‹ Un manuscrit chartrain du XIe siècleChapitre 8 sur 37 · FULBERT ET SA CATHEDRALE · texte numérisé non relu

FULBERT ET SA CATHEDRALE

I. — Description d'une peinture sur vélin, exécutée en Vannée i038 par André de Mici^ et consacrée à la mémoire de Fulbert.

La partie du manuscrit que nous allons maintenant décrire offre cet intérêt particulier qu'elle contient un type excellent de l'art de la miniature au commencement du XP siècle. L'on ne connaît pour cette époque que peu de monuments du même g'cnre à date certaine. Aussi cette œuvre, qui a été sig-née par son auteur et dont la date se place d'une manière sûre en l'année 1028, doit-elle être à tous ég'ards l'objet d'une étude spéciale.

C'est ce que l'on nommait au Moyen -Ag-e un tumulus et ce qui s'est appelé jusqu'au XVIP siècle un tombeau. On désig^iait ainsi l'élog^e funèbre, écrit ou imprimé immédiatement après la mort d'un personnag'e illustre '. Ce tumulus consacré à la mémoire de l'évêque de Chartres, Fulbert, mort le 10 avril 1028 ^, fut donc composé, comme

* Nous citerons entre autres le livret suivant : Tombeau de M''^ Philippe Desportes, abbé de T/iiron, par J. de Montreuil. Paris, P. Ramier, 1606, in-8°. — Le poète, Philippe Desportes, était raort le 5 octobre 1606.

- On sait que la date de la mort de Fulbert n'offre plus aujourd'hui le moindre doute. Cf. Pfister, De Fulberti Carnotensis episcopi vita et operibiis. Nancy, 1885, in-8°.

nous venons de le dire, en cette même année 1028. — Il est formé de deux feuillets de vélin, détachés l'un de l'autre et qui ont été intercalés dans le Martyrolog-e à la date du 10 avril. Ces deux feuillets, qui sont reproduits en tête de ce chapitre, semblent avoir été arrachés à un cahier contenant d'autres pagres et n'être qu'un frag'ment d'une œuvre plus importante. Cette remarque, faite a priori^ d'après l'aspect même du manuscrit, sera contirmée par des considérations d'un ordre tout différent.

Le 7'ecto du premier feuillet contient, dans un encadrement de style caroling'ien , le commencement de l'obit de Fulbert, en capitales d'or sur fond pourpre :

HaC DIE^ Il MIGRAVITAD || DoMINUM PATER NOSTER || BONAE MEMORIAE Il FULBERTUS, SUAE || TEMPESTATIS PONTIFICUM || DEÇUS, PRAECLARA LUX MUN II DO A DeO data, PAUPERUM SUS || TENTATOR , DESOLATORUM CONSO || LATOR, PREDONUM ET LATRO |1

Sur le verso du même feuillet est la fin de l'obit. Ces dernières lig*nes sont écrites en lettres d'or dans un encadrement qui consiste en de simples bandes bleues recouvertes de quelques ornements. Les lig-nes sont séparées les unes des autres par des bandes horizontales de la même nuance. On y lit :

[lATRO] NUM REFRENATOR ; VIR ELOQUEN II TISSIMUS TAM IN DIVINIS QUAM m OMN II lUM LIBERALIUM ARTIUM LIBRIS , QUI AU || RESTAURATIONEM HUJUS SANCTI TEMPLI, || QUOD IPSE POST INCENDIUM || A FUNDAMENTO REEDIFICA || RE CEPERAT, BONAM PARTEM AURI || SUI ET ARGENTI RELIQUIT, ET || DISCIPLINAE AC SAPIENTIAE RA || DUS HUNC LOCUM ILLUMINAVIT, || ET CLERICIS SUIS || MULTA BON A FECIT.

A la suite de cet obit, déjà connu pour avoir été inscrit dans tous les Nécrolog*es du Chapitre de la cathédrale de Chartres, se lisent trois

' Ces mots /lac die, sans l'indication précise du jour où mourut Fulbert, semblent prouver que dès f origine ce tumulus était destiné à être inséré dans le Martyrologe en regard de la date du 10 avril.

vers bien précieux, parce qu'ils donnent à la fois le nom de l'auteur

qui enlumina ces pag'es, et celui du disciple reconnaissant qui fit faire

à la mémoire de son maître Fulbert cet insig-ne monument.

Voici ces trois vers qui sont en petites capitales d'or sur fond

pourpre :

Ultimus in clero Fulberti nomine Sigo

Andreae manibus haec pinxit Miciacensis ;

Det quibus unica spes mundi requiem II paradysi '.

« Sig'on, le dernier des clercs de Fulbert, fît peindre ces pag'es par » André de Mici. Que le Seig*neur, unique espoir de ce monde, leur » donne le repos du paradis. »

Nous ne savons rien sur la personne de ce peintre André, qui était probablement moine de l'abbaye de Saint-Mesmin de Mici auprès d'Orléans. Quant à Sig'on, le disciple chéri de Fulbert, il nous suffira pour le faire connaître de citer la notice nécrolog*ique , qui, lorsqu'il mourut , fut composée en son honneur par le Chapitre de Chartres : « Le 11 juillet, mourut Sig'on, lévite, illustre par sa sag*esse, vénérable » par la sainteté de sa vie , chantre très disting*ué de cette ég*lise. Il » fut l'intime conseiller de Fulbert tant que ce saint évêque vécut, et, » quand Fulbert fut mort, il lui fit faire un riche tombeau, comme » on peut le voir ~ » dans le chœur de l'égalise de l'abbaye de Saint- Père à Chartres ^.

* Ces vers placés au bas de la page sont devenus par suite du frottement des mains très difficiles à lire. Dans la gravure reproduite en tête de ce chapitre, les lettres qui sont presque effacées ont été figurées en hachures.

- Vidus juin, obiit Sigo, levita, sapientia clarus vitaque venerandus , cantor hujus sanctas niatris secclesix nominatissimus, ammirandi presulis Fulberti, duni terris exularet, fidus a secretis ; post, ut datur cer/ii, tumulator liberalis. Voir plus bas le Nécrologc du Chapitre à la date du 5 des ides de juillet.

* Le moine Paul , qui vivait à Chartres au XP siècle , nous a conservé le souvenir du tombeau élevé en l'honneur de Fulbert par Sigon dans l'église de Saint-Père. Il nous apprend que ce tombeau se trouvait dans le chœur de l'église à côté de celui de l'évêque

Le second feuillet est occupé par une grande miniature peinte par André de Mici.

Le sujet que l'artiste a voulu traiter est brièvement indiqué en tête de la miniature par ces deux vers, écrits en petites capitales d'or sur fond pourpre :

Pa\1T OVES DoMINI PASTOR VENERABILIS ANNOS QUINQUE QUATER MENSESQUE DECEM CUM MENSIBUS OCTO

« Fulbert, vénérable pasteur, a g*ouverné les brebis du Seigneur, » pendant vingt-et-un ans et six mois. »

Fulbert, en costume d'évêque, la crosse en main, et accompag*né de deux diacres, est représenté parlant au peuple chartrain dans la cathédrale dont il était sur le point d'achever la construction lorsqu'il mourut.

Nous venons de décrire rapidement ce qui nous reste de l'œuvre d'André de Mici; mais, comme nous l'avons dit dès le début, cette œuvre n'est point parvenue en entier jusqu'à nous.

Il existe à la Bibliothèque Nationale à Paris un manuscrit qui contient les lettres et opuscules de Fulbert et qui fut composé peu de temps après la mort de ce prélat, vers le milieu du XP siècle, pour l'usag-e des moines de l'abbaye de Saint-Père de Chartres ^ En tête de

de Chartres, Gousseaume (Cartulaire de Saint-Père , p. 12). Voici du reste ce qui se lit à la date du 10 avril dans l'obituaire de l'abbaye de Saint-Père : Obiit domnus Fulhertus, episcopus Carnotensis, qui jacet ante rnagnwn altare et dédit nobis preciosa ornamenta (Bibl. communale de Chartres, ms. 1037). Sigon avait composé pour ce tombeau une épitaphe , dont le texte a été transcrit au XI^ siècle dans un manuscrit de Saint- Père que nous signalerons plus loin. Lors de l'incendie de l'église de Saint-Père en 1134, le tombeau de Fulbert fut détruit; quand on eut reconstruit cette basilique, l'épitaphe comi^osée par Sigon fut remplacée par une autre qui fut inscrite sur la muraille du chœur. Le texte de cette seconde épitaphe, aujourd'hui disparue, a été conservé par l'historien Souchet. Dès le temps de Souchet, elle était presque entièrement effacée [Histoire du diocèse et de la ville de Chartres, tome II , p. 237).

^ Ce manuscrit, qui est catalogué sous le numéro 14167 du fonds latin de la Bibliothèque nationale, porte pour titre : Domini Fulherti, episcopi Carnotensis, epistole

ce manuscrit on lit les vers suivants dont nous connaissons déjà quelques-uns :

Ultimus m clero Fulherti nomine Sigo

Andrée nianihus liée pinxit Mieiacensis ;

Det quibiis imiea spes tmindi requiem paradijsi.

Ces trois vers sont tirés du tumulus de Fulbert; nous les avons publiés plus haut.

salutntorie et quedam dictamiiia atqiie versus. A côté on lit ces mots presque effacés : De libraria Sartcti Pelri Carnotcnsis. Jusqu'au commencement du XVIP siècle ce manuscrit fut conservé à Chartres dans la bibliothèque de l'abbaye de Saint -Père. Voici ce que dom Aubert, sous-prieur de l'abbaye de Saint-Père, écrivait en 1670 à ce propos : « J'ay trouvé un ancien inventaire de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Père » faict l'an 1373, par lequel il se veoit que les épistres de l'évesque Fulbert, sermons et » les vers qu'il avoit composés cstoient en l'abbaye de Saint-Père. Par cest inventaire, » en tiltre est escrit ce mot Fidbertus, et après Epistole salutatorie do/ni/ii Fulbertl

» episcopi Carnotcnsis et quedam dlctamina atque versus Ce trésor a esté long-

» temps conservé, mais il y a environ trente-trois ans en ceste année 1070, que » certain religieux, qui estoit curieux de mettre au jour les richesses que nos anciens » moines avoient modestement et par humilité cachées dedans leurs cloistres, vint » visiter les anciens manuscripts de laditte abbaye, et, ayant trouvé lesdittes épistres et » œuvres, il ne manqua pas de rélhorique pour persuader quelques religieux de » Saint-Père de luy confier ce précieux manuscrit afin de le faire paroistre aux yeux » de tout le monde à la gloire de leur abbaye et pour le bien de toute l'Eglise. Mais « il n'a pas exécuté ny tenu sa promesse. Ainsi il est tenu à faire restitution, et sa » mort n'exempte pas ceux de sa compagnie de rendre à l'abbaye de Saint-Père cest » ancien et précieux manuscript » [Histoire de l'abbaye de Saint-Père , bibliothèque communale de Chartres, ms. 1151, p. 88). Il faut observer que dom Aubert s'est quelque peu trompé en attribuant à l'année 1637 environ l'époque où ce volume fut dérobé. Dès l'année 1608, Charles de Villiers, dans son édition des œuvres de Fulbert, se servit du manuscrit de Saint-Père qui se trouvait alors dans la bibliothèque du collège de Navarre. Malgré les protestations de dom Aubert, le collège de Navarre ne rendit point aux moines de Saint-Père leur manuscrit, qui, après être passé dans la bii)liothèque d'Achille de Harlay et dans celle de l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés , fut en 1790 déposé à la Bibliothèque nationale où il est encore aujoui'd'hui. Cf. Pfister, De Fulberti vita et opcribus,.^»- 3.

Ensuite viennent les strophes que voici :

Actibus his studuit.

Instruxit juvenis nonnullos discipuloriim Artibus his ' septem multum stiidiosus eariim.

Pavit oves Domini pastor venerabilis annos Quinque qiiater mensesqiie decem cum mensibus octo.

Infirmos , nudos , sicientes , esurientes Viser e, vestire studuit, potare, cibare.

A la suite de ces vers sont transcrits l'obit de Fulbert que nous avons reproduit^ et l'épitaphe qui avait été composée par Sig*on en

^ Le manuscrit porte hec.

- Nous publions de nouveau, d'après le manuscrit 14167 de la Bibliothèque nationale , le texte de l'obit de Fulbert ; ce texte offre en effet des variantes qui prouvent que le manuscrit, dès l'origine, fut composé à l'usage de l'abbaye de Saint- Père : Anno ab incarnatione Domini MXXVIII, iv idus aprilis, obiit dilectus Deo et hominibus pater noster venerande memorie Fulbertus, sue tempestatis pontificum decus, liix preclara mundo a Deo data , pauperum sustentator, desolatorum consolator , predonum et latronum refrenator, vir eloquentissimus et sapientissimus tam in divinis quam in omnium liberalium artium libris, qui ad restaurationem sancti templi sue diocesis, quod ipse post incendium a fundamento reedificare ceperat, bonam partem auri sui et argenti reliquit, et discipline ac sapientie radiis illum locum illuminavit et clericis suis multa bona fecit. L'obit inséré dans le Nécrologe du Chapitre de Notre-Dame de Chartres porte ces mots relatifs à la construction de la cathédrale par Fulbert, restaurationem hujus sancti templi; les moines de Saint-Père ont introduit cette variante , restaurationem sancti templi sue diocesis. Plus loin , les mots hune locum ont été changés en illum locum. Quanta la date du 10 avril 1028 ajoutée par le manuscrit de Saint-Père, elle est d'une rigoureuse exactitude. Dans l'édition des œuvres de Fulbert que nous avons déjà citée, Charles de Villiers a publié, à la fin de la préface, l'obit que nous venons de reproduire, mais sans indiquer la source à laquelle il l'avait puisé : c'est sans doute le manuscrit 14167 lui-même. Cf. D. Fulberti, Carnotensis episcopi, opéra varia. Paris, Thomas Blaize, 1608, in-8°.

l'honneur de l'évêque de Chartres, épitaphe qui se Hsait sur sa tombe dans leg-hsc de l'abbaye de Saint-Père ^ .

Telles sont les diverses pièces qui forment dans le manuscrit de Saint-Père une sorte de préface aux œuvres de Fulbert. Voici, suivant nous, comment fut composée cette préface. Les relig-ieux en empruntèrent les éléments aux deux monuments funéraires consacrés par Sig-on à la mémoire du prélat chartrain. L'un était le tombeau élevé en l'honneur de Fulbert dans l'égalise de Saint-Père , d'après lequel ils copièrent l'épitaphe ; l'autre était le tiimulus , œuvre de Sig-on et d'André de Mici, conservé -alors dans les Archives du Chapitre de Notre- Dame de Chartres ^.

* Voici , d'après le manuscrit de Saint-Père , le texte de cette épitaphe qui a déjà été plusieurs fois publiée :

Page 1