyais bien l'homme avancer en honneurs; mais sa renommée n'allait pas à la gloire, alors que tant de gens et tant d’œuvres autour de nous, qui ne valent ni M. Frémiet ni ses œuvres, sont portés aux sommets les plus sonores delà gloire publique et proclamée.

Ce que J’ai vu dans l’œuvre de cet artiste J’ai pensé qu’on pourrait le dire, et Je l’ai dit. Je ne l’ai point fait, dans une certaine mesure, sans inquiétude à l’endroit de celui dont Je scrutais les intentions, et dont Je mettais à nu ce que Je croyais être la pensée. Néanmoins J’ai conduit mon

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travail jusqu’au terme final, sans rien changera mes impressions, me sentant soutenu malgré tout par un examen attentif et renouvelé de ce que j’avais devant les yeux, que ce fût la Jeanne d’Arc de la rue de Rivoli ou un exemplaire du Credo, que chacun peut se procurer chez l’éditeur. Assez de gens en France font des livres avec la luxure pittoresque, l’adultère esthétique et l’inceste philosophal des modernes alchimistes de l’écritoire. J’ai pensé qu’oii pouvait écrire un livre avec un grand et honnête artiste, dont la vie est un exemple, et dont l’art est un modèle.

J’ai trouvé un réel plaisir à faire l’éloge, pièces en mains, d’un homme que ses amis admirent, que les siens vénèrent, et dont la vie est employée, quotidiennement, à l’accomplissement d’un labeur qui se traduit par des chefs-d’œuvre inégalables et sans précédent comme le Credo. En outre, je devais être séduit par la pensée que cet homme, que beaucoup de braves gens regardent comme un des meilleurs, des plus utiles et des mieux doués, fût un homme de chez nous, bien de chez nous, ce que j’appelle un Français du sang de France. M. Catulle Mendès poursuit d’un tel mépris le poète en M. Déroulède, ce Credo en action, que vraiment nous éprouvons le besoin de défendre parmi les nôtres ceux qui ont du talent, qui donnent la preuve du mérite, de la vertu dans la vie, et de la loyauté dans leurs travaux. A Paris désormais, les renommées s’établissent tellement par des motifs étrangers aux usages, aux goûts et aux traditions de ce pays-ci, qu’il fallait oser, au moins pendant une seconde, envisager la question de ce point de vue du génie local. M. Frémiet est tout simplement un artiste comme la France en produisit de tous temps. Ses œuvres nous affirment qu’il pense comme on pensa chez nous, toujours. Son talent est un produit très lumineux, très radieux, de ce qui pousse en terre de France, où le génie est en équilibre, pénètre et traduit l’esprit des choses avec clarté, volonté et persévérance. M. Frémiet est bourguignon. Est-ce un titre suffisant pour que son art qui aboutit au gage puissant et probant de la Jeanne d’Arc de la rue de Rivoli, puisse intéresser des parisiens, désormais attelés à tout ce qui est exotique? M. Frémiet n’a pas pour lui d’être un allemand comme Herr Hermann-Sudermann, ni norvégien comme M. Ibsen, ni suédois comme M. Strindberg. Ses sensations ne sont pas détraquées, et on n’a pas raconté dans les journaux, comme il arriva pour M. Hermann-Sudermann, c[ue sa barbe révolutionnait les

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cœurs féminins au théâtre israélite de Berlin, le théâtre Lessing, je crois. Paris trouvant désormais son plaisir dans ces billevesées, la France a bien le droit, j’imagine, de chercher à s’occuper de choses moins futiles, et de célébrer des gens plus conformes à son esprit foncier. C’est ainsi que pour mon compte, quitte à n’en recevoir aucune récompense ni succès, j'ai essayé d’écrire un livre comme on en écrirait dans vingt ans, si d’ici là, l’esprit public de notre pays était remis au point, et si le peuple chrétien que nous sommes, ressaisissait l’habitude de juger la vie avec sa conscience, et non plus avec la satisfaction de ses instincts ou de ses passions.

Ce jour-là, les vertus fondamentales de la race reprendront le dessus, grâce au sens précisde l’esprit des choses, que notre terroir incarnacomme marque individuelle de son génie, thème qui peut se résumer dans l’e.xergue ci-contre, l’Idéal dans le Réel, et dont ce livre représente une constante application, sans autre préoccupation d’école. Nous sommes quelques-uns, déjà, très peu il est vrai, qui voyons dans ce sens de l’esprit de choses, dans cette philosophie du mariage de l’esprit et de la matière, le signe de prédestination de la race de ce pays-ci. Ce livre étant le premier d’une série qui sera groupée sous ce titre collectif, La patrie intégrale, il est peut-être nécessaire d’exposer comment nous comprenons cette alliance naturelle et évidente de la réalité avec l’idéal. Nous prenons la réalité pour ce qu’elle est, nous la subissons telle qu’elle nous est imposée, mais nous voulons l’approprier, l’assortir aux règles intimes de notre conscience. Nous regardons autour de nous ce qui se produit. Nous nous efforçons de comprendre ce que cela vaut, et le parti que nous pouvons en tirer, pour le mieux de notre destinée d’individus contraints de subir la vie et ses douleurs, en un lieu déterminé de la terre, parmi les devoirs et les épreuves que comporte la vie. Nous ne sommes ni des pauvres ni des riches d’esprit. Nous ne savons pas du tout si le royaume des deux nous appartient, mais nous sommes décidés à faire le nécessaire pour qu’il nous soit permis d’y trouver une place. Nous sommes persuadés que les pauvres d’esprit dont il est parlé dans l’Évangile, sont surtout des humbles de la pensée. Nous voulons être ces humbles de la pensée, ces gens qui pensent avec modestie, réfléchissent avec recueillement, ne croient pas tout savoir, ne cherchent pas à connaître ce que i'homme ne doit pas savoir, envisagent la vie avec miséricorde, se

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perfectionnent avec humilité', et ne se laissent pas aveugler par un Moi arboré comme le monocle d’un orgueil exorbité.

Pour le présent, nous sommes convaincus que nous entrons dans une période où ceux qui croient apercevoir quelque part, une parcelle de la supérieure vérité, doivent parler. Désormais tout l’esprit humain est dehors. C’est un lâcher générai de pigeons sur la terre, des pigeons de papier, par l’immense profusion de feuilles qui s’impriment. Tout le monde parle, tout le monde écrit, tout se raconte, tout se publie, au pied de la Babel en fonte de M. Eiffel. C’est une pentecôte pandénionique, qui menace d’aboutir au chaos, par la confusion qui résulte de ce dévergondage de la pensée. La littérature des sensations conduit ce sabbat d’impressions sur émotions. Malgré ce délire sensationnel, nous croyons qu’il y a place pour la colombe de vérité. Elle aussi bat des ailes dans ce déluge d’esprit qui nous inonde. L’essentiel est de la distinguer de ses pareilles, agents de perversion. Les gens calmes seuls reconnaîtront le rameau d’olivier qu’elle porte dans son bec, et sauront le tailler pour écrire autre chose, que ce que l’actuelle littérature éprouve par ses sens surmenés. Les faits, tous les faits qui se produisent ont désormais un sens très précis. Les livres y gagneront d’avoir une signification, celle de la réalité, comprise, interprétée autrementque dans le but d’exciter ou de pervertir.

La réalité n’est ni un hasard, ni une fantaisie, ni un mot, ni une entité philosophique, ni une matière ou une quantité négligeable, ni un phénomène tératologique, ni une monstruosité, non plus que l’unique vase d’élection de toute beauté appréciable. Elle est le signe matériel de l’existence, de b vie ordinaire. L’homme ne iloit pas l’adorer, mais il est tenu de la subir dans les proportions où elle lui incombe. 11 doit la redouter, car elle est posée en face de lui comme la barricade de l’épreuve, avec son cortège de devoirs, de droits respectifs, de douleurs et de relatives satisfactions. C’est tout un assemblage qui compose l’essence du réel de l’ordinaire existence, et aboutit, selon nous, au terme définitif et absolu de l’épreuve. La réalité, c’est l’épreuve de la vie ordinaire, la pierre de touche de la conscience, divin diamant serti dans la gangue du réel. C’est au contact de la réalité que l’on voit ce que vaut un caractère. C’est devant l’épreuve que s’apprécie le courage moral. La réalité est le signe imposé à l’homme pour faire la preuve de sa capacité morale, de ses capacités de

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salut possible. Ce que signifie un homme devant la réalité, devant la vie courante, il le signifie réellement, pour tout de bon. C’est sa traduction littérale, mot à mot.

Ce qu’un homme fait entendre de vérité, de loyauté, d’enthousiasme, d’indulgence ou de charité, au conctact de la réalité, c’est le son dont est capable l’airain de sa constitution physique et morale, le bronze de sa conscience. La réalité frappe sur la conscience comme le battant d’une cloche. Le choc révèle les qualités et les vertus de ce bronze, de cette intérieure cuirasse de l’être humain. Quand un homme ment dans la vie ordinaire, c’est la preuve que la cuirasse de son individu profond est de mauvais métal. Le contact de la réalité est parfois cruel. C’est à cette pierre de touche que se reconnaît l’homme de valeur. Celui que la réalité diminue, est un sot ou un méchant. En revanche l’homme qui sait profiter des maux qui lui sont causés, est en voie pour le Salut. Les autres peuvent le juger à leur guise. 11 lui reste le contrôle profond de sa conscience. Avec ce secours, on peut aller jusqu’au bout de sa carrière, et attendre un jugement qui ne viendra ni de l’envie ni de la sottise. L’envie, la sottise, et la calomnie, sont les juges ordinaires du tribunal de la réalité. Les martyrs de cet aréopage sont légion. Mais ils sont sauvés, s’ils détiennent au fond d’eux mêmes, l’argument final qui constituera la preuve des injustices du temps présent. La calomnie leur sert au lieu de les perdre ; elle les fait revivre au moment où elle les frappe; comme la pioche qui remue la terre au pied de l’arbre, elle active la montée de la sève à la tête du chêne. Cet axiome de l’Idéal dans le Réel, est une précieuse règle pour ceux que la vie veut écraser sous les énergies de ses malfaisances. A ces énergies émancipées, libérées du frein du Devoir un peu comme des poulains échappés dans une prairie, les hommes qui veulent sauver leur âme, doivent opposer une volonté éclairée par la Conscience, c’est-à-dire projeter sur la réalité la lumière de l’espérance. Les hommes ne trouveront jamais un moyen plus sûr de supporter les épreuves qui leur sont imposées par l’égoïsme, la cupidité, l’orgueil, en un mot par la vie et par les vivants. C’est encore le plus sûr levier que puisse construire pour son usage personnel, le génie individuel obligé de soulever la pierre du tombeau où l’envie et l’impuissance essaient de l’enterrer vivant.

L’Idéal dans le Réel, représente l’antagonisme de la terre et du ciel, de l’épreuve et de l’espérance, de la Lutte pour la vie et du Devoir pour la

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vie. La Lutte pour la vie, c’est la loi du triomphe des instincts. Le Devoir pour la vie, c’est le droit de la conscience rétabli. La France intégrale est la patrie du Devoir et de la Conscience. Pour la conquérir toute, pour assujettir, annihiler son âme sans esprit de retour, il faut d’abord détruire en elle les deux principes fondamentaux de son essence native, d’où résultent cette droiture de cœur, cet équilibre d’esprit, qui placèrent notre pays au premier rang des apôtres du bon sens, forme réelle, positive, appliquée du génie et de l’idéal. La France du bon sens, la France vraie, celle qui se connaît encore, malgré l’invasion des exotiques hystéries et des appétits étrangers, ne se trompe guère sur ce qui lui arrive, sur ce qui lui est fait, et sur ce qui la désoriente. Il se peut qu’elle se laisse faire, par fatigue de lutter ou par dégoût de ceux qui la trahissent, mais elle connaît très bien ses obligations en face de la réalité. Elle reconnaît la vérité à l’haleine de sa bouche, elle devine la générosité au parfum du cœur généreux, elle ne se trompe pas sur le but qu’on cherche en l’entraînant dans une voie contraire à celle qu’elle a suivie jusqu’ici, et hors de laquelle, elle cesse d’être elle-même. Elle sait très bien, d’instinct, par sens de race, que si on l’arrache à ses mœurs de Devoir, c’est pour l'entraîner dans celles du Plaisir. Elle est sûre et certaine que le pouvoir anonyme de l’Argent Roi, représente une forme sociale, un ordre public, une raison d’état, une police de mœurs absolument contraires à l’ordre de choses lié au régime de la Conscience, du Devoir et de la Responsabilité.

La France de l’Idéal dans le Réel, la France de l'esprit des choses, la France qui ne se méprend pas sur sa destinée, et ne supprime pas le Devoir au profit de Droits contestables, cette France là, fut habituée de tous temps, à voir dans Mammon le rival du Devoir, le destructeur de la conscience, l’anonyme négateur de la responsabilité personnelle et nominale. Mammon signifie exactement le contraire de la formule de l’Idéal dans le Réel. Il est une réalité sans conscience, la matière affranchie qui triomphe en vertu de sa bestialité libérée, se divinise et se fourvoie du même coup. La France qui ne se fourvoie pas, celle qui n’ose rien sans le secours de l’esprit, sait encore très bien que tous ces gens de Mammon, ces gens de Bourse qui jouent avec l’argent des autres, gagnent ou perdent sans jamais rendre sontdesvoleurs. Lejouroùle Pèrede Ravignan s’adressant publiquement à des femmes du plus haut rang, et du plus grand orgueil, leur disait : Mesdames, payez-vous vos dettes ? C’est la France des devoirs, la France

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idéale qui rappelait ses gens à la réalité, aux devoirs imposes par la réalité.

Aussi bien la France intégrale, celle qui se réveille et veut sortir du sépulcre, où la féodalité de l’argent l’étreint sous le poids d’un ordre social dont les principaux ressorts représentent toutes les formes latentes du vol, cette France là est toujours prête à rendre à César ce qui appartient à César. Elle est toujours disposée à subir la vie avec ses impositions directes ou indirectes d’épreuves, de dol, de calomnie, d’envie, de haine et tout ce qui s’ensuit. Mais c’est pour mieux se réserver le droit de vivre au dedans de soi, comme il lui plaît de vivre, selon la doctrine de morale et de foi qui lui semble la plus appropriée à son développement. En un mot, elle est prête à payer le tribut de César, parcequ’elle accepte les conséquences de la Lutte pour la vie, conséquences hors d’elle-même, hors de sa conception, mais c’est pour mieux asseoir la liberté de sa conception du Devoir pour la vie, formule plus conforme à la liberté morale, dont l’intense principe luit en nous comme la vérité dans son puits.

Cette idée du Devoir par laquelle notre France se ressaisira, tôt ou tard, nous donne, à nous qui en sentons l’efficace concours, la force d'attendre l’équitable jugement que l’avenir tient en réserve. L’Idéal est une des appellations de cette suprême énergie, qui est la forme réelle de la foi. Celle-ci n’est pas un simple simulacre de dévotion. Elle constitue un des dons supérieurs de l’homme, sa force condensée, le geste soutenu de sa vitalité, la balistique de sa poussée individuelle qui le mène à la lumière, et lui délivre par l’Espérance, la patience d’attendre l’inévitable moment où cette lumière apparaîtra. «Comprendre, c’est la récompense de la Foi, » dit St-Augustin. La définition a son prix, surtout pour les humbles d’esprit qui ne croient pas que tout leur soit dû. Le Dorsenne de M. Paul Bourget lui aussi veut comprendre, mais pour comprendre. Ce n’est pas suffisant, parceque le dilettantisme n’est qu'une attitude qui n’a point l’efficacité d’une vertu. Toutefois nous aimons encore mieux Dorsenne que le jeune Greslou. Dorsenne qui veut comprendre, donne de l’espoir. 11 promet. 11 est la promesse d’un bon garçon; c’est un brave homme en herbe ; Greslou qui analyse trop, est un orgueilleux. C’est un monstre avant d’être un coquin. Aussi bien M. Bourget en a honte. Dans sa préface, il ne recommande pas ce Disciple comme un monsieur à imiter. 11 vou-

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drait même « qu’il n’y eût jamais eu dans la vie réelle, de personnages semblables ». Etait-il donc si indispensable de vulgariser ce type fâcheux par l’œuvre d’art d'un livre ? Nous pensons nous autres, les humbles d’esprit, que l’esprit public d’un pays, se trouvera toujours mieux de lire des livres où seront peints et dépeints, montrés et démontrés, des personnages bons à imiter. C’est même pour préciser notre vœu, et lui donner une forme réelle, que nous avons osé celui-ci, pour dire aux jeunes gens de France qui le liront ; « M. Bourget vous dit de n’imiter pas son Disciple \ voici un maître, M, Frémiet, un maître de la pensée, du talent, de la volonté bien comprise, cet homme a fait plusieurs chefs d’œuvre, un entre autres, le Creio, qui résume la mission humaine, ici bas ; imitez-le, suivez sa trace; elle est bonne, travaillez, prenez de la peine et vous serez récompensés. Nous n’avons entrepris d’écrire ce livre que pour vous en persuader ».

M. Greslou est en effet le disciple d’une école dont le nommé Julien Sorel est le prophète. On trouve à ce bureau de malfaisance, des théories toutes prêtes, en confection ou sur mesure, par lesquelles le crime arrive comme une suite naturelle à une analyse de soi par le mauvais côté, une analyse à l’envers, une analyse des instincts substitués à la conscience ; cela ressemble à un pointage électoral de borborygmes qui se sentent appelés et voudraient être élus. Dorsenne est somme toute un garçon intelligent. Il est mieux doué que son prédécesseur le sieur Greslou. Le terrain de son moi, est meilleur. Son fonds d’analyste de l’individu, est moins obscur que l’arrière boutique où M. Greslou étiquette ses bocaux à poison. Dorsenne vit plus au clair. Il veut comprendre. C’est la preuve de ses bonnes dispositions. Aussi s’apercevra-t-il, un jour ou l’autre, sans trop de peine, que la définition de St Augustin implique la condition de gagner ses éperons, de mériter la récompense. Comprendre pour comprendre, c’est l’art pour l’art, autrement dit l’accouplement de la fécondité et de la stérilité. Résultat nul, dilettantisme, rendez-vous de vieux garçons.

Croire pour arriver à comprendre, cela signifie quelque chose malgré tout ; c’est la devise des gens de bonne volonté. Dorsenne est dilettante, M. de Montfanon est un homme de bonne volonté. Il croit en des choses importantes et ne croit pas en toute cette bohème internationale de Cosmopolis. M. de Montfanon est un homme très bien. C’est un beau type, et un type parfaitement exceptionnel même et surtout dans son monde, où il n’y a pas que des combattants de Loigny, où il y a aussi ceux qui préfèrent

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à Montfanon ce forban de baron Hafner, vu qu’on s’amuse mieux avec Hafner qu’avec Montfanon, homme de souvenir, pas très drôle, somme toute. Où M. de Montlanon devient un ami précieux pour Dorsenne, c’est quand il lui précise ce qu’il faut croire, ce qu’il faut désirer, ce qu’il faut souhaiter, à savoir que chacun « soit à sa place, dans sa tradition et dans son milieu ». Pour comprendre l’importance de ces paroles de Montfanon, il faut croire que la vie est autre chose qu’un passe-temps de dilettante, et oser accepter la responsabilité du devoir, par laquelle la conscience contresigne les gestes de la réalité, par laquelle l’idéale espérance allège l’épreuve du poids du désespoir.

D’ailleurs Dorsenne connaît déjà par Montfanon le mot de Tertullien : « La foi est obligée au martyre ». Le dilettante Dorsenne admire cette parole, mais il n’y souscrit pas. Le martyre ne l’effraie pas. Mais il continue de ne pas comprendre ce que c’est que la foi. Prenant la défense des dilettantes, il dit : « Pensez-vous qu’il y en ait un seul qui refusât le martyre s’il devait en même temps avoir la foi ? » Parole un peu creuse, et sans conclusion, puisqu’elle conclut à l’hypothèse du dilettantisme appliqué au martyre, sans plus. Dorsenne conclut sur une jambe, un pied en l’air, et reste là. La Foi tient debout, sur ses deux pieds, bien d’aplomb, elle conclut dans le sens de l’équilibre; elle ne s’occupe pas du martyre. Elle l’acceptera s’il doit lui être infligé. Mais elle ne le recherche pas par goût des sensations rares ou extrêmes. Elle se contente de croire en ce qu’elle aime, en ce qu’elle fait, en ce qu’elle pense être juste, vrai et bon, en ce qu’elle regrette et en ce qu’elle espère. Elle tient au ciel par son espérance, à la terre par ses pieds, ses deux pieds, plantés comme des troncs de chêne sur la réalité de sa terre. Voyez le Credo deM. Frémiet. Ce n’est pas un dilettante, qui danse le menuet du doute ou de l’incertitude, avec des ronds de jambe et un pied en l’air. C’est un homme qui marche, bien d’aplomb, dans sa certitude et dans l’énergie de son idée du Devoir pour la vie. Où va-t-il ?où mènent la foi, la décision, la volonté conduite par la conscience, tout droit devant soi, toujours en face.

Si Dorsenne continue ses relations avec M. de Montfanon, il verra qu’il ne suffit pas d’écrire des livres pittoresques pour la joie d'une clientèle de gens bien mis, bien chaussés, et de linge bien repassé à Londres par des blanchisseuses parisiennes. Outre-Mer où il a voyagé depuis, il a vu face à face l’hydre du problème social de la Misère multipliée par l’Argent. 11

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est revenu persuadé d’après M. Spencer, qu’on pourra réconcilier la science et la religion par l’agnosticisme. Il avait cependant causé avec de solides chrétiens, là bas, des évêques convertisseurs, des Celtes croyants ardents et intelligents, qui ont trouvé dans leur intelligence de tout, la récompense de leur foi bien trempée. Néanmoins il est venu échouer au port de l'agnosticisme. C’est un port sans issue. Et il n’y fait pas clair, puisque c’est un port sans ciel. Où trouver les étoiles pour relever le point la nuit? Dorsenne est comme tous ses contemporains, pris dans l’anse de l’agnosticisme, avec toute sa cargaison d’orgueil cartésien, et d’illusoires impiétés spinozistes.

Pour comprendre autrement que pour le plaisir de comprendre, Dorsenne, le dilettante, serait obligé de renoncer à tout ce qui a fait sa fortune. Après Descartes, après Spinoza, il lui faudrait aussi abandonner Taine. Que pensera Dorsenne le jour où il s’apercevra avec M. Ed. Biré, que dans les deux volumes de V Intelligence^ si denses, si substantiels, si vigoureux, si lutte pour la vie, un mot, un grand mot, presque gros tellement il est grand, un mot essentiel, le plus essentiel à l’économie d’une âme saine, n’est jamais prononcé, jamais, le mot ; Devoir. Tout est propice dans ce livre puissant et fort, aux Julien Sorel, aux Greslou, aux athlètes de l’instinct, aux struggleforlifers de la conscience détériorée par une hérédité physiologique, aux Marseilles de la lutte pour la vie. C’est la grande baraque foraine du mauvais exemple, qui s’excuse sur son inconscience héréditaire, sur des maladies de nerfs, héritées de précurseurs malsains, déjà endommagés.

Elle est très importante cette observation critique de M. Edmond Biré. Le Devoir absent de l’Intelligence humaine, c’est très moderne, mais c’est gros. Cela ouvre la vie à l’assaut des instinctifs. C’est plus qu’une brèche à notre morale traditionnelle, c’est sa négation en tant que fonction psychologique de l’homme. Ce frein de la conscience une fois nié, il nous reste ce que Pascal, lisant Homère, avait remarqué ne figurer nulle part dans l’œuvre du grand poète aryen, la Loi. Le mot Loi n’est pas écrit dans Homère. Le Devoir et la Loi, c’est la mise en présence des deux systèmes sociaux aryen et sémitique, l’un avec sa notion du Devoir irréductible, l’autre avec l’armature variable et malléable à merci de sa Loi. Dorsenne qui est attentif, réfléchira sur ce que l’absence de ces deux mots représente chez les auteurs qui les omirent dans leurs œuvres, sans

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doute parce qu’ils ne les aperçurent point dans l’horizon de leur vie. Elle fixe très nettement ce que chacun d’eux pensait de la destinée humaine. La Loi de M. Taine émancipe Tàme humaine par l’irresponsabilité, le Devoir l’emprisonne dans l’infini de l’Espérance. Il reste à choisir.

Nous n’hésitons pas, nous choisissons l’espérance, et prenons pied sur le terrain de la responsabilité, de notre âme libre, dont nous ne confondons pas la destinée avec celle d’une âme libérée. Nous ne nous laissons pas prendre au jeu de lumière, au mensonge illusionniste de la liberté civile, qui n’existe que pour les plus forts. Nous sommes pour la liberté morale, qui nous ouvre le champ sans bornes de l’espérance. Nous savons ce que peuvent faire les gens qui abritent leurs méfaits, derrière une légalité qu’ils façonnent au gré de leurs besoins. Nous avons vu Cauchon brûler Jeanne d’Arc au nom de la Loi de circonstance dont l’hypocrisie l’avait armé, pour les besoins de sa cause criminelle. Nous savons par cet exemple et par quelques autres, ce qu’un homme sans conscience peut obtenir et accomplir la loi en main. Nous le laissons opérer, ne pouvant l'empêcher. Mais nous cherchons nos exemples et nos modèles dans les hommes de Devoir, ceux que guide une claire conscience.

Le Credo et la Jeanne d'Arc de M. Frémiet nous ont paru deux effigies du Devoir pour la vie. Voilà pourquoi nous les avons étudiées, l'une et l’autre, voilà pourquoi nous les indiquons comme des sujets de méditation pour quiconque pense que la conscience française étant bien malade, il y a lieu de la restaurer. La médication est du côté de ce chevalier Credo, que M. Frémiet a offert à son siècle, sans que celui-ci ait paru bien saisir l’efficacité du remède qu’on lui présentait. Il faut oser avouer que ce Credo,, d’une si précise intensité dans sa signification, nous l'avons retrouvé, un peu noyé, un peu perdu dans ce a vaste et mystérieux silence « dont parle M. Léon Daudet, dans son dernier volume, à l'occasion du Saint est en vous, de Tolstoï, livre enterré lui aussi dans la méthodique conspiration de ce silence mystérieux et vaste. Ce chef d'œuvre est une statuette. L'idée en est considérable. Le format en est modeste, presque humble. Cela suffisait pour qu'elle disparût dans l'ombre projetée sur la France, par la borne en fonte de M. Eiffel. Des gens graves, des auteurs chrétiens ou néo-chrétiens comme M. de ^'ogüé. ont chanté ce pylône du Champ de Mars. Soit. Nos préférences sont tournées du côté du

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Credo de M. Frémiet. C’est plus qu’une affaire dégoût. C’est une question d'équilibre et de sens commun. Le peuple qui s’est laissé affoler par la quincaillerie de M. Eiffel, est un peuple qui ne sait plus voir, ni comprendre ce qu’on lui fait. La Tour du Champ de Mars a perturbé l’atmosphère intellectuelle de la France, et répandu des électricités hystériques. Tous les nez se sont levés en l’air pour contempler cette preuve en tôle, qui avait la prétention d’être un phare, et n’est déjà plus qu’un café-concert. Sans compter qu’elle a beaucoup perdu de son prestige en élévation, depuis qu’elle a pu tenir à l’ombre d’une cellule de la Conciergerie, histoire de donner raison aux gens de bon sens, qui avaient prédit qu’un jour ou l’autre, elle tomberait sur la tête de quelqu’un. Elle tomba sur son auteur. C’est un malheur en famille. Mais on devait s’y attendre.

Ce fut une folie universelle. Cette tour fut traitée en fétiche. Les gens la portaient au col, d’autres l’arboraient brodée sur leur bonnet. Elle entra dans toutes les maisons, dans toutes les industries. Elle se fit coupe-papiers, encrier, pendule et baromètre. On en vit des exemplaires en chocolat, en diamant, en stéarine et en pain d’épices. C’était une véritable propagande religieuse. La Science qui nie la superstition, ralliait l’esprit de la foule à la preuve de son orgueil ; elle distribuait ses amulettes. 11 n’y avait plus rien de beau en France, à côté de ce pal solennel et ajouré. L’art et le génie de la France étaient contestés, Notre-Dame était niée. On n’était m.ême plus certain que la France eût produit quelque chose avant cette contremarque de la tour de Babel. Le pays n’avait plus d’yeux que pour ces trois cents mètres de fonte et de boulons.

L’arbre nous empêchait de voir la forêt, cette forêt d’humains en marche ét déjà en route sur le chemin qui mène au Credo de M. Frémiet, ce petit bronze, pas plus haut que cela, dont la tête touche au ciel de l’avenir, et dont les pieds touchent à l’empire d’un passé qu’on croyait mort. On ne le voyait pas, on ne s’occupait même pas de son existence, si mince et de si peu d’importance comparée au sillon de lumière électrique qui descendait de là haut, comme descend le dédain de la prunelle d’un locataire de rOlympe. M. de Vogüé qui a célébré très sérieusement la Tour, a voulu voir les deux bras lumineux tracer « une croix éblouissante, gigantesque labarum ». Pendant cette minute, la Tour par un grand T, lui parut achevée, par ce « signe de la pitié et de la prière ». La croix y était en effet dans le rayon de cette Babel. Mais elle ne venait pas de M. Eiffel. C’était le

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Credo de M. Frémiet, relégué dans la boutique de son marchand, pendant que dans tous les foyers de France se plantait l’allégorie de M. Eiffel. Ce Credo prouve autre chose que ce que prétendit prouver la Tour, avec son grand T et sonlabarum néo-chrétien. Pour que ce Credo eût une réclame pareille à la publicité qui lança la Tour de M. Eiffel, il faudrait un événement comme il ne s’en produira pas tout de suite. Avant que nous le trouvions dans toutes les maisons, dans toutes les familles où la Tour joue les dieux lares, les amulettes protectrices du foyer, il faudrait que la superstition de la matière quittât les modernes esprits. 11 faudrait pour cela que Jésus-Christ revînt faire un séjour sur la terre et redonnât l’exemple de l’humilité et de la douceur parmi les hommes durs du temps présent.

Ce Credo dit si complètement ce qu’il veut dire, qu’il était bien permis de s’occuper de lui. Il arrive comme une preuve que l’artiste vrai, celui dont l’âme fonctionne et conserve son rang privilégié dans les manifestations humaines, écrivain, sculpteur, peintre, musicien ou architecte, nous doit la manifestation de son âme. Les théoriciens de l’art pour l’art ont fait leur temps. Ceux qui ne veulent rien dire, deviennent désormais des muets. On désire que la pensée parle à la pensée. Le public reste sourd devant les signes sans signification. On se demande ce que nous veulent ces gens dont l’esthétique consiste â parler pour ne rien dire. On exige que l'étre qui tient en main un instrument de labeur intellectuel, se mette au travail pour produire la preuve de ce qu’il pense.

Malgré tout on pense comme on est, selon la forme intime de son individualité. Les livres sont pareils à ceux qui les écrivent. Toute œuvre d'art sort du fond de nous-mêmes. Ils sont notre image et à notre image. Rollin a laissé une parole très supérieure à celle du « style c’est l’homme » de Buffon quand il a dit : le discours est le visage de l’esprit. C’est un moyen fatal de se montrer tel qu’on est, que de se publier. La patrie intégrale, la source foncière, l’odeur du berceau originel, l’essence de l'individu comme l’essence d’un peuple, se retrouvent surtout dans la qualité, dans la trame de ce qu’il pense. La race porte en soi son arôme, comme l’individu porte son odeur. Si tous les gens qui parlent, écrivent ou produisent aujourd’hui, savaient que nous devinons, que nous sentons, comme on sent par le nez, l’odeur de leur âme à l’odeur de leur art, que nous reconnaissons l’intention la plus cachée de leur esprit à l’allure de leur pensée,

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ils y regarderaient à deuxfois avant de se laisser aller dansles journaux, dans les revues, dans les livres, dans les expositions ou sur les scènes de the'âtre.

S'ils y réfléchissaient, ils n’écriraient peut-être pas. Or ce n’est pas ce qu’ils prétendent. Tous les étrangers qui manifestent le fond et le tréfond de leurs exotiques individualités en ce moment, sont très jaloux de leurs privilèges d’artistes et d’auteurs en vogue. Ils se produisent pour prendre la direction de l’esprit public en France, pour influencer les badauds et les dociles, pour étourdir les inattentifs, et persuader aux irréfléchis que nous sommes un pays dégénéré, un peuple sans talent, en qui le besoin d’une infusion de sang nouveau se faisait sentir. Nous suivons cette orientation de l’esprit français, avec l’attention et la sagacité de gens qui savent à quoi s'en tenir, et reconnaissent les intentions à la couleur des prétentions. Nous avons une sûre doctrine pour diriger notre modeste embarcation sur cet océan plein de nuages de l’expression publique de la pensée des gens. Nous restons pénétrés du bien-fondé de notre méthode, qui consiste à surprendre le mot de passe, dans la pensée de derrière la tête de l’œuvre d’art qui s’offre.

L’entre-deux des lignes est aussi clair pour nous que les lignes ellesmêmes. C’est là que sue et transpire la menace ou la ruse de qui voudrait nous duper. Nous ne portons pas lunettes, ni binocle, ni monocle. Nos yeux sont les simples yeux dont le Bon Dieu arma notre cervelle, comme de deux sémaphores la côte. Avec cela rien ne nous échappe. Et quand M. Catulle Mendès conçoit le drapeau d’Arcole et de Marengo comme un cotillon qui se retrousse sur la cheville d’une grisette [Journal, 22 décembre 1895), nous sommes fixés, la race a parlé, la race juive de M. Catulle Mendès, une race en qui l’idée de patrie se réduit à une faculté d’assimilation, en tout cas la race d’un peuple sans drapeau.

Notre époque présente est ainsi faite. 11 faut que la vérité jaillisse. Il faut que la preuve se fasse. Il y a trop d’esprit en l’air, pour qu’il en soit autrement. Aujourd’hui plus que jamais les hommes de pensée et d’opinion sont aux prises avec eux-mêmes, avec leur destin, avec leur sort. Il leur devient impossible de produire une œuvre quelconque, sans fournir la preuve de ce qu’ils sont, ne le voulussent-ils pas. La race perce toujours, la race, qui résume nos hérédités et les dirige dans le sens de nos instincts ou de notre conscience, dans le sens de nos témoignages collectifs ou individuels. La race et l’àme c'est tout un. Quoi qu’on fasse aujourd’hui, ^es œuvres qu’on produit sont des témoignages de nous-mêmes, précieux

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à consulter pour savoir ce que nous sommes. Devant la nécessité de penser tout haut, devant Tobstacle du talent à franchir, par ce temps d’épreuves et de reprises, l’écrivain, l’artiste, sont contraints à l’effort qui extériorise le fonds de lui-même, fait jaillir son individualité. L’auteur est forcé de s’exprimer selon l’authentique expression de soi-même. L’amour delà renommée entraîne les uns, l’hypocrisie ne peut plus retenir les autres.

Alors on parle, on se manifeste, tel qu’on est, sans mesure, sans réserve, à outrance. Personne n’échappe à cette nécessité de s’expliquer devant des événements où chacun sent bien d’ailleurs qu’il est intéressé, et que le problème de sa vie, de son sol, de sa maison est posé. C'est comme un interrogatoire de tribunal. La vie courante avec ses sévérités préside les débats. 11 est nécessaire que l’homme qui prend physionomie d’apôtre parle, de producteur, produise. Des questions lui sont adressées par les faits et par ce qu’on pense. 11 est tenu de prendre parti. Écrivain, statuaire, peintre ou musicien, il est obligé de répondre. Le silence lui est interdit. Pas d’échappatoire possible. La vie est trop pressante. S’il est décidé à parler pour ne rien dire, une minute arrivera qui fera jaillir un mot, un rien, d’où sortira malgré tout l'idée qu’on voulait taire, la pensée ou le mot d’ordre qu'on refusait de révéler.

On ne saurait désormais oublier de voir l'homme dans son œuvre. Si nous ne le découvrons pas dans tout ce qu’il fàit, c'est que nous ne savons ni lire, ni regarder. M. Renan apparaît très net comme il fut, dans ses professions de foi fuyantes, tout comme la loyauté de Claude Bernard ou d’Ampère, éclate dans leurs écrits puissants et droits. Un homme en vue se démontrerait très aisément par son goût pour certains mots, ou par ses rechcrchcsdc certaines idées qui le trahissent. L’écritoire commetout instrument à produire de la pensée, est un miroir de l’àme. Ce qui sauve certains hommes de la réprobation universelle, c’est que ceux qui les louangent ne savent pas les lire ni les regarder, ou bien les lisent et les regardent avec leurs espérances, point avec leur sang-froid. Un livre est tout autant dans ce qu’il dit, que dans ce qu’il veut dire. Ce qu'il avoue n'est souvent que la forme développée de ce qu’il cache. Ce qu'il raille, c'est ce qu’il redoute; ce qu'il tait, c’est ce qu’il veut qu’on ignore ou qu'on oublie. Souvent il sert une cause, en ayant l’air de l'attaquer; son apparente franchise n’est parfois que la part du feu nécessaire au triomphe de ceux

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dont on le croit l’adversaire. Mais il faut un œil très exerce, pour exhumer la ruse masque'e sous l’apparente vérité du discours, et voir ramper le mensonge, comme une vermine entre les lignes.

Dans l'auteur du Credo, nous avons voulu voir l’homme, et nous avons trouvé un être pareil à son œuvre, qui fait ce qu’il croit devoir faire, que rien ne dérange, qui suit sa ligne, et attend. Cet artiste ne paraît pas avoir produit cette œuvre unique et sans précédent, pour le plaisir de déplaire ou de nuire à ceux qui ne l’ont pas produite. 11 l’a publiée parce qu’il l’avait en lui, telle qu’il l’avait en lui, sans détour, sans artifice, sans inutile concession, comme sans esprit d’invective. Ce que nous avons vu dans l’œuvre de M. Frémiet, nous l’avons dit, et nous avons essayé de le faire comprendre. Nous ne disons pas qu’il ait mis dans son œuvre tout ce que nous y voyons, dans l’intention de déclarer la guerre à l’esprit spinosiste de notre époque. Nous disons ce que nous y avons vu ; et nous l’avons vu parce qu’apparemment cela s’y trouve. Credo signifie Credo, Jeanne d' Arc signifie Jeanne d’Arc. Si M. Frémiet avait voulu élever une statue à Voltaire, il n’aurait pas édifié celle de son chevalier en croix. 11 a publié un Credo, comme M. Eiffel a publié sa Tour, comme d’autres s’occupent de Bouddha ou de Mahomet. Si M. Frémiet avait fait un Bouddha pour être mis en musique par M. Isidore Cahen de Lara, sur le théâtre de Monte-Carlo que dirige M. Gunsbourg, nous aurions cherché la préoccupation correspondante à l’idée de mettre des faux dieux dans la circulation. Or, il a préféré son Credo authentique, à un Bouddha problèmatique. C’est sans doute que cela lui paraissait mieux ainsi.

Nous avons pensé en outre qu’un homme dont l’esprit est ainsi tourné verseequi réveille le pluspurde nos traditions, plairaità ceuxqui regardent de ce côté, et n’ont pas le loisir de se convertir au bouddhisme ou au néochristianisme. Ces hommes-là ne blâment point ces dilettantes aimables, qui ne trouvant plus leur compte dans le positivisme officiel, ont cru devoir jeter les yeux vers le nombril turgescent et satisfait de ce bon M. Bouddha. 11 leur a semblé plus simple, quant à faire, de redevenir chrétiens, sans même faire escale, en route, au portelet du néo-christianisme. En vérité les ans vont vite, et le temps presse. S’il fallait croire en tous ces gens qui sont néo-quelque chose, la vie serait trop courte pour faire le trajet de la vérité, et l’on n’aurait plus le temps de croire en Dieu.C/vfio .'

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Ces mêmes hommes, que je connais, ne disent pas que la science est mauvaise. Ils en redoutent avec M. Brunetière, les effets mal dirigés. Mais ils restent persuadés que la science est bonne en soi, comme tout ce qui est cadeau du Bon Dieu, mais que ce sont les savants qui sont mauvais, par le méchant usage qu’ils font de ce qui est bon. La science devrait être un miracle évident, si le matérialisme orgueilleux des savants ne dénaturait pas à son profit, tout ce qu’il s’approprie. Pour ce qui est de la théorie du singe ancêtre, les hommes dont Je parle et qui voient en M. Frémiet un maître que les Jeunes générations d’artistes feront bien d’imiter, ils sont enchantés d’en avoir rencontré un et des plus caractéristiques, dans l’œuvre de M. Frémiet. Ce Gorille du Gabon les rassure tout à fait sur une parenté qui n’avait rien de rassurant. Ils voient bien que la méchante bête, à plaindre malgré tout, manque d’avenir et n’a pas de destinée. Pour cela comme pour la dévotion à Bouddha, ils s'en tiennent à ce qui est le plus simple. Le Christ est mort pour tous les hommes, lesquels ont tous une destinée à accomplir, une âme à sauver. Il n’est pas mort pour le singe. Cela dit tout.

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