‹ Un mari dont on se moqueChapitre 1 sur 22 · UN BANC DU DOULEVARD · texte numérisé non relu

UN BANC DU DOULEVARD

Vous savez qu'on a placé dos bancs de bois sur les boulevards, ce qui est trcs-])ieii vu, car tout en vous promenant, vous pouvez être pris d'une douleur subite, ou d'une faiblesse ; votre pied peut tourner ; enfin, vous pouvez vous sentir fatigué et éprouver le besoin de vous asseoir. Or, comme il n'y a pas partout des loueuses de cbaises, comme on a supprimé les bornes, qui, du reste, n'étaient pas commodes pour s'asseoir, on a donc trôs-bien fait de nous donner des bancs dans les endroits qui servent de promenades et où l'on peut se reposer sans danger.

J'ai cependant entendu des personnes se plaindre de ce qu'on n'en trouvait pas dans les rues; c'est bien le cas de dire qu'il y a des gens qui ne sont jamais contents! Voyez-vous des bancs placés dans la rue Yivicnnc ou la rue de Rivoli, barrant le trottoir, empêchant la circulation?... comme si nous n'avions pas déjà bien assez des crinolines de ces dames!

Les bancs que l'on trouve sur les boulevards sont en bois et douilles; les deiix planches sont sép.arées au milieu par deux montants en fer qui supportent une petite planche qni sert de dosïior aux personnes assises soil d'un côté, soit de lautrc.

J'ai encore entendu diie : «Un seul dossier pour les deux côtés, ce n'est paij commode; on se cogne souvent les épaules contre le dos de la personne qui est derrière vous !... et un dossier en bois, c'est bien dur ! »

Moi, je me suis permis de répondre à ces délicats : « Ne vous faudrait-il pas sur le boulevard, exposés aux injures du temps, des bancs rembourrés, capitonnés et recouverts en velours ou en soie? Ils seraient gentils au bout de quinze jours! Ces bancs de bois sont là pour que vous puissiez reposer vos jambes, et non pas pour vous servir de canapés ou de divans!... Vous trouvez que ce n'est pas assez d'un dossier commun aux deux côtés, mais si vous n'en aviez pas du tout, ce serait bion moins commode; vos épaules rencontrent quclquclois celles du voisin, cl cela vous déplaît; mais quand vous rencontrez celles

UN Buc eu cûul!:yard.

(1 une jolie voisiiie, je gage bien que vous ne vous en plaignez pas... Dans ce monde, tout a son bon et son mauvais côté; la Fontaine, qui a toujours raison, vous a bien jugés, en disant :

Les dcliciUs sont mallioureux !

Rien ne saurait les salisfaire.

Je prends la défense des bancs de bois bien inulilenient peut-être; j'entends une foule de personnes qui me diront : « Ne vous donnez pas tant de peine !,.. Que nous importe vos bancs des boulevards? est-ce qu'on s'assoit là-dessus quand on se respecte!... jiour être coudoyé par un je ne sais qui ! sali par une je ne sais quoi!... C'est bon pour les bonnes et les invalides! »

Ma foi! je vous avouerai que ces considérations-là ne m'ont jamais empêché de m'asseoir sur un banc public toutes les fois que j'en ai éprouvé le besoin ou l'envie. Qunnt aux : Je ne sais qui ! et aux : Je ne sais quoi! on n'en rencontre pas que sur les bancs des boulevards ; on est coudoyé par eux dans les salons, dans les spectacles, dans les plus élégantes promenades... Vous me direz que ceux-là sont bien mis et ne vous salissent i)as. Chacun son goût : j'aime mieux me frôler contre la blouse d'un ouvrier que contre l'babit pnrfuméd'un monsieur qui me vole mon portemonnaie; les pi ck-pocket sont toujours mis dans le dernier goût!

En voilà bien long sur ces bancs de bois ; c'est

LIS JIAI.I DOXT ON SE MOQUE.

que, vous qui craindiiez de vous coiiiprometlre en vous y asscyaut, vous ne vous douiez pas de l'ainusemcrit que l'on y prend quelquefois. D'abord, la société y est Irès-variéc et se renouvelle fréquemment. Vous entendez souvent causer à votre droite, à votre g-auclie, [.uis encore derrière vous, et vous cntcnuez parfois de bien drôles de choses. Or, pour vous en faire juge, je ne vois rien de mieux que de vous transporter près d'un de ces bancs... Choisissons-en un dans les voies nouvelles, sur le boulevard de Strasbourg, par excniple ; il est moins IVéquenlé que son annexe, le bculevard deSébastopol ; les bancs sont moins occupés, mais aussi on doit y rencontrer plus d'amoureux, surtout à neuf heures du soir, et les amoureux c'est presque toujours gentils. . . à uîoins qu'ils ne se querellent; mais alors même leurs disputes sont souvent amusantes. Yoilà qui est décidé, nous gagnons le boulevard de Strasbourg, et nous allons observer ce qui se passe sur un banc placé un peu au-dcîsus derEldoraào, ce café-cbnntant qui a tout l'aspect d'un théâtre et qui veut rester un café; il est neuf heures du soir, mais, iî Paris, grâce au gaz, il ne fait jamais nuit.

II y a, dans ce moment, six personnes sur le banc: quatre d'un côté, deux de l'autre. Les quatre personnes sont trcs-espacées et ne se parlent pas; les deux autres sont très-rapprochées et se parlent dans l'oreille, quelquefois môme on pourrait croire qu'elles Ec parlent dans !c nez, tant les visages se rapprochent;

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