M. VORAUD EN PROFITA POUR S 'ENDORMIR TOUT A FAIT
gnoir en toile. Daniel, très content de l'avoir trouvée chez elle, avait un moment de détente. La vieille femme traînait un peu à s'habiller. Mais c'étai: un retard dont il n'était pas responsable.
Quand elle eut donné au concierge l'adresse de Daniel, pouir qu'on sût où la retrouver, ils s'installèrent dans la voiture. Il lui demanda sur les accouchemenrs un grand nombre de (détails techniques. Il constata ainsi qu'elle savait beaucoup de termes scientifiques, et il en fut très satisfai:. Il cherchait à lui faire dire que leur accoucheur, le docteur Falix, était un praticien hors ligne. Elle le pensait peut-être, mais elle ne le disait pas. Il se décida à poser la question directement;
— Mais enfin, avec le doc.eur Falix. il n'y a rien à craindre? C'est un grand docteur?
— Il connaît son affaire, dit la sagefemme. On ne peut pas dire le contraire.
Il aurait voulu plus d'enthousiasme et ne fut satisfai: que lorsqu'elle ajouta:
— Sûr et certain que madame votre dame ne sera pas en mauvaises mains.
Quand ils arrivèrent rue Caumartin, le docteur n'était pas encore là. Cet::e idiote de bonne ne l'avait pas trouvé chez lui. Elle n'avait pas demandé dans quelle maison il était. Elle s'é.'ait bornée à dire qu'on l'envoie dès qu'il rentrerait.
— J'aurais dû y aller moi-même, dit Daniel.
— Mais une supposition qu'il ne viendrait pas, dit la garde, croyez-vous qu'on ne f)Ourrait pas faire .sans lui ?
Berthe avait de petites douleurs, qui revenaient tous les quarts d'heure.
La garde pensait que ça pouvait encore aller deux jours, comme ça pouvait être fini pour le matin.
— C'est une primipare, di: Daniel.
Et il ajouta avec condescendance- craignant que le mot ne fût trop moderne pour la garde: « C'est son premier enfant. »
Enfin on enrendit un coup de sonnette, et le docteur Falix apparut. Avec sa tête énergique d'officier général précoce, il semblait le granJ capitaine attendu pour
l'artaque. Il examina rapidement les préparatifs, les serviettes, l'iodoforme, l'ouate hydrophile. 11 interrogea la garde et M™* Voraud. Daniel, relégué à l'écart, ne semblait pas compter parmi les comba.tants.
Il faisait partie de ces parasites (jui suivent les armées en marche.
C'était lui pourtant qui a^•ait ramené la sage-femme
Le dcK\eur était allé examiner la malade. Elle eut en ce moment une petite douleur. Le docteur regarda M"^ Voraud:
« Nous avons du temps devant nous. Je reviendrai demain matin. » Mais, comme:
il s'en allait, elle poussa un cri déchirant. Le ^tacticien s'arrêta sur le pas de la porte, et dit froidement : « Ceci est plus sérieux. » Il ôta .son pardessus et s'adressa enfin à Daniel, à qui il demanda de quoi se laver les mains. '
Daniel se promenait à travers l'appartement, tor.uré par cette idée qu'il n'était pas assez inquiet et malheureux, et qu'il faut aimer puissamment les êtres chers, quand ils sont en danger, sous peine de les voir enlever par le Destin. Mais quand il entendit crier Berthe, il se mit à souffrir pour tout de bon. Et c'était d'autant plus intolérable que ce moment douloureux se prolongeait et qu'il se voyai: obligé de promettre aux pauvres des sommes de plus en plus fortes.
Vers deux heures, M. Voraud arriva, en tenue de soirée. Il avait appris la nouvelle en rentrant d'un dîner d'actionnaires. L'ascenseur ne marchait pas. M. Voraud avai: monté à pied les quatre étages, et se servait de son essoufflement pour accuser une certaine émotion. Daniel et lui, sans mot dire, s'installèrent dans le salon, de chaqi e côté de la cheminée. M. Voraud semblait dormir. Mais il n'en étair rien, ycar chaque fois qu'il entendait un cri, il e.squissait une grimace et faisait d'un air vexé : « Ah ! la la la la! »
Daniel se levait de temps en temps pour aller jusqu'au seuil de la chambre à coucher. Il ne manquai; pas de se trouver sut" le passage de quelqu'un ou de mettre le pied dans une cuvette. Il avait un air tristement inutile au milieu de ce monue af-
faire. Les mœurs des abeilles lui revinrent en mémoire et il se rappela la hon.euse oisiveté (.k-s mâles.
Un moment, comme les cris avaient cessé, il vint jusqu'à la porte. Le docteur avai. donné du chloroforme, et Daniel entendit une espèce de râle, qui l'impressionna beaucoup. Il revint au salon, d'où le râle ne s'entendait pas. M. Voraud en profita pour s'endormir tput à fait. Daniel, lui, ne voûlaiL" pas dormir pendant que s^ femme souffrait. Mais, comme la lumière de la lampe lui faisait mal, il se dit qu'après tout il avait bien le droit de fermer simplement les yeux, du moment qu'il res.ait éveillé derrière ses paupières. Il se vit au milieu d'un grand parc anglais, à la recherche de la garde, dans une voiture qui n'avançait pas. Il sonna désespérément à la porte d'une grille. L'heure du tram approchait et il ne pouvait jamais faire en quelques minutes le trajet de Paris à Dijon, oij Berthe (à moins que ce ne fût M"^^ Voraud) était en train d'accoucher...
Soudain, il entendit du brui. dans l'appartement et, ouvrant les yeux, aperçut aux persiennes les raies d'un jour d'hiver mal débarbouillé. Il ne reconaissait plus sa chambre. M™'' Voraud ouvrit une porte et dit : « C'est un garçon magnifique. »
Daniel ne ressentit d'abord aucun plaisir à cette nouvelle, car il craignait surtout qu'on ne remarquât qu'il avait dormi. M. Voraud, qui, pendan: la nuit, avait gagné le canapé, s'était relevé brusquement et, assis au milieu, sa belle barbe grise de travers, regardait autour de lui d'un air de défi.
« Vous pouvez venir tout doucement s, dit M""^ Voraud.
Daniel, en en.rant dans la chambre, entendit le cri perçant d'une pefTte voix nouvelle. Sur les genoux de la sage-femme, le petit garçon remuait ses bras, et Daniel regarda curieusement ses mains toutes neuves, pas encore dépliées. Les yeux étaient fermés; le nez, important, tombait sur la bouche et la tête pointue était recouverte d'un obscur duvet, que M™* Voraud avait
déjà annoncé comme des cheveux d'un noir admirable.
^ L'enfant était à peine au monde que la sage-femme lui recommandait déjà d'être sage, de se laisser baigner gentiment et de ne pas faire de bruit, parce que sa maman était fatiguée. Afin de le familiariser avec la langue française, un peu nouvelle pour lui. elle supprimait de ces di.= cours toutes les gutturales et les lettre.^ un peu rudes.
Puis elle prit les deux petits pieds entre trois doigts et sucra de poudre d amidon le petit derrière rouge. Elle l'avait retourné sur le ventre. De ce côté-îà, il donnait uni= grande impression de vigueur. Il a^ait l'air d'un petit athlète très râblé, avec son torse serré dans des bandes et ses petites cuisse» larges.
Cependant, Daniel s'était approché de Berthe et l'avait baisée au front. Elle eut un sourire lassé, son gentil regard des moments de douleur, et dit à Daniel, qui en fut tout remué :
— Ta femme a beaucoup souffert.
Elle tenait, d'ailleurs, chaque fois qu'elle était malade, à ce qu'il fût constaté qu'elle avait beaucoup souffert. C'était un point sur lequel elle ne transigeait pas, et l'on s'attirait un mauvais parti si l'on prétendait jamais avoir souffert autant qu'elle. Dans les circonstances présentes, elle eut, à l'appui de ses affirmations, le témoignage de ]\P"® Voraud qui en profita pour jeter un lustre nouveau sur son héroïsme de gardemalade. Bientôt l'histoire des premières couches de Berthe, qui prit rang parmi les épopées familières de la maison, s'enrichit de traditions successives. On se mit d'accord pour raconter qu'elle avait souffert quarante-huit heures; car on se .souvint d'une petite colique, éprouvée l'avantveilfe. et qui fut classée d'office dans les « petites douleurs ». Puis divers instruments de chirurgie, tels que le forceps, communément appelé les fers, que le docteur avait apportés dans sa trousse à tout événement, et laissés sur la cheminée, se glissèrent peu à peu dans les récits et prirent une part de plus en plus active à l'opération.
Un tiers
Le docteur avait dit à jM"^*^ Voraud : « Pendant la fièvre de lait, le moins de visites possible. » Et M°^* Voraud avait été très contente d^ cette défense, car elle aimait le caporalisme, faire respecter une interdiction sévère, pour donner ensuite d'autorité des passe-droits, et dire à l'oreille de ses amies : « Il faut que ce soit vous. Entrez une minute seulement, et ne la faites pas causer. »
L'accord s'était fait entre elle et ^1™® Henry, la mère de Daniel, et il n'avait pas ■ré nécessaire de partager l'enfant en deux. M""^ Henry avait consenti à ce que ie p'etit Gérard ne portât pas de bonnet; mais on lui avait donné satisfaction sur le '•hapilre de la nourrice, en choisissant une femme mariée. Car la nourrice de Daniel ne s'était pas doutée, en laissant un soir son nourrisson pour aller voir le feu d'artifice, qu'elle avait inscrit ce trait fâcheux de frivolité à l'actif de toutes les filles-mères.
Daniel, pendant que sa femme recevait tant de visites, n'osait rester chez lui, oti il' avait l'air d'un homme désœuvré. D'autre part, M. Voraud, qui avait besoin de Son petit bureau, lui avait dit avec bienveillance : « Vous pouvez rester auprès de votre femme. » Il avait donc pris le parti
d'aller suivre réellement des cours,, rt l'Ecole de Droit et à l'Ecole des Science.") politiques.
Ce n'était pas, bien entendu, pour devenir simplement docteur qu'il se donnait cette peine. Ce titre, si méritoire qu'il fût, n'avait }\as pour lui un lustre assez rare. Il comptait devenir une des lumières dt- la science du droit, et c'est à cela qu'il pensait au lieu de suivre le cours. Avec tout le mépris de sa supériorité future, ii regardait, sans' l'entendre, un mon-ieur bairbu qui ex^posait d'une voix martelée des principes de droit international et qui, parfois, au moment où son débit semblait se ralentir, tournait et retournait rapidement son petit doigt dans son oreille, comme pour remonter une mécanique Intérieure.
Auprès de .ses relations de famille, tes Aifreda, des Capitan, Daniel parlait bien de ses études de droit, mais il ne se vantait pas de suivre les cours. C'était une occupa<"ion un peu jeune, un travail d'rmdiant. Par contre, à l'école, il aimait assez à faire savoir indirectement, dans la conversation, qu'il était marié. Il disair : « Ma femme et moi, nous sortons très peu le soir. » — « Comment? votre femme?
Vous êtes marié ? » — « Oui, répomiaitil froidement, je suis marié. » Et il ajoutait en sotiriant : « Et même père de famille. »
Quand il eut fini de donner ces ror> scignements aux quelques étudiants d'jnt