‹ Un manuscrit chartrain du XIe siècle; Fulbert, évêque de Chartres, martyrologe a l'usage de l'église de Chartres - Fulbert et sa cathédrale, nécrologe du chapitre Notre-Dame de Chartres, Chartres et pièces liturgiquesChapitre 23 sur 26 · C. — CÉRÉMONIE DE L’ANATHÈME ET DE LA CLAMEUR · texte numérisé non relu

C. — CÉRÉMONIE DE L’ANATHÈME ET DE LA CLAMEUR

La cérémonie liturgique, dont il nous reste à parler, offre un double intérêt : d’une part, elle est fort peu comme, n’étant plus en usage depuis de longs siècles dans l’église gallicane, et, d’autre part, elle renferme une invocation qui fut célèbre au Moyen-Age, et qui est l’œuvre de Fulbert, évêque de Chartres. Elle est intimement liée et peut se confondre jusqu’à un certain point avec la cérémonie de l’anathème, dont elle n’est pour ainsi dire que la conséquence.

1 Mis dictis secundum usum ecclesiarum parochialium diocesis Carnotcnsis , fit ad populum aliqua brevis monitio seit exhortatio , loco genera/is confessionis antiquitus fieri solitae, quae, justis de causis, ablata est ( Rituel de Mâ1' de Neufville, p. 363).

2 Manuscrit de Saint-Etienne, folio 132 verso.

UN MANUSCRIT CH ARTRAIN

Dans les temps reculés du Moyen-Age, et tout particulièrement durant les Xe et XIe siècles, l’Eglise fut incessamment en butte aux déprédations des seigneurs, dont la puissance, on le sait, s’était accrue en proportion de l’affaiblissement du pouvoir royal, et dont la cupidité trop souvent ne connaissait plus de frein. Les évêques, les monastères et les chapitres voyaient fréquemment leurs propriétés dilapidées et leurs terres accaparées par ces dangereux voisins. A ces pillages et à ces envahissements l’Eglise ne pouvait guère opposer que l’excommunication, qui n’était point alors une force négligeable. Lorsqu’un seigneur s’était indûment emparé du bien d’une abbaye, et qu’après plusieurs mondions l'invitant à s’amender, il refusait de faire restitution, l’évèque du diocèse, dont dépendait l’abbaye ou le bien envahi, lançait l’anathème contre l’usurpateur. Pour rendre cette arme plus terrible entre leurs mains, les évêques ne se contentèrent pas de formuler publiquement l’excommunication dans leur cathédrale, ils voulurent faire de la cérémonie de l’anathème un spectacle imposant capable de jeter la terreur dans les âmes. Dans une notice, rédigée en 1210 par les chanoines de Chartres, on lit une description succincte des rites observés en semblable circonstance dans la cathédrale de Notre-Dame. L’autel de la Vierge était dépouillé de tous ses ornements, la sainte châsse était enlevée de dessus l’autel et placée près du sol sur un escabeau, les reliquaires renfermant les corps saints étaient déposés sur le pavé du chœur, le Crucifix était descendu de la poutre de gloire et mis â terre à côté des reliques. Enfin, pendant la messe, l’un des officiants, du haut du jubé, prononçait solennellement contre les sacrilèges la sentence d’excommunication, et tout le temps que durait cette lecture les cloches de la cathédrale et celles des autres éadises de la ville sonnaient à toute volée L

Il y avait dans ces manifestations un certain caractère de vengeance religieuse bien fait pour émouvoir des esprits, dont la foi en

1 Dénudation est altare Beate Marie et sacrosanctum scrinium ait a/tari déposition et

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Dieu était alors profonde. Mais ces signes extérieurs de la colère et du deuil de l'Eglise ne parurent pas suffire à refréner des abus qui se renouvelaient et augmentaient sans cesse. Afin d’accroître l’horreur de I anathème, on imagina une nouvelle cérémonie, qui suivait celle de l’excommunication et en reproduisait l’ordre général. Cette cérémonie est habituellement appelée Clamor ad Deutn ou Proclamatio ad Dominion '. Voici en quoi elle consistait : à dater du jour où l’anathème avait été formulé contre les usurpateurs, si ceux-ci ne faisaient point aussitôt amende honorable, on récitait chaque matin à la messe une longue prière à Dieu, dans laquelle on énumérait tous les méfaits dont l’église avait à souffrir delà part de ses persécuteurs, et l’on suppliait le Seigneur de faire rentrer les coupables en euxmêmes ’. Le prêtre faisait cette clameur à haute voix, et, pendant qu’il parlait, les enfants de chœur se rangeaient autour de l’autel, dont les marches avaient été couvertes d’un cilice et près duquel avaient été posés à terre le Crucifix , les saintes châsses et le livre des Evangiles; tout le clergé se tenait prosterné sur le pavé du sanctuaire, et, lorsque

in ferius ante altare position est, non equidem super pavimentum , sed sicut poni solet a die Cene passionis dominice ; capse vero sanctorum reliquias continentes similiter deposite, et inferius, ante sacrosanctum scrinium, super pavimentum colloeate sunl ; imago quoque Crucifixi ab alto deposita est, et ante capsas super pavimentum chori deposita. Statutum est etiam a Capitulo ut sacer dotes ecclesie ejusdem, singulis die b us, pulpitum ascendentes, in memoratos sacri/egos excommunicationis sententiam , et ejusdem horrende maledictionis , (que excommunicatio magna dicitur, verba proferrent, accensis candellis, et pulsatis eadem hora non tam ejus ecclesie quam cetcraram ecclcsiarum campanis (de Lépinois et Merlet, Cartulaire de N.-D. de Chartres, II, 57).

1 Du Gange dans son Glossaire cite plusieurs exemples de cette cérémonie au mot clamor ad De uni.

2 Dom Lobineau , dans son Histoire de Bretagne, sous la rubrique de clameurs au ciel , mentionne une curieuse cérémonie de ce genre, qui avait été célébrée au XIIe siècle dans l’abbaye du Mont-Saint-Michel et qui causa une telle frayeur au seigneur excommunié qu’il vint se jeter aux pieds des moines pour leur demander miséricorde ( Histoire de Bretagne, tome I, p. 202).

UN MANUSCRIT C H A R T R A I N

l'invocation était achevée, on chantait à voix basse différents psaumes, accompag’nés du g’ias continuel des cloches. En résumé, cette cérémonie était comme la répétition de celle de l’anathème ; mais la formule d’excommunication y était remplacée par une supplication à Dieu, et, en répétant chaque jour celle prière, on prolongeait un sentiment de terreur, qui menaçait sans doute de s’effacer trop vite Diverses chartes des XIe et XIIe siècles nous font voir que ce simple procédé contraignait le plus souvent les seigneurs à restituer aux monastères les biens dont ils s’étaient illégitimement emparés

1 Le caractère quotidien de la cérémonie de la clameur est bien indiqué dans une charte de l’abbaye de la Trinité de Vendôme, dont il nous paraît intéressant de reproduire ici les termes. 11 s’agit d’un seigneur nommé Eudes de Blaison qui, en 1074, avait usurpé sur les religieux l’église de Cheviré et ne la leur voulait pas restituer. Monaclii , tanto victualium suorum damno curtati nullutnque humani auxilii confugium jam sperantes , eo quod is, qui justitiam Mis acquirere debebat, raptoribus consentiret , cum tanta cordis contritionc conversi ad Deum, clamorem simul et querimoniam facere ceperuxt, ut ipsam etiam Dominice crucifixionis imaginent, nostre videlicet redemptionis causant, de statu suo summittentes , in pavimentum ecclesie super spinas deponerent, non quidern cledecoris sive opprobrii causa adversus Dominicuni signum, sed ut tali facto malefactores deterriti ab ecclesie injusta invasione et rerurn ablatione cessarent. quotidie namque ibidem coram Crucifix i pedibus fratres illi sese in orationem prosternantes , psalmorum et letanie missarumque recitationibus eamdem Dominice humanitatis cum magna humi/itatis devotione venerabantur imaginent f Besly, Histoire des comtes de Poitou, p. 357, v°).

- Nous citerons entre autres une charte de l’abbaye de Redon de l’année 1131, où l’on voit qu’Olivier de Pontchâteau ayant dilapidé les biens du monastère fut excommunié par l’évêque de Nantes, et qu’il ne consentit à réparer ses torts envers les religieux que lorsque ceux-ci l’eurent terrifié, suivant l’expression de la charte, en célébrant chaque jour à son sujet la cérémonie de la clameur : Terrant nostram Oliverius , quornmdam sceleratorutn familiaritate illectus, stipatus predonum cale rca , ingrediens depredatur, preclamque centum solidos vendons distrahit et in malos usus clispergit. De quo vocatus ut emendaret , preces acque minas despexit. Proinde a, Brictio, Namnetensi cpiscopo , pastoralem severitatem strenue exercente , anathemate percutitur, nobisque super eo IXSTAXTER AD deum CLAMANTIBUS, de rapina quant fecerat medullitus perterretur, unde ad abbatem Herveum recurrens suppliciter indulgentiam deprecatur. (Lobineau, Histoire cle Bretagne, preuves, col. 167).

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C’est une cérémonie de clameur à Dieu qui est décrite dans le manuscrit de Saint-Étienne. L’invocation qu’elle renferme est celle qui paraît avoir été le plus généralement récitée dans les égdises de France. Elle fut même adoptée, comme nous le verrons, en Italie. Un historien de Besançon, Dunod, a le premier attribué à Fulbert la composition de cette prière. En éditant ce document, il l’a fait précéder du titre suivant : Proclamatio antequam dieu ut Dax Domini, composita a domno Fuïberto pro adversariis ecclesiae. Ce titre se trouvait dans le manuscrit que Dunod avait sous les yeux 1 . Diverses variantes, qui existent entre le texte de Dunod et le nôtre, montrent que le livre liturgique, où l’historien bourguignon a découvert cette formule, était bisontin d’origine et que la teneur de l’invocation y avait été appropriée à l'usage des chanoines de Saint-Jean et de Saint-Étienne de Besançon. La présence de cette même prière dans le manuscrit de Saint-Étienne, qui contient pour ainsi dire à chaque page quelque souvenir personnel à Fulbert, confirme pleinement l’opinion de Dunod, et l’on peut, croyons-nous, tenir pour certain que le prélat chartrain est l’auteur de cette curieuse supplication.

Fulbert, comme sa correspondance en fait foi, eut plus d’une fois, pendant son épiscopat, recours à l’anathème2. Aussi est-il difficile de dire à quelle circonstance précise de sa vie se rattache cette composition liturgique. Toutefois, s’il nous était permis d’émettre une hypothèse à ce sujet, nous dirions volontiers que cette œuvre date de l’époque où Fulbert eu! à subir les persécutions du vicomte de Châteaudun, Geoffroi, qui plus que tout autre ravagea et pilla les terres de Notre-Dame de Chartres 3.

1 Dunod, Histoire de Besancon, 1750, 2 vol. in-4°, preuves, n° VIII. D’après [ édition de Dunod, Migne a inséré cette invocation dans sa Patrologie latine parmi les œuvres de Fulbert (Tome CXLI, col. 354).

2 Voir Opéra Fulberti, édit, de Villiers, fos 16 v°, 29, 33 r°, 61 v°, 69 v°.

5 \ oici comment s’exprime Fulbert dans une lettre au roi Robert le Pieux au sujet

Ce serait donc en 1020 environ qu’aurait été rédig*ée la clameur, dont le manuscrit de Saint-Étienne nous a conservé la formule.

Cette formule semble s’être rapidement propag’ée et avoir été promptement adoptée par diverses églises. Saint Odilon, le contemporain et l’ami de Fulbert1, prescrivit aux moines de Gluny de la transcrire dans leur Rituel ; et c’est ainsi que, vers le milieu du XIe siècle, les religieux de l’abbaye de Farfa en Italie, ayant adopté la règde et la discipline de Gluny, insérèrent ce même document dans un de leurs livres liturgiques, connu sous le nom de Disciplina Farfensis 2.

Nous éditons cette cérémonie de la clameur, telle qu’on la célébrait dans la cathédrale de Chartres au XIe siècle, d’après le manuscrit de Saint-Étienne.

des maux que Geoffroi infligeait à son église : In tantum mœrorem prodidimus, ut signa nostra jocunditatem et laetitiam significare solita , ab intonando desinere et tristitiam nostram attestari quodam modo jusserimus , officiumque divinum hactenus in eeclesia nostra per Dei gratiam, cum magna cordis et oris jubilatione celebrari solitum, depressis modo miserabiliter vocibus et pene silentio proximis fieri [Opéra Fulberti, f° 10 v°).

1 Dans une de ses lettres adressée à Odilon, Fulbert raconte au saint abbé qu’il vient d’excommunier Geoffroi, vicomte de Châteaudun, et que celui-ci, pour se venger, a incendié plusieurs villas appartenant à l’église de Chartres. Fulbert ajoute que, ne pouvant amener son ennemi à reconnaître ses torts, il compte implorer la protection du comte de Chartres , et que , si ce dernier la lui refuse , il aura recours au duc de Normandie et au roi. Enfin, dit-il, si tous ces moyens ne me servent de rien, il ne me restera plus qu’à faire ce dont je vous ai envoyé l’explication et à rendre secrètement hommage à Dieu. Ouod si isti quoque opitulari neglexerint, quid melius mi/ii restet non video, quam hæc missa facere et Christo secretius deservire [Opéra Fulberti, f° 69 v°). Nous ne croyons pas nous tromper en disant que Fulbert fait ici allusion à la cérémonie même de la clameur et que les mots hæc missa se rapportent à cette cérémonie que nous venons de décrire.

2 Cet ouvrage, rédigé vers l’année 1040, a pour auteur Gui, moine de Farfa. Il a été publié par Migne dans la Patrologie latine , tome CL, col. 1193 et suiv. La formule composée par Fulbert, ainsi que la cérémonie qui l’accompagne, y est transcrite au chapitre 37 du second livre.

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