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II. — Le Martyrologe

En passant au Martyrolog^e nous ne quittons pas encore la matière propre aux Gomputs, et nous retrouvons plus d'une indication liturg'ique et astronomique à expliquer. Mais d'abord faisons la description de notre Martyrolog'e.

Comme nous l'avons dit, il a été composé entre les années 1026 et 1028. Il est disposé sur deux colonnes, rayé en sens vertical et horizontal à la pointe sèche, écrit en traits fermes et nets. De nombreux ornements en rendent l'aspect ag*réable : les rubriques, les majuscules initiales peintes de diverses couleurs, avec un art varié mais simple, enfin de curieuses miniatures en font un très beau manuscrit.

Parmi ces miniatures il en est une, d'un g'rand format, intercalée au f" 30 : elle fera l'objet d'un chapitre spécial. Les autres jetées en tête de chaque mois se rapportent au Comput et aux calendriers : nous les expliquerons d'abord, ainsi que les lég'endes qui les accompao'nent, puis nous entrerons dans l'étude hag'iog'raphique du Martyrolog'e.

Ces miniatures représentent les sig^nes du zodiaque et les occupations de chaque mois. Les fig'ures symboliques de ce g-enre ne sont pas rares au Moyen-Ag'e, et M. Fov^'ler a pu consacrer tout un volume, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres, en 1873, aux Représentations médiévales du zodiaque et des saisons. On les retrouve surtout sculptées dès le XV et dès le XI P siècle sur les porches des ég*lises ou peintes sur les vitraux. A Chartres, dans l'égalise Notre- Dame, il y a cinq zodiaques, dont quatre sont accompag*nés des opérations de chaque mois; ils ont été décrits dans un savant article de la Société archéolog-ique d'Eure-et-Loir. Mais ils sont peu nombreux ceux qui restent du XI" siècle, et c'est pourquoi nous avons cru utile de reproduire ceux de notre manuscrit.

Le mois de janvier (P 10 v°) s'ouvre par le Capricorne,

Principium Jani sanctit tropicus Caprkornus\

monstre moitié bouc et moitié serpent, dont la queue se replie en hélice. — Au-dessus, sur un sièg-e sans dossier, de structure curieuse, Janus aux deux visag*es, bifrons, coiffé d'un bonnet de forme conique en peau d'ourson, comme on en portait au temps de Robert le Pieux, et couvert d'une pelisse de fourrures, présente les mains et les pieds au feu. Cet exemple de Janus assis devant la flamme d'un foyer est très rare: dans tous les zodiaques que nous connaissons, Janus est représenté vidant une coupe, pocida Janus amat , tandis que g'énéralement c'est au mois de février qu'on voit un vieillard se chaufTant les mains au feu.

^ Ce vers, ainsi que ceux que nous transcrivons plus loin, sont placés, dans le Martyrologe, au-dessous de chacune des miniatures consacrées aux différents mois.

Dans le mois de février (f° 17 v°), qui est le mois de Numa, se tient la constellation du Verseau :

Meuse Nitmae in medio solidi stat sidus Aquari.

Le Verseau, sous les traits d'un homme barbu, ceint d'une mince étoffe, se verse sur les pieds une amphore pleine d'eau : il fait un g-este exprimant la surprise ou la contrariété. — Au-dessus, un vig^neron, aux cheveux et à la barbe incultes, les jambes et le corps enveloppés de fourrures , émonde , avec une serpette , sur un billot comme on en voit encore à la campag^ne, des sarments de vig^ne qu'il s'apprête à replanter, de vite siiperflna démo. Derrière lui est fig^urée la vig^ne où il vient de prendre les sarments. — Cette opération de la taille des arbres et de la vig'ne se retrouve au mois de février ou au mois de mars dans tous les calendriers fig^u^és. C'est ce qu'exprime Vincent de Beauvais : Hoc tempore, si que siint arbores in seminariis, circiimfodiendi siint et amputcmdi eis rami superfliii.

La miniature placée en tête du mois de mars (f° 23 v°) a une certaine allure. Un chasseur à cheval sonne de Tolipliant qu'il soutient de la main g'auche ; sa droite balance un fouet sur la croupe de son coursier. Celui-ci . sellé et bridé à la mode du temps, semble avoir la croupe et l'encolure couvertes d'une sorte de caparaçon. A Chartres, dans les zodiaques sculptés de la Cathédrale, comme d'ailleurs dans la plupart des autres calendriers, le chasseur à cheval symbolise le mois de mai. — Les deux Poissons,

Procedunt duplices in martia tempom Pisces,

sont placés, suivant la manière traditionnelle, en sens inverse l'un de l'autre.

En avril (f° 29 r") est fig-uré, en reg'ard des kalendes, le Bélier qui porta jadis Phryxus et Hellen ,

Respicis apriles, Aries Frixee^ kalendas.

Comme emblème des occupations du mois, un jardinier porte sur la tète une corbeille artistement tressée et remplie de fleurs; il tient à la main une g'rande tig*e récemment cueillie. Par-dessus son vêtement il a un long- tablier, assez semblable à ceux que mettent encore aujourd'iuii certains artisans, c'est-à-dire retenu au cou par un simple cordon et serré à la taille par une ceinture cachée sous les plis.

Mai est représenté (f° 37 v°) par le Taureau d'Ag-énor, au milieu d'un pàturag'e. Ce dessin est soig-né ; on voit que l'artiste a voulu faire comprendre ce vers,

Maius Afjenorei miratiw eornua Tauri.

En tête du folio suivant, un pâtre, mollement couché sur un tertre, tient dans sa main le licou d'un cheval qui s'abreuve, croyons-nous, à une mare. La perspective manque, ce qui produit un effet bizarre; on dirait le pâtre suspendu en l'air au-dessus de l'animal. Habituellement, le mois de mai est symbolisé par des fleurs, 7nihi fîos servit^ ou, comme nous l'avons déjà dit, par un cavalier partant pour la chasse; quelquefois, c'est un pâtre g^ardant son troupeau, type dont se rapproche notre miniature, qui, à notre connaissance, ne se retrouve nulle part ailleurs.

Juin est divisé en deux scènes. On voit d'abord (f° 45 v°) les deux Gémeaux, Castor et Pollux, s'embrassant fraternellement comme au retour d'un long* voyag'e,

Junius aeqiiatos coelo videt ire Laconas.

[.a représentation des Gémeaux se passant réciproquement les bras sur l'épaule semble être fort ancienne: plus tard, ils se donnent la main ou s'embrassent simplement; au XV "^ et au XVI" siècle, ils sont quelquefois fîg"urés sous les traits d'un jeune bomme et d'une jeune fille. — A la pag-e suivante (f° 46 v°), un paysan, bien campé, râtelle des foins que l'on vient de faucber, dat jimius fena. Dans cette composition le mouvement est très bien rendu. Il y a lieu de remarquer aussi le râteau dont se sert ce paysan. Ceux qu'emploient les faneurs dans notre pays ont encore aujourd'bui une forme absolument semblable.

Juillet présente au solstice l'astre du torride Cancer (f° 52 v°), Solsticio ardentis Cancri fert jiilnis astrum,

écrevisse encore reconnaissable , quoique la queue et le corps aient des proportions exag-érées. — Un moissonneur (f° 53 v°) coupe à la faucille une g^erbe de blé, dont plusieurs épis sont déjà à terre. D'après la long-ueur des épis coupés, on voit qu'il laisse debout la plus g'rande partie du chaume, suivant la méthode indiquée par Columelle [De re rusticn, II, 21): Falcihis mednim euhnen sécant. La faucille, comme le râteau du faneur, a la même forme que les instruments dont se servent aujourd'hui les cultivateurs.

Le mois d'aoùl f" 00 v" ) a pour symbole un Lion aux griffes

acérées,

Aufiustum mensem Léo fervidus ujne permit.

Au-dessus, un tonnelier, son maillet levé, met en état une barrique pour la vendang-e prochaine; car, comme le dit Golumelle (XI, 2), en parlant des vendang-es du mois de septembre, antequam fructiim cogère incipiat, cuncta 'prœparnndu erunt superiore mense. Dans nos pays, c'était ordinairement la moisson qu'on figin^ait au mois d'août, messes meto : ce n'est que dans l'Italie septentrionale, à Venise, A'érone, Crémone. Parme et Plaisance, que Ton retrouve cette imag"e du tonnelier pour représenter les travaux du mois d'aoùl.

La Vierg-e, qui sert d'emblème au mois de septembre (f° 68 r°),

Sidère , Virgo, tuo Bachiim septemher opimat,

est sous les traits d "une orante habillée à la mode du XP siècle : bliaud descendant jusqu'aux pieds, à manches évasées couvertes de broderie. — Au-dessus , un vig*neron détache d'un ceps de vig'ne les g-j'appes de raisin qu'il jette dans un panier, septemher coUigit uvas. En Ang'leterre, et quelquefois en France, on voit, au lieu d'un vendang'eur, un batteur en g'rang'e, frappant le blé avec un fléau.

Octobre, temps des semailles et de l'équinoxe, montre la Balance

/Equat et october sementis tempore lihram.

Dans beaucoup de zodiaques, la Balance est placée dans les mains d'Astrée, fille de Jupiter et de ïhémis. — Au haut de la pag'e, un serviteur, son bliaud relevé dans la ceinture, tire du vin au moyen d'un fausset dans un vase à g'oulot d'une forme curieuse. C'est encore une représentation particulière à notre manuscrit : le plus souvent, on voit un homme qui entonne son vin, ou un cultivateur qui ensemence son champ, seminat october.

En novembre, au-dessus de l'imagée du Scorpion (f 82 r°). Scoi'pms liibenuim preceps jubet ire novemhrem ' ,

est une scène intéressante, car elle se rapporte à un usag*e, g-énéral au Moyen-Ag'e, mais presque perdu de nos jours. Un tenancier compte des pièces d'arg^ent à un porcher qui tient en main un aigaiillon semblable à une lance. Deux porcs qui sont entre eux servent à expliquer cette scène : c'est en action le marché indiqué par les chartes anciennes, aux termes duquel les fermiers confiaient à un paysan le soin de conduire les porcs à la g"landée. Le mois de novembre était consacré à Teng^raissement des porcs que Ton tuait le mois suivant, mihi pasco sues , et les artistes du Moyen- Ag^e, au lieu de retracer le marché dont nous venons de parler, avaient coutume de fig'urer un porcher abattant avec une g'aule des g'iands pour ses pourceaux.

' Ce vers manque dans notre manuscrit.

Enfin le mois de décembre termine la série de ces miniatures par le SagMltaire (f 86 v°),

Terminât Arcitenens medio sua s'ujna decemlms,

sous les traits du centaure Chiron, décochant une flèche'. — Un villageois, armé d'un larg'p coutelas, découpe le porc qu'il vient d'ég'org-er, immolo porcos. Le porc, assez mal dessiné du reste et qu'on prendrait plutôt à première vue pour un chevreau, est suspendu par les pieds de derrière à un crochet : la moitié de l'animal semble déjà être coupée, et Ton voit un jambon fixé à un autre crochet de la prolong'C.

' Les miniaturistes du XV" et du WV siècle peignent Chiron moitié homme et moitié lion: comme on le voit, notre dessinateur a mieux observé la tradition mythologique.

Il nous reste à ajouter quelques réflexions sur l'intérêt qu'offrent ces miniatures, non seulement pour les coutumes et les usag-es qu'elles font connaître, mais encore pour l'histoire du costume en France dans les premières années du XP siècle. — Les usagées sont encore les mêmes, les occupations de la campag-ne n'ont g-uère varié : les saisons ramènent toujours les mêmes travaux. — Quant aux vêtements dont on s'habillait alors, la mode en a bien chang-é.

Nous rappellerons d'abord que les dessins, dont nous avons donné une reproduction exacte, furent exécutés à Chartres vers l'année 1028, et que par conséquent ils fournissent des renseig*nements précis sur la manière dont se vôtissaient les Chartrains à la fin du règ-ne de Robert le Pieux.

Dans ces dessins, le costume des simples artisans ne diffère nullement par la forme de celui des bourg-eois. Les hommes avaient communément pour vêtement de dessus une tunique non fendue , dont les manches étaient long*ues et étroites et que l'on nommait hliaiid. Le bliaud était serré au-dessus des hanches par une ceinture ; mais on faisait bouffer à la taille la partie supérieure de cette tunique, de façon que la ceinture fût entièrement cachée sous les plis ; la partie inférieure du bliaud, flottante comme une jupe, ne descendait que jusqu'au bas des cuisses et laissait le g'cnou complètement à découvert ' . En dessous du bliaud, on avait une chemise ou chainse; mais aucune de nos g'ravures ne permet de voir cette pièce de l'habillement.

Le reste du costume se composait d'une sorte de caleçon assez collant auquel on donnait le nom de braies. Les braies n'apparaissent qu'au g'cnou dans nos miniatures. Les jambes étaient couvertes par des

^ Quicherat , dans son Histoire du Costume en France, p. 139, fait remarquer qu'antérieurement au XP siècle l'usage des poches semble avoir été inconnu. Le plus ancien exemple se verrait sur un bliaud conservé au Musée national de Munich et qui passe pour avoir appartenu à l'empereur Henri II. Le jardinier, figuré dans notre manuscrit en tête du mois d'avril, porte, au côté droit de son tablier, sur la poitrine, une poche nettement dessinée.

chausses, semblables à des bas, qui s'attacbaient sous le g'enou et audessus de la cheville au moyen de largues jarretières. Suivant Tusag-e des siècles précédents, des courroies partant du soulier étaient recroisées par-dessus les chausses. Les souliers, très ajustés aux pieds, semblent avoir eu la pointe et le talon faits d'un cuir brillant recouvert de cirag'e.

Il n'y avait pas alors de mode bien établie à l'ég-ard de la barbe, que certains portaient tout entière, tandis que d'autres se rasaient complètement le visag'e. Quant aux cheveux, ils sont assez long-s, surtout ceux de derrière ; ils sont quelquefois séparés par une raie au milieu du front. — On allait le plus souvent tête nue : toutefois, comme nous l'avons déjà fait remarquer, Janus est fig*uré la tête couverte d'une sorte de bonnet pointu en fourrures.

Pendant l'hiver, on mettait par-dessus le bliaud un long* vêtement de fourrures, qui est désig*né dans des textes fort anciens sous le nom de pelliciiim, pelisse. Le vig-neron, qui, dans la miniature placée en tête du mois de février, est représenté taillant une branche de vig-ne, porte sous sa pelisse des braies en fourrure qui lui descendent jusqu'à la cheville.

Telle était la façon dont s'habillaient vers l'année 1028, dans les contrées septentrionales de la France, les bourg'eois et les artisans. L'uniformité de costume qu'offrent nos divers dessins montre bien que cette mode était alors très g'énéralement adoptée.

Nous n'avons qu'un seul exemple de costume féminin, celui de la Vierg'e, au mois de septembre. Nous avons déjà indiqué sommairement en quoi il consistait : en décrivant la g-rande miniature qui se trouve au folio 32 de notre manuscrit, nous parlerons plus en détail du costume des femmes au commencement du XI* siècle.

Après avoir expliqué les différents symboles fig-urés du zodiaque, il nous faut parler des citations astronomiques qui se lisent dans notre manuscrit au-dessous de chaque miniature.

Voici , pour servir d'exemple , celles qui se trouvent au mois de janvier :

Lima egyptiaca jan. i. un. v. viii. xv,

Mensis jan. hahet (lies xxxi.

Lima trigesima.

Epactas 0 ; Concurrentes T.

Prineipitim Jani sanctit tropictis Capri cornus.

Jani prima (lies et vu" fine timetur.

Nox horas quindecim,

Dies hahet decem.

Prima luna emhoUsmi.

Ces mentions, sauf quelques-unes, se rencontrent dans les anciens computs, en particulier dans celui de Bède. On les siguiale encore pour la plupart dans les calendriers populaires.

Le rédacteur de notre Martyrolog-e a assig*né aux mois solaires et aux mois lunaires le même nombre de jours qu'on leur assig*ne aujourd'hui; il a noté les mois embolismiques (prima luna emholismi)^ c'est-à-dire les sept mois ajoutés pendant le cycle de 19 ans pour faire concorder l'année lunaire avec l'année solaire; il a marqué la long'ueur relative du jour et de la nuit, selon les saisons ^ ; enfin il n'a pas manqué de rappeler les vers barbares employés par le Moyen- AgT pour désig-ner les jours néfastes des différents mois. Chacun de ces vers indique deux jours néfastes : le premier se compte à partir du commencement du mois et le second à partir de la fin en remontant.

^ Notre manusci'it contient plusieurs erreurs de chiffres , fautes évidentes du copiste. Ainsi le mois de janvier aurait 10 heures de jour et 15 de nuit, c'est-à-dire une journée de 25 heures ; féA'rier a 16 heures de nuit et 8 de jour, au lieu de 14 de nuit et 10 de jour, ce qui est la bonne leçon ; octobre n'a que 30 jours ; décembre enfin a 18 heures de nuit et G de jour, et cela peut être vrai pour l'Angleterre où vivait Bède, mais ne l'est pas pour nous.

En janvier, c'est le 1" et le 23' jour qui sont fatals : Jani prima (lies et septinia fine timetur.

Bède va même jusqu'à dire les heures spécialement danfi*ereuses: pour le mois de janvier par exemple, ce serait la première heure du 1" jour de laii et la cin(|ui('me du 25 janvier.

En février, le i*" et le 26'' jour sont à craindre.

Ast Fehrui quarta est, precedit tertia finem.

Le 1" jour de mars tue, et le 28' est ég'alement funeste, Martii prima necat . rujus de cuspide quarta est.

Le 10 et le 20 avril sont aussi redoutables,

Aprilis décima est , undeno a fine timetur.

Le 3' jour de mai est un loup et le 23' un serpent ,

Tertius est maio lupus, est et septimus anguis.

En juin, il faut se g-arer du lO'' et du 16'' joui*,

hinius in deno, quindenn a fine salulal.

.luillet a comme néfastes les ['S et 23' jours,

Tredecimus Julii decimo minuit ante kalendas.

Le 1" et le 30 août sont à fuir comme le scorpion. Augusti nepa prima fuyat de fine secunda.

En septembre, il faut se méfier du 3' et du 21 jour, Tertia septemhris rulpis ferii a pede denam.

Le 3' et le 22' jour d'octobre sont comme un g^laive menaçant, Tertius octobris f/ladiiis decimum ordine nectit.

Le 5 et le 28 novembre sont dang'ereux comme la pointe d'un

poig"nard,

Quinta novemhris acus , vix tertia mansit in iirna.

Enfin décembre, le douzième mois, donne comme malfaisants le 12° et le 22° jour,

Dat duodena coliors septem, inde decemque decembris.

Un se demandera sans doute ce qu'on entendait par ces jours néfastes, et d'où en provenait la liste. Autrefois, chez les Romains, les jouis néfastes étaient ceux où il était défendu de rendre la justice et fpii avaient été marqués par un deuil national ou par quelque calamité publi(|ue '. La liste que nous venons de publier est la même (pie celle de Bède , qui se retrouve très souvent dans les martyrolog^es et les calendriers postérieurs. Au Moyen-xAg*e, on avait perdu le souvenir de ce qu'avaient été à l'orig-ine les jours néfastes; mais on avait conservé pour eux un(^ appréhension traditionnelhv

C'est à une croyance du même g*enre que se rattache l'indication dans notre manuscrit des lunes éfiijpticnnes. Chaque mois renferme trois ou f|uatre de ces lunes, que l'on reg-ardait comme pernicieuses. Mais, à la difTérence des jours néfastes, désig-nés par les vers que nous venons de publiei' et soumis à une règ"le fixe pendant toute la durée du Moyen-Ag'c, les jours, ou les lunes ég-yptiennes, comme les appelle notre manuscrit, variaient suivant les divers pays et les diverses époques. Ils n'étaient considérés comme funestes tpie pour certains actes de la vie privée, et cette croyance était le produit d'observations particulières, telles (jue l'étude des constellations réputées malfaisantes, ou bien les pronostics tirés de certaines combinaisons

' M. Loiseleur, dans le tome XXIII des Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, en 187.'5, a étudié les jours égyptiens et leurs variations dans les calendriers du Moyen-Age, et ce sujet a été repris par "Si. Cuissard dans le tome V des Mémoires de l'Académie de Sainle-Croi.i\ 1882.

DU XP SIKCLE 27

de nombres. G'esl ee qui explique les variantes qui existent entre les listes des jours ég*yptiens dans les différents manuscrits. Un livret du XVP siècle, intitulé Les jours et heures périlleiw de l'année, révélez par l'Ange au bon sainct Job (Bibl. nal. Z. 2122. F. 3), a pour titre d'un de ses chapitres : « S'ensuyvent les jours périlleux ésquelz ne fait rien bons commencei", » et à la suite est une liste de 31 de ces jours périlleux. Notre martyrolog-e en sig'nale 32 *, comme le manuscrit Arundel n" 220 du JMusée britannique; d'autres listes en citent jusqu'à 44. Les quantièmes eux-mêmes sont rarement identiques. « Loi'squ'une suite d'observations avait montré que tel jour ég'vptien était inoffensif ou ne s'était trahi que par d'heureuses influences, les astrolog'ues inclinaient nécessairement à le i\iyer de la liste fatale, à laisser sa place vide ou à lui en substituer un autre moins bien noté sur leurs tablettes. » (Loiseleur, loc. cit., p. 48).

Nous reproduisons la liste de notre maïuiscrit :

en janvier, les lunes ég'yptiennes étaient les T', 4, o. 8 et 15

en février, — — 17. 28 et 29

en mars. — — 1.-), |(î. 17 et 18

en avril. — — 8. 17 et 20

en mai. — — o. 12 et 16

en juin, — — 5, (i et 7

en juillet. — — Ib. 18 et 27

en août, — — 19, 20 et 21

en septembre, — — 5 et 30

en octobre, — — 6

en décembre. — — 29.

Restent enfin différentes indications rnneernnnt les épactes , les concurrents et les signes du zodiaque.

* La liste que nous publions ne porte que M lunes égyptiennes, mais les indications astronomiques du mois de novembre font défaut.

Ce que notre Martyrolog*e appelle épactes est désig-né par les Bénédictins dans VArt de vérifier les dates sous le nom de réguliers lunaires. Ceux-ci sont des nombres invariables attachés à chaque mois de Tannée, lesquels, ajoutés aux véritables épactes, font connaître sur quel quantième de la lune tombe le {" du mois. Les computistes, qui commencent l'année lunaire en janvier ou- en mars, donnent 9 comme rég'ulier à janvier, 10 à février, 9 à mars, 10 à avril, lia mai, 12 à juin, 13 à juillet, 14 à août, 16 à septembre et octobre, 18 à novembre et décembre.

A Chartres, les rég*uliers lunaires, c'est-à-dire les épactes de notre Martyrolog*e, étaient pour les huit premiers mois de Tannée les mêmes que ceux que nous venons d'indiquer ; mais ceux des quatre derniers mois étaient différents : le rég"ulier de septembre et d'octobre, d'après notre manuscrit, est 5 au lieu de 16; celui de novembre et de décembre est 7 au lieu de 18. D'où venait cette différence? C'est, qu'à Chartres, comme autrefois en Eg^ypte, on commençait Tannée lunaire en septembre, quatre mois plus tôt que dans les computs g'énéralement adoptés aujourd'hui. Cette coutume n'était pas spéciale aux Chartrains, puisque Bède la sig*nale déjà fcol. 705); pourtant elle n'était pas ordinaire, et il faudrait en tenir compte si Ton avait à dater des chartes données dans notre pays en ces derniers mois de Tannée.

La manière dont notre MaiHyrolog'e compte les réguliers solaires qu'il appelle concurrents a aussi sa particularité. Les rég-uliers solaires sont des nombres invariables attachés à chaque mois de Tannée, lesquels, ajoutés aux véritables concurrents, servent à déterminer sur quel jour de la semaine tombe le 1" du mois. Ces nombres étaient, selon les Romains, pour janvier 2, pour février et mars 5, pour avril, mai, juin 1, 3, 6, pour juillet, août, septembre 1. 4. 7. pour octobre, novembre, décembre 2, 5, 7.

A Chartres, c'était les mêmes nombres qu'ailleurs, sauf pour janvier et février, auxquels on donnait comme rég'uliers solaires 3 et 6.

C'est ce que montre notre Martyrolog-e , confirmé par la poésie de Fulbert sur les ISig'nes du comput. Cette différence, qu'on pourrait croire insig*nifîante, a néanmoins son importance : elle prouve en effet que, si on commençait à Chartres Tannée lunaire en septembre, on y commençait l'année solaire et civile en mars '. Lorsque Fulbert et l'auteur du Martyi'olog'e ajoutaient leurs rég'uliers 3 et b au concurrent 1 de l'an 1000, ils trouvaient comme premiers jours de janvier et de février le mercredi et le samedi : nous au contraire, en employant les rég'uliers 2 et 5 . nous trouvons le mardi et le vendredi ; ce n'est qu'en 1001 que le concurrent 2 ajouté aux rég-uliers 2 et 5 donne comme premiers jours de janvier et de février le mercredi et le samedi. Ainsi ces mois qui sont pour nous de l'an 1001 étaient de l'an 1000 pour les Cbartrains contemporains de Fulbert; l'année 1001 ne commençait pour eux qu'au mois de mars.

Nous ne reviendrons pas sur les vers relatifs aux différents signes du zodiaque; nous en avons parlé plus haut : mais nous relèverons les autres indications liturg-iques et astronomiques semées dans les marg-es du Martyrolog'e.

On voit d'abord, inscrits en lettres roug^es dans les marg-es, de nombreux chiffres en caractères l'omains; ce sont les Nombres d'or du cycle de 19 ans.

Notre Martvroloo'p mentionne aussi, comme celui de Bède, le commencement des mois égyptiens, au jour où il tombe : il lixe le

6^ mois Mechir, au 26 janvier

1" — Plianemoth, — 26 février

8* — Pharmuthi , — 28 mars

9' — Bacho, — 24 avril

10* — Pauni, — 20 mai

* M. Pfister en a déjà donné la preuve dans ses Jitudes sur le règne de Robert le Pieux, p. xxxviii.

11% mois

Episi ,

au 23 juin

Mesore,

26 juillet

Thoth,

29 août

Paophi ,

— 28 septembre

Athir,

— 28 octobre

Ghoeac,

— 27 novembre

Tvbi ,

— 28 décembre.

Le tiers de ces dates diffère, sans doute par la faute des copistes, de celles qui sont assig*nées par Bède.

Enfin Ton trouve , au rang* qui leur revient , le commencement et la fin des embolismes ou des mois lunaires intercalaires, les débuts des saisons, la durée des jours caniculaires qui s'étend du 16 juillet au 26 septembre, les solstices, les équinoxes, les entrées du soleil dans, les douze sig'nes du zodiaque', les dates extrêmes des lunes de Pâques et de la Pentecôte, etc. En un mot, notre Martyrolog-e avait été l'objet de soins spéciaux, et renfermait tous les renseig^nements propres aux calendriers liturgiques.

■• Dans notre manuscrit , au 17 avril , on voit en marge la rubrique suivante : Sol in Taurum. Or on lit dans l'épitaphe de Fulbert :

IxGRESSURUS ERAT PhŒBL'S POST LUMINA SEPTEM

Taurum, cum mœstum deseruit populum ;

ce qui indique le 10 avril comme date de la mort du prélat chartrain. Cette date est précisément celle que fournissent tous les Nécrologes. Souchet, dans son Histoire du Diocèse de Chartres, t. 11, p. 236, s'est exprimé ainsi à ce sujet : « L'épitaphe » disant que le soleil devoit entrer sept jours après au signe du Taureau, qui se » faisoit lors le 11*^ ou 12^ d'avril, auparavant la réformation du calendrier, il faut » nécessairement conclure que ce fut le 4 d'avril que Fulbert partit de ce monde , et » non le 4 des ides qui tombe le 10 du même mois. » C'est là, comme le montre notre Martyrologe, une grave erreur de l'historien chartrain.

DU XP SIECLP: 31

La partie liag'iog'raphique de notre .Mart\ rolog-e est la reproduction de l'œuvre dXsuard, moine de Saint-Germain-des-Prés au IX*" siècle.

Au début se lit le pi'olog'ue : Incipit prolojius. C'est la lettre d'Usuard à Charles le Chauve, eoinmeneant par ces mots : Domino refium piissimo Karolo. Usuardus nidii/niis sucerdos ac monachus... Suit if" 8 r") un morceau tiré de saint Aug*ustin sur les fêtes des saints : Festwitates sanctorum apostolorum seu martijrum : c'est Usuard lui-même qui a mis cette pag-e de saint Aug'ustin en tète de son travail et on la reti'ouve dans tous les Martyrolog'es. Enfin (f° 8 v"i on lit : Incipit mcu'tijrofjium [^xc) per anni circidunK et le jour initial est le 24 décembre, veille de Noël, conmie dans les Nécrologies et les autres Martyrolog'es chartrains.

Nous avons soig'neusement confronté notre texte avec celui d'Usuard, publié par les Bollandistes et par dom Bouillard, et nous y avons constaté un certain nombre de variantes ou d'additions importantes: elles ont presque toutes rapport aux saints locaux.

Notons d'abord . au sujet de l'Evang'élisation de l'Eg'lise de Chartres, que, dans le martyrolog'e chartrain. comme dans celui d'Usuard, saint Savinien et saint Potentien sont envoyés par un pontife romain, a pontifur Romano. Quel est ce pontife? Les martyrolog'es subséquents, comme celui de Josaphat. nommeront sans hésiter saint Clément; la Lég-ende de saint Savinien ira plus loin et désig'nera saint Pierre lui-même. Mais, au XL siècle, du temps de Fulbert, on n'affi chait pas une pareille antiquité. Dans l'igMiorance où l'on était du nom du pape qui avait envoyé saint Savinien et saint Potentien on s'en rapportait au dire d'Usuard qui ne précise rien. Ne serait-ce pas une preuve qu'alors, dans noti'c ég'lise. on ne pensait pas encore, comme on le fît un siècle plus tai'd, à l'évang^élisalion apostolicpie? Si on eût pu se faire g-loire de remonter jus(|u'à saint Pierre ou à saint Clément, n'aurait-on pas inséi'é les noms de l'un ou l'autre do ces deux papes dans le Mar-

tyrolog'e : on a fait des chang^ements et des additions au texte d'Usuard sur d'autres points, aurait-on craint de le modifier sur celui-là ?

Remarquons encore à ce sujet que , au xiv des kalendes de novembre, on a ajouté, plus tard, dans la margT, cette mention : Apiid Senones, Inatalis] sanctorum martijrum Potentiani, Altini et Eodaldi. Ces trois saints sont les propres disciples de saint Savinien, Le second, saint Potentien, était déjà désig-né plus haut : on répète ici son nom, et sans indiquer cette fois qu'il ait été envoyé par saint Clément ou par un pontife romain quelconque. Cette addition pourtant semble postérieure à la o-rande Passion de saint Savinien . puisqu'elle réunit les saints qui. d'après cette Passion, travaillèrent de concert avec le g'rand pontife de Sens.

On rencontre dans notre Martyrolog'e presque tous les saints chartrains, et d'abord les Évêqiies. Ainsi, la veille des ides de mars fie 14 marsi. c'est saint Lubin : Carnotis , depositio sancti Leobini episcopi et confessons. Usuard ne l'avait pas mentionné à cet endroit, mais seulement au 15 septembre, et de cette manière : Carnoto, sancti Leobini episcopi. Notre manuscrit avait d'abord reproduit à la même date cette simple lig-ne , mais une main plus récente , quoique fort peu postérieure, l'a transformée ainsi à l'aide de g*rattag*es: Carnoto, translatio sancti Leobini episcopi. Ce qui nous apprend qu'il y eut jadis deux fêtes à Chartres en l'honneur de saint Lubin, l'une au jour de sa mort, le 14 mars, l'autre le 15 septembre, à l'occasion de sa translation '. Ce même fait est d'ailleurs sig-nalé par la Vieille Chronique : Festivitas [sancti Leobifii] bis in anno in nostra ecclesia Carnotensi celebratur (Cart. de N.-D. de Chartres, p. 7.)

Nous apprenons encore par là un autre détail important : c'est que le véritable jour de la mort de saint Lubin n'est pas celui que l'on a

^ La Fête de la Translation est la seule qui ait persisté; on la rejetée au 16 septembre à cause de l'Octave de la Nativité de la Vierge.

coutume d'adopter. Les Bollandistes et le Gallia christiana disent que le saint évêque de Chartres mourut le 15 septembre, jour où l'on célébrait sa fête : c'est une erreur. Notre Martyrolog"e , qui emprunte à son antiquité et à son orig-ine chartraine une autorité irréfrag'able dans cette question locale, place la depositio ou la mort de saint Lubin au 14 mars, et ne mentionne au 15 septembre que sa translation. Le Marlyrolog'e qui se trouve à la Bibliothèque de Chartres sous le n° 28 et qui a été composé au XIII^ siècle, confirme celui dont nous nous occupons et fixe à cette même date la transhitio. Cette translation est certainement antérieure à la seconde moitié du IX® siècle : en effet, non-seulement elle est citée par Usuard qui écrivait en 875, mais elle Test aussi par Wandalbert. moine de Prûm, qui nous a laissé un Martyrolog'e en vers composé en Tannée 848. En quoi consista-t-elle? On sait qu'avant la Révolution le chef vénérable de saint Lubin était conservé de temps immémorial dans la cathédrale de Chartres : tout porte à croire que la fête du 15 septembre est la commémoration de la translation de ce chef qui, enlevé de l'égalise de Saint-Martin-au-Val où saint Lubin était enterré, aurait été transporté avant 848 dans la cathédrale de Chartres. Pendant tout le Moven-Ag'e. il v eut de nombreuses inventions et translations de reliques, dont le souvenir fut consacré par l'institution de fêtes annuelles; ces fêtes rejetèrent dans l'ombre les fêtes antiques et déjà tombées en désuétude que l'on avait jadis fixées au jour de la mort : elles les remplacèrent complètement. C'est ce qui arriva pour saint Lubin. La fête de sa translation resta seule et passa peu à peu pour celle de sa mort.

Au 1" août, on trouve la mention de l'évêque Béthaire : Carnotis, natalis heati Beiharu, ipsius civitatis episcopi, in miraculis gloriosi. La fête du saint pontife n'est pas signalée par Isuard : elle a d'ailleurs été ici ajoutée en marg-e. Souchet dit que Béthaire mourut peut-être le 2 août : il se trompe, et tous les autres historiens chartrains avec lui ; car c'est au 1" août que notre Martyrolog-e , qui doit dans ce cas faire loi. fixe le natalis (lies de cet évêque. Plus tard, cette fête a été re-

poussée au jour suivant, sans doute à cause de celle de Saint Pierreaux-Liens : il n'en reste pas moins vrai que notre manuscrit apporte une précision dont il faut tenir compte *.

Au VIII des calendes d'octobre (24 septembre), à la fin de la liste des saints, l'auteur du manuscrit a écrit ces mots : Item, sancti Solemnis, episcopi. Cet évêque n'est point cité dans Usuard, et l'addition faite par le copiste de notre Martyrolog'e , sans doute d'après les traditions locales, prouve que la fête de saint Solemne était déjà célébrée le 24 septembre avant le X^ siècle. Depuis long-temps, on Ta, comme pour les évêques nommés plus haut, rejetée au lendemain, 25 septembre, et on la célèbre encore à cette date aujourd'hui : c'est peut-être à cause de la fête de la Conception de saint Jean-Baptiste qu'on l'a ainsi transférée. 11 faut remarquer ([uo l'on ne parle point ici des relations de Solemne avec Clovis : d'autres Martyrolog-es pourtant, qui se sont inspirés de sa lég-ende, affirment qu'il fut l'un des catéchistes de Clovis et même qu'il le baptisa avec 370 hommes de sa noblesse. Le silence de notre manuscrit sur ce point peut faire supposer que la lég-ende de saint Solemne est postérieure, et que les Bénédictins (Hist. litt. VII, 607) ont eu raison de la reg-arder comme une œuvre des dernières années du XP siècle.

Aux nones d'octobre (7 octobre), on lit: Civitate Carnotis, inventio corporis sancti Caletrici, ipsius dvitatis episcopi. C'est l'Invention du corps de saint Calétric, laquelle n'est pas mentionnée par Usuard; mais elle se trouve à la même date du 7 octobre dans le Martyrolog'e n° 28 de la Bibliothèque de Chartres. De nos jours, elle a été reportée au 8 octobre, à cause de la fête de saint Serg-e et saint Bâche qui tombe le 7 ~. Quelques historiens chartrains ont commis la même erreur

' Fisquet, dans sa traduction du Gallia christiana , dit que le Martyrologe de Chartres fait mention de saint Béthaire au 2 février ; nous n'avons rien trouvé qui justifiât cette assertion.

^ Saint Calétric avait été enterré dans la chapelle de l'Évêché , dédiée alors à

DU XI* SIKCLE 35

pour saint Galétric que pour saint i^ubin ; ils ont indûment placé, d'après les Bréviaires, le jour de sa mort au 7 octobre, jour de son invention. En réalité, Galétric mourut le 4 septembre. L'erreur que nous sig'nalons est déjà fort ancienne. On sait qu'en 1703, lorsque l'on démolit la chapelle de Saint -Nicolas, anciennement de Saint- Serg-e-et-Saint-Bache, qui était à l'entrée de TEvèché, on a retrouvé sous le maître -autel le sarcophag-e de saint Galétric. D. Mabillon et le chanoine Estienne échang'èrent alors sur cette importante découverte archéolog^ique une correspondance intéressante, dont les pièces sont conser\'ées à la Bibliothèque de Chartivs et aux Archives dépai'tementales d'Eure-et-Loir '. On lit sur le couvercle du sarcophag-e une antique inscription du VI^ siècle qui fixe la mort de Galétric au 4 septembre : Pridie nouas septembris vitam transportavit in coelis. L'inscription a été gTaltée, et on lui a substitué, à coups de ciseaux, ces mots : Nonas octobris vitam transportavit in coelis. Gette prétendue correction dut être faite peu après l'Invention sig'nalée par notre Martyrolog'e : celui-ci en efTet n'indique pas de fête pour le 4 septembre, jour de la mort de saint Galétric ; on n'en célébrait donc déjà point : on avait déjà décidé de la joindre à celle de l'Invention et de reg-arder le jour de la découverte des reliques comme celui de la mort. C'est ainsi qu'on agùt plus tard pour saint Aig'uan, et nous avons vu qu'on avait fait de même pour saint Lubin.

Deux autres évêques sont encore cités dans notre Martyrolog'e , mais leurs noms ne furent pas conservés dans les Martyrolog'es charsaint Serge et saint Bâche. Ce fut là qu'on découvrit son corps antérieurement à 1028, puisque cette invention est relatée dans notre manuscrit. Nous devons faire remarquer que le 7 octobre, jour où l'on fixa la découverte du corps du saint évoque, est précisément le jour où l'on célébrait la fête de saint Serge et saint Bâche, patrons de la chapelle où reposait Galétric. Il y a là une coïncidence singulière, que nous laissons à d'autres le soin d'expliquer.

* Ce sarcophage ne fut pas détruit ; il est actuellement déposé dans une des chapelles de la crypte de la cathédrale de Chartres.

trains postérieurs, et l'un de ces prélats seulement a reçu, et encore dans ces derniers temps, le titre de saint.

Ces pontifes sont Rodolphe, successeur d'Eudes comme évêque de Chartres (1004-1006), et saint Fulbert, qui siég-ea après lui de 1006 à 1028. Le premier, Rodolphe, est mentionné en ces termes, le jour des ides de juillet (15 juillet) : Eadem die, obiit Rodulfus episcopus, ecclesiasticae disciplinae cultor admodum strenuus, et rerum fratrum instructor sednlus tutorque ferventissimus , omni morum honestate preclarus. Cette notice a été ajoutée par une main différente, mais contemporaine de celle qui a copié tout le manuscrit, par conséquent très peu de temps après la mort de Rodolphe. Faut-il conclure de son inscription au Martyrolog'e après les saints des ides de juillet que l'on reg'ardait alors cet évêque lui-même comme un saint? C'est probable : on n'ajoutait pas à la lég-ère des noms nouveaux au catalog'ue officiel d'une égalise ; l'Evêque et le Chapitre n'auraient pas toléré qu'un simple écrivain imposât à la vénération de tous un personnag'e qui, de l'opinion de tous, ne l'aurait pas mérité. D'ailleurs, il y avait un espace blanc et libre au Nécrologie sous la date des ides de juillet, et rien n'empêchait d'y transcrire la notice que nous venons de citer, si l'on n'avait eu une raison particulière de la mettre en meilleure place. Il est vraisemblable que ce fut Fulbert, ami de Rodolphe, sous les yeux de qui le manuscrit fut exécuté, qui ménag*ea cette g-loire à son prédécesseur. La même notice fut encore insérée dans un autre Martyrolog'e cliartrain copié sur le nôtre : il est vrai qu'ensuite on la passa sous silence ^ mais ce fait s'est présenté pour un autre de nos prélats. Ainsi Gislebert fut inscrit, dans le Martyrolog-e n° 150 de la Bibliothèque de Chartres, au m des nones de janvier, en ces termes : l'psa die, obitus domini Gisleberti, episcopi Carnotensis; mais nul autre Martyrolog'e, pas même celui que nous étudions, ne lui a fait cet honneur.

^ A partir du XII* siècle, cette notice ne fut plus inscrite au Martyrologe, mais on la reproduisit textuellement dans tous les Nécrologes du Chapitre.

DU XI* SIKGLE 37

Quoi quil en soit de Rodolphe, et si l'on peut mettre en doute que son insertion passag'ère dans notre Martyrolog'e équivaille à une canonisation , depuis tombée dans l'oubli , il en va tout autrement pour Fulbert. Il est évident que l'intention de ses contemporains, en intercalant son obit dans le Martyrologe, était de le proclamer saint. Ils ne l'ont point ajouté à la suite des saints du 10 avril, jour de sa mort, parce que le manuscrit était déjà copié en entier : ils ont, sans crainte de couper le texte, inséré plusieurs folios consacrés à sa g*lorifîcation ou plutôt à sa béatification. De ces folios additionnels il en reste deux : dans l'étude qui leur sera spécialement consacrée, nous examinerons s'il y en avait un plus g*rand nombre et combien. Qu'il nous suffise ici de remarquer que le premier de ces folios est tout entier consacré à Vobit de Fulbert, tandis que le second est occupé par une g-rande miniature représentant Fulbert prêchant son peuple dans sa Cathédrale. Nous étudierons cette miniaturjC et ce texte au point de vue archéolog*ique, nous ne les considérons ici qu'au point de vue hag*iog"raphique. Tout prouve que les auteurs de cette pompeuse insertion ont voulu ranger l'illustre Fulbert parmi les saints. Ces auteurs on les connaît : Sig-on, l'un des disciples chéris de Fulbert, et André de Mici, qui, sous la direction de Sig'on , exécuta les miniatures. Deux vers latins qui suivent le texte de l'obit les nomment tous deux expressément. Ce n'est pas sans un dessein bien prémédité que Sig-on, pénétré de vénération pour son g'iorieux maître, lui consacra ce tumulus (c'est ainsi qu'on appelait les élog'es funèbres), et surtout qu'il l'intercala dans le Nécrologie, à la date même du 10 avril, jour de la mort de Fulbert. Les premiers mots de l'obit : Hac die tnigvavit ad Dominum bonus pater, ressemblent aux premiers mots des notices des saints. Il y a là une trace de culte indubitable, et ce qui la rend plus importante, presque contemporaine. Les Bollandistes n'en demandent pas plus pour insérer dans leurs Acta les personnag'es morts en odeur de sainteté.

Notre manuscrit nous donne donc les premiers titres et les plus

importants pour accoler au nom de Fulbert l'épithète de saint. Ces titres jusqu'ici on les ig'norait, et c'est pourquoi on lui contestait toujours cette qualité : désormais on devra, ce nous semble, la lui accorder sans hésiter.

Ce fait de la sainteté de Fulbert, si évidemment proclamé par Sig^on dans notre manuscrit, a rencontré d'autres témoins, et de très anciens aussi. La plupart de ses disciples en parlaient comme d'un saint après sa mort ^ La tradition populaire lui prêtait des miracles à son lit de mort, et assurait que, dans une maladie, la sainte Vierg*e l'avait visité et nourri de son lait divin. A Poitiers, où il avait été trésorier de l'ég'lise Saint-Hilaire, sa mémoire était vénérée encore au XII" siècle. A cette époque, on le peig-nit avec le nimbe autour de la tête sur l'une des fenêtres de l'ég-lise Saint-Hilaire. Ce portrait si curieux a été découvert en 1873 ^.

Plus tai'd la réputation de science de Fulbert éclipsa lég-èrenient son renom de sainteté, mais sans jamais le détruire. On ne porta plus son nom dans les Martyrolog'es et dans les calendriers des Missels : on ne fît plus sa fête ; néanmoins on ne l'oubliait pas ; on s'obstinait à lui attribuer, par une erreur qu'implique en partie la vénération dont il était l'objet, la construction de la cathédrale actuelle comme celle de la crypte. Enfin, vers le milieu du XVIP siècle, on lui rendit quelques traces de culte. M°' de Neuf ville le représente au frontispice de son Missel avec ces mots sanctus Fulbertus , cependant que M^"" de la Rochepozay , fidèle à la tradition de l'ég-lise de Poitiers, insérait le nom de notre prélat dans les litanies du diocèse poitevin, et que le bréviaire de cette ég'lise le fêtait au 10 avril. De nos jours, sur la demande de M. l'abbé Pie, plus tard évêque de Poitiers et

' Déjà, de son vivant, Bernard d'Angers lui dédiait son récit des miracles de sainte Foy, dans ces termes : Sanctissimo atque hominum doctissimo , Carnoteno Fulberto .

2 Voir Un portrait de Fulbert au XIP siècle , par Ad. Lecocq. [Mém. de la Soc. Arch. d'Eure-et-Loir, tome VI).

cardinal, Rome accorda au diocèse de Chartres la permission de célébrer sa fête éo^alement au 10 avril; plus lard on lui dédia dans la crypte une chapelle et un autel dont Tévérpie de Poitiers fît les frais. C'est ainsi que le culte, rendu à ce savant pontife par Sig^on d'abord, a trouvé enfin son épanouissement et sa consécration officielle après neuf siècles.

Des évêques venons aux saints locaux nommés dans notre Martyrolog'e.

Il en est un qui, dès l'abord, attire notre attention, c'est saint Prest. Au VII des calendes de juin (26 mai), on lit ces lig'nes, empruntées d'ailleurs par le copiste chartrain au Martyrolog'e d'Usuard : Tenitorin Autissiodorensi, passio sancti Prisci, cum higenti multitucline; puis, au xvii des calendes de novembre (16 octobre), se trouve cette nouvelle mention, ajoutée au texte du moine de Saint-Germain-dcs-Prés par la même main qui a écrit tout le manuscrit : Carnotis, natalis sancti Prisci, martiris, super fin viu m Audurae. Dans un endroit comme dans l'autre, il s'ag-it d'un saint Prest, martyr; mais est-ce le même personnag-e? Jusqu'à présent, on l'a toujours pensé. M""" Pie, dans sa Notice sur saint Prest '. dom Viole, au XVIP siècle, dans son étude sur le même sujet ^\ les historiens locaux comme Souchet, les bréviaires et les lég'endaires chartrains depuis le milieu du XIP siècle ont identifié le saint Prest d'Auxerre et celui des rives de l'Eure.

On a raconté que ce saint avait été martyrisé sous Aurélien. dans le territoire d'Auxerre, et que plus tard, au VP siècle, une g'rande

' Office pour la fête de saint Prest , martyr, précédé d'une notice historique sur ses reliques et celles de ses compagnons. Chartres, Garnicr, 1841, in-12.

- On conserve aux Arcliives d'Eure-et-Loir (G. 442) un manuscrit autographe de D. Viole, ainsi intitulé : Le célèbre et insigne martyre de saint Prest et de ses compagnons au diocèse d Au.rerre, et les diverses translations de leurs saintes reliques , recueilli par D. G. Viole, religieux de la congrégation de Saint-Maur.

partie de ses reliques avaient été transférées, pour être soustraites aux g^uerres de FAuxerrois, dans le pays chartrain, et qu'elles avaient été apportées près de Chartres dans un villag'e assis sur les bords de l'Eure. D'après la lég*ende g'énéralement adoptée, saint Prest lui-même aurait apparu en song'e à l'évêque de Chartres, Ethère, et l'aurait informé de l'arrivée de ses reliques et de son désir qu'on lui construisit un oratoire dans le lieu où les relig"ieux d'Auxerre les avaient déposées. On présumait que cette translation s'était faite le 16 octobre, tandis que le martyre avait eu lieu le 26 mai , et on expliquait ainsi pourquoi la dernière de ces dates était fêtée à Auxerre alors que la première l'était à Chartres.

La lég-ende sur laquelle est basée cette identification n'a pas laissé de trace dans notre Martyrolog-e. En effet, les deux mentions hag^iog*raphiques ne font pas allusion l'une à l'autre, chose étonnante et difficilement explicable si elles concernent le même saint. Dans cette hypothèse, la seconde au moins, qui ne se trouve pas dans Usuard et qui a été ajoutée par le copiste chartrain, devrait se référer à la première. Il n'en est pas ainsi : au contraire, toutes deux sont conçues comme si elles visaient des personnes différentes. Au 26 mai, Usuard a écrit passio sancti Prisci; au 16 octobre, où l'on devrait lire d'après la lég-ende translatio sancti Prisci, on trouve natalis sancti Prisci martyris^ c'est-à-dire une fête semblable à l'autre ' . On appelait indifféremment natalis ou passio le jour où un saint était monté au ciel par le martyre : si donc nous rencontrons à une date passio sancti Prisci et à une autre natalis sancti Prisci martyiis , c'est qu'apparemment il ne s'ag*it pas du même saint et que, au lieu d'un seul saint Prest, il y en a deux.

Les circonstances de lieu confirment cette conjecture, l^e premier texte dit clairement qu'un saint Prest fut martyrisé dans le territoire

^ La même leçon Carnotis, natalis sancti Prisci martyris se retrouve encore , au commencement du XIF siècle, à la date du 16 octobre, dans un Martyrologe provenant de l'abbaye de Josaphat près Chartres (Bibl. nat., ms. lat. 10 104).

d'Auxerre avec une grande multitude : le second dit non moins clairement qu'un saint Prest mourut à Chartres ou dans le pays chartrain, sur la rivirre d'Eure ; du moins il nous semble qu'on ne peut donner un autre sens à cette pln^ase : Carnotis, iiatalis sancti Prisci, martyris, super fluvium Audurae. En tout cas, on ne peut voir ici la translation à Chartres d'un saint martyrisé à Auxerre.

Que conclure de ces deux mentions si disparates? C'est qu'au XP siècle on n'identifiait pas encore les deux saints Prest : le dernier était reg'ardé comme indig'ène , mais il n'avait point d'histoire ; on ne savait rien sur lui, sinon peut-être que saint Ethère avait eu révélation du Heu où étaient ses rehques, comme le dit la première partie de la Vieille chronique. Au contraire, on possédait une g*rande lég'ende sur saint Prest d' Auxerre. Quoi de plus naturel que de prêter au premier l'histoire du second et de supposer que le même saint Prest martyrisé à Auxerre avait été transporté sous Ethère dans un villag'e situé près de l'Eure et non loin de Chartres? C'est ce que firent les lég'endaires postérieurs à notre Martyrolog-e , tandis que ceux qui lui sont antérieurs, quand ils racontent l'histoire de saint Prest et de ses compag*nons, se taisent sur leur translation dans notre pays.

D'ailleurs, les récits de la translation d' Auxerre à Chartres, qui ne se trouvent, disons-le en passant, que dans les bréviaires chartrains, présentent une confusion qui accuse chez leurs auteurs une g'rande ig'uorance •, Est-ce saint Eman ou saint Ethère qui eut révélation du lieu où étaient les reliques de saint Prest? Est-ce saint Prest ou l'un de ses compag*nons qui apparut au pontife chartrain ? Souchet lui-même s'est rendu compte de l'obscurité de ces récits. 11 déclare (tom. I, p. 411) ne pouvoir en une chose si obscure découvrir la vérité, et n'accorde qu'une médiocre autorité aux lég^endes qui identifient notre saint Prest

^ Le plus ancien de ces récits se lit dans le manuscrit 364 de la Bibliothèque de Chartres. Il paraît avoir été composé vers la fin du XIII' siècle. Son auteur s'est inspiré de la légende auxerroise, oîi il est raconté que le lieu dans lequel se trouvaient les reliques de saint Prest d'Auxerre, fut miraculeusement révélé à l'évêque saint Germain.

avec celui d'Auxerre. Nous ferons comme lui; nous aimons mieux nous en rapporter à notre Martyrolog'e , d'après lequel saint Prest de Chartres est différent de saint Prest d'Auxerre , ce qui enlève à notre saint toute histoire, mais nous donne un saint local de plus. C'est un résultat assez intéressant pour rhao;*iog*raphie chartraine.

Notre Martyrolog'e contient encore les noms de deux autres saints chartrains, saint Eman et sainte Soline, qui ne sont pas cités par Usuard.

Le premier est inscrit au xvii des kalendes de juin (16 mai), en ces termes : In territorio Carnotensi, nalalis sancti Emani , martifris. On ne dit point le lieu où il fut martyrisé (on sait que ce fut près d'Illiers), et Ton ne mentionne pas la translation de ses reliques. Cette dernière omission du Martyrolog^e pourrait faire croire que le corps de saint Eman ne fut transporté à Chartres qu'après le XP siècle. D'ailleurs la lég'ende primitive de ce saint ne parlait pas non plus de cette translation ; c'est un auteur postérieur qui l'a racontée dans un alinéa ajouté à la passion.

Sainte Soline est sig'nalée le xvi des kalendes de novembre (17 octobre) : Carnotis, sanctae Solinae, virginis. On la fête encore en ce jour à Chartres, dans l'égalise de Saint-Pierre, qui revendique l'honneur de posséder quelques-unes de ses reliques. C'est une sainte que son nom et sa lég'ende rendent bien g'racieuse. Soline serait venue de Poitiers dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa virg-inité et aurait cueilli la palme du martyre dans le pays chartrain. Son culte en effet se retrouve très anciennement dans les monastères de Saint- Hilaire de Poitiers et de Saint-Père de Chartres. Dans l'abbaye de Saint-Père, on célébrait plusieurs fêtes en son honneur. Il y en avait une, le 3 mars, à l'anniversaire du retour de ses reliques d'Auxerre * ;

* Les moines de Sainl-Père, au temps des invasions normandes , s'étaient réfugiés dans l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, emportant avec eux les reliques de sainte Soline.

une autre, le 27 août, à loccasion d'une seconde translation' ; enfin la troisième, le 17 octobre, jour où la sainte était morte.

Il n existe, à la Bibliothèque de Chartres, aucun manuscrit contenant une ancienne passio de sainte Soline : sa lég-ende ne se rencontre que dans un projet de Bréviaire fait en 1741 et dans un kalendarium vêtus auquel on travailla en 1477 et en 1603. Ces manuscrits renferment sur la vie de sainte Soline des récits remplis de fictions et de contradictions.

L'ég-lise de Poitiers n'est pas plus riche que celle de Chartres en documents primitifs, en traditions précises sur Forig'ine et la mort de notre sainte. Il n'y a rien de plus ancien sur elle que la simple mention de notre Martyrolog-e. Or, qu'on le remarque, il n'y est point dit que Soline fût originaire de Poitiers ni qu'elle eût été martyrisée à Chartres.

L'abbé Hénault, dans ses Origines chrétiennes^ p. 414, sig'nale un Martyrolog'C de l'abbaye de Saint-Père (Bibl. comm. de Chartres, n° 52), qui daterait du XP siècle et qui donnerait à sainte Soline le titre de vierge et martyre. Cette assertion est erronée. Le manuscrit 52 de Chartres est du XIIP siècle, et il s'exprime ainsi au 17 octobre: \Natalis] sancte Soline, virginis. Un Martyrolog'e plus ancien, qui est du XIP siècle, attribue, il est vrai, à Soline, le titre de viet'ge et martyre, mais le mot martyris a été certainement ajouté par une main plus récente.

Il semblerait donc que ce n'est qu'à partir du XIIP siècle environ que l'on a parlé du martyre de sainte Soline à Chartres : encore s'eston contenté de l'indiquer. Ce n'est qu'en 1741 qu'un moine de Saint- Père, chargé de faire un office nouveau de sainte Soline pour son abbaye, lui a composé une lég*ende, sans référence au passé et sans autorité. Et ce que nous disons de son martyre pourrait se dire aussi

^ On lit dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Père du XIII^ siècle, à la date du 27 août : Translatio corporis sancte Soline et sanctorum quorum reliquie in veteri cassa continebantur (Bibl. comm. de Chartres, mss. 165).

de son orig^ine poitevine, qui n'est affirmée par aucun document authentique.

Notre Martyrolog'e ne cite plus comme saint local inconnu à Usuard que saint Die, abbé du territoire de Blois, fêté le 24 avril dès lors comme aujourd'hui : viii kal. maii, in territoiio Blesensi, natalis beati Deodati, ahhatis et lévite.

On n'y rencontre point saint Aventin au 4 février, sainte Monég'onde, veuve, au 3 juillet, saint Piat de Tournai, au 3 octobre, saint Lucain au 30 octobre, saint Aig*nan au 10 juin et au 7 décembre. Cette omission s'explique pour saint Aig-nan, dont on ne fêta jamais le décès, mais les translations; or toutes ses translations sont du XIP et du XIIP siècle ^ , par conséquent postérieures à notre manuscrit. Elle s'explique aussi pour saint Piat, qui était étrang-er au pays chartrain : dès le début du XP siècle, ses reliques étaient déjà sans doute à Chartres, mais on put les vénérer long-temps avant de leur consacrer une fête spéciale.

L'omission de saint iVventin, qui fut évêque de Chartres au VP siècle, est plus surprenante; mais elle donne lieu à une remarque importante. Le Martyrolog-e d'Usuard, au 4 février, au jour même où l'on a fixé depuis long-temps la fêle de saint Aventin de Chartres, indique le natalis d'un saint Aventin de Troyes : Trecas, sancti Aventini, episcopi et confessoris. Usuard donne à ce saint le titre d'évêque, bien que ce fût un simple solitaire. N'est-il pas à croire qu'Usuard et ses copistes, surtout les chartrains, ont confondu deux saints homonymes ?

Saint Lucain et sainte Monég'onde étaient peut-être tous deux considérés comme appartenant à d'autres provinces. Pour sainte Monég-onde, c'est évident : cette pieuse veuve alla de Chartres à Tours et mourut près du tombeau de saint Martin. Quant à saint Lucain, on

' Cf. Abbé Clerval , Translationes S. Aniani annis 1136 et 126k factae (Anal. BoUandiana , t. VII, p. 321).

ne sait presque rien de sa vie, sa lég*ende n'a pas grande valeur, et il n'est même pas sur qu'il soit mort, comme on le dit, à Loig'ny.

Les autres saints locaux, tels que saint Béat au 9 mai, saint Gheron au 28 du même mois, saint Taurin, évoque d'Evreux, au 11 août, saint Avit, abbé, au 17 juin, avaient déjà leur place dans le g'rand Martyrolog'e d'Usuard. Pourquoi avaient-ils cet honneur tandis que les autres furent ajoutés postérieurement dans les Martyrolog-es chartrains? Est-ce à dire que les uns étaient l'objet d'un culte avant Usuard, tandis que les autres n'auraient été vénérés qu'après lui ? Evidemment ce n'est point là le motif de cette différence. Presque tous ceux qui se trouvent dans notre Martyrolog-e sans être dans celui d'Usuard sont des saints très célèbres dans le diocèse de Chartres, et devaient être inscrits dans les plus anciens catalog'ues à l'usag-e de ce diocèse. Mais ces catalog'ues, le moine de Saint-Germain ne les a sans doute pas connus, et il n'aura cité que les saints chartrains dont le culte était répandu dans toute la France.

Avant de terminer cette étude hagùog^raphique, sig^nalons une fête de la Dédicace de la Gathédrale de Ghartres indiquée dans notre Martyrolog"e. A la marg*e du xvi des kalendes de novembre (17 octobre), on lit ces mots, un peu mutilés par le couteau du relieur, mais que nous restituons à l'aide du manuscrit ^8 de la Bibliothèque de Ghartres, copié sur le nôtre : Apud Car[nutum], decUcatio \basilicae] in memon[am beatissi]mae Mar[iae]matris [Dei et] domini nostri. Gette addition est de quelques années seulement postérieure à l'époque où fut écrit notre manuscrit. On sait donc qu'elle ne vise point la cathédrale actuelle de Ghartres, mais celle qui la précéda. Ge fut l'évêque Thierry qui, le 17 octobre 1037, fît la dédicace de ce monument'. On célèbre encore l'anniversaire de la dédicace de la cathédrale de Ghartres le 17 octobre. Est-ce un souvenir de la cérémonie qui eut lieu en 1037? ou de celle

* Anno MXXXVII, dcdicatio sanctae matris ccclesiœ Carnotensis ; facta est xvi kalendas novcmbris [Chronic. Andegavense, D. Bouquet, XI, 29).

qui se fît plus tard, en 1260, pour la cathédrale actuelle? C'est la commémoration de l'une et de l'autre.

On dit ordinairement que la cathédrale actuelle fut dédiée le 17 octobre 1260. Il y a là une erreur: la bulle d'indulg'ences du pape Alexandre IV délivrée à cette occasion nous donne une date certaine : Omnibus ad ipsam ecclesiam accedentibiis proxima die dominica post festum benti Lucœ, qua dedicabitnr '. C'est donc le 24 octobre 1260 qu'eut lieu la dédicace de la cathédrale du XlIP siècle , et , pour ne rien chang'er aux anciens usag-es, on aura fêté les deux dédicaces le même jour. — Quant à la dédicace de la cathédrale qui précéda celle de Fulbert, notre Martyrolog-e n'en parle pas; mais le manuscrit n° 150 de la Bibliothèque de Chartres, qui date du commencement du XIP siècle, nous apprend qu'elle eut lieu le 13 mai.

En somme, nous avons trouvé de curieux renseig-nements hag'iog-raphiques dans le manuscrit de Saint-Etienne. Ce que nous en avons tiré au sujet de saint Lubin, saint Calétric, saint Fulbert, saint Prest, sainte Soline, jette un jour nouveau sur l'histoire relig'ieuse de la contrée chartraine et méritait , croyons-nous , d'être sig*nalé.

' Bulle du 23 mars 1260. Gall. christ., t. viii, Instr., col. 370.

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