‹ Un maître imagierChapitre 37 sur 37 · LE CHEMIN DE L’ÉPREUVE · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE L’ÉPREUVE

Dans une récente étude sur Louis Veuillot, M. Jules Lemaître a trouvé singulier « que depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont ignoré le Christ. « Nous autres qui savons à qui pouvait profiter cette éducation en sens inverse de ce qui est conforme aux facultés morales de ce pays-ci, le jour où nous avons compris où nous menait cette ignorance de ce qu'il faut savoir avant tout, nous avons rompu avec ces philosophes et ces poètes ignorants du Calvaire. Nous avons cherché, en France, les éléments de notre restauration intime, de la réfection de notre conscience individuelle. Dans l’ordre des faits cosmopolites modernes, nous avons travaillé à comprendre tout ce qu’il y a de probité des habitudes, de dignité des mœurs, de bonne foi, de piété, de pudeur, d’honnêteté publique et particulière dans ce terme symbolique de patrie. Dans l’ordre des

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arts nous avons cherché où se rencontreraient les formes et les reliefs d’idées, capables d’exprimer tout cet atavisme psychologique et de le rendre clair pour tout le monde. Alors nous avons renoncé à la littérature pornographique de M. tel ou tel, et fait une station devant le Saint- Louis de M. Frémiet, une autre devant sa Jeanne d'Arc une troisième devant son Credo. Nous avons trouvé là ce qu’on trouve dans la succession du Calvaire, cet héritage de volonté, de résignation et de dévouement réciproque. Nous avons trouvé ce que nous cherchions. Après quoi, il nous devint aisé de pénétrer le sens supérieur, de cette esthétique que nimbe la couronne d’épines dont Saint Louis porte la chasse dans sa main royale. Nous nous sentions initiés à ce qu’on doit savoir pour distinguer l’art des âmes bénies, de celui qui arrive au succès par le signe du blasphème. Dans la bouillie actuelle de sensations et de sentiments, nous avons discerné les sentiments des sensations. Nous avons laissé pour compte ses escapades sensationnelles, au matérialisme qui veut jouir. Et nous avons tâché à gagner notre part des joies attachées à l’intelligence de l’art des grands chrétiens de jadis. La station devant le Credo est une preuve que l’art n’est pas le monopole de la nudité provocante ou dégradante. Elle nous désigne l’art qu’il faut admirer le plus, de celui qui élève les âmes, ou de celui qui émoustille les sens. Le Credo ne doit rien au carnaval païen de la Renaissance. L’esprit qui l’anime, a traversé ce mensonge classique sans y toucher et sans en être touché. Il date d’avynt cette fausse émancipation des aptitudes humaines, et survit au milieu de nous sans marque d’altération. Il arrive comme le Mercredi des Cendres après le Mardi de

Saturne, pour prouver par son existence, que ce qui était vrai avant les jours de péché, reste vrai après l’orgie, malgré le déluge des impuretés. Le Cî'edo est le signe de ce qui fut vrai de tous temps, malgré les poètes et les philosophes qui ont ignoré le Christ. Il affirme à nos yeux et à notre esprit modernes, l’art très significatif d’un artiste dont l’attention est portée du côté du Calvaire plutôt que dans le sens de la tentation sur la montagne. Avec l’auteur du Credo, nous sommes plus éloignés de ces poètes et de ces philosophes ignorants du Christ, que du Golgotha, où le Christ mourut pour les péchés des philosophes. L’art doCredo n’est point l’art démoniaque qui inspire, par exemple, les valses entraînantes de tous les Johann Strauss du monde, et secoue comme un bonnet de folie les versets de bastringue du jettatore Offenbach. Il est de la famille artistique du poète phosphorescent de Lohengrin, et proche cousin de la révélation directe du radieux Beethoven. C’est l’art d’un artiste baptisé, qui a conservé malgré le fumier du siècle, toutes les grâces de son état de chrétien, et reçut en récompense, la rayonnante faculté de les introduire dans les œuvres de sa main et de son esprit.

De tous les arts, la statuaire est celui où le paganisme est le plus facile. M. Frémiet y resta chrétien, par sa façon chaste de concevoir la forme avec le respect de la bienséance. On ne connaît pas de lui des nudités inutiles. Il conçoit l’image du corps humain avec le respect de l’âme, et la ferme volonté d’une signification morale. Il y joint un esprit d’observation et de miséricorde, qui se traduit au suprême, par son attachement pour les animaux. Il semble que cet homme appartienne à une époque qui, sans affirmer le contraire de la nôtre, repré-

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senterait la nôtre en édition revue, corrigée, remise au juste point, en ce sens que tous nos actuels défauts seraient des qualités, que nos méfaits et nos prévarications seraient des vertus et des mérites, et que nos officielles erreurs, auraient repris la forme de cette vérité dont nous avons perdu l’usage traditionnel. M. Frémiet représente un temps qui fut et qui sera. Sa tournure d’esprit, l’esprit de ses oeuvres, si l’on aime mieux, correspond directement à un esprit public, beaucoup plus conforme que celui du présent, à nos aptitudes intellectuelles, à ces aptitudes morales et sociales dont la durée constitue moins les habitudes éphémères, que le caractère foncier d’un peuple en action. Je regarde autour de moi, et partout je vois un art, une littérature, une poésie, une peinture, une musique, dont le résultat fut de nous faire sortir de nous-mêmes, de nous arracher aux respects profonds de notre cœur, de déformer les goûts de notre esprit, pour nous imposer un pli de pensées et de sentiments, aussi funestes à notre stabilité morale, qu’étrangers à nos moyens intellectuels. C’est partout l’abus du passionnel, l’excès de la sensation, l’outrance de l’énervement, la folie du Moi, en un mot, le manque de mesure dans le culte de la matière, qui se résout en la négation de cette poésie, de cet espoir intérieur, où notre race occidentale puise sa résistance. Notre force réelle, c’est de posséder une conscience et de savoir nous en servir. Or, la gloire est acquise en ce moment à ceux qui nient cette source intérieure, pour peu qu’ils s’y prennent avec talent. Et celui-ci consiste à nous prouver, par a plus b, que l’homme ayant été libéré de sa conscience, par la loi de sélection matérielle qui l’en dispense, il n’a plus à se préoccuper des exigences de ce cadavre.

L’art de M. Frémiet m’est apparu comme une expression en relief de cette intensité consciencieuse, par où se manifestent toujours les meilleures de nos qualités natives. L’auteur du Credo ne saurait être regardé comme un ennemi du ciel, ni comme un désespéré. L’auteur de Jeanne d'Arc n’est pas non plus un professionnel de la matière non épurée. Il parait probable, que cet homme veut nous fournir un autre témoignage d’âme, que celui qu’on découvre dans l’œuvre de M. Zola. Et son Saint Louis n’a pas droit à un banc réservé dans ce Jardin d'Epiciire, où M. Anatole France conduit le bal des follets nés du marais de son esprit pervers. L’attitude esthétique de M. Frémiet, est celle d’un homme qui, de naissance, juge importantes certaines de nos idées traditionnelles, ainsi qu’il est dans nos habitudes de les trouver importantes. Il témoigne du respect pour ce que nous avons de tous temps respecté. Il aime certaines figures historiques aimables, comme nous les avons toujours aimées. Et cet artiste, en qui la foule voit un animalier, profite de la circonstance pour nous montrer, par l’exemple de son Cheval à Mont faucon^ que son âme est loin de rester fermée à la compassion. Dans un temps, comme le nôtre, d’égoïsme, de dureté et de raillerie judaïques, j’ai pensé qu’il y avait, en face du sérieux de cet artiste, opposé à l’esprit de ricanement du jour, grande matière à réflexion. Devant l’œuvre de cet homme, s’épanouissant malgré les vents contraires d’une époque opposée, j’ai vu dans ce laborieux, un intellectuel d’une singulière intensité. Ce statuaire m’est apparu comme une preuve de ce qui devrait être, si nous n’avions pas en ce moment l’attention obstruée par ce qui se passe. Serions-nous dans l’âge d’or, si des esprits

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comme M. Frémiet tenaient le plus haut rang dans les destinées publiques? Il est certain, en tous cas, que nous serions moins malheureux sous l’empire de ces esprits d’idéal et de miséricorde, que si la direction des affaires était, comme de nos jours, l’apanage de ceux qui nient ce que nous aimons à retrouver, dans le silencieux effort d’un grand producteur comme ce maître statuaire. Nous serions plus chez nous, plus dans nos habitudes séculaires, nos qualités seraient mieux à l’aise, et nos défauts moins exploités contre nous-mêmes, si nous étions moins obsédés par des mauvais exemples qui ne sont pas nôtres.

Dans une certaine mesure, on peut assurer que M. Frémiet n’a pas la mine d’un servile contemporain de la France actuelle. Son art ne s’applique point comme l’empreinte d’un moulage, sur le délire et l’inconscience en cours. Pourtant cette forme d’art n’est point d’ailleurs, et la pensée qu’on y observe est bien la pensée qui marque à travers les siècles, l’esprit public de ce pays-ci, lorsqu’il se possède vraiment. M. Frémiet est un contemporain de l’esprit vrai de la France, son art est celui d’un peuple doué du sens supérieur de la liberté morale. Cet art, né aujourd’hui, sans être à l’estampille d’aujourd’hui, parle d’hier et prophétise demain. Il date d’un temps où la volonté clairvoyante, avait et aurait reconquis son rang dans l’ordre des phénomènes actifs de la conscience, où la morale sera autre chose qu’une physique des mœurs, où la personnalité sera affranchie des vices physiques du corps. Le moi, le fameux moi dont le rôle s’exagère dans le plein fouet de la liberté civile, sera redevenu indépendant de l’organisme, mais docile aux appels secrets de la conscience.

On ne se trompera plus sur l’exacte importance de ce moi exubérant, dévoyé par Torgueil, néfaste aiguilleur des trains de luxe du succès. On reverra en lui ce qu’il est en vérité, l’essence générique d’un des grands mystères de la vie morale. L’homme remis en possession de soi-même ne vivra plus, comme aujourd’hui, à la merci du fatalisme des faits. Michelet criant un jour « qu’on me rende mon moi verrait l’art s’émanciper en même temps que la vie -, alors il comprendrait les raisons qui le firent bifurquer, en un jour de sa vie de poète de l’histoire, pour siffler au disque du passage à niveau de la Révolution désormais fourvoyée.

On a beaucoup ri, il y a quelques années, d’un philosophe qui regardait la vie de ce point de vue de la liberté morale. Ce philosophe ne fut point un grand homme, mais il fut un professeur qui eut son utilité pendant sa vie. Il s’appelait M. Caro et avait eu le tort grave désormais d’oser prendre la défense du bon Dieu, contre les stratèges, organisateurs de l’assaut du Golgotha, décidés à prendre à revers l’idée de Dieu. A cet effet, M. Caro écrivit un livre, imparfait mais valeureux, dont le titre seul, Vidée de Dieii^ opposé aux artistiques badineries de M. Renan, était frappé comme une devise -d’étendard. Nous découvrons dans cette épigraphe une visible parenté avec le Credo de M. Frémiet, encore que, dans le livre du philosophe, on ne retrouve pas cette concentration sublimée, ce triple extrait de moelle, de forme si nette dans la statue de l'artiste imagier. Il faut croire que ce pauvre M. Caro, prenait au sérieux sa mission d’éducateur officiel, puisque, profitant du poste élevé de ses lonctions, il

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parlait sérieusement des choses sérieuses. C’est ainsi qu’on a toujours fait dans ce pays de France, où le respect des choses graves n’excluait ni l’esprit ni la gaîté.

Depuis que chez nous on a confondu la malfaisante ironie avec la bonne humeur qui encourage et repose, on se trompe un peu dans tous les mondes, sur ce qui constitue le diagnostic différentiel des peuples entre eux, et l’on met à l’écart, par le discrédit ou par l’organisation du silence, ceux qui ne voudraient pas voir confondre mission avec petite commission. M. Caro, tout professeur qu’il était, eut souvent dans son livre, le sens du rôle de l’âme française. Il vit, du haut de ses rostres de Sorbonne, la terre de France glisser sous les pieds des Français incroyants, et descendre à l’abîme où se décomposent les résidus de notre sens moral. En homme qui pouvait s’y croire autorisé, il se servait de la Sorbonne, où il parlait en chaire, pour dénoncer le venin des flèches lancées par l’orgueil du siècle, contre le Ciel de l’éternité. Le pauvre homme se confiait aux gens qui le guettaient pour le bâillonner. Ce fut contre lui une vraie conduite de Grenoble. Tous les déguisés de la Courtille libre-penseuse, mobilisèrent les ressources du ridicule public, contre ce professeur patenté, qui ne voyait pas descendre sur sa tête, le plafond même de sa Sorbonne désaffectée. Cette vieille citadelle de l’Université, si dure jadis aux Jansénistes, tenait bon désormais pour les vulgaires leçons de M. Paul Bert, anticlérical. Tous les débarqués de Gallicie, qui trouvent du jour au lendemain des tribunes en France, pour juger et condamner chez nous, les gens qui osent penser en France, sur l’idée de Dieu, autrement que M. le professeur Strauss, David, de

Vienne, Autriche, fournirent; leur contingent à la colonne d’assaut. C’était une bonne aubaine. Caro, importait peu. Mais Vidée de Dieu^ c’était une autre affaire. Ce livre, impliquant au fond, un effort en faveur de ce nommé Jésus que le docteur Strauss, de Vienne, Autriche, venait de démonétiser, pour permettre à M. Renan de rendre au susdit Strauss, ce qu’il devait à M. Olier, on mena la campagne par un fou rire général. Le coup était si bien monté qu’il réussit en plein et vitement. Le joyeux Paris de ces nouveaux escaladeurs du Ciel, n’y tint plus de rire, le jour qu’une personne de l’auditoire ordinaire de ce bon M. Caro, une personne du monde, de la Société comme on dit dans les antichambres de la Haute-Finance, venait de jouer une bien bonne farce à M. Caro et à son Idée de Dieu. Cette personne aussi parisienne qu’exotique, deux fois exotique comme il convient à toute personnalité vraiment parisienne, avait laissé tomber un gros crachat sur le crâne de cet académicien, au moment où il descendait les marches d’un perron, ajoutant à ce crachat doublement parisien, ces paroles deux fois étrangères à ce qui s’était jamais entendu dans ce pays-ci : « Tiens Caro, voila pour ton Idée de Dieu.r> Des gens à monocle, des gens très bien, des gens qui regardent la vie derrière leur monocle, comme s’ils avaient dans l’oeil l’anus de l’Impertinence, décrétèrent cette plaisanterie drôle au suprême et charmante à ravir. Pensez-donc ! Caro était chauve comme le Calvaire, et ce crachat était arrivé tout joyeux sur le crâne même d’où était sortie cette exaspérante Liée de C’était un crachat dou-

blement symbolique. Les gorges les plus distinguées du monde où l’on conserve le monopole du bel esprit, se gargarisèrent pendant

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huit jours, avec ce petit sacrilège de salon. Nous autres qui sommes gens d’esprit simple et nous contentons d’y voir clair, la plaisanterie nous paraît d’un goût excessivement exotique et dégénéré. Nous pensons qu’il faudra beaucoup de prières de petits enfants, bien angéliques, pour laver la bonne farce du crachat symbolique. Et le pays où de semblables méfaits ont cours, afin de bien asseoir le triomphe des consciences en délire, nous a tout l’air d’une terre d’acclimatation pour les multiples virus des ironies d’importation. Malgré tout, parmi les farces qui s’imaginent, il en est qui ne seront jamais d’ici. La plaisanterie, comme tout ce qui vient de l’esprit, porte avec soi son goût de terroir. Il y a des cervelles où le sol est maudit. On y sème de la graine de talent; il y pousse du sacrilège et de la fleur de damnation. C’est ainsi qu’on aperçoit sous quelques plaisanteries, dites bien parisiennes, des traces de dégénérescence nerveuse, qui sentent leur cosmopolitisme de plusieurs lieues. Celle du crachat en est un spécimen. Les gens d’ici, avec un peu d’attention, ne s’y tromperont point. Ce crachat déposé comme un ex-voto blasphématoire, sur le crâne de M. Caro, à l’intention de son Idée de Dieu, son Credo de philosophe professionnel, est en effet très symbolique. Il vient de loin et date des trente Shekels de Judas l’Iscariote. C’est une éructation propre aux partisans de Barabbas, éructation prolongée, qui remonte au temps où les Sanhédrites infaillibles, avaient massé une foule arrogante, dont les hurlements faisaient la haie, sur cette voie douloureuse, qui descendait du prétoire dans la vallée du Tyropœon, pour remonter vers l’est, longeant le mur de Jérusalem, jusqu’au lieu des exé-

cutions, parmi les jardins et les maisons de ce Belleville hiérosolymite.

Comme le Cyrénéen revenant des champs avec son panier de provisions pour la fête prochaine, l’infortuné Caro fut détourné, lui aussi, de son chemin de philosophe mondain, pour porter sa part de la croix qui passait avec son Idée de Dieu. Dans le trajet, le pauvre homme, aux applaudissements d’une galerie de gens très haut cotés sur le marché des relations parisiennes, reçut un crachat sur la tête. C’était son dû. Pourquoi passait-il par le chemin de la croix ? Il a voulu couper le cortège. Le succès n’est pas par là. C’est l’itinéraire des injures. Aussi la foule l’a dénoncé aux soldats, qui le poussèrent à la suite.

Les Sanhédrites sont les mêmes dans tous les siècles, par tous les temps. Ils n’aiment pas qu’on les dérange dans leurs plaisirs, ni qu’on désapprouve les spectacles dont se repaît leur férocité de gens puissants dans le temporel. Ils flairent à demi-mot les esprits justes qui les devinent. Or, ils ne veulent pas avoir tort, et ne permettent à personne de penser autrement qu’eux. Moloch, leur divin patron, leur enseigna le moj^en de triompher par l’art démultiplier les victimes.Toute occasion leur est bonne pour s’en procurer une nouvelle, et tous les artifices de langage leur sont un ressort pour arriver à leurs fins. Le poison de la calomnie, le venin du discrédit, sont les essences du mortier où l’amour du pouvoir écrase ses victimes. Celles qu’on ne tue pas, on les déshonore. Peu importe que la victime soit vive ou morte. L’important est qu'on la lie sur la claie. Alors on négocie l’échange avec Barabbas, le protégé des Sanhédrites, qui en

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feront un personnage, un proconsul, un ambassadeur. Après quoi, arrivent les crachats sur la face de la victime ajoutée au cortège qui monte aux gémonies, en vertu de la Loi qui défend d’accorder aux suppliciés des témoignages de regrets. Le Cyrénéen pensait à son repas de la Pâque. L’auteur de Vidée de Dieu, rêvait la gloire des Salons. Or, il advint qu’en route, ils croisèrent, pour l’accomplissement de leurs mutuelles destinées, le cortège du Calvaire. Les soldats empoignent au collet ces deux individus que personne ne reconnaît, et qui manquent de références dans cette foule hululante de triomphateurs. Aussi bien l’un porte des vêtements d’étranger ; l’autre affiche des idées qui heurtent la volupté des Mandarins satisfaits comme le marteau-pilon du remords. Allons, à votre rang et suivez ! Et les voilà tous deux, l’un avec ses petites friandises de printemps, l’autre avec son crachat symbolique, engagés, sans y avoir pensé, sur la voie peineuse, emboîtant le pas, à la grande victime des quolibets de l’humanité, la soulageant pour leur compte, du lourd fardeau de sa croix, lourd des lâchetés de tous ces pharisiens en train de huer la procession, au nom de l’esprit de classe, de secte et de caste, là, sur le bord du chemin, qui monte au Golgotha.

En face de l’art du Credo, l’histoire de cette insulte à l’auteur de Vidée de Dieu, revenait d’elle-même à la mémoire. Ce méfait très parisien, perpétré dans un monde intellectuel et d’esprit alerte, dénonce, dans ce coin de notre France, un état d’àme, source d’une école d’art, de poésie et de philosophie, tout à fait contraire à la

France qui est latente dans l’art dont M. Frémiet a formulé la pensée en relief. Cette France-là n’est pas celle du Sabbat pittoresque et féroce qui danse sa ronde autour du crachat sacrilège. Elle vaut mieux par la probité de son âme et la douceur de ses mœurs. L’horizon, où plonge ses yeux, est plus limpide, et annonce malgré tout, un changement de temps. Aux années de sécheresse du cœur, on dirait qu’il va succéder des matins de rosée bienfaisante, et des soirs de fertilité affectueuse. La responsabilité des consciences prendra la place de la fatalité des tempéraments, et la beauté de ce qui est vrai de tous temps, remplacera, dans nos prédilections courantes, l’éphémère vertu d’un pittoresque accidentel. L’art du Credo prédit une France qui aura renoncé au pittoresque sans conclusion de ses mœurs actuelles. On n’y verra plus de livres écrits de pièces et de morceaux, dépourvus de sanction, qui amusent sans améliorer, et n’instruisent qu’en multipliant, avec art et complaisance, les échantillons honteux et excitants de la volupté et de l’inceste, où l’on ne rencontre plus d’ailleurs, selon la méthode scientifique, que des fatalités organiques, contre lesquelles l’esprit de justice est devenu inefficace. La sanction de la conscience, qui s’efface aujourd’hui devant la mapistrature de la Science, aura récupéré son droit de présenter la vie, comme autre chose qu’un vulgaire théorème de mécanique.

J’ai vu un intellectuel dans M. Frémiet, parce que son art nous donne à comprendre ce qu’a de borné l’art d’observation pure, comme le conçoit l’école du morceau. Le morceau commence de ne plus satisfaire tous ceux qui s’en contentaient. Il leur paraît un peu

viande creuse. Ils exigent un peu plus de substance pour la nourriture de leur âme, qui renaît et réclame. Les amateurs de l’art pour l'art, qui voulaient endormir en nous le besoin de demander à l’Art, un peu plus qu’une émotion physique, perdent beaucoup de terrain, en raison du vide de leurs produits. Un morceau, comme le Cmio, ou cette formidable épreuve du Gorille, va plus loin que la réalité observée d’une figure décorative, ou matériellement expressive. Nous sommes conviés à y voir la nature évoquée dans ses mystères qui rapprochent l’homme du Ciel, en le soulageant du poids de la matière, qui l’emprisonne dans les puissances destructives de l’égoïsme. On exige désormais d’un artiste qu’il se prononce, qu’il affirme une opinion. Une œuvre vague nous fatigue par l’inconsistance de sa responsabilité. Nous voulons savoir à qui nous avons affaire. Un tableau de mœurs, une tranche de vie, c’est très bien ; mais cela ne suffit plus. On demande à l’artiste ce qu’il pense de ce qu’il voit et fait voir, et l’on veut connaître son but, en se servant de son talent pour nous montrer un trait de l’existence que, peut-être sans lui, nous n’aurions pas connu, et dont nous n’aurions pas eu à subir le contact. M. Bourget n’est certes point un révolutionnaire. Jusqu’ici ses œuvres n’ont point empêché de vivre en paix ceux qui veulent triompher à tout prix. Plus tard, même, il sera reproché à cet écrivain de talent, d’avoir dépensé trop de talent, pour satisfaire les goûts oisifs de ces énervés, par son catéchisme de psychologie superflue. Il a donné aux jouisseurs, la joie de voir analysés leurs plus chers borborygmes. Pourtant M. Bourget, lui aussi, veut mieux que ce qui a été tait. Il demande des livres, des œuvres d’art qui concluent, qui aient le

courage moral et intellectuel, d’une opinion intellectuelle et morale. Il n’y a pas très longtemps, ce psychologue, en passe de se rechristianiser, blâmait un sien ami de terminer un livre sans conclure. Son opinion s’affirmait claire et nette. Arrêter ainsi, disait-il, « enlève au livre la haute moralité de sa conclusion ». Nous voyons là un présage d’esthétique nouvelle. Et pour que cet écrivain, d’ailleurs si mondain et si peu enclin à déplaire à ceux que la vérité offense, en soit venu là, il faut penser que la réforme est bien avancée.

En effet, la conclusion d’une œuvre d’art est un acte de très grande importance. Il engage la responsabilité, en sa qualité d’acte de foi, de geste formel de la conscience. Une œuvre d’art qui ne conclut pas, livre, statue ou tableau, est un passe-temps sans vertu, c’est du métier ou du dilettantisme. Le gagne-pain est sa meilleure excuse. Ce n’est pas de l’art. Un livre qui ne conclut pas est de la librairie, non de la littérature. Il ne relève ni de la poésie, ni de la pensée méritoire. L’art est un jugement ou un appel à un jugement. Une œuvre d’art, à tournure sociale ou de tendance morale, aboutissant à une conclusion, devient un acte religieux. Le livre qui ne conclut pas est d’un homme de lettres. Celui qui conclut est d’un écrivain, d'un artiste. Celui-ci ne peut devenir un grand artiste, que s’il appuie sa conception sur les contre-forts indestructibles de la conscience. Alors l’œuvre est complète, le monument est construit et tient debout. Le véritable but de l’art, est d’établir la supériorité morale sur la valeur du talent. Celui-ci a le loisir de rester oiseux et inutile. L’agrément délimite son patrimoine. Le talent monte à la hauteur de l'art, lorsque,

se doublant de la supériorité morale, il s’emploie au bien de l’humanité, L’art de M. Frémiet est un art complet, un art qui prouve, conclut, et apporte à la supériorité intellectuelle d’un homme de talent, la suprême sanction de la supériorité morale. Sa force se marque par une volonté soutenue d’ajouter au mérite visible d’une oeuvre d’art plastique, le témoignage intérieur d’une âme qui sait ce qu’elle veut. C’est du moins ce qu’on est autorisé à conclure d’un monument complet, total, sans reprise et sans réticence, comme le Credo.

Si maintenant je cherche le repos et la sécurité dont nous avons tous besoin pour surmonter les commotions de la vie, je les trouve devant l’œuvre de ce statuaire, dont le Credo restera comme un monument unique dans l’histoire de l’art. Plus tard, quand la conscience générale égarée aura retrouvé ses assises dans le sanctuaire même de sa destinée, qu’elle profane à plaisir, par goût de l’émancipation, on viendra puiser à l’école de ce maître, dont l’art est d'une conscience si délicate et d’une vertu si éminente. L’art a été permis à l’homme pour exprimer le meilleur de soi-même par la réalisation la plus voisine de l’harmonie. Celle-ci n’est ni oiseuse, ni perverse, ni inutile. La seule Beauté est trop voisine des racines de l’orgueil, pour constituer par elle seule le véritable but de l’art. Il sera bon, un jour, d’être persuadés que la doctrine évangélique de Vérité est plus près

de l’Harmonie suprême, que la théologie démoniaque des sorciers ou savants de la matière, tous sacerdotes du culte imparfait de la seule Beauté. Aussi, je regarde encore une fois le Credo, l’extraordinaire Cret/o de M. Frémiet, et pensant à tout ce qui s’y trouve de lumière infinie, je me demande ce qui arriverait, le jour où toute une génération d’hommes sains , prendrait ce bronze miraculeux pour point de départ de ses travaux. Alors ! oh ! alors. . . !

Septembre i8g2 — Décembre i8g5

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