‹ Un mari pacifiqueChapitre 2 sur 11 · MES COMPLIMENTS A TOUS LES VÔTRES · texte numérisé non relu

MES COMPLIMENTS A TOUS LES VÔTRES

cela. L'important est de régler au plus vite Il question de la loge, atîn quil ne subsiste aucun doute dans le compte des politesses, sur le paiemen; du souper.

— Ces; une loge de cinquante francs, ci: enfin M. Alfreda.

Daniel, qui a préparé dans les poches de son gilet toute espèce de monnaie d'or ei d'argent, dépose sa quote-part sur la nappe, non loin de la main de ^I. Alfreda, qui pianote au bord. M. Alfreda ne semble pas voir ce numéraire. A un moment, pour.ant, sa main cesse de pianoter, balaie doucement la nappe et fait couler les vingtcinq francs dans la poche du gilet. Puis rette main monte aux sourcils de M. Alfreda qu'elle frotte avec véhémence, comme *i c'eût été là le gese essentiel et comme ?i le reste eût été accompli (~hemin faisant, par simple distraction.

On arrive aux Variétés au milieu du premier acte. Daniel aime beaucoup le théâtre. Son camarade Julius e; lui, jadis, ne manquaient pas un vaudeville. Ils louaient des stalles d'orchestre et se trouvaient là dès le lever du rideau. Daniel savait une ûj deux phrases qu'il disait, avec la voix je certains acteurs ; e: c'était à s'y méprendre, les jours oij il était bien disposé.

En compagnie des Alfreda, son plaisir est d'autre sorte. Il .suit mal la pièce, préoccupé surtout d écouter avec un air fin.

II est debout, derrière ces dames, à côté d-3 M. Alfreda qui res:e assis, qui semble penser à autre chose et qui rit tout de même quand on rit. Daniel alors rit aussi.

Il se dit cependan; qu'il serait* bon d'offrir à Mme Alfreda une boîte de fruits glacés. II a oublié d'en parler à Berthe. Il hésite pendant pre.sque tout Tentr'^acte. Quand il entend la sonnette, il sor: précipitamment et rapporte une boîte qu'il pose, sant mot dire, sur les genoux de Mme Alfreda. Berthe, heureusement, approuve, car elle appuie ce.te offre d'un sourire qui n'a rien de forcé. Peut-être n'est-elle pas fcâchée de manger des fruits glacés.

Après le .spectacle, les deux couples, dans des pelisses et des manteaux luxueux, descendent lentement l'escalier du théâtre. M. Alfreda n'a pas encore parlé du sou^jer.

Daniel a peur d'avoir mal interprété les intentions du coulissier. Est-ce que tous les frais de la première soirée seraient à sa charge, sauf à M. Alfreda à se rattraper à la prochaine sortie ? Enfin M. Alfreda fournit une indication significative en donnant à un cocher l'adresse d'un res:aurant de nuit.

Chacun, en entrant dans le restaurant, se vérifie dans les glaces d'un œil indifférent, comme s'il se connaissait à peine. Daniel se trouve bien petit et bien grêle à cô^é de M. Alfreda. Ces dames ont adopté un air froid de personnes habituées à la grande vie.

On s'installe,- et le coulissier prend la carte. D'abord, Daniel et Berthe refusent discrètement tous les pla.s. Il ne restera bientôt plus à offrir que du pain et du sel. Il n'est poiirtant guère possible, sous ces claifs lambris et ces girandoles, de faire un repas de chemineaux.

Enfin la tisane de Champagne et la viande froide conmiandées malgré les résis .ances, la grande fête commence, dans le bercement de la musique. Quand les tziganes se taisent, M. Alfreda donne à la conversation un tour léger. Il refuse des pickles à Daniel avec un sourire entendu. Berthe est scandalisée et s'amuse beaucoup.

M Alfreda semble considérer le jeune ménage comme un couple de forcenés, avides de retrouver leur lit. Daniel proleste faiblement. AI. Alfreda raconte des histoires fort libres que Daniel fait semblant d entendre pour la première fois.

La musique reprend. Les convives o!it l'impression d'une vie facile et supérieure. l'ne digestion un peu lourde ajoute encore à l'air d'autorité du coulissier. Il a posé sur 1-e bord de la table sa main grasse et son cigare. Daniel se sent tout à coup pour ce monsieur et cette dame une vive tendresse et se repen; amèrement de s'être jadis moqué d'eux. Il ne les comprenait pas. Ce sont des gens très- distingués et très bonfi. Sa grande ambition est d'étonner un jour M. Alfreda par de belles actions ou des coups de Bourse extraordinaires.

On apporte l'addi.ion, que le coulissier a demandée sans qu'on s'en aperçoive, en

élevant doucement son cigare. Daniel fait tous ses efforts pour ne pas regarder le total, vers lequel Berthe- ses longs cils baissés, glisse de biais un regard angélique.

Cependant la personne du vestiaire rapporte les peaux de bê.es, où chacun rentre indolemment.

« !Mes compliments à tous les vôtres », dit M. Alfreda sur le trottoir. Daniel se trouve ainsi dépossédé du mot compliments, qu'il comp;ait employer, et forcé de recourir à celui d'amitiés, qui lui semble un peu familier.

Le chasseur fait avancer une voiture de remise que le jeune homme n'ose pas re-

fuser. Il n'est d'ailleurs pas fâché, au.x yeux de sa femme, de terminer cette soirée dans le faste.

— Tu aurais pu prendre un fiacre, ditelle au bout de quelques instants.

Il se hasarde à lui demander si elle ne s'es: pas trop ennuyée. Elle se contente d'une petite moue ambiguë. Tout va bien... Il ne sait pas que la .soirée a été bonne pour elle. Mme Alfreda lui a fait des compliments de son chapeau, et un monsieur très chic, au restaurant, n'a cessé de la regarder ; ce qui lui a même valu, visiblement, une observa -ion de la dame à qui il offrait à souper.

Du nouveau

Daniel passait presque toutes ses soirées chez ses beaux-parents, qui habitaient à deux pas de chez lui. M. Voraud, qu'on s'.'upçonnait d'avoir une petite amie, était

plupart du temps à son cercle. ^Ime v'jraud, dans le fumoir, travaillait, ainsi que Berthf, à des ouvrages de dames.

Quant à Daniel, il lisait le Magasin Pittoresque, qu'il avait trouvé dans une vieille armoire. Mais le plaisir de cette lecture, qui rintéressait beaucoup, était complè.ement gâté par l'idée qu'il aurait pu s'amu- - autrement, et que ce n'était pas la

peine de s'é re marié pour lire le Magasin Pittoresque.

Il lui était très difficile de passer une soirée tout seul avec Berthe, parce qu'il lui semblait qu'elle s'ennuyait avec lui. Pour la distraire, irt eût peu. -être fallu lui dire avec plus de persé\érance des paroles ter.dres. !Mais Daniel ne pouvait dire, en fait de tendresses, que des mots qui lui sortaient du cœur.

Il croyait toujours à l'éterni-é de ses impressions. Quand il aimait Berthe, il se figurait l'aimer pour la vie. Aussitôt qu'il sentait qu'il 'raimait moins, il s'imaginait que ."out était fini et qu'il ne l'aimerait plus jamais. Il n'avait pas encore eu dans sa vie assez de ces alternatives pour s'y

habituer, pour faire cré.lit à son amour, et murmurer de confiance des paroles tendres dans les intervalles forcés de ses ^Tands élans de passion.

Ces transj)orts étaien. d'ailleurs calmés trop vite par des satisfactions trop faciles et .rop rapides. Herthe se laissait caresser avec une soumission indifférente. Elle poussait de petits cris quand, en l'embrassant, il lui tirait un jjeu les cheveux. Et quand il la quit.ait, après une de ces froide.- étreintes, il n'emportait aucune de ces images durables qui font vivre un amour par le souvenir. 11 aurait pu en souffrir beaucoup ; mais il ne voulait pas souffrir. Alors il se réjouissait d'être débarrassé de SI passion, d'avoir reconquis son indépendance d'homme.

Quand ils ren. raient, le soir, de chez Mme "Voraud, ils marchaient à côté l'un de l'autre, sans s'adresser la parole. Ils ne se parlaient presque plus jamais, et ne s'en apercevaient d'ailleurs pas.

Du temps qu'il habitait chez ses parents, Daniel procédai., tous les soirs, avant de se coucher, à une série de manies obligatoires : vérifications de robinets de gaz, de verrous, de recoins d'ombre, en tout une dizaine de formalités. En changeant de vie et d'apparrement. il s'en était débarrassé tout d'abord. Mais il avait, peu à peu, reconstitué sa collection de manies. Berthe était généralemen: endormie quand il venait se coucher à côté d'elle.

Un soir, il entendit, dans son premier sommeil, une voix douloureuse, qu'il finit par reconnaître pour celle de sa f^mme. Elle .se plaignait de suffoca:ions, de mal de cœur. Elle vint, en gémissant, se blottir contre lui. Réveillé tout à fait, il se .senti: de suite la compassion tendre qu'on peut éprouver, dans la chaleur du lit, pour une femme aussi légèrement vêtue.

Mais Berthe continuait à '5e plaindre.

Elle disait qu'elle allai: mourir. Et Daniel répondait: « Xon, non, ne dis pas ça », en pleurant presque. Il se désespérait, étant toujours obligé, pour conjurer le sort, de considérer la moindre indisposition comme le symptôme précurseur d'une maladie terrible.

D'autre part, la nécessité d'agir l'affo-

lait. Il fallait traverser deux chambres froides pour aller réveiller la bonne, qui couchait au lM)ut de- rapi)artemen..

Il y courut, les jaml)es nues, par WsoÏH d'héroïsme, pour ne pas prendre trop soin d^ lui (juand Berthe souffrait, et peut-être aussi parce qu'il ne rrouvait pas son pantalon.

Il sonna en même temps au sixième, pour appeler l'autre bonne, et revint près de Berthe en disant:

— Je fais chercher ta mère.

Berthe répondait : « Xon, non », en poussan. des cris douloureux. Elle voulait é\idemment qu'on dérangeât sa mère, mais que Daniel en gardât toute la responsabilité.

Ce qui d'ailleurs excusait cette démarche, c'est que Mme Voraud affirmait constamment n'avoir pas fermé l'œil depuis dix ans, assertion que la complaisance indifférente des auditeurs avait fini par accréditer. Or, chaque fois qu'on entrait inopinément' dans sa chambre, il semblait bien qu'on la réveillât; mais ce qu'on prenait pour du sommeil n'était qu'une sorte d'assoupissement.

Daniel, avant son mariage, s'était bien promis d'être gen.'il et déférent pour sa belle-mère, afin de ne pas faire comme tout le monde. Mais vraiment elle l'avait trop déçu. De toutes k;s personnes de l'entourage de Berthe, c'é:ait elle qui avait subi le plus fort déchet. Daniel s'était bientôt aperçu qu'elle n'avait aucune culture, en dépit de son face-à-main et du livre entamé, toujours en évidence dans sa corbeille à ouvrage.

M. Voraud n'était peut-être pas plus' brillant, bien qu'il eût fréquenté des gens de let:res. Mais lui au moins ne se découvrait pas et gardait d'autre part sa supériorité d'homme d'affaires.

Daniel s'é.ait dit qu'il attendrait l'arri- ^■ée de M""^ Voraud pour faire chercher le médecin. Mais comme Berthe continuait à se plaindre, il ne voulut pas avoir sur la conscience la responsabilité d'un retard. Et il y envoya la cuisinière.

Il ne fallait pas songer au médecin de la famille, le docteur Pol!ion-Gay- qui habitait de l'auiire côté de l'eau, et était âjjé

La porte s'ouvre. C'est lui.

de soixante-dix-neuf ans. D'ailleurs Daniel, qui avait pwur ami un jeune interne en pharmacif, nadmettait pas les médecins de la vieille école.

Dans la rue même, à deux ou trois maisons, habitait un jeune médecin, qui é.ait venu uue fois, le mois précédent, pour une indigestion de la bonne. A peine la cuisinière était-elle partie, que Daniel fut sur le point de la rappeler; certainement sa bellemère lui reprocherait d'avoir fait chercher un d.icreur. Il lui suffisait d'avoir pris un paiti pour en apercevoir immédiatement tous les désavantages.

;^jme Voraud arriva bien' ôt à bonne allure, stimulée alternativement par deux aiguillons, l'angoisse de la maladie de Berthe, et la hâte de maudire son gendre au ca.> où il l'aurait dérangée inutilement. Elle n'hésita pas, elle, à défier l'Inconnu, en affirmant que Berthe n'avait pas grandchose, et, avec un grand air de décision, ordonna de préparer des cataplasmes laudanisés.

Mais Daniel, que sa supériorité agaçai'., s'écria qu'il ne voulai; rien faire avant l'arrivée du médecin.

— Alors pourquoi m'avez-vous envoyé chercher? dit M™^ Voraud avec irritation. ... Cependant Berthe a cessé de se plaindre. Chut! voici qu'elle dort paisiblement, la pauvre belle, avec un calme et un air de santé parfaits. Le ciel en soit loué ! ... C'est ennuyeux tout de même d'avoir dérangé ce médecin pour rien. Evidemment, il vaut mieux qu'il en soit ainsi. ]\Iais Daniel, sans bien s'en rendre compte, attend encore un pe.it cri, une minime crispation, pour ne pas avoir l'air trop bête quand le docteur arrivera.

Le voici déjà. On entend un pas pressé dans l'antichambre. Il croit peut-êijre que c'est un cas urgen:, très grave...

La porte s'ouvre. C'est lui : un homme jeune, de haute taille, qui porte une fine barbe en pointe, et un grand front certainement rempli de savoir. « La malade dor', dit Daniel. Elle va un peu mieux. Mais elle a bien souffert. » Et il se lance dans des explications très longues, dont le médecin, son grand front en avant, attend pademment la fin.

Daniel semble croire qu'avec les méthodes rigoureuses de la médecine moderne, l'omission du moindre détail peut fausser U.1 diagnostic et mettre le malade en danger de mort.

Il désire aussi montrer au médecin, par un certain raffinement de langage, par l'emploi de termes scientifiques, qu'il s'était des.iné, lui aussi, à une carrière libérale.

Il dit en passant qu'on ne boit chez lui que de l'eau bouillie, fouettée pour la rendre digestive, et, pour un tel souci de l'hygiène, afrend les félicitations du docteur. Mais celui-ci attend patiemment que Daniel ait fini de parler, pour poser deux o:\ trois questions précises, en s'adressant à j^jme Voraud.

< Elle a dîné à sepi heures et demie, » répond M""* Voraud. — « A huit heures moins dix, » rectifie Daniel. — « Vers onze heures précises, sa mère... Madame... lui a fait prendre un biscuit glacé dans une tasse de chocolat. » Il espère que le médecin va désapprouver M™® Voraud.

— Ce n'est pas ça qui a pu lui faire du mal, dit le docteur... Est-ce qu'il y aurait d:! nouveau

— Ah! voilà! dit M""^ Voraud. Il y a des indices. Mais nous n'y faisions pas attention. Il y a deux mois déjà, nous avions cru... Avec elle, ces choses-là peuvent ne rien signifier du tout... Ça pouvait être çn. comme ça pouvait ne pas ê're ça.

— Il est probable que cette fois c'est cela, dit le docteur. Elle a eu des nausées?

— Oui, docteur, dit Daniel avec empressement.

— Elle en aura encore, puisque c'est son premier enfant, dit le docteur. Les phénomènes de cet ordre sont beaucoup plus caractérisés chez une primipare.

— Une enfant si jeune ! dit M™^ Voraud. Comme si on ne pouvais pas la laisser tranquille encore un an ou deux !

Au fond, elle est contente. Et puis c'est quelque chose à annoncer à M. Voraud.

— Si elle souffre, a joute le docteur, vous 1 ui mettrez un cataplasme avec du laudanum.

— Ces:- ce que j'avais déjà demandé, dii M""^ Voraud, mais il paraît que je no sais pas soigner les malades.

— Je vais vous faire une ordonnance pour le laudanum, dit le docteur, à moins que vous n'en ayez dans la maison.

— Xous en avons, dit Daniel troublé.

Cest-à-dire... je crois que c'est de la teinture d'iode...

Le docteur, son ordonnance écri.e, va iPartir. Mais il faut profiter de ce qu'ils , l'ont sous la main. Daniel, qui avait 1 intention de prendre une purge, lui demande •con.seil. Il se plaint aussi de ce que le pois- :son de mer lui donne des boutons...

M™* Voraud parle de ses verdges. Et la •cuisinière est prête à enlever son corsage pour montrer un clou qu'elle a sur le bras.

Le docteur parvient à gagner la porte. Daniel, un bougeoir à Ja main, descend ap étage avec lui; peut-être a-t-on à lui faire une recommanda ion spéciale. En remontant, il craint d'avoir pris froid dans l'escalier. Le ciel est bien capable de lui envoyer une bronchite; s'il allait laisser une jeune veuve et un petit orphelin !

Il "prend en toute hâe une cuillerée de sirop diacode, qu'il regrette d'avoir avalée, car il n'y a pas longtemps qu'il a mangé, et il lui semble sentir son chocolat sur Testomac.

Dans la chambre de Berthe, il trouve ^jme Voraud en train de compter des mois sur .ses doigts.

— Ce sera pour janvier... En plein hiver, dit-elle en hochant la tête.

Décidément elle est très contente au fond. Daniel se sent attendri. Il lui semble qu'il y a un lien entre M™* "Voraud et lui. Il pense qu'il faut peut-être dire quelque chose de gentil. Mais ça lui est très désagréable. C'est alors qu'une sorte de démon in érieur le force à embrasser M™^ 'Voraud, comme une mortification que le destin lui impose, dans l'intérêt de Berthe et de l'enfant futur. Il se penche dans l'obscurité. Il n'embrasse que des cheveux, et M™® "Voroud ne s'en aperçoi: pas. Mais le baiser doit compter tout de même.

Chef de contentieux

Daniel était très fier à l'idée qu'il allait .•avoir un enfant. Il avait craint, un moment de ne jamais être père, sans raison sérieuse, il est vrai. Mais il lui suffisait

d'imaginer une éventualité ennuyeuse pour la craindre de toutes ses forces.

D'au.re part, il était content de n'avoir plus, momentanément, à s'occuper de Berthe, ou plutôt de ne plus souffrir, pendant un :emps, du remords de ne pas s'occuper d'elle. La jeune femme était gravement absorbée par le souci de sa maternité fu-

turc. Elle restait pendant des minuits entières à tixer un point invisible. Puis elle disait : « Je crois que je ferai mieux d'installer la nourrice dans le cabinet à roU'S. »

Elle était plus jolie que jamais. Son teint était frais et reposé. Elle éait délivrée, pour l'instant, de cette maladie incurable qui la poussait à chercher sur son front ou sur son menlon un petit bouton imperceptible et à le presser entre les ongles de ses pouces jusqu'à ce qu'il prît un aspect affreux.

En somme, le seul ennui de Daniel — ■ car il lui en fallait toujours un, — était de ne pas se sentir dans la vie une situation indépendante. Il « travaillait » maintenant dans les bureaux de son beau-père. Et le seul résultat appréciable de son mariage semblait être que son farnienlie de jadis, dans le sombre petit réduit qu'il occupait 5 la maison Henry, Sf trouvait désormais changé en une oisiveté plus honorifique et mieux éclairée, en un cabinet de la banque Voraud, don; la haute fenêtre donnait sur le boulevard Haussmann.

Comme il avait fait son droit, M. Voraud l'avait chargé du contentieux. Non, bien entendu, des affaires ordinaires, poursuites contre les clients insolvables, qui faisaient par:ie du « courant », et dont s'occupait un vieil employé de la maison. Daniel, lui, était plus spécialement chargé du contentieux extraordinaiire.

... M. Voraud n'ayant jamais de procès extraordinaire, ses fonctions de chef du contentieux laissent à Daniel un certain loisir. Aussi M. Voraud lui a-t-il, en outre, confié la surveillance d'une maison de rapport, sise rue de Provence, et qui se trouve louée à bail à de très anciens locataires. La surveillance de Daniel consiste a passer tous les jours chez le concierge pour lui demander ce qu'il y a de nouveau, avec la certitude humilianle qu'il n'y aura rien de nouveau.

Daniel a décidé de mener de front se.r occupations d'homme d'affaires et ses étude.<: de doctorat, encouragé par M. Voraud, qui prétenfl que le tire de docteOf est toujours un beau fleuron pour tm jeune

honmie. 11 y a donc sur la table du petit cabinet des livres de droit, qui servent à donner une contenance à l'occupant. Trois ou quatre fois jxir jour, M. Voraud, dont le bureau est à côté, ouvre la porte de communication et amène un client qu'il imported'isoler. Il dit alors : « Daniel, excusez-moi si je vous envahis. » Ce son: les seules paroles qu'il lui adresse, et Daniel en est chaque fois touché.

Cependant, quand on demande à M.

Henry, le père de Daniel, des nouvelles de son fils, il ne manque pas de dire : « Il tra\aille avec: son beau-père, qui le forme. » Et l'interlocuteur de répondre : « Alors, je suis tranquille. Il est à bonne école. »

Quelquefois M. Voraud appelle Daniel dans son bureau et le présente à un client avec qui il est en conférence : « Mon gendre. »

Le gendre s'assied droit sur un fauteuil et, les sourcils froncés, semble suivre avec une attention scrupuleuse la conversation, dont il ne parvient pas, dan.s son trouble, à écouter une seule phrase.

M. Voraud répète parfois à Daniel les paroles du client, et Daniel hoche trop fréquemment la '.'ête pour dire : « J'entends. J'enlends bien. »

... Il ne savait pas au juste pourquoi M. Voraud le faisait venir en consultation. Il en concevait, au hasard, une certaine fierté. Il ne s'était .jamais dit que si le banquier l'appelai!; ainsi auprès de lui, c'était pour qu'une tierce personne quelconque assistât à l'entretien et qu'ainsi le client n'osât plus rétracler les paroles utiles à M. Voraud.

M. Voraud négligeait de fournir à Daniel des explications de ce genre. Peut-êtu manquait-il à ce brillant homme d'affaires des aptitudes d'éducalieur, ou bien, tout en se sachant très habile, n'analysait-il pasexactement ses habiletés.

... Aussi Daniel con'!:inue-t-il à se demander ce qu'il fallait faire pour devenir un bon négocian';. Son oncle Emile a la réputation d'un « roublard ». Mais son oncle Emile n'est qu'un petit commerçant.

Il ne s'intéresse qu'aux tableaux phénomènes.

M. Voraud semble un o homme d'affaires » d'une plus large envergure. Une autre tkx^le, sans doute. On ne roule plus les gens; on leur en impose.

Mais comment leur en imposer? Danie manque d'autorité. Dès qu'il s'agit de discuter, il se sent battu d'avance. Il aime mieux, avec un air d'gne, donner gagné à son adversaire.

Dans les affaires et dans sa vie privée, pour traiter avec les clients et pour diriger son ménage, il voudrait avoir des principes, afin de leur obéir aveuglément, paresseusement. Il voudrait s'épargner le ehoix des partis, cette lutte avec soimême, aussi excédante qu'une lutte avec autrui.

Ces réflexions, que la solitude du bureau lui inspire, ne sont guète encourageantes. Aussi déteste-t-il le bureau. Il s'en évade chaque après-midi vers trois heures pour passer chez le concierge de la maison de rapport e; faire soi-disant quelques courses che^ des libraires, pour ses études de droit.

En réalité, il va à ses occupations clandestines.

Il s'y rend avec de grandes précautions et prépare des prétextes tout faits pour le cas où il serait rencontré. Chaque soir, en rentrant chez lui, il tremble à l'idée que quelqu'un pourrait dire, à table : « On vous a vu lài ce' après-midi. '»

Là, c'est l'Hôtel des Ventes.

Ces plaisirs mystérieux consistent à suivre les ventes de tableaux et d'objets d'art, e' de toute marchandise ayant assez de valeur pour que l'on dresse un catalogue de la vente, sur les marges duquel on ait la Joie de pouvoir écrire les prix d'adjudication.

Daniel a deux raisons pour être honteux de cette distraction.

Elle lui semble n'avoir aucun carac ère utilitaire. Excusable peut-être au temps de son célibat, elle ne l'est plus, pense-t-il, maintenant qu'il est chargé de famille.

Mais ce qui le détermine surtout à s'en cacher, c'est que personne chez lui ne comprendrait le plaisir qu'il y trouve.

Comment, en effet, expliqucrait-iï l'attrait spécial que présente pour lui une vente d'obje;s d'art et de tableaux, puisiuil n'achète jamais rien, ne désire rien acheter, et qu'il n'aime d'ailleurs ni les tableaux ni les objets d'art?

Il ne s'intéresse qu'aux tableaux phénomènes, qui ont attein: un prix inusité.

De même l'annonce d'une catastrophe n'obtient de lui une marque d'horreur ou de compassion qui si le chiffre des vic.imes est un chiffre-reCord. Et il 'éprouve une déception, sa consternation est gâtée, si le total officiel descend au-dessous de ses prévisions.

Un de ses rêves favoris est d'imaginer une vente où un tableau d'un peintre (don!: le nom lui importe peu) atteint un chiffre fabuleux, par des enchères successives, dont il suit avec tant d'ivresse la gradation, qu'il la répète à voix presque haute sur le trottoir.

Arrivé à Thôtel Drouot, il s'installe, quand il le peu;, sur une des meilleures chaises. Il sort de sa poche son catalogue qu'il est allé chercher la veille chez le commissaire-priseur. Il tâche de lier conversation avec le plus communicatif de ^es voisins, et lui demande quel objet à son avis atteindra le plus haut chiffre. Si ce voisin est d'aventure un enchérisseur, Daniel ressent une satisfaction et un orgueil très certains quand un numéro lui est adjugé. Il ne manque pas en tous cas de lui dire: « Je crois que vous avez fait une bonne affaire. »

Il a hâte qu'un article soit adjugé, dès que les enchères traînent un peu et qu'il semble bien qu'elles n'atteindront plus un chiffre imposanl'. La vente terminée, il se sent très triste, sans but dans la vie. Et il ne lui reste plus que le remords d'avoir pris un plaisir coujiable, d'avoir gaspillé le temps précieux qu'il doit employer à assurer l'avenir de sa femme et de son futur enfan.'.

D'ordinaire, il va voir ses parents, avant de rentrer chez lui.

M""* Henry parle peu de Berthe. Elle s'exprime, sur le compte de M""* 'Voraud,

avec une certaine aigreur. Mais elle trouve M. Voraud très aimable et très bien élevé.

— Tiens! AI. Voraud a vu papa aujourd'hui, di^elle un jour à Daniel. Il lui a parlé de toi.

— Bon. pense Daniel. Qu'est-ce qu'il a pu raconter?

— Oh! dit M""^ Henry, tu ne peux t'imaginer tou. le bien qu'il a dit svir ron compte. Il te trouve très intellii^ent et très instrui.. Il a dit à pajxi que tu te mettais très bien au courant des affaires.

Daniel vacille d'émotion. Il ne songe pas un instant à discuter cette bonne opinion de M. Voraud, et à lui rrouver des

explications plausibles: soit que le banquier se soit exprimé ainsi pour faire plaisir à M. Henry, soit qu'il veuille avoir l'air de s'être occupé de Daniel, et que ses conseils aient porté leurs fruits. Le jeune homme préfère en conce\"oir .'out bonnement un grand orgueil, et s'imaginer que M. Voraud, avec son flair d'homme exceptionnel, a découvert les qualités qu'il avait en lui^ dont il doute quelquefois lui-même, dont i! ne peut plus douter maintenant.

...Jamais ce jugement de M. Voiaud ne s'effaça de sa mémoire : il en garda longtemps une forte confiance en lui-même, qui ne l'abandonnait qu'au moment précis où il s'agissait d'aborder une affaire.

Paternité

Daprès les calculs, on attendait l'enfant du 15 au 20 janvier. Daniel vo\ait venir cette période avec une appréhension très grande. Il n'oubliait pas que sa femme était une primipare, et que les primipares souffren: davantage. L'idée d'un»

malheur possible l'affolait.

Sans avoir connu dans sa vie de deuil grave, il s'en était donné un grand nombre de fois les angoisses préventives, et s'était ainsi procuré plus de tortures mo-

rales que si le destin l'eût frappé de milk maux.

Comme on arrivai: au 15, il ne put supporter l'idée qu'on entrait dans l'époque fatale, et, pour se donner du répit, il essaya de se convaincre qu'il ne fallait rien attendre avant le 25.

Le 16 au soir, chez M™'' Voraud, où elle avait dîné. Ber.he poussa un cri, et sa mère dit: « C'est ça. » On .se hâta de la rentrer chez elle, de l'asseoir dans un fauteuil et de faire préparer le lit. Vers onze heures, elle eut encore un autre 'cri, mais il semblait que ce fû par complaisance, pour ne pas se démentir.

Il est vrai que beaucoup d'indispositions commencent ainsi, sans qu'on y croie. Le patient lui-même s'imagine qu'il plaisante. Et, peu à i:)eu, ça devient sérieux.

Enfin, voici un cri plus prolongé, qui permet de prendre des décisions. L'irapor- :ance de Mme Voraud grandit du coup. Sa réputation est faite, d'ailleurs, chez toutes ses amies qui ont eu des couches. ]\Iais aura-t-elle autan:^ d'énergie, quand il s'agit de soigner son enfan;? ,

On envoie la femme de chambre chercher le médecin- accoucheur. Daniel, lui, est chargé de ramener M"*® Léonard, la vieille garde-malade. C'est M™® Henry, la mère de Daniel, <iui l'-a fait retenir. Ellç a soigné ses nièces. Elle est vieille, mais elle a de l'expérienc^. Et ses prix sont connus.

a Aura-/:-elle, se dit Daniel, un souci mtjyeme dé l'hygiène? » Elle habite, dans le quartier du Temple, ime de ces rues don: on n'a jamais entendu parler, et que le Destin invente de toutes pièces, dans les cas graves, pour compliquer la difûculté. La voiture s'arrête devant le 17, qu'on a du mérite à découvrir, car ces maisons étroites mettent leur numéro où elles peuvent. Daniel tire de toutes ses forces sur un bouton qui n'a pas l'air de sonner. Que va-t-il faire si la vieille porte ne s'ouvre pas? Au bout d'un instan:, elle veut bien indiquer, par un bruit léger, qu'elle est ouverte ; mais on ne s'en aperçoit vraiment qu'en la poussant.

...La loge du concierge, éclairée par une veilleuse, était à l'entresol. Daniel demande M°" Léonard. G'é.ait au cinquième, la porte en face. A pas prudents, en s'éclairant avec des relais d'allumettes, il gravit des étages capricieux qui étaient tour à tour pe.its ou très grands. Les recoins scwnbres abritaient des assassins. Evidemment dans ces logements misérables se passaient les fait.s-divers les plus terrifiants ...C'était sans dou.e derrière cette [x;tite porte « que le sieur C..,, ferblantier, habitait avec sa mère. D'un caractère ira.scible, il ne se passait pas de jour que les voisins n'entendissent les scènes les plus violentes... »

Etait-ce cet;e nuit-là que le sieur C... avait choisie pour tuer sa mère, et ]uand il apparaîtrait, un couteau à la main, Daniel pourrait-il se 1 garer à temps?

Il arriva au cinquième et ne trouva qu'un mur à la place de la « porte en face » annoncée. Mais il vit que, sur la gaudhe, le palier se continuait par un corridor, ouvrant sur .un large choix de por.es inconnues. Un pressentiment, qui ne se trompe point, le poussa à frapper à la deuxième de ces [wrtes. Mais le piessentiment s'était trompé cette fois-là, et une petite voix fraîche, tout éveillée, lui dit que M™^ Léonard habitait à côté.

La garde avait le sommeil dur. Elle apparut enfin, sous un " bonnet serré, et sembla d'autant plus âgée qu'elle avait tetiré ses den.s et que sa bouche était rentrée pour la nuit.

— C'est pour :\P^'' Daniel Herrv. qui est dans les douleurs, dit précipitamment Daniel.

Tout le trajet ©n voiture aval;: été employé à préparei cette modeste phrase. Il la dit tellement vite, pour s'en débarrasser, qu'elle ne l'entendit pas et qu'il oublia le texte primitif. Il répéta:

— Ma jeune femme... Je suis M. Daniel Henry.. ^ rue Caumartin.

— Ah! c'est pour la rue Caumartin!

dit la vieille femme. Je quitte justemen. de cf matin là dame du boulevard Raspail.

Mais est-ce que vous attendiez pour si toc? Je croyais que c'était pour la fin janvier.

— Nous nous trompons peut-être, dit Daniel. Il est possible que ça ne scie pas encore ça.

— Elle a eu plusieurs douleurs? dit la vieille femme.

— Trois, dit Daniel.

— C'est donc que nous y sommes. J'en suis bien aise. Je vais, de cette affaire-là, pouvoir accepter une garde à Xeuiily, que je n'avais pas pu rendre réjx.mse.

Ils me demandaient pour les premier? de février.

Elle avait ouvert une valise, qu'elle remplissait de divers objets et d'un pei-

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