IL .^LA S'ÉTENDRE EN UN COIN DÉSERT DE LA PLAGE
-Daniel, par besoin de causer et d'être écouté, parlait assez souvent d'Eric avec Berthe. Quand il se trouvait là à l'arrivée du facteur, et qui! arrivait une lettre, il la lui montait dans sa chambre avec un grand air de dis<-rétion. Et parfois, quand il pleuait, de crainte qu'elle ne s'enrhumât à porter ses lettres à la poste, il les y portait luimêmci pour ne pas les confier à une domestique.
1,1 arrangeait tout cela en se disant qu'il n'était pas le mari de Berthe, qu'elle n'était pas sa femme, que c'était une sorte de pen- .sionnaire qu'il avait chez lui, sur laquelle il veillait avec. sollicitude, qu'il nourrissait, et dont il abusait un j>eu, à l'occasion, mais ça n'avait pas d'importance.
L'opinion du monde lui serait défavorable. Il s'en moquait. C'est-à-dire qu'à force de se répéter à lui-même qu'il s'en moquait, il était arrivé à s'en moquer vraiment. Et pourtant il avait tout fait pour la ménager.
Il avait bien pensé d'abord que son histoire ne serait connue de personne. Il ne cro\ait pas qu'Eric eût parlé; son indiscrétion possible n'avait d'ailleurs pas de grades conséquences, car ils ne vivaient pas 'ans le même monde. Mais Berthe avait eu i-^s conversations avec des amies. Elle ne raignait plus que son secret arrivât aux oreilles de son mari. Sa préoccupation de garder son bon renom était fortement combattue par le besoin d'exhiber à des compagnes une vie sentimentale active. Louise Loison, .son amie, habitait maintenant Bruxelles avec sa famille.
Quand elle vint voir Berthe au cours d'un voyage à Paris, il fallut bien lui dire tout. L'indiscrétion, avec une amie aussi ancienne et aussi fidèle, prenait l'ap-
parence d'un devoir impérieux. Avec les amies nouvelles, c'était une expansion charmante, un désir loyal de ne rien dissimuler. On racontait plus ou moins de ses afi"aires intimes, suivant ce (]ue l'autre apportait en échange. Mais Berthe n'était pas regardante. Et puis il faut une si longue contrainte pour garder un secret, et un si court moment d'oubli pour le laisser échapper. D'ailleurs^ en confiant ce secret, on ne néglige pas de faire à l'amie de fortes recommandations, dont elle n'aura qu'à retenir le texte pour le répéter exactement à la personne à qui elle remettra à son tour ce précieux dépôt.
"Voilà à quoi Daniel aurait pu penser, quand il allait s'étendre sur la plage et qu'il lançait des galets dans la mer. Heureusement pour lui, il n'y pensait pas. Il ne se disait pas qu'il ne reprendrait jamais sa femme. Il préférait en conserver l'espoir, sur la foi de quelques souvenirs de romans, où des femmes de bonne volonté reviennent à leurs maris, en leur découvrant une âme nouvelle. Dans ces imaginations, il. oubliait ce qu'il était, et ce qu'était Berthe. C'est ainsi que lorsqu'il se commandait une redingote ajustée, il se voyait semblable au monsieur élégant de la gravure de mode. L'air grave d'un mari dont on reconnaît les mérites lui siéraiit bien, et le repentir irait bien à sa femme.
Qu'est-ce qu'il adviendrait de l'aventure d'Eric et de Berthe? Qu'est-ce que le monde finirait par en dire? L'important était de n'y pas songer. Quand une maison périclite, il n'est plus intéressant de faire l'inventaire.
Daniel était en .somme un philosophe.
C'est un nom ijue se donnent dans le monde les gens qui évitent de penser.
Des nouvelles d'Eric
Depuis que son père et sa mère étaient ^enus s'installer à Sa,int-André, Daniel nallait plus à Paris. C'étaient des frais; et sa présence à la maison de banque n'était vraiment pas indispensable, puisque son beaupère y était tout le temps, et ne- faisait que de rapides apparitions à la mer, du samedi au lundi.
Tous les samedis soirs, c'était un pèlerinage général au train de minuit sept, pour aller chercher « ces messieurs ». Ceux qui prenaient déjà leurs vacances complètes et ceux qui étaient retirés des affaires se joignaient aux jeunes gens pour accompagner les damesi que l'on avait plaisantées avec esprit toute la journée sur l'arrivée de leurs maris, et les débauches conjugales que présageait ce retour. Les dames souriaient : elles ne laissaient pas voir que la plupart du temps il ne se passerait rien ; ce dont on se doutait d'ailleurs. On n'ignorait pas que le ménage Capitan n'était uni qu'en apparence, et que M"* Capitan était la maîtresse d'Henri Mahouleux. Mais on plaisantait avec elle par convenance, comme si elle eût attendu avec une amoureuse impatience le retour de M. Capitan. Et elle souriait gentiment, en sachant bien qu'on la plaisantait ainsi par politesse.
Le mal que L'on disait du ménage Capitan et de bien d'autres, on le disait sans' cruauté. On ne se réjouissait pas de leurs ennuis. .Mais on tenait à les constater^ afin de bien établir que l'existence des Capitan n'était pas si heureuse qu'on aurait pu le croire, et que leur luxe, les distractions qu'ils se payaient, étaient chèrement compensés par des déchirements intimes. On tenait surtout à se consoler de leur bonlieur. à n'avoir pas à les envier. Seulement il fallait qu ils l^rissent leur mésaventure a a sérieux. Cela, on l'exigeait, non pax férocité, mais parce qu'ils n'avaient pas le droit d'esquiver par insouciance les tristesses qui îeur étaient destinées. La galerie veut que tous les coups portent, et que le touché dise : Touché. MoyennaïUt quoi, on aura bon cœur, et on le plaindra. Car on ne demande pas mieux que d'avoir l'occasion de le plaindre.
Daniel, qui entendait les gens parler des Capitan. se rendait bien compte qu'il n'y avait simplement dans tous ces propos qu'une malveillance légère, distraite, et presque affectueuse. Et pourtant s'il avait su qu'une personne tînt sur lui des propos analogues, il l'eût considérée comme atteinte de méchanceté noire. Les choses que l'on dit de nous ont beaucoup plus de signification et d'importance pour nous que pour ceux qui les disent.
D'ailleurs, en dépit des indiscrétions de Berthe, leurs histoires n'étaient pas encore
aussi répandues que celles des Capitan.
Eric n'était pas connu dans la scxriété de Saint-André. On ne l'avait guère vu qu'une fois, au bal des Alfreda, au moment oii il connaissait à peine Berthe. Quant aux petits flirts visibles de la jeune femme, ils ne tiraient pas à conséquence.
Daniel pouvait se dire (ju'après tout la vie était facile, et que l'on arrive très bien à déjouer le mauvais sort en y mettant du sien, avec de la souplesse et de la complaisance. Le mari, chef du ménage, n'a qu'à étouffer les affaires fâcheuses, au nom de la raison d'état.
Il est bien simple en somme de décider avec soi-même que les blessures d'amourpropre ne comptent pas. Elles ne font souffrir que si on le veut bien.
Pourtant la façon aisée dont tout s'arrangeait effrayait un peu Daniel. Il y avait dans cette commodité quelque chose de menaçant, un de ces pièges de tranquillité où le Destin nous attire, pour nous asséner sur la tête un de ces coups subits qui le réjouissent tant.
Daniel n'avait jamais eu assez d'énergie ])Our s'occuper de Berthe avec prévoyance. Il craignait d'ailleurs trop l'avenir : le prévoir, c'est le défier.
Mais, quand viendrait un moment critique, Daniel serait là, avec toute sa bonne volonté. Il était avec sa femme comme un médecin timide, qui ne peiit pas voir souffrir son malade, qui n'a pas le courage de l'astreindre à un traitement rigoureux, et qui se borne à remédier aux accidents de la maladie à mesure qu'ils se produisent .
Tout irait bien sans doute tant que le sort de Berthe ne dépendrait que de Daniel, tant qu'il n'aurait qu'à lui pardonner, à ne pas la gêner. Le danger pour elle ne pouvait venir que du dehors. Mais quel danger?
Daniel n'avait iamais été très rassuré sur la constance et la solidité ries sentiments d'Eric. Il se disait seulement qu'Eric était un gentil garçon, et qu'il ne ferait pas souffrir Berthe. Une fois, cependant, il avait eu une alerte f)én.ible à propos d'une lettre en retard. Berthe, à l'heure du courrier avait paru déçue. Elle avait demandé,
avec cet air d'indifférence qui ne trompait jamais Daniel, si l'on ne faisait pas d'autre distribution pour les lettres dte l'étranger. Toute la journée, elle avait paru préoccupée. Daniel ne supportait pas d'avoir auprès de lui quelqu'un d'inquiet. Et il avait senti ce jour-là contre Eric une véritable rancune. Puis la lettre était arrivée le lendemain, et l'on n'y avait plus pensé. C'était probablement la faute de la poste. Eric était maintenant à Spa, et, l'été, les services internationaux ont parfois du retard.
Un samedi que Berthe était partie en excursion avec toute une bande joyeuse, Daniel se trouvait par désœuvrement à l'arrivée du train de six heures. Il n'y avait personne à la gare, car il était rare, qu'un de ces messieurs pût se rendre libre l'aprèsmidi pour arriver si tôt. Ce jour-là pourtant le train amena M. Alfreda. M""* Alfreda n'était pas venue au-devant de lui. C'était l'heure de sa douche.
— Hé bien ! quelles nouvelles? demanda M. Alfreda à Daniel? La plage est toujours à sa place?
Il confia sa valise à l'omnibus de l'hôte! Majoré.
— Vous déposerez cela au dhalet Mitonnet, dit-il au groom. J'ai ma valise, expliqua'-t-il à Daniel, parce que j'ai fait cette semaine un petit voyage en Hollande.
AI. Alifreda aimait assez donner à ses tournées d'affaires un cachet de tourisme artistique et de passe-temps mondain.
— En revenant, j'ai poussé jusqu'à Spa. La saison y est magnifique. Il y a un monde, un monde comme je n'en ai jamais vu. Tener ! j'ai justement aperçu votre ami... comment donc s'appelle-t-il? que vous m'avez amené cet hiver en soirée ?
Daniel fit semblant de chercher.
— Eric Esmant? dit-il, avec l'air de prononcer ce nom un peu au hasard.
— Comment dntes-vous?
— Eric Esmant.
— C'est cala... Il ne s'embête pas, votre ami. Il est à l'hôtel Royal avec une femme charmante...
Us firent quelques pas en silence.
— Une jolie femme tout à fait, pour-
Daniel continua sa route.
suivit M. Al'freda, et qui avait l'air très comme il faut. Ça m'intriguait. Je me suis informé auprès des garçons. Tout finit par se savoir. C'est une femme mariée, qui, tigurez-vous, est partie avec lui d'Ostende laissant mari et enfants. C'est la femme dun grand ingénieur du département du Nord. Une brune, avec des sourcils noirs» et des cheveux éclaircis. Distinguée. Et ce qu'elle a l'air d'aimer votre ami! D'ailleurs, pour faire ce qu'elle a fait...
Daniel regardait devant lui sans rien voir, en grand désarroi.
Il pensa que Berthe allait apprendre cela. . .
^I. Alfreda ne manquerait pas de raconter cette histoire sur la plage, pour parler. Comment l'&n empêcher? Daniel ne trouvait pas. Et l'on approchait de la route où demeurait M. Alfreda. Celui-ci s'arrêta à un tournant et teridit la main au jeune homme.
— Je vous accompagne encore un bout de chernini, dit Daniel.
L'autre, touché de cette amabilité, se mit à lui demander gentiment des nouvelles de sa famille. Daniel répondit n'importe quoi. Il dit avec abattement que son petit garçon allait très bien. On arriva à la grille de la villa. M. Alfreda tendit encore une fois la main. Daniel se décida tout à coup.
— ... Je savais, dit-il, ce que vous m'avez annoncé tout à l'heure... Oui, relativement à ce jeune homme que vous avez vu à Spa... C'est un secret très important de mon ami. Rendez-moi le service de n'en parler à personne. Ça se saura un jour ou l'autre. Mais il' y a un grand intérêt à ce que ça se sache le plus tard possible.
M. Alfreda ne s'étonna pas et ne cherôha pas à comprendre... Il étaft content f^u'on lui demandât une promesse un peu solennelle.
— Vous avez ma parole, dit-il dignement.
En le quittant, Daniel continua sa route au hasard, en pleine campagne. Il arrachait de petites branches aux arbustes qui bordaient le chemin. Il s'enfonça une épine dans le pouce, et se prit à pousser des gé-
missements nerveux, comme im enfant. Puis il semblait se calmer, et répétait tout haut : Voilà! voilà! d'une voix froide et égalée. Qu'est-ce qu'il faut faàre? disait-il tout tout, avec angoisse...
Il avait subitement un sursaut de désespoir en pensant que Berthe allait pleurer. Il la voyait pleurer à chaudes larmes; comme une petite fille, d'une do'Uileur (ju'il ne pourrait consoler. Elle ne supportait pas la douleur. Elle avait des cris affolants. Il ne pensait pluis qu'il était le marri, et que c'était vraiment le comble du ridicule d'être ainsi maLheureux parce que sa fenmie était quittée par son amant. Il voyait simplement qu'un être à qui il tenait allait souffrir, qu'une douleur encore invisible allait fondre sur Berthe, et qu'il ne pourrait rien empêcher.
S'il souffrait de ce que sa situation était inavouable, c'était qu'il" se trouvait forcé de garder pour lui son angoisse et de porter à lui tout seul le poids de son chagrin. Personne n'était là pour le conseiller. Ah ! s'il avait eu un vrai ami près de lui, comme il lui aurait tout raconté ! Ça lui était bien égal à présent d'être cocxii, et de le dire! Il s'agissait de bien autre chose!
Il ne songeait vraiment pas à se demander si l'amour de Berthe pour Eric était un amour profond, si sa douleur était respectable, si elle méritait ou ne méritait pras son malheur. Il savait qu'elle teniait à Eric, en enfant gâté. Et les parents d'un enfant gâté ne se demandent pas s'il a tort ou raison de souffrir. Ils ne jugent pas sa douleur. Ils savent simplement qu'elle leur fait mal à eux, qu'elle leur est insupportable.
La route tout à coup tournait daiis un petit bois. Il entendit un bruit de voiture, et vit arriver des gens en- promenade, un break, deux charrettes anglaises .
Berthe était dans une des charrettes avec le fils Pastelin. Tout le monde appela Daniel avec des cris de joie. Berthe agita au bout de son bras tendu une petite main joyeuse, avec un empressement inusité, et un peu de confusion parce que Daniel l'avait souvent priée de ne pas aWer en voiture avec des jeunes gens. Mais comme il se moquait maintenant de cela ! Si seule-
ment ça pouvait être sérieux, a\ec It- fils Pastelin !
Mais ça n'était pas sérieux. Elle ne pensait qu'à l'autre. Elle se laissait faire la cour par les jeunes gens de Saint-André,
parce qUc ça l'amusait. Mais elle ne tenait vraiment qu'à Eric. Daniel regarda la voiture s'éloigner; il vit le chapeau canotier de Berthe, ses cheveux blomls relevés par derrière, et sa petite veste beige.
Une démarche
11 fallait téléraphier à Eric le plus tôt possible, tout de suite, pour lui demander un rendez-vous, où il devait s'expliquer. C'était maintenant que commençait la trahison véritable. Daniel ne lui en avait pas voulu de l'autre, puisqu'elle semblait s'excuser par de la passion.
Où rencontrer Eric ? A Spa ? Daniel irait à Spa. Mais peut-être n'y était-il déjà plus. Daniel se rendit à la poste et expédia ciette dépêche. 0 Besoin vous farter touit urgence télégraphiez rendez-vous poste restante Saint- André. » Et quand un receveur grisonnant, élégant encore et bouclé, un mélomanei qui -ne manquait pas, au Casino, une soirée d'opéra-comique, quand M. Buy lui-même eut transmis la dépêche, Daniel se sentit soulagé. Il avait fait tout ce qu'il y avait à faire pour le moment. Il ne pouvait avoir de réponse avant le lendemain. D'ici le lendemain, il serait libéré de toute préoccupation d'agir.
Il éprouvait ainsi, dans les grandes crises, des alternatives de bien-être, et de détresse irrémédiable. En arrivant à la maison, il lui semblait que tout allait s'arranger. Mai^s la gaîté où il vit Berthe ranima toute son angoisse. Elle était entrain d'écrire. Elle écrivait sans doute à Eric et lui racontait sa journée et sa promenade.
Le soir, on alla au Casino. M. et M"' Henry, l'oncle Emile et la tante Amélie étaient déjà assis sur la terrasse, où ils formaient, comme à l'ordinaire, un groupe hostile. M""^ Voraud et Berthe, avant d'entrer dans la salle de spectacle, s'arrêtèrent pour leur dire bonjour en passant. Daniel, par pitié filiale, s'asseyait quelques instants auprès d'eux. Ce soir-lài le grand souci qu'il avait en lui le libérait de ces devoirs. Il embrassa sa mère, et s'en alla s'asseoir tout seul sur la plage, tandis que l'oncle et la tante, qui venaient tous les soirs au Casino pour profiter de leur abonnement, humaient tant qu'ils pouvaient l'air de la mer et ne pouvaient concevoir que les autres personnes payassent un droit supplémen-
taire pour aller s'enfermer dans une saLle de théâtre.
Cei)ei>dant, grâce à la musique lointaine, au soir calme, et surtout au répit forcé qu'amène un souci lancinant, les choses s'arrangeaient encore dans l'esprit de Daniel. On avait exagéré l'aventure d'Eric, évidemment. C'était une histoire sans conséquence, puisqu'il continuait à écrire à Berthe, et que la jeune femme semblait heureuse de ses lettres.
On rentra vers minuit. M. Voraud arriverait par le train> mais ça n'était pas sûr. 11 avait dit de ne pas idler le chercher. Dans La nuit, Daniel se réveilla. Il regarda Berthe à la lueur de la veilleuse. Elle dormait paisiblement. Daniel s'énervait d"être couché. Eric allait-il recevoir sa dépêche? :Y répondrait-ib?... Il se leva, alla jusqu'à la fenêtre, écarta légèrement un rideau pour voir si le jour allait se lever. Berthe s'assit sur son lit^ en sursaut.
— Qu'est-ce que tu fais? dit-elle.
— Rien... Je ne peux pas dt)rrair.
— Idiot ! qui me réveille.
Elle se recoucha, furieuse, en se tournant du côté du mur. Daniel eut le cœur gros, conmie un enfant grondé injustement. Mais pouvait-il lui en vouloir?
Il s'endormit à son tour et ne se réveilla qu'au jour. Il lui sembla que l'on remuait dans la maison. Il craignit un ins tant de s'être endormi trop longtemps et qu'il ne fût déjà très tard. Il alla à la cheminée. Le balancier, dans le socle de la pendule, ne bougeait pas. Un Socrate de cuivie • était tristement appuyé sur le cadran, où se lisait une heure improbable. Daniel passa doucement dans le cabinet de toilette. Il se débarbouilla avec précaution, en évitant le mieux quil put les chocs du pot à eau et de la cuvette, qui, malignement, ne font jamais tant de bruit qu'à ces heures matinales, dans le silence de la maison.
L'ne fois lavé, Daniel descendit au rezde-chaussée. Les bonnes sans doute étaient encore couchées. Il n'était peut-être que cinq heures. Mais il entendit la cuisinière, qui réveillait son fourneau paresseux.
Daniel, qui ne vovait pns e-nrorf^ bien
clair dans les soucis de la journée, s'assit sur une chaise de la salle à manger, tout à la tristesse de s'être levé trop tôt. Il poussa un bâilJement péniblci ouvrit la persienne de ter d'une porte, et sortit dans le jardin. Les arbres vibraient entre eux, d'un bruit agaçant. La fraîcheur du matin n'avait rien d'avenant ni d'agréable.
Il pensa à aller au télégraphe. Mais le bureau n'était pas ouvert. Le temps lui paraissait interminable. Pour s'occuper, il se mit à ouvrir toutes les persiennes, qu'il replia méthodiquement. Il y avait dans le salon une petite bibliothèque appartenant au propriétaire, et que personne ne regardait jamais .11 y prit un volume au hasard, les Fleurs animées de Grandville, et se hâta de le changer contre un des tomes de Mafhilde (ju'il ouvrit au milieu.
Il entra en intrus dans les aventures de toutes sortes de gens qu'il ne connaissait pas, et s'y intéressa assez pour lire une dizaine de pages, au bout desquelles il pensa avoir lu très longtemps. Il ne voulait pas aller voir l'heure à la cuisine. La cuisinière lui dirait: Monsieur est matinal! et il avait horreur de ces remarques prévues. Même, quand il l'entendit venir du côté du salon, il sortit de nouveau dans le jardin, pour la fuir.
A ce moment l'horloge de l'église sonna le quart. Elle savait probablement de quelle heure, mais elle ne 1« disait pas. C'était sans doute sept heures un quart. Il pouvait toujours aller voir à la poste, qui ouvrait à sept heures.
Dehors, sur la route, il n'y avait personne qu'un vieux paysan lent, qui semb>ait marcher depuis toujours. Une sonnette tintait le long d'une rue voisirie, sonnette d'un laitier ou d'un marchand de journaux, un de ces appels des rues, que les intéressés seuls entendent.
Au bureau de poste, dont les volets n'étaient pas encore enlevés, les deux demoiselles et les deux facteurs étaient en train cle trier le courrier. Daniel passa devant la porte, sans oser encore entrer. C'est gênant de venir demamler une correspondance à la poste restante. On a l'air d'un homme vicieux, surtout quand on sait que
Dehors, sur la route, il n'y avait qu'un vieux paysan lent.
vous êtes marié. Jadis, avant son mariage, il avait écrit à une petite ouvrière, qui devait lui répondre poste restante. Il avait deiïiandé au guichet s'il n'y avait rien à certaines initiales. Il n'y avait rien. Et il lui en était resté une confusion inoubliable.
En admettant que sa dépêche à lui fût arrivée à Spa la veille au soir, il n'était pas sûr quelle eût rencontré Eric à l'hôtel. Er si même il y avait répondu le soir, elle ne serait j)eut-être transmise au bureau de Saint-André qu'assez avant dans la matinée. Il fallait qu'elle passât par Paris.
Il attendrait jusqu'à huit heures avant de rien demander. IL alla s'asseoir en face de la poste, dans un petit café qu'un garçon était en train de balayer. Cela sentait le tabac de la veille. Il y avait sur le .sol des l>outs de cigarettes et de la sciure de Ixîis. Des torchons traînaient. Des tables de marbre étaient retournées sur d'autres tables. Daniel avait demandé un café noir. Le patron, pour ne pas déranger l'ouvrage de son garçon- apporta lui-même un verre et, SUT un plateau minuscule, trois morreaux de sucre dont l'un se trouvait ébréché. Ce qui manquait avait dû être détaché, la veille, par le pouce nerveux d'un consommateur, afin d'offrir un canard à quelque enfant sage ou de récompenser la gracieuse agilité d'un chien.
Cependant le patron avait déposé sur la table quelques journaux amusants, d'un geste un peu brlital, et avec un air de pen- .ser à autre chose, qui diminuait le prix de rette attention. Mais Daniel avait pris l'indicateur et étudiait les correspondances de Spa. Il se noyait dans les complications des services internationaux, des heures qu'on lit de bas en haut, des annotations, des indications de rapides qui descendent des voyageurs sans en prendre, quand il s'aperçut qu'il était huit heures moins vingtc-t qu'il pouvait peut-être risquer une démarche à la poste.
Il eut beaucoup d'émotion, quand on lui remit entre les mains, sans être pliée, une dépêche^ qui arrivait à l'instant : Serai à Paris demain quatre heures, me verrez toute la soirée hôtel Brown rue Vignon amiités.
Eric ne se dérobait pas. C'était déjà cela. II descendait à l'hôtel et non chez lui; ce qui semblait un mauvais signe. Il était « avec quelqu'un ».
La dépêche était datée de la veille.
Demain, c'était donc aujourd'hui. Il allait jiartir à Paris par le train de raidi.
Mais Daniel se dit tout à coup qu'il aivait sur lui à peine quelques francs. 11 souffrit très vivement de ce manque d'argent, qui grève si douloureusement tous nos ennuis.
Il ne pouvait en demander à ses parents. Ce serait des questions à n'en plus finir.
Il pensa à M. Voraud. Il ne lui avait jamais rien demandé. Mais il fallait surmonter ces répugnances. Il avait besoin d'au moins cinq louis. Pendant qu'il y était, il en demanderait dix pour ne pas être pris de court.
Il rentra à la maison très vite afin fie ne pas réfléchir à ce qu'il allait faire. Il trouva M. Voraud en caleçon, dans son cabinet de toilette, sa belle tête grise tourmentée par l'amer rictus de l'homme qui .se savonne la barbe. « J'aurais besoin d'aller à Paris aujourd'hui même, dit Daniel. Je dois voir un professeur qui me sera très utile pour mes examens, et qui s'en va ce soir pour longtemps... Je suis un peu à court... Des imprévus... Seriez- vous assez... Auriez-vous l'amabilité de me prêter deux cents francs? » M. Voraud, sans rien dire, tendit sa main mouillée vers son veston, et indiqua le coin de son portefeuille, qui sortait de la poche intérieure. Daniel prit le portefeuille. « Attendez, » dit le banquier en s'essuyant les doigts. Puis il prit luimême entre quelques billets plies deux billets qu'il tendit à Daniel.. Daniel, troublé, dit: « Je vous remercie. » M. Voraud inclina la tête. 'Daniel se hâta de sortir.
L'argent arrivait toujours ainsi, dans les moments où l'on était trop ennuyé pour en jouir. Pourtant Daniel en éprouva quel'que soulagement. LTn autre souci immédiat lui restait. M. Voraud, qui n'était pas très occupé des faits et gestes de son gendre, n'avait manifesté n,ucun étonnement de le voir s'en aller tout à coup à Paris^
un dimanche. Berthe non plus ne s'en inquiéterait pas; ce n'était pas dans son teml>érament. Mais M. et M""* Henry n'allaient rien y comprendre. Tant pis ! En un jour comme celui-là, Daniel s'affranchissait de cette sollicitude indiscrète dont nos parents entravent notre liberté. Il s'arrangerait pour présenter ce voyage à Paris comme un caprice un peu frivole, dont sa mère s'irriterait un peu, sans doute; mieux valait l'irriter que l'inquiéter.
Daniel esp>érait être seul dans ce train qui, ce dimanche d'août, revenait sur Paris. Mais il y a assez de. monde au monde pour que plusieurs personnes aient le même jour une idée anormale. Daniel ne trouva pas de compartiment qui fût absolument vide. Il prit place en face d'un gros monsieur, asthmatique et décolleté, dont l'occupation dans la vie était de transpirer, de passer son mouchoir sur sa tête, autour de ses oreilles et de son large cou, de contempler son mouchoir avec tristesse, puis, après un bruit de soupir ou de catarrhe, de laisser peser sur le paysage un regard accablé.
Daniel, le train en marche, se repentit d'avoir quitté Berthe si vite^ sans s'être mieux assuré qu'aucune indiscrétion ne se produirait en son absence. M. Alfreda, malgré sa promesse, pouvait en parler à ^£me Alfreda, qui raconterait L'histoire sur la plage. Daniel était éner\é, comme dans ime nuit d'insomnie, où les dangers prennent un aspect si vilain et si imminent. Ne \alait-il pas mieux descendre à Rouen, téégraphier à Eric qu'il ne viendrait à Paris lue plus tard? Il s'y décida sur l'instant: mais dès qu'il eut adopté cette résolution, il aperçut inmiédiatement les avantages du parti contraire. A Rouen, il se dit qu'Eric allait peut-être quitter Paris, et qu'il importait de ne pas différer l'explication. Il était le seul défenseur de sa femme. Il ne pouvait pas être partout à la fois. Il fallait * aller au plus pressé et agir au plus tôt sur Eric.
Il avait du sommeil en retard. Il s'endormit après Rouen et ne se réveilla qu'au milieu des habitations de Bois-Colombes et d'Asnières, où les express courent docilement à travers des villas défraîchies, et les
jardinets démodés et poussiéreux des jjensionnats de demoiselles.
Daniel, mal réveiMé, regarda dun œil hagard la Seine immobile, puis les grands terrains de la Compagnie de l'Ouest, les interminables dépôts de machines qui semblent abandonnés, les files de wagons de luxe oubliés sur les voies, pendant que leur locomotive est partie n'importe où sans espoir de retour.
Dans le fiacre bien attelé qui, par son allure et le bruit vigoureux qu'il faisait sur le pavé, soutenait les fortes résolutions de Daniel, celui-ci se sentit pour la première fois de sa vie, capable d'agir avec énergie. Il allait défendre Berthe. Cette impression d'avoir un but précis lui donnait une assurance inusitée.
Pour la première fois de sa vie, il se sentait la volonté formelle d'affronter un homme, de lui parler haut. Il lui dirait : a Vous m'avez pris ma femme, et je ne vous en ai pas voulu. Je vous ai pardonné parce que vous ne m'aviez pas fait de mal par méchanceté, mais par faiblesse. Et je vous ai pardonné aussi parce que j'ai toujours été sans force pour résister à ma femme, parce que je ne peux pas la voir inquiète et contrariée. Mais maintenant vous la quittez, vous la désespérez, vous lui faites du mak.. Je ne dis pas cela pour voas défier. Je vous parle ainsi parce que telle est ma résolution. Et je ferai n'importe quoi pour défendre Berthe. Je vous tuerai s'il le faut. Et l'on pourra me faire ce qu'on voudra. Ça m'est égal maintenant. Je n'ai rien à perdre dans la vie. »
Cependant la voiture s'arrêtait devant l'hôtel Brown. Daniel demanda Eric Es- . mant. On était prévenu. On le conduisit au premier, dans im petit appartement.
Une femme de chambre de l'hôtel le fit entrer dans un salon de cretonne claire.
Il n'y avait pour le moment dans ce salon qu'une jeune femme, en robe tailleur. Elle écrivait, assise à un petit guéridon. Elle quitta sa chaise en silencei les yeux baissés, et gagna une porte. Sur le point de sortir, eWe ne leva qu'un seul instant les paupières; mais Daniel vit que, dans son regard, il y avait un peu de crainte.
Alors il se dit que tout n'irait pas si tous deux avaient de la raison et de la
facilement qu'il avait pensé, Il ne s'agi?- bonté. Il y avait cette femme, dont la vie
sait i)lus seulement de Berthe et des réso :>e trouvait aussi en jeu maintenant. Et
lutions à arrêter emrc deux hommes, qui Daniel sentit fléchir son courage.
li lui était bien difficile de lutter contre des intérêts qu'il comprenait.
Certes, dans le cas présent, la douleur de sa femme lui était plus insupportable et plus odieuse que celle de cette incon- , nue. Il aurait probablement sacrifié, s'il avait pu, l'existence de cette femme au bonheur de Berthe. Mais si son dévouement pour sa femme était assez grand pour qu'il décidât en lui-même o-' sacrifice, l'idée qu'il faudrait payer ainsi le succès de son entreprise diminuait son désir et sa volonté de réussir. Et, quand Eric parut, à la porte par cài était sortie la jeune femmer Daniel n'avait plus rien sur les lèvres de ce qu'il voulait lui dire.
Eric lui tendit la main, Daniel y mit la sienne. Eric s'assit en face de lui, sur un petit canapé.
— "Vous venez d'arriver? demanda-t-il .
— Oui. dit Daniel, à six heures •cinq.
- — Je suis arrivé à trois heures quarante de Spa.
— Vous avez reçu ma dépêche hier de bonne heure? demanda Daniel.
— Au moment oii je faisais mes malles pour Paris.
— Et vous avez peut-être compris de quoi je voulais vous parler?
— J'ai vu que \"Ous deviez être au courant, dit Eric, la gorge un peu serrée.
Il y eut un silence. Eric reprit sur un ton plus libre, avec plus d'abandon:
-- Et je vous avoue que j'en ai eu un grand soulagement. Depuis trois semaines, j'écrivais... chez vous... des lettres de dissimulation. Je ne pouvais me résoudre à envoyer la vérité, de loin, lâchement, sans savoir et sans voir le retentissement qoi'elle aurait... Est-ce qu'on sait maintenant quelque chose?
-- Elle ne sait encore rien, dit Daniel.
Eric eut une crispation douloureuse.
— Et je ne sais pas ce qui arrivera, continua Daniel, quand elle apprendra...
Elle en mourra, dit-il d'une voix sourde. Elle ne peut pas supporter de souffrir.
Eric poussa un soupir. Ses traits se contractèrent. Il- était sincère évidemment. Mais sa douleur était-elle profonde? I>es
Ce jour crltl était la, éclatant de lumière.
hommes souffrent-ils bien fortement des douleurs dont ils sont la cause?
Ils se turent un instant. Tous deux baissèrent la tête. Puis Daniel dit à Eric:
' — 11 faut que vous reveniez.
i 1 dit cela presque humblement, comme une prière. C'eût été plus digne à lui sans doute de parler sur un ton impérieux. Mais le ton impérieux est toujours un peu factice. Daniel ne prenait aucune attitude. Il ne voulait pas en imposer à Eric. A ce moment-là, il sentait que la seule dignité consistait à être purement sincère.
Eric n'avait pas répondu. Daniel répéta :
— Il faut que vous reveniez,
Eric haussa tristement les épaules, puis il dit avec accablement :
— Ce n'est pas possible. Comment voulez -vous?
Et il montra du regard la chambre à côté, où était partie la jeune femme.
Ah! c'était bien là ce que craignait Daniel! C'était la difficulté insurmontable...
Il voulut cependant ne pas céder encore, essayer de lutter... Il dit faiblement :
— Il ne fallait pas faire ce que vous avez fait. Vous n'étiez pas libre.
Eric hocha la tête.
— Je sais bien qu'il ne fallait pas... Mais, il v a six mois non plus, il ne fallait pas que je vous trahisse.
Il passa la main sur .son front et dit, en sefiForçant:
— Cette jeune femme est partie avec moi. Elle a laissé son mari et ses enfants. Je ne peux pas la quitter.
Il ne dit pas ce qui aurait été trop brutal à exprimer, et ce que Daniel entendait fort bien. Berthe, elle, était restée à son foyer. Daniel l'avait gardée. Sa situation dans le monde n'était pas détruite. Son .sort était matériellement moins intéressant.
— Je sais bien qu'il ne fallait pas, dit encore Eric, d'une voix un peu lointaine et changée... Si vous saviez les hésitations que j'ai eues. D'ailleurs, jadisi quand il s'était agi de vous et de votre femme, j'en avais eu de plus fortes encore. Mais on finit par
devenir insouciant et mauva'S, sans s'en rendre compte. 11 faut que je vous voie devant moi, malheureux, il faut que je pense à votre femme pour concevoir seulement maintenant de quels torts je me suis rendu coupable. 11 y a six mois, quand je siiis venu chez vous, et quand j'ai vu que je commençais à aimer votre femme, j'aurais dû m'en aller. J'ai essayé de ne pas venir pendant quelques jours. Mais une méchante action, c'est de l'action. La vertu, c'est de l'inac-tion. Il faut une longue contrainte pour rester inactif. Et il suffit d'un mauvais moment {X)ur agir. On est assiégé par la tentation, et l'on finit par céder... Alors, pour s'épargner des remords, on s'efforce doubiàer que l'on trahit quelqu'un. Et l'on oublie.
Daniel l'écoutait parler. Mais il ne pensait qu'à une chose, c'est qu'Eric sûrement ne reviendrait plus auprès de Berthe. Il eut ce moment d'âpre satisfaction que l'on éprouve quand on se heurte à une impossibilité bien constatée. Il lui sembla qu'il ne fallait plus rien demander, que cette attitude de supplication et d'humilité ne se jsutifiait plus du moment qu'elle ne pouvait plus être efficace. Il se leva, gagna la porte. Il ne voulait pas .serrer la main d'Eric; il ne voulait pas non plus adopter une attitude d'hostilité, qui n'aurait rien eu de sincère. Il lui dit : « Adieu », presque à voix basse, sans le regarder, ouvrit la porte juste ce qu'il fallait pour passer, et sortit en la refermant derrière lui.
Il quitta l'hôtel très vite, gagna la rue Fronchet, où il s'assit sur un banc. Il y avait sur ce banc un vagabond, qui portait un col très sale, san^s bouton ni boutonnière, maintenu par une graisseuse cravate du plastron. Ah ! conmie cet homme était tranquille! Daniel pensa qu'il fallait retourner à Saint-André par l' express du soir. Il arriverait à minuit. Il parlerait à Berthe le lendemain matin. Il ne lui dirait rien le soir, afin qu'elle eût encore une nuit tranquille. Mais quelle nuit passerait-il, lui ! Daniel regarda oe vagabond qui n'avait pas de quoi manger. Il voulut pouvoir l'envier tout à fait, et lui mit dans la main une pièce de cinq francs. Et potw ne
vc^ voir la figure de cet homme et son étonjiement, il s'en alla sans se retourner.
'Comme il se dirigeait du côté de ia gare, il pensa qu'il y aurait peut-être du monde à l'express, qu'il était presque rheiu"ei et qu'il ne trouverait de place que dans des compartiments encombrés. Il valait mieux prendre le train omnibus de neut heures, oià il serait seul en premières et qui le trimballerait toute la nuit. Il n'arriverait à Saint-André qu'à cinq heures du malin. C'était comme une nuit de gagnée.
ïl entra dans un restaurant et mangea n'importe quoi. D'ordinaire, il craignait de manger des choses indigestes. Mais ça lui était ^al' d'avoir mal à l'estomac. Pourtant, après dîner, il regretta d'avoir pris rde la salade et bu une bouteille de vin blanc. C'était bête de se rendre malade, quand il avait besoin de toute sa vaillance.
Toujours l'idée qu'il faudrait paTler n Berthe était présente à son esprit. Il songea à retourner près d'Eric, et à )ui demander une lettre, qu'il remettrait simplement.
Mais il' se dit qu'il n'avait pas le droit de faire dire par un autre la mauvaise nouvelle. C'était à lui à la jxwter, avec tous ses soins. Le fardeau de douleur dont il était chargé, il ne faudrait pas s'en débarrasser trop vite, et le déposer avec précaution.
A neuf heures, il prit son train. Comme il l'espérait, le wagon des premières était v\de. C'était un wagon d'un modèle démodé; il faisait l'effet, dans ce convoi de villageois, de la vieille berline du châtelain. Les vitres n'avaient pas été baissées depuis longtemps. La chaleur et la poussière étaient suffocantes. Daniel s'étendit sur des coussins qui sentaient la houille. Il n'avait même pas le répit d'une nuit confortable avant le sinistre lendemain.
Il dormit vaguement. Le train s'arrêtait continuellement dans des gares qu'il ne parvenait pas à quitter. Puis il s'endormit plus profondément. Et, quand il se réveilla la nuit était finie. Demain était devenu aujourd'hui: ce jour cruel était là, éclatant de lumière.
Il descendit à Saint- André, traversa la gare déserte, dut subir dans l'omnibus ie fracas des vitres, le gémissement des freins,
les heurts de la lourde voiture. Arrivé cLc^ lui, il ouvrit doucement la porte de la grille, en maintenant le iil de la sonnette pour l'empêcher de sonner, ii traversa le jardin sur l'herbe mouillée pour ne pas faire crier le gravier, retira ses souliers dans l'escalier, et vint se déshabiller en silence dans le cabinet de toilette. ^lais il fut forcé de repousser doucement Berthe, qui s'était étendue en travers du lit. « Te voilà, fitelle. Je voudrais bien savoir ce que tu as été faire à Paris ! » Puis elle tourna le dos, et reprit son sommeil. Sans fermer les veux, couché sur le dos, en essayant au moins de délasser son corps. Daniel attendit les heures implacables. On remua dans la maison. Puis il entendit la voix du hébé qiu criait. Il ne pensait presque jamais à .son enfant. Il jouait avec lui quelquefois, s'alarmait quand il avait mal à la gorge. Mais aucun lien intime et, vivace ne l'unissait à lui, comme à cette petite Berthe, qui dormait à ses côtés, et qui avait été pour lui la cause de tant de souffrances.
Il entendit sonner huit heures. A huit heures et demie, p>onctuellement. la femme de chambre apporta le déjeuner de Berthe. son café au lait et un croissant. Quand elle eut mangé, elle dit encore à Daniel:
— Je voudrais bien savoir ce que tu a> été faire à Paris? Pourrais-tu me le dire?
Il s'était donné jusqu'à midi pour parler. Mais l'occasion le poussa. IL dit:
— J'ai vu Eric.
Elle s'était recouchée, la tête sur l'oreiller. Il était aussi couché sur le côté. Ils se faisaient face. Elle approcha .son visage en ouvrant de grands yeux :
— Tu dis?
— J'ai vu Eric. Il m'avait télégraphié qu'il était à Paris... Il voulait me parler.
Elle l'écoutait, les yeux très grands, sans mot dire.
— Oui, continua-t-il, il voulait me parler. Il n'est pas bien portant... sans rien de grave. Il a besoin de \oyager, de s'isoler. Il va partir deux mois en Suisse. Il n'a pas voulu te l'écrire. 11 ne voula,it pas t'alarmer. Il a craint aussi que tu ne le di.ssuades de ce voyage, qui est absolument nécessaire.
Elle le regardait toujours, avec un visa.ge de jietite fille; elle avait ses cheveux nattés pour la nuit. Elle lui dit d'une voix craintive :
— Qu'est-ce que ça veut dire?
Elle avait maintenant des yeux suppliants, comme si on allait la battre. Daniel n'osa pas aller plus loin. Il répéta :
— Je t'ai dit ce qu'il m'a dit.
D'abord elle sembla le croire; ce qui
fit de la peine à DanieJ. Et puis il aurait désiré d'autres questions, des questions inquiètes, pour n'avoir qu'à répondre : oui, pour ne pas avoir à prononcer Lui-même les mauvaises paroles.
— Comprends-tu celia? dit-elle. Pourquoi ne m'a-t-il pas parlé de ses projets?
Ça me fait de la peine qu'il s'en aille. Maissi c'est pour sa santé, je n'aurais rien dit. Et je l'aurais vu au moins avant son départ... C'est étonnant... Mais est-ce qu'il n'y a pas autre chose ?
— Non, dit-il, en hésitant à desseinafin de ne pas la rassurer, et de pouvoir reprendre la voie des révélations.
— Il y autre chose? demanda-t-elle faiblement.
Daniel ne répondit rien,
— Il aime une autre femme? dit-elle.
... Oh! reprit-elle, sans pleurer, d'une
voix infiniment triste, il aime une autre femme !
Elle souffrit tant à cette minute, qu'elle ne songea même pas à demander qui c'était.
Ici se termine, non la vie, mais l'histoire de Daniel Henry et de Berthe Voraud.
La douleur de Berthe diminuera peu à peu, sans que la décroissance en soit hâtée par un de ces événements heureux ou tragiques, que, faute de temps, les dramaturges font intervenir au dernier acte. Dans la pratique, la Vie, plus lente, se charge de « classer » les affaires de coeur. Tout s'arrange, le plus souvent, en ne s 'arran-
geant pas. Le souvenir d'Eric Esmant s'effacera de l'âme de Berthe beaucoup plus vite que celle de Daniel.
Berthe- en effet, conserve mal ses souvenirs, comme beaucoup de jeunes femmes, que la Destinée roublarde a privées de mémoire, afin d'être en état de les satisfaire plus facilement, et de leur servir, à la place du nouveau dont elles sont assoiffées, d'anciennes impressions qu'elles ne reconnaissent pas.
Berthe, que Daniel traita d'infidèle et qui le fit tant souffrir, n'avait aticune
Berthe manquait simplement de mémoire.
ruauté; elle manquait siini>lcment de menoirf et d'imagination. Son manque d'imagination lui permit de rendre son mari très ■nalheureux sans s'en rendre compte. C'était n jîeu la faute de Daniel qui, dans ses al- ••rnatives de souffrance et de détacliement, Misait sa souffrance, par fierté, et proclanait bruyamment son détachement, par orgueil Or Berthe, très occupée d'elle-même, ■■■e f)ouvait voir que ce qu'on kii montrait. Grâce à son manque de mémoire, elle
eut vite fait d'oublier les émotioîis qui,. dans leur jeune âge- les awiient attachés l''un à l'autre. Il lui était difficile de rester fidèle à des souvenirs qu'elle avait perdus. Elle ne pouvait être fidèle qu'au présent, qui seul marquait dans son âme..
C'était une femme dont il eût fallu être constamment amoureux avec adresse et persévérance. Cette tâche ne laissait pas. que d'être un peu dure pour un jeune homme inhabile et paresseux.
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