‹ Un maître imagierChapitre 2 sur 37 · L’ATELIER DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ · texte numérisé non relu

L’ATELIER DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ

Je vous attendrai demain à mon atelier du faubourg Saint- Honoré », écrit d’ordinaire M. Frémiet aux critiques qui souhaitent un rendez-vous.

Si vous saviez comme il est simple cet atelier du faubourg Saint- Honoré, perché là-haut, à la lisière du quartier des Ternes. Dans une cour longue, une manière de cité d’artistes, où les portes des ateliers sont en rang comme des entrées de ruche, il est là, sans façon, avec sur la porte un numéro noir. C’est comme partout. Il n’empêche qu’en demandant au concierge de cette cité

OÙ se trouve l’atelier de M. Frémiet, on vous montre le laboratoire d’un des premiers artistes de ce temps. Le plus souvent, l’artiste ouvre lui-même, très droit dans son vêtement boutonné haut jusqu’au col, à la façon d’un surcot. L’accueil est engageant. Dès le seuil, l’œil du maître, plein de réserves avisées, vous enveloppe, vous invite, promet et vous retient. On entre d’emblée dans la pièce unique, véritable officine de statuaire, grand imagier tailleur de pierres. Cest un encombrement de gens et de choses, un va-et-vient actif sans fièvre, vigilant sans emphase, par usage constant d’un labeur noble. Des praticiens, tout blancs comme des statues du Commandeur, abattent de Touvrage autour du maître. Çà et là, des outils professionnels, ébauchoirs de buis luisant, compas aux longues jambes de fer, tiges d’armature qu’on rapporte de la forge. Sur le sol, un tapis de gypse que les mouleurs sèment sous leurs pas blancs. Dans ce coin, rangés en étages, les pains de glaise, gras pavés de terre grise, attendent leur heure de devenir œuvres d’art. A l’autre bout, près de l’entrée, montant très haut vers le plafond, encadré de fils à plomb tombant de son corps comme des larmes, hissé sur quatre tiges de fer qui lui donnent l’air de voler, un grand percheron de terre à modeler, trottier vigoureux, qui sera demain statue équestre, une commande que l’artiste s’est faite à lui-même par goût de la statue équestre. Parmi ces choses diverses, on circule non sans peine. Au milieu ronfle un poêle qui participe du calorifère et de la locomobile. On sent qu’il a un rôle dans cette demeure. Aussi bien, nous sommes au gros de l’hiver, en plein froid de janvier ; ce poêle est le vrai luxe de l’atelier, on le traite avec les égards qui lui sont dus, on devine en

E. FRÉMIET

lui un collaborateur et un ami : il est de toutes les confidences et de toutes les conversations. Si l’on s'arrête de travailler, c’est afin de venir lui demander un peu de souplesse pour les doigts qu’engourdit la glaise détrempée. Pour philosopher, on s’installe en rond, les pieds tendus; les invites ont pour s'asseoir des tabourets et des chaises qu’il est bon de savoir enlever à bout de bras, par-dessus les selles, sans rien casser, d’une main leste.

Autour de nous, rien que de simple ; cet atelier du faubourg Saint- Honoré, où l’Institut est venu chercher M. Frémiet, est bien le contraire de ces capharnaüms éblouissants, où l’on voit certains artistes se doubler d’un marchand de curiosités. Ici, rien pour faire bcâiller le badaud, ni luxe ni superflu. Point de bibelots, point de meubles d’un prix fou, point de tapis éclatants et rarissimes. Les objets de valeur, dans cette maison d’artiste, sont les œuvres d’art qui sortiront un jour, où naquirent déjà des croquis dessinés à la craie sur les murailles. Voici un ours, bien épais et bien gauche, assis sur une torchère du plus délicat style Louis XVI. A côté, un lynx, un taureau ailé décorent les panneaux, tenant lieu de tapisseries. Sur les selles où sont soudées des armatures, on voit surgir de la terre les maquettes projetées en traits blancs sur les murs. Là près du vitrage, un étrange groupe équestre de terrassant le Dragon. D’où

vient-il ce Dragon, avec sa tête de rongeur, au sommet de ce torse imprévu? '<■ Je l’ai fait d’après un écorché de lapin, raconte l’artiste ; il m’a semblé que c’est encore le lapin, tel que le préparent les cuisinières, qui ressemble le plus au diable. » Non loin de ce Saint Georges triomphant et hardi, nous retrouvons campé en pleine cire

le lynx dont la craie sur les murs nous avait montré le rictus félin. Puis voici une cigogne majestueuse et nonchalante, dont le bec plonge entre deux ailes d’or. Ces chimères ont coiffé depuis les coupoles de l’exposition du Champ-de-Mars. Reconnaissez-vous cet oiseau de mine héraldique ? C’est l’aigle éperonné en son camail de fer, qui chevauche, par les airs de la Picardie guerrière, les toits du château de Pierrefonds.

A quoi bon poursuivre plus longtemps cette description d’un atelier d’artiste, où chaque journée nouvelle engendre une œuvre de plus ? L’esquisse d’aujourd’hui est le chef-d’œuvre de demain, et le succès arrive, merveilleux conteur qui décrit à la foule, en son éloquence radieuse, l’ébauche que nous voyons poindre en traits blancs sur le mur. Une chose frappe surtout, dans l’atelier du faubourg Saint Honoré, c’est la simplicité qu’on y goûte et l’odeur de travail qu’on y respire. Je tenais à l’exprimer, dussé-je en trop dire, l’atelier de M. Frémiet est un laboratoire, un lieu d’étude et de production constante. On y cause sans bavarder, on y rêve sans flânerie, car chaque soir écrit en relief pour toujours la rêverie du matin. Ce n’est point un lieu de rencontre pour les désœuvrés. Les potins de la ville et des champs n’y sont point le ressort de la bonne humeur. La gaîté y naît du labeur qui est ici d’un ordre très relevé ; elle entretient dans l’âme de ceux qui réprouvent, une belle fierté et la dignité de soi.

L’atelier du faubourg Saint-Honoré n’est peut-être point un endroit « très parisien ». C’est à coup sûr un lieu où les traditions du génie de la France sont conservées avec une précision et un respect dont ne sont guère capables les gens qui ne sont que « très parisiens ». Chez

E. FRÉMIET

M. Frémiet on se sent moins à Paris qu’en France. Pour un peu il semblerait qu’on a fui le Paris des gens « très parisiens » pour prendre un refuge dans la France des gens que Jeanne d’Arc appelait « les gens du sang de France ». L’atelier du faubourg Saint-Honorc est celui d’un grand artiste, tel que notre moyen âge les a produits en foule. M. Frémiet est de son temps et de toutes les époques comme ses grands précurseurs, les imagiers d’antan, qui savaient tout ce qu’il importait de connaître, gens d’humeur variée et d’esprit orné, experts dans les leçons de la nature, savants dans la connaissance des créatures jusqu’à les reproduire à s’y méprendre et par cœur, grands connaisseurs de gens ou de bêtes, historiens des figures historiques ou narrateurs de fables, à l’occasion. Autour de ce statuaire la vie n’est point prise en partie de plaisir. Elle apparaît à tout le monde comme un devoir, un grand devoir, dont on ne doit s’effrayer ni se moquer, mais qu’on est aise de bien remplir quand on est doué de vaillance et de grandeur d’âme. Il suffit d’entrouvrir la porte de cette demeure d’artiste pour deviner, à la belle tenue des travailleurs qui sont là, que la renommée qui s’installera sons ce toit sera de bon aloi, ainsi qu’il advient quand la gloire est le fruit de la constance et du labeur droit.

Et comme il y a longtemps que cela dure chez M. Frémiet !

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