‹ Un mari disponible comedie en un acteChapitre 3 sur 7 · UN MAKI DISPONIBLE · texte numérisé non relu

UN MAKI DISPONIBLE

ce que j’avais sur moi, je passai la banque, je pris congé, et me voilà!

SABINE

Monsieur de Verdan, vous êtes un homme vraiment habile.

GASTON

Je ne dis pas non. Cependant je veux être pendu, si je comprends...

SABINE

Vous saurez tout. Je vous dois bien ça.

GASTON

Je vous écoute à mon tour.

SABINE

Ce ne sera pas long. Depuis quoique temps déjà, M. de Pédrigo, qui est un joueur enragé, comme vous savez, criait misère à tue-tête, et me menaçait de rogner ma pension. Justement alarmée, je voulus connaître le vrai motif de ses doléances, et je découvris bientôt que mon très-cher mari ne songeait à diminuer mon budget que pour augmenter le sien, au profit de cette Valnani, chez qui il jouait grès jeu tous les soirs.

GASTON

Je le savais.

SABINE

Il fallait m’en prévenir.

GASTON

C’est sérieux ce que vous me dites là^

SABINE

Au fait... entre larrons...

THEATRE DES GENS DU MONDE

GASTON

Vous êtes charmante.

SABINK..

Or, du moment que sa conduite pouvait porter atteinte à mon élégance, il était de mon devoir d’honnête femme d’intervenir; et c’est ce que je fis, grâce à vous.

Et à ce portrait-carte.

SABINK.

Oui. A son voyage de l’an dernier au Pérou, car il est Péruvien, comme vous savez, M. de Pédrigo eut l’aventure suivante : après un souper, entre amis, les têtes montées par des libations nombreuses, on se mit à jouer avec, frén&ie; survint un coup douteux ; de là, une violente discussion dans laquelle M.de Pédrigo accusa M. de Vosas d’avoir triché. M. de Vosas, naturellement furieux, lui sauta à la gorge. On les sépara avec peine. Mon mari n’eut que le temps de se réfugier à bord d’un paquebot en partance pour le Havre . Il espérait que l’affaire en resterait là. Mais, à peine de retour à Paris, il reçut de M. de Vosas une lettre conçue à peu près en ces termes : < Dès que ^e le pourrai, je me rendrai en France, afin de laver mon injure dans le sang !» En me racontant l’autre jour cette aventure, M. de Pédrigo qui n’est pas précisément brave, était blanc comme... comme...

GASTON

Passez la compara ison .

SABINE

Merci. J’en conclus qu’il ne mettrait plus les pieds là où il rencontrerait la moindre trace de M. de Vosas. Par bonheur, j’avais un portrait de ce dernier, dans mon al-

bum. Vous savez le reste. Je suis bien tranquille maintenant. Malgré toutes les dénégations de la Valnani, M. de Pédrigô ne retournera plus chez elle. Ses dépenses diminueront d’autant, et ma pension ne sera pas écornée.

GASTON

Vous êtes une femme d’esprit.

SABINE

Mais oui. (so lovant.) Il ne me reste plus, mon cher monsieur, qu’à vous remercier du rôle actif et désintéressé que vous avez bien voulu jouer dans cette petite comédie.

GASTON, 80 levant.

Et ma discrétion ?

SABINE

Eh bien ! que voulez-vous? une cravache, une valse ou un porte-cigares î

GASTON

Mieux que cela. - .

SABINE

Quoi donc?

GASTON

Dix minutes de franchise. *

SABINE

Ah 1 VOUS êtes exigeant ! Mais je n’ai pas le droit d’y trouver à redire. Jesuisvotredébitrice. (s’asseyant.) Voyons, parlez. Que désirez-vous savoir que vous ne sachiez pas ?

Avez-vous aimé monsieur de Pédrigo?

THÉÂTRE DES GENS DU MONDE

SABINE

Qui! mon mari?... Tna foi! je ’ne m’en souviens guère... Si fait pourtant, autrefois... mais il y a si longtemps..

CASTON.

Et maintenant?

SABINE

Vous plaisantez.

CASTON.

Merci.

SABINE

De quoi?

GASTON

De rien. Ah ! il serait bien heureux celui qui...

Eh ! mais ! voilà une discrétion qui devient une indiscrétion. (Reprenant.) Celui qui?...

GASTON, ooDtiauant.

Aurait le don de vous plaire.

SABINE

Nous y voici! Parce que j’ai eu l’imprudence de vous demander un petit service, vous vous croyez en droit de... Oh! les hommes! tous les mêmes. Insipides, cupides et stupides! Et votre femme, malheureux?...

GASTON

Malheureux! C’est bien cela... Vousne pouviez pas dire plus juste.

SABINE

Comment! Est-èe qu’Adrienne?. ..

GASTON J vivoinant.

Je n’ai rien à lui reprocher.

SABINÏ.

Vous m’avez fait peur !

GASTON

Mais je n’ai pas non plus à m’en louer.

SABINE

Pourquoi?

GASTON

Je ne sais pas comment vous dire cela... Je vais vous raconter le rêve que j’ai fait cette nuit. (HouTement do sabiue.) Rassurez-vous, il n’est pas en vers... J'étais en Italie, la terre classique des madones... Dans une niche toute capitonnée de brocatelle et de point de Venise, j’en aperçois une qui ressemble à ma femme et qui jouit de cette particularité, assez rare chez les madones, d’être mariée. La foule prosternée l’adore et son mari est dans la foule. Les .. plus fervents veulent baiser le bas de sa robe, le bout de ses ongles roses. . . et son mari est dans les plus fervents. Mais, protégée par une forte grille à barreaux croisés,^ dont elle seule possède la clef, elle ne distingue personne. Son unique plaisir est de mettre de belles toilettes; de' monter en voiture, de courir les boutiques et de rendre visite atix madones ses voisines qui sont moins élégantes, afin de les faire enrager. Ainsi se passe la journée; et, le soir, à l’heure de la prière, elle rentre dans sa niche, elle s’enferme à double tour, et, lorsqueses adorateurs tombent à ses pieds, son mari en tête, elle leur dit de sa voix de marbre, car elle est de marbre, ma chère madone ; « Simples mortels, écoutez, mais ne touchez pas. » Et elle ‘

THÉÂTRE DES GENS DU MONDE

leur parle toilette jusqu’à en perdre haleine. Voilà mon rêve, Sabine. Voilà ma femme !

SABtKE, riant.

Ah ! çà, mais de quoi vous plaignez-vous?

GASTON

Vous ne m’avez donc pas compris! Mais je suis battu, vaincu, annihilé par les toilettes de ma femme! Les deux premières années de notre mariage.. . tout allait comme' sur des roulettes... nous nous aimions... Oh! oui, nous nous aimions bien ; mais depuis le commencement de l’hiver, ce n’est plus ça du tout. Un changement subit s’est manifesté chez Advienne. A qui ou à quoi l’attribuer? Je ne sais. Toujours est-il que je n’entends plus parler chez moi que de toilette. Je ne vis plus que de toi- « lette. Madamesort pour commander une toilette. Madame rentre pour changer de toilette. Madame ressort, rentre et ressort encore et toujours à propos de toilette. Toilette le matin, toilette le jour, toilette le soir ! Total : 50 mille francs de toilette par an ! Ma parole d’honneur ! les maris n’ont plus que deux partis à prendre : se jeter à l’eau, ou se faire tailleur pour dames.

SABINE

Vous êtes fou ! Advienne ne s’occupe autant de sa toilette que par amour pour vous.

GASTON

L’amour ne s’est jamais autant habillé. Autrefois il se contentait d’un bandeau, et encore sur les yeux.

Soit. Mais la toilette, croyez-moi, mon cher Gaston, est un dérivatif salutaire. Si les maris entendaient leurs

intérêts, ils augmenteraient la pension de leurs femmes, plutôt que de la rogner, après avoir grogné.

GASTON

Moi, je grogne et je rogne?

SABINE

Non, mais ça ne tardera pas!

GASTON

En tout cas, il n’y aura pas de ma faute. J’ai fait preuve d’un caractère ridiculement conciliant ; J’ai dit à Adrienne : Puisque tu es toujours si pressée, donne-moi seulement le rebut de ton temps, ce que d’ordinaire on jette au panier ; comme par exemple les courts et rares instants où tu es prête avant tes chevaux, la fin des repas, alors qu’on ne touche plus au dessert, et qu’on attend je ne sais quoi pour quitter la fable; enfln les soirées que, par lassitude, tu passes au coin du feu.

SABINE

Eh bien?

Elle m’a accordé tout ça. Les soirs où nous ne sortons pas, je lui fais la lecture, elle m’écoute en brodant...

SABINE

C’est très-gentil ! Qu’est - ce que vous voulez de plus?

GASTON, avec éclat.

Mais elle s’endort tout de suite!

SABINE, Haut.

Ah I ah ! ah ! ce pauvre de Verdan 1

12 THÉATHE DES GENS DU MONDE

GASTON

Ah! Sabine! Sabine! si vous saviez combien j’ai besoin de consolation !

SABINE

Et c’est à moi que vous vous adressez ?

GASTON

*Oui, parce que vous en avez besoin vous-même.

■ SABINE

Mais non, je vous jure.

GASTON

Votre mari cependant... ,

N’est jamais chez lui, grâce au Ciel ! S’il s’avisait de rentrer, je lui supprimerais tout net les pantoufles que je lui brode à sa fête.

GASTON

Sérieusement?

SABINE

Très-sérieusement . Le monde l’accuse et me plaint ; je le laisse dire, et je ris sous cape, trop heureuse de la position qui m’est faite. L’indépendance de la femme ne prend-elle pas sa source dans l’inconduite du mari?

GASTON

Quoi ! il ne vous est jamais venu à l’idée de lui infliger la peine du talion ? '

SABINE

Oh ! c’est bien usé ce moyen-là; et, dans notre monde, nous ne l’acceptons plus que par exception et faveur

spéciale. Je vous citerai ce fait : Madame de la Rondière, charmante petite femme, qui voulait être des nôtres, n’avait pas un mari assez riche pour lui payer notre élégance. Que fit-elle? De la contrebande avec un inspecteur des douanes. Nous nous en aperçûmes à temps, et nous lui fermâmes impitoyablement notre porte.

Je ni’en souviens, mais...

SABINE

Autrefois, c’était une épidémie, aujourd’hui nous n’avons plus que des cas isolés. A quoi devons-nous notre guérison? Eh! mon Dieu! oui, à la toilette. La toilette! mais, il n’y a que cela au monde! C’est le refugedes affligées, le paradis des bienheureuses. Qui nous console de notre mariage? Notre toilette de mariée. De la perte d’un parent? Notre toilette de deuil. Qui nous distrait quand nous sommes tristes? Qui nous fait aimer le bois, les courses, le monde, l’Opéra? Quâ nous donne les rêves les plus dorés? La toilette! Nous nous habillons, nous nous déshabillons, nous nous réhabillons. C’est là notre vie ! Qui pourrait nous blâmer? Dix fois en un jour nous pouvons changer de toilette, rien de plus délicieux. Lorsqu’une seule fois en dix ans, nous changeons de... mari, avant que d’être veuve, rien de plus immoral et de plus bête! Car les amants, comme les maris, ne sont supportables que lorsqu’ils nous quittent! Au diable, donc, ces messieurs! Et vive la toilette !

GASTON

Mais c’est ma femme que j’entends là !

SABINE

Cela ne m’étonne pas ; elle est mon élève.

THÉÂTRE DES GENS DU MONDE

GASTON, à part, on s« leraot. ^

Alors qu’est-ce que je suis venu faire ici ?

Vous dites7

GASTON

Je dis... je dis... que le cœur n’existe plus chez les femmes.

SABINE

Pardonnez-moi. J’en ai un, et un bon !

GASTON

Pour quel usage ?

SABINE

Pour m’aimer, et je vous réponds que ce n’est pas une petite affaire. Ah! vous voulez de la franchise; eh'bien, je vais vous en donner. Oui, mon cher monsieur, je m’aime, je m’aime, je m’aime, et je crois, ne vous déplaise, que j’en vaux bien la peine. Si c’est un crime, tant pis ! je suis faite comme ça. Quel bonheur assez grand, l’amant le plus joli, le plus aimable, me donnerait-il en échange des joies et des distractions que je me donne? Parfois absent, souvent maussade, un beau jour il m'abandonnerait, sans s’inquiéter du mal qu’il me ferait. Moi, au contraire, dès mon réveil, je suis là, avec moi-même, toujours gracieuse, et ne me boudant jamais de peur de m’enlaidir ! Je m’habille avec tendresse ; je m’admire avec amour; je me montre avec délice; et je me dis, car je cause souvent avec moimême, ce qui n’est pas le moindre de mes plaisirs : Sabine, ma chérie, ne cesse jamais d’adorer ta chère personne, et de la parer comme une idole. C’est là le seul but sérieux de la vie des femmes. L’âge viendra bientôt, ne t’en in-

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