‹ Un mari pacifiqueChapitre 8 sur 11 · BERTHE S'ÉTAIT DÉSHABILLÉE · texte numérisé non relu

BERTHE S'ÉTAIT DÉSHABILLÉE

fant .s'il était réveillé. Puis elle revint dans le cabinet de toilette, et défit ses cheveux (luel'le mit en natte pour la nuit. Elle bâillait parfois, avec tranquillité. Cette façon de vaquer devant lui, comme si rien ne sétait passé, à ces soins de toilette, gênait un peu Daniel, qui ne lui donnait plus que des baisers sur le front, presque cérémonieusement, et semblait la considérer désormais comme la femme d'u-n autre.

Il pensa que, dès le lendemain, il faudrait trouver, pour faire lit à part, un prétexte i[ui ne semblât pas suspect aux domestiques ou à M**® Voraud.

Quand il vint se coucher, le plus loin d'elle possible, tout au bord du lit, elle dormait déjà. Luii avait dormi avant le dîner, et n'avait pas sommeil. Il regarda la veilleuse sur la cheminée. C'était une veilleuse ordinaire, une petite flamme à la surface d'un bain d'huile. Tout près d'elJe, elle éclairait un coin de la pendule et la photographie du grand-père Voraud; mais lorsqu'elle crépitait, elle remuait à elle seule au plafond de vastes ombres.

En dépit de la tristesse de cette lumière, Daniel ne voulait pas être malheureux...

Tout de même, si Berthe venait dans ses bras, si elle l'embrassait en pleurant, quelle minute de joie !

Mais c'était un rêve chimérique. Et qu'arriverait-il après? Etait-il plus qu'avant capable de l'aimer, de la distraire? Il commençait à se méfier des rêves d'avenir.

Il savait avec quelle facilité on prend des résolutions pour le lendemain, avec quel geste solennel on accepte des responsabilités. Il se souvenait qu'à l'âge de dix-sept ans, il avait dit gravement à un petit cousin de douze ans, qui venait de perdre son père : ■ Tu n'as plus de papa. C'est moi désormais qui serait le tien. » Puis, le petit cousin avait été mis en pension au lycée de Versailles; Daniel était allé le voir un jeudi ft n'y était plus retourné.

Ili n'avait pas le coeur de consacrer sa vie à essayer de reprendre Berthe. C'était une tâche vaine. Il connaissait trop son regard indifférent, décourageant. Il ne lui voyait des yeux tendres que lorsqu'elle était malade.

Si, par impossible, il la reprenait, il ne saurait pas la garder. Il fallait chercher, pour se consoler, un autre espoir.

Se venger d'elle? Bien qu'elle lui eût ■ fait du mal, bien qu'elle etît cherché, avant tout^ à se distraire, avec une sorte d'oubli de lui qui ressemblait à de la cruauté, il ne lui en voulait pas. Il n'était pas capable de la haïr; il n'avait aucun soulagement à souhaiter une vengeance.

Il ne Lui restait qu'un seul moyen de rester dans une situation supérieure : il fallait être bon pour elle. Voilà quelle était la dernière ressource de sa vanité, et voilà ce qu'elle lui conseilla, d'accord avec son indulgence paresseuse.

Dans sa paresse, il avait, d'ailleurs, cette excuse qu'il ne put jamais prendre son

Î>arti de la douleur de Berthe, et que sa âche tranquillité en était irrémédiablement troublée. L'idée qu'elle était malheureuse ou seulement inquiète, lui était intolérable. Il se disait parfois qu'il aurait dû être plus dur pour elle, pour son bien. Mais il ne pouvait pas. Dès qu'elle souffrait, il ne voyait pas plus loin que le bout de sa souffrance. Il n'aurait jamais l'énergie de la prendre violemment aux épaules, pour la détourner <rune route dangereuse. Tout ce qu'il pourrait fairer c'était de l'y suivre, et d'écarter d'elle les ronces du chemin.

Il espérait bien qu'on ne le saurait jamais, et que des gens sévères ne lui reprocheraient pas de dépenser sa bonté au profit dun petit être léger, dont la souffrance lui était odieuse et dont la joie lui était agréable, alors que la bonté, monnaie morale, doit servir, comme le bronze des médailles, à payer le mérite et la vertu. A quels gaspillages irions-nous si on laissait la bonté s'en aller toute seule, à sa guise, où ça lui fait plaisir?

! Pour l'instant, on ne saurait rien de cela, et Daniel s'arrangerait sournoisement pour que Berthe ne fût pas malheureuse. Le mariage avec Eric se ferait, ou ne se ferait pas. Daniel préférait qu'il ne se fît pas, et qu'aux yeux de ses parents sa vie ne parût pas bouleversée.

Il garderait son malheur pour lui tout seul, et tâcherait de s'en accommoder.

En liberté

On s'était décidé pour Saint-André-sur- Mer. Ce n'est pas une plage élégante, ni un petit trou. Il y a un casino, des petits chevaux, un cercle où la partie n'est pas très rhère. C'était bien ce' qu'il fallait à M. Voraud: qui s'y distrairait et n'y ferait pas de trop fortes différences. On ne change pas de toilette trois fois par jour à Saint- André. Mais c'est élégaiift tout de même, et bi^n fréquenté. D'ailleurs, les Capitan y allaient, ainsi que les Alfreda. On s'y rerrouverait tous ensemble.

Eric était parti ix)ur Ostende, passer quelques semaines dans sa famille. Le jour où il était revenu chez Daniel, pour la première fois après les révélations, ils avaient passé la soirée tous les trois à causer bien naturellement de choses et d'autres. Eric -appelait Berthe : Madame. Berthe l'aippe- •ait : Monsieur. Il semblait que rien ne se fût passé. L.e plus cha,ngé des trois était Daniel, oui paraissait plus gai qu'avant, et moins gêné.

Berthe devait passer un mois à la mer. Il était difficile qu'Eric vînt à Saint- André. Ils se reverraient à Paris à leur retour. Daniel, qui aurait ainsi un mois de tranquillité, se disait que cette petite séparation était e.xcellente pour éprouver les

sentiments réciproques de sa femme et de son ami.

Daniel ne partirait pas tout df suite.

Comme on emmenait les bonnes, il habiterait chez ses parents jusqu'au départ de ceux-ci pour Saint-André, où Berthe avait la mission de leur louer quelcjne chose.

Berthe, M™* Voraud, la nourrice et le petit Gérard furent embarqués à la gare Saint-Lazare, au train de midi cinquante. On aurait bien voulu que Gérard ne fît son somme que dans le train. Mais c'était un fait exprès. Il s'endormit paisiblement dans la voiture, sous la main protectrice que sa mère, pour la garantir du vent, étendait audessus de ses yeux. Sur le quai de la gare^ les sifflets les plus assourdissants ne le troublèrent pas. Mais il se réveillerait certainemt'in.t après la mise en marche, et il ferait la vie pendant tout le trajet.

Daniel se tira à son a\a.ntage de l'enregistrement des bagages. On s'était encore encombré d'un grand nombre de bagages à la main, un faisceau parapluies, J'édredon du petit dans un sac de toile, une machine à coudre qui pesait son poids, et qu'on ne mettait [)as au fourgon parce qu'elle était dite portative. Ils semblaient en détresse sur le quai, comme des émigrants. Gérard était monté avec la nourrice dans un compartiment quelconque, en attendant que Daniel eût trou\-é M. Noirci, un des chefs de gare, pour lui demander un

(compartiment réservé, de la part de M. Voraud. Daniel souhaitait ardemment qu'il ne fût pas de service, quand un employé le lui montra. M. Noirel dit qu'il était désolé, mais que l'affluence du monde ne lui permettait pas... Et Daniel s'éloignait en remerciant, satisfait de cette réponse catégorique, quand le chef de gare eut la funeste idée de le rappeler, jx>ur lui dire qu'il allait faire ajouter un wagon, et qu'il lui trouverait son affaire.

Il fallut, pour profiter de cette faveur, faire descendre Gérard et la nourrice du comipartiment où ils se trouvaient, en oompagnie d'une vieille dame peu gênante, qui souriait déjà à l'enfant endormi, et qu'on eut ainsi l'air de fuir, comme une personne malveillante ou nauséabonde. Pendant qu'on amenait un wagon d'une voie latérale, Daniel se disait que c'était à cause de lui que se faisait cette manœuvre, que le train aurait peut-être du retard, qu'un accident se produirait et qu'il en porterait toute sa vie le remords éternel.

Le wagon fut amené sur la voie, et poussé contre les autres wagons, en heurta la lourde file avec la délicatesse maladroite de ces grosse machines, faites pour des besognes de force. On cria : Attention ! Des pères de famille oscillèrent sur des marchepieds... Un employé accrocha la pancairte: Rhervê. et regarda Daniel en silence.

Daniel finit par lui donner vingt sous, bien que la faveur eût été accordée par le chef de gare.

Des coussins de drap gris montaient une chaleur étouffante et une odeur sèche, qui vous tournaient le cœur. La nourrice, avec l'imperturbable Gérard, s'installa dans un coin. Dans quelques heures, elle verrait la mer pour la première fois. On pensait qu'elle avait de la joie.

^jme Voraud s'était procuré un livre nouveau dont elle lirait trois pages. Berthe, par les soins de Daniel, était entourée de journaux comiques illustrés, qu'elle avait déjà parcourus avec dédain.

Cependanti avant l'heure de la séparation, il v avait encore sept minutes, qui semblèrent à Daniel interminables. Enfin le train se mit en marche. A peine eut -il

disparu sous le pont de l'Europe que Daniel eut un sursaut : il avait oublié de regarder de l'autre côté du compartiment, si la portière était fermée au loquet. Cette pensée lui gâta la bonne impression de liberté qu'il éprouvait en gagnant la sortie.

Il espérait fortement qu'il lui arriverait des histoires. Il avait toujours eu cette impression qu'en voyage ou en déplacement, on est entouré de bonnes fortunes, qui viennent vous trouver toutes seules, sans qu'on, fasse le moindre effort pour les chercher. C'étaient des aventures miraculeuses et faciles, conmie il lui en fallait. A seize ans, il ne s'était jamais couché sans espérer qu'une petite bonne brune allait venir d'ellemême dans sa chambre, et lui ferait goûter d'infinies délices. Plus tard, la petite bonne fut remplacée par la boulangère du coin, une dame forte, pleine d'autorité, avec des crans sur le front. Une tante par alliance, pâle et blonde, la relaya, et céda le tour elle-même à une maîtresse de piano assez âgée. A aucune de ces femmes, d'ail- .leurs, il ne fit jamais confidence de la place qu'elles occupaient dans ses -rêves. Elles étaient cinq ou six qui avaient ainsi vécu dans le secret de son âme, et qui n'en avaient jamais rien su.

En traversant la salle des Pas-Perdus, il aperçut une jeune femme en noir qui se promenait autour des guichets de la ligne de Versailles. Des amis lui avaient dit bien des fois que des veuves viennent ainsi dans des endroits publics s'offrir à des consolateurs imprévus. Cette dame avait le visage dijr. Ce n'était pas un type qui plaisait à' Daniel. Mais c'était une veuve. Il fallait profiter de l'occasion. Il passa devant elle en la regardant fixement, quand un monsieur arriva du guichet avec des tickets dans la main, et tous deux s'éloignèrent.

« C'est très difficile de faire des femmes », se dit Daniel. Il décida d'en prendre une n'importe où. Il irait le soir au Jardin de Pari^.

L'horloge de la gare ne marquait qu'une • heure et quart. Le soir n'arriverait pas. Daniel était impatient d'être à huit heures, pour être rassuré par une dépêche sur le

>ort de Berthe, et pour pouvoir aller s'amuser tranquillement.

Il avait l'impression heureuse et désorientée d'un monsieur qui vient de payer son entrée au tourniquet» et qui arrive dans une vaste fête. Pour se distraire, il alla s'acheter un chapeau de paille tout blanc et une canne. Il s'était dispensé, sous un prétexte quelconque, de se rendre à la banque Voraud. Il se promena sur le boule\ard, s'assit dans des cafés. Il n'avait pas de chez lui. Il était en voyage. Il lut tous les journaux illustrés, et feuilleta une collection de six mois du Charivari.

A l'heure du dîner, son allégresse subit une dépression, quand il se rendit chez ses parents. La maison de la rue La Fayette, qui n'était pas vieill^ et qui n'était plus neuve, l'attristait. La concierge, à l'entrée de la loge sombre- l'accueillit a^'ec des compliments sans valeur ; il dut donner des nouvelles de sa femme et dire exactement l'âge de son petit garçon. L'escalier, où de petits morceaux de plâtre se détachaient des fausses boiseries, était déjà dans la nuit, bien qu'il fût encore grand jour au dehors. Cette maison citadine n'accueillait pas l'été, et le renvoyait à la camjjagne. Enfin La bonine, qui vint ouvrir la porte, avait la figure entourée de mouchoirs, et sentait l'huile camphrée.

La salle à manger des Henry donnait sur des cours. On mangeait au jour finissant, la fenêtre ouverte. C'était un jour résigné, très suffisant pour des personnes âgées, mais qui ne satisfaisait pas l'âme impatiente de Daniel.

Il cherchait éperdument sa tranquillité, et lui sacrifiait tout ; mais il ne s'en contentait plus, dès qu'il l'avait reconqui.se. Il était sollicité alternativement par un besoin de sécurité et son désir timide d'aventures.

Assis à cette table, entre son père et sa mère, il se sentait de nouveau en dépendance. Il n'avait pas encore dit qu'il sortirait le soir. Ses parents .ne comprendraient pas qu'il ne passât pas sa soirée a/vec eux, et qu'il eût besoin d'aller se promener, maintenant qu'il n'était plus garçon.

D'ailleurs, M. et M™^ Henry ne comprenaient pas qu'on sortît le soir. Ils prenaient

en Initié les gens qui s'amusaient, qui allaient au théâtre et au bali, et 'les considéraient comme de malheureux fous.

Daniel, au dessert, se hasarda à dire qu'il avait mal à la tête et qu'il irait faire un petit toux dans la soirée.

On ne fit aucune objection. Mais le silence qui l'entourait était certainement désapprobateur.

Pour se concilier à nouveau ses paxents, il raconta des histoires du petit Gérard', et donna le spectacle d'un amour paternel attendrissant.

Puis il chercha un sujet qui pût intéresser son père. Il lui parla d'une affaire de chemins de fer dont s'occu]iait M. Voraud, en feignant de s'y intéresser lui-même énormément. M. Henry, qui fumait sa pipe, hochait de temps en tei^ips la tête, sans avoir l'air d'écouter.

Que dire encore? Qu'il avait payé l'après-midi vingt-sept francs d'excédent de bagages? Mais il ne savait pas si c'était beaucoup. Et, si c'était beaucoup, il valait mieux ne pas le dire.

— ' C'est drôle, s'écria-t-il tout à coup que nous n'ayons pas encore de dépêche.

— Ça n'a rien de curieux, dit M. Henry, autant pour rassurer Daniel que parce qu'il aimait beaucoup ces calculs. Ils sont arrivés à 5 heures 40. Comptons 6 heures avec le retard. En admettant qu'elle ait mis la dépêche dès son arrivée, tu n'auTas pas le télégramme avant neuf heures, si même tu l'as ce soir.

— Aura-t-elle même pensé tout de suite à télégraphier? dit M™^ Henry.

Vers neuf heures, Daniel s'énerva. Il alla dans le peti* salon, sur le devant, pour écouler si l'on ne criait pas dans la rue un accident de chemin de fer.

\ On sonna. C'était la dépêche... Non, ce n'était que le courrier : une lettre de mariage et un prospectus de vignobles bordelais.

-- C'est tout de même drôle qu'elle n'arrive pas, fit Daniel.

— Je te dis que tu n'auras rien :r;?s:: demain, dit M. Henry.

Daniel coinmençait à l'admettre, quani

Daniel aperçut une petite personne blonde-rousse.

la dépêche arriva sans bruàb, apportée par la Lxjnne oamphiée.

...Voyage exccUcnt. — Bcrthc.

Berthe n'était pas expansive. Elle aurait pu mettre: Amitiés. D'autant plus qu'il n'y avait que neuf mots.

— Comment se fait-il, dit M. Henry, qu'on n'ait pas entendu sonner?

— Je te garantis, dit M"'^ Henry, que la porte était ouverte, et qu'elles étaient encore occup)ées à causer, sur le palier de service, avec la bonne du dessus... Enfin, te voilà rassuré, dit -elle à Daniel.

Il avait déjà pris son chapeau pour aller au Jardin de Paris.

— Tu peux mettre ton pardessus, dit W^^ Henry.

— On étouffe.

— Prends-le sur ton bras.

Comme il sortait de la maison, un gros omnibus ivre descendait la rue La Fayette. Daniel sauta sur la plate-forme avec légèreté, et ce mouvement preste lui donna l 'illusion d'être emporté vers de joveuses aventures. La vaste voiture était vide. Le conducteur désœuvré, appuyé contre le montant de la porte, donnait des cartons à mordre à son marqueur mécanique. Aux stations, les contrôleurs arrivaient et s'en allaient du même pas languissant.

Daniel descendit aux Champs-Elysées et s'approcha du Jardin de Paris avec hâte et non sans un peu d'effroi. Les filles gardaient pour lui un profond mystère. Il n'en avait pas connu beaucoup avant son mariage. Et il leur avait toujours parlé très peu, avec une certaine brutalité, pour ne pas leur montrer qu'il avait peur d'elles. Il les considérait comme des êtres d'une autre raoe.

Il entra au Jardin de Paris avec cet air de supériorité et ce calme parfait qui ne l'abandonnaient jamais dans les endroits où il ne se sentait pas à son aise. Il s'assit en face d'un terre-plein asphailté, où des célébrités depuis lontemps consacrées du quadrille. Grille d'Egout, Clair de Lune, dansaient un chahut impeccable. A une table voisine, deux Anglais parlaient à une jeune femme qui ne les comprenait pas; aussi riaient-ils avec leur moustache épaisse, en

donnant fortement de la voix. Un peu plus, loin, Daniel aperçut une petite personne blonde-rousse, au nez pointu, au visage éveillé, qui le regardait avec insistance. Il fit semblant de ne pas la voir. Il auriit voulu- pour se changer de Berthe, une grande femme osseuse, et un peu maquillée. Mais cette petite femme le regardait obstinément. Il détourna la tête. Au bout d'un instant, il devina qu'elle s'approcliait de lui.

— Comment va M. Daniel Henry?

« ...Vous ne me reconnaissez plus? poursuivit-elle... Moi je vous connais bien, et je connais bien la famille Voraud, et les Loison, et les Bérard. Vous m'avez vue ili y a trois ans au mariage de Lucie Bérard, où j'étais demoiselle d'honneur... Je suis Clémentine Blanchet . . .

Daniel se rappela alors une demoiselle Blanchet, qui avait mal tourné. A dix-huit ans, elle était partie de chez elle avec un homme marié qui, peu après, l'avait abandonnée pour revenir dans le droit chemin, auprès de sa femme et de ses deux beaux enfants.

— C'est un hasard que vous me rencontriez ici, dit-elle à Daniel. Je n'y viens jamais. Toutes ces grues me dégoûtent.

Alors quoi? Quel métier faisait-elle?

Elle continua:

— J'ai un ami qui habite Bordeaux, et qui vient ici tous les quinze jours. Cette semaine, je suis seule. Je vais un peu à droite et à gauche, pour me désennuyer. Mais Paris n'est pas gai en ce moment. Comment se fait-il que vous y .soyez encore en cette saison ?

- — Ma famille est à la mer, dit Daniel. J'ai mes affaires ici.

— C'est ça.

Etait-ce une grue? Etait-ce une femm<' wvl peu libre, qui venait se promener au Jar din de Paris? C'eût été assez extraordi naire. Mais Paris est si étrange ! Et Daniel craignait tellement de se tromper sur le compte des geas, qu'il admettait toutes les suppositions.

La conversation languissait. Cette per-. sonne parlait de leurs connaissances com-;

munes; il lui répondait distraitement, occupé à se demander ce quelle pouvait être exactement. 11 n'était pas tranquille, tant qu'il n'avait pas rangé les gens dans une catégorie sociale bien déterminée.

— Je ne vais pas tarder à rentrer, ditelle au bout d un instant.

— Ah! ah! dit-il en affectant de rire, vous faites des infidélités à votre ami de Bordeaux.

.-- Oh! non! je rentre seule. Si vous ne me croyez pas, vous pou\ez venir \-ous en assurer.

C'était une grue... Ou peut-être plaisantait-elle...

— Si je vous accompagne, vous ne serez plus seule, dit-il en riant le plus possible, pour le cas où cette parole serait une hardiiesse.

— Ces hommes mariés ! dit Clémentine Blanchet.

Si vrai ment ce n'était pas une grue, l'aventure était intéressante: elle connaissait les Voraud, et les Voraud la connaissaient.

-^ Alors, je puis vous accompagner?

dit-il d'une voix émue.

Elle se leva. Ils gagnèrent l'avenue des Champs-Elysées, où ils prirent un fiacre. Dans la voiture, il crut bon de lui passer son bras derrière le dos, de l'attirer à lui, d'effleurer d'un baiser les petits cheveux secs qu'elle avait sur la tempe. Elle ne résistait pas assez. Pourquoi, tout à l'heure^ lui avait-elle parlé avec les airs un peu dignes d'une jeune femme égarée au Jardin de Paris? Avait-elle essayé de le tromper sur elle? Alors pourquoi ne continuait-elle plus? Si elle avait eu un plan, pourquoi ne le suivait-elle pas jusqu'au bout? Il s'étoonait qu'on lui fît, à lui, de petits mensonges inutiles, alors qu'il en faisait aux autres constamment, sans nécessité aucune, par une sorte de honte de dire les choses exactes.

L'entresol meublé de la rue Pasquier, où elle habitait, semblait honnête et un peu triste, d'un luxe économique. Les murs éta.ient tendus d'une étoffe simple, pour qu'il y eût des tentures. Le lit à baldaquin,

de quatrième classe, était recouvert d'un drap \ert sombre uni, avec, un galon doré.

Depuis qu'il était fixé sur ce qui alkit se passer, Daniel ne pensait plus qu'à cela, et ne parlait plus. Ce n'était pas qu'il ressentit un très grand désir. C'était plutôt comme une hâte de finir un li\re commencé.

Il avait une trop grande préoccupation de lui-même, et de se tenir supérieur aux événements, pour s'abandonner franchement, à corps perdu, aux joies de la terre. Il lui semblait établi que Clémentine Blanchet était une fille. Ce n'était pas une bonne fortune très magnifique. C'était un plaisir de seconde qualité à qui il ne fallait pas se donner tout entier.

Ils se déhabillaient lentement et sans rien dire, comme dans un établissement de douches. Pourtant, quand il La vit en chemise et en corset, il la trouva gentille. Il la prit dans ses bras, lui mit un baiser sur l'épaule et alla jusqu'à parler d'un pTojet champêtre pour la semaine suivante, une excursion dans la vallée de Chevreuse.

Un quart d'heure après, il ne pensait plus qu'à la quitter. Et l'idée de passer une journée avec elle, à la campagne, lui semblait odieuse.

Il n'était pas loin de minuit, et il ne voulait pas rentrer trop tard chez ses parents. Mais, avant de se lever, il se demanda ce qu'il pouvait offrir à Clémentine Blanchet. Fallait-il, parce qu'il la connaissait, lui donner plus ou lui donner moins?

Elle le tira d'embarras.

— Est-ce que tu sais, lui demanda-telle, si une lettre chargée^ partie de Bordeaux dans La soirée, arrive à Paris à la première levée? On doàt me présenter, demain matin, une facture de quarante-deux francs, et je ne sais pas si j'aurai reçu ce que mon ami doit m'envover.

Il se pencha sur le bord du lit, et attrapa un billet de cinquante francs dans la poche de son gilet.

• — Tu es gentil, dit-elle.

Comme cette somme était supérieure à ses prévisions, Daniel décida de rester encore quelques instants.

Le foyer conjugal

Sa soirée au Jardin de Paris, sa rencontre avec Clémentine Blanchet avaient blasé Daniel sur les joies de la liberté. Il avait hâte d'arriver au samedi soir, afin de rejoindre sa femme à Saint-André.

Il ne cessait d "être troublé par le pressentiment de malheurs indistincts. Berthe tombait du haut d'une falaise. Le petit Gérard était pris d'une entérite. Des assassins normands entraient la nuit dans la villa. Ils égorgeaient la mère, L'enfant, et, par-dessus le marché, "Sl^" Voraud. Ou bien c '-étaient des incidents d'un autre genre. Eric arrivait en secret à Saint-André, pour enlever Berthe, au grand scandale de la plage.

Quand Daniel n'avait pas naturellement de ces appréhensions, il s'efforçait de s'en donner. Car il vivait toujours dans cette idée qu'une trop grande quiétude est un défi au destin.'

La matinée passait encore rapidement, grâce à la satisfaction d'amour-propre que Daniel escomptait chaque jour, à la pensée du déjeuner qu'il ferait dans un restaurant des Champs-Elysées, en compagnie de M. Voraud.

Ils quittaient la banque tous les deux vers midi. M. Voraud portait un chapeau

de paille qui n'était qu'à lui, un pantalon gris d'une étoffe spéciale et des guêtres blanches. Au restaurant, sa table était retenue dans un coin. Le maître d'hôtel lui disait: a Monsieur Voraud », et M. Voraud appelait le maître d'hôtek « Maurice ». On lui apportait une bouteille de fine Champagne avec un morceau de papier passé dans le goulot.

Daniel était le gendre de ce client d'importance. Et l'assistance, sans nul doute, l'en enviait. Mais Daniel savait ce que les gens ne savaient pas, §t qui gâtait tout : il avait été trompé par M"^ Voraud. Il ne lui suffisait pas qu'on l'enviât. Il- voulait mériter l'envie.

D'autre part, ce déjeuner manquait d'abandbn. Daniel, placé en face de M. Voraud ne savait où mettre ses yeux, que M. Voraud ne cherchait d'ailleurs pas. Parfois leurs yeux se croisaient malgré eux et ' s'en allaient vivement, comme après une mauvaise rencontre. Daniel étadt obligé de se tourner, un peu de côté, de garer ses regards sur la droite de M. Voraud, et s'ii les ramenait sur la table, c'était en rasant la nappe, pouir venir examiner avec une at tention scrupuleuse une étiquette d'eau minérale.

Après le repas, M. Voraud ne rentraipas tout de suite à la banque. Il partait e voiture vers une destination mystérieuse Daniel» avant de revenir au bureau, passai* chez ses parents, pour voir si quelque tel

gramme terrible n'était pas arrivé de Saint- André.

Mais c'était surtout vers huit heures, à la tombée de la nuit, que les assassins, les cyclones et les épidémies de choléra faisaient rage dans ce j>aisible port de mer. Daniel, au bout de deu.x jours, n'y tint plus. Les lettres de Berthe ne le rassuraient pas. 11 lui semblait voir entre les lignes de graves réticences. Pourquoi écrivait-on : « Le petit va bien », sans luii dire autre chose, sans lui rapporter aucun de ces traits de précocité intellectuelle dont Gérard était coutumier? Le jeudi donc, il se hasarda à demander à M. Voraud s'il n'y avait aucun inconvénient pour la banque à ce qu'il avançât son départ d'un jour.

a Partez, partez, dit généreusement M. Voraud. Et même, si vous voulez, partez dès ce soir avec votre oncle et votre tante, puisqu'ils s'en vont, m'a-t-on dit, pour louer quelque chose à Saint-André. »

Daniel se hâta d'envoyer une dépêche.

Sur le conseil de sa mère, et bien qu'il n'eût pas faim, il se força à dîner chez lui à cinq heures et demie, afin d'é\iter le wagon-restaurant. Il retrouva son oncle et sa tante à la gare.

Si la traditionnelle chemise en satinette écrue, ornée de petits pois rouges, avait disparu du reste de la terre, elle se fût retrouvée sur le corps de l'oncle Emile, qui n'avait, bien entendu, pas laissé de côté la mince cordelière de soie, dont les glands retombaient avec grâce sur un gilet de molleton gris. Daniel' vit d'abord son oncle avec plaisir. Il l'avait toujours beaucoup aimé, moins qu'il n'aimait son père, certes; (il serait contraire aux lois humaines d'aimer son oncle autant que son père). Mais il avait rertainement pour lui plus d'affection effective. Il était obligé à moins de respect. Ils avaient été très camarades. Son oncle était beaucoup sorti avec lui jadis. Il le conduisait à l'Eldorado, k la Scala, au Concert-Parisien. Il connaissait la vie. Il avait depuis l'âge de quinze ans le pouce culotté de tabac. Parfois- il poussait avec autorité un petit rugiss^ent comme s'il allait cra- , cher, mais il ne crachait pas.

Très soigneux de sa personne, il se net-

toyait les ongles en public plasieurs fois par jour, et mordillait constanament au bout de ses doigts les petites peaux qui s'en détachaient. Comme il était sujet aux névralgies, il avait dans l'oreille droite un peu d'ouate, de l'ouate rose quand il faisait élégant.

Daniel, en allant chercher son billet, se demandait s'il fallait prendre des secondes ou des premières, et n'osait demander à l'oncle Emile dans quelle classe il voyageait. C'était probablement des secondies. Il pouvait toujours prendre un billet de première, mais si l'on voyageait décidément en seconde, comment empêcherait-il l'oncle Emile de voir son billet, quand on viendrait pour le contrôler? Eniin la Providence lui fit apercevoir le bout d'un billet de première, que l'oncle Emile avait passé dans le ruban de son diapeau.

C'était probablement la santé de la tante Amélie oui avait décidé l'oncle à voyager dans de meilleures conditions de confortable. Il n'avait pas l'air avare; mais il Tétait. C'était un de ces avares joyeux, qui ont constamment la main à la poche, et qud n'en sortent jamais rien. Il ne faisait aucune dépense inutile, et bien peu de dépenses lui paraissaient utiles. Quand il jouait aux cartes, les louis et les « pièces cent sous » luà sortaient facilement des mains. Ili les échangeait contre les espérances d'argent. Mais dès qu'il s'agissait d'échanger de l'argent contre une denrée quelconque ou un plaisir, l'argent valait toujours mieux.

Daniel n'osa pas acheter des iouxnaux illustrés, comme lorsqu'il voyageait seul. On retrouva la tante dans un compartiment.

L'oncle l'y avait déjà installée. Si quelqu'un avait l'habitude des voyages, c'était bien lui, qui, à l'époque où il était dans les tissus, avait fait pendant trente ans tous les réseaux. Pour garnir le compartiment, il s'était empressé de poser des valises et d'étendre des pardessus sur toutes les banquettes. Non pas qu'il fût insociable; au contraire il aimait beaucoup se lier et faire conversation avec les gens ; mais il est convenu qu'il est avantageux de voyager seul; c'est une de ces choses que l'on raconte et

dont on tire, à l'arrivée, une certaine vanité.

Comme loncle s'était éloigné, vine dame blonde, distinguée, demanda s'il ne restait pas de place. Et Daniel, qui n'osait pas l'empêcher de monter, enleva une valise pour lui laisser un coin, à l'autre bout de la banquette. L'oncle revint quelques minutes avant le départ du train, donna un girand coup de chapeau, et se mit à rouler une cigarette. Il demanda à la dame, avec une grande affectation de politesse, si la fumée ne l'incommodaiit pas. « Je préférerais que vous ne fumiez pas, dit-elle. Je suis souffrante. » L'oncle Emile ôta encore son chapeau et s inclina... Au bout d'un instant, à la très vive gêne de Daniel, il se mit à hausser les épaules en regardant sa femme, et en désignant la dame blonde du coin de l'œil. « Tu n'es pas si malade que tu crois, ma pau\-re Amélie, puisque tu supportes la fumée. » Il dit encore: « Est-ce qu'on ne met plus de compartiments de dames seules dans les trains? » Daniel éprouva une grande confusion quand il vit la dame blonde se lever, prendre son sac de voyage, et passer devant l'oncle Emile, en le' regardant, simplement. Il en était tout gêné pour son oncle, mais il s'aperçut que celui-ci classait déjà cet incident dans la série des souvenirs glorieux.

Le train se mit en marche. La tante Amélie, le doigt appuyé sur sa tempe fragile, dormait peut-être; mais elle n'en conviendrait jamais. L'oncle Emile, assis au bord de la banquette, les yeux sur le paysage fuyant, avait tiré son mouchoir et nettoyait avec activité le boîtier de sa mentir. Daniel le regardait. Il lui semblait maintenant qu'il ne l'avait jamais connu. Quand il avait dîné chez ses parents, le jour du départ de Berthe, il avait vu sur le buffet de noyer, qu'on apix;lait depuis quinze ans le buffet neuf, des ornements et des têtes sculptées qu'il n'avait jamais re marqués auparavant. Il revenait au logis en enfant prodigue, et prenait conscience des êtres et des objets parmi lesquels il avait vécu jadis sans les connaître. Des détails le choquaient maintenant. Il était comme ces gens qui rentrent dans une tabagie après en

être sortis quelques instants. Ceux qui y sont toujours restés n'en sentent pas l 'odeur.

Ainsi donc le plaisir vite épuisé de la liberté et de la vie de garçon, l'impossibilité de reprendre dans sa famille natale l'existence machinale et satisfaite de jadis, tout contribuait à ramener Daniel à son nouveau foyer et à ses récentes habitudes.

Cependant le train qui courait vers l'Ouest, fuyait avec des sifflets effrayés devant la nuit grandissante. On n'arriverait qu'à onze heures et demie au bord de la mer. Ce voyage ne finirait pas. Quel malheur Daniel allait-il torouver là-bas? Il e'épuisait à les prévoir tous, pour les conjurer. Et il se hâtait de convenir qu'il y en avait encore d'imprévus, afin que le sort, paï une gageure, ne s'amusât pas à lui envoyer un malheur qu'il n'avait pas deviné.

A Rouen, on aperçut des gens de connaissance. M. Alfreda descendait du wagon-restaurant, dans une bonne tenue de voyage, un grand ulster de mohair gris et un chapeau mou. M. Alfreda avait sa femme à Saint-André. Il passait pour avoir éprouvé, lui aussi, des aventures conjugales. Et Daniel commençait à admettre que son air tranquille et heureux n'était pas puTement de commande. Vraiment M. Alfreda n'o'ffrc-iit pas l'aspect d'un homme dont l'existence était brisée. Tout de même, si on avait dit à Daniel trois années auparavant de quel 'bien-être il se contenterait à vingt-quatre ans ! Mais on a tellement besoin de n'être pas malheureux !

Le bonheur a\arié qui lui suffisait maintenant, il tremblait encore de le voir compromis. Ses angoisses redoublaient, à mesure qu'approchait la fin du voyage. On était encore loin de la mer, mais quand on mettait la tête à la portière,, on avait l'illusion d'être déjà rafraîchi par l'air salin. Le train grondait comme l'Océan, et l'on ne savait de quel côté de la voie s'étendait une immense nappe d'eau sombre.

Cependant, Saint- André approchait. Et il semblait, maintenant, que ça avait passé vite. Mais le dernier quart d'heure est toujours très long. On croit que c'est fini ; des

Daniel ne vit pas tout de SUITE Befthe.

bruits confus ou stridents annoncent l'approche dune station. Ce n'est pas encore la dernière, le train passe sans s'arrêter à travers une gare iTémissante. Ce]X'ndant, l'oncle Emile enlevait sa casquette de vovage. La tante Amélie remettait dans ses boittiiies ses pieds sensibles, qu'elle appelait d'ordinaire ses pauvres pieds. La gare de Saint- André arriva enfin pour tout de bon. Daniel ne vit pas tout de suite Berthe, au milieu de tous les gens qui étaient sur le quai. Puis, il aperçut sa petite figure gentille. Elle avait l'air d'une gosse, avec sa veste courte et son béret. Des messieurs de tout âge, en casquettes de commodores, l'a^vaient accompagnée à la gare. C'étaient de nouvelles connaissances- des junis d'amis. On les présenta à Daniel, qu'ils saluèrent avec une grande amabilité.

L'oncle et la tante prirent l'omnibus de l'hôtel Majoré, où ils allaient coucher, en attendant d'avoir une maison. La 'petite escorte suivit Daniel et sa femme jusqu'au coin du chemin où se trouvait, assez loin de là, passé le bec de gaz, la villa Clotilde. Un faux loup de mer, à l'accent alsacien, qui venait depuis vingt a^ns à Saint-André, expliqua complaisamment à Daniel que ce chemin s'appelait le chemin Dolable, du nom du propriétaire de ces terrains où Ton avait construit trente-cinq villas.

Quand ils furent seuls, Daniel prit le bras de Berthe. Elle marchait d'un pas léger.

— En somme, je m'amase, dit-eWe. Il y a des gens un peu rasoirs comme partout. Mais il y en a d'autres qui sont assez gentils. Le casino est petit. Mais la plage est vraiment très belle. Si je savais que les bains de mer ne me fassent pas de mal, je me commandernis un costume... Tu verras, il y a deux bandes qui se détestent. Moi, je ne fais pas attention à ça. Je suis plutôt

de la bande Capitan, mais je danse parfaitement avec des jeunes gens de la bande Pastelin... Je suis bien contente que tu sois venu... J'espère (]ue tu \as t'organiser pour ne plus retourner à Paris... Il y a des .soirs où je ne peux pas aller au Casino, parce que maman n'est pas toujours disposée à sortir.

Daniel était cojiitenti parce que, tout de même, elje avait l'air de tenir à lui. C'est déjà gentil d'avoir quelqu'un qui tient à vous, avec qui l'on est bien camarade. Mais il avait besoin d'imaginer un roman. Son arrière-pensée ne le laissait pas tranquille. Est-ce qu'elle allait l'aimer de nouveau ?

Elle dit encore:

— J'ai reçu des nouvelles de là-bas. Il s'ennuie.

Elle pensait toujours à Eric. Mais ça ne l'empêchait pas de s'amuser loin de lui- Daniel n'en était pas fâché.

On arriva devant la villa Clotilde. II faisait sombre dans le jardin. Elle lui prit la main et le conduisit avec une grande supériorité. « Tu verras, demain matin, la vue qu'on a. » Ils allèrent dire bonsoir à M™^ Voraud, qaii n'était pas encore couchée. En toilette de nuit, elle était plus petite que dans le jour et semblait avoir moins de cheveux.

Il n'y avait qu'un seul lit pour Daniel et pouT Berthe. Il aurait pu coucher dans le lit de M. VoTaud. Mais Le banquier allait arriver d'ici deux jours.

Ils se couchèrent. Il dit à Berthe, en souriant: « Bonsoir. » Elle lui donna un petit baiser dans les cheveux : « Je suis très fatiguée. » Daniel trouva toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas s'en tenir là. Il la prit dans ses bras.

— Oh ! dit-elle, oh ! Tu es bien embêtant.

Un philosophe

Aux bains de mer, la vie des ménages parisiens se rapproche de la vie primitive. On n'est plus séparé de ses amis. On vit sous leurs yeux. A se sentir ainsi surveillés, les. maris prennent conscience de leur état de chef de famille. Ils se souviennent davantage qu'ils ont une femme, et s'aperçoivent mieux qu'ils ont des enfants.

Chaque matin, après le bain, les familles regagnent, pour le repas de midi, le wigwam loué à la saison. Le mari et la femme marchent côte à côte. Les enfants s'attardent ou courent en avant, suivant qu'ils sont las d'avoir joué, ou que l'appétit les presse. Parfois le père porte avec lui un poisson, qu'il a acheté à quelque pêcheur, et qu'il semble avoir capturé lui-même, dans un filet aux mailles serrées, pour la nourriture des siens. Des familles font route commune jusqu'à un carrefour où l'on s'arrête un instant avant de se séparer. L'aprèsmidi sera consacré à des jeux, et l'on organise des équipes de poker. On n'aura pas M. Alfreda qui est reparti pour Paris. Mais M. Dumorel doit être de retour- bien qu'on ne l'ait pas vu à la plage, le matin. I^s exercices violents tentent plus s{)écialement la jeunesse. Pourtant, des messieurs grisonnants et périmés se font admettre à des tournoi? de tennis. Tandis que de tout jeunes

hommes se glissent sournoisement dans des parties de bridge.

Daniel ne jouait pas au tennis parce qu'il était maladroit, et ne prenait pas part au poker, parce que cela l'ennuyait et qu'il n'avait pas assez d'argent disponible. Il était resté sous la dépendance de ses parents, qui lui fournissaient des fonds, au fur et à mesure de ses besoins. Mais il n'osait jamais en demander assez. Les billets de banque qu'il avait parfois sur lui ne s'y trouvaient de passage que pour un laps de temps très court. Il était même rare qu'il eût des pièces d'or à demeure De petites dettes le tracassaient continuellement ; c'étaient, pour la plupart, des notes pour Berthe, dont il ne parlait pas chez luii afin d'épargner à sa femme un reproche, même muet, de dissipation. C'est ainsi que, pendant de longs mois, une facture de chapeaux, de deux cent trente-cinq francs, l'avait obsédé comme un fantôme. Elle arriva un matin, apportée par une jeune ouvrière, courte et stupide, qui faisait les courses de la modiste, et qui prenait aux yeux de Daniel une importance menaçante. Il donnait à cette humble messagère de nombreuses explications, qu'elle écoutait avec de gran^îs veux, si indifférents qu'ils paraissaient insatiables. Puis, pendant plusieurs semaines, on n'entendait plus parler de cette facture. On pensait qu'elle ne reA'iendrait iamais, jusqu'au momenit où l'on recevait une lettre de la modiste, conçue Un peu sèchement.

Daniel, irrité, se proposait d'aller chez ses paxents dès le lendemain matin, et d'envoyer l'argent avec im mot méprisant. Le lendemain, son irritation était passée. Il hésitait à aller voir son père. Et, en relisant la lettre de la modiste, il finissait par la trouver très convenable.

Daniel n'arrivait pas à combler son éternel petit déficit. Il aurait volontiers emprunté de l'argent. Mais personne ne lui en prêtait. Il n'en demandait, d'ailleurs, à personne. Et l'air attristé qu'iL prenait parfois devant les gens n'était sans doute pas assez expressif pour qu'on lui proposât de lui venir en aide.

A la mer, il était plus tranquille. Les dépenses du ménage incombaient à M™^ "Voraud, et Daniel ne s'en occupait plus.

Quand il était question de louer des breaks à l'hôtel Majoré pour visiter de vieux monuments, son manque d'argent de poche lui inspirait une horreur affichée des excursions, et jusqu'à des théories dédaigneuses sur l'art gothique.

Il prit le parti d'exagérer sa sauvage>rie, alla s'étendre en un coin désert de 'la plage, en compagnie d'un livre austère et honorifique. Pendant des heures, étendu à terre, il jetait des galets dans la mer. Son oisiveté était gâtée par l'obligation d'écrire une i^etite lettre quotidienne à ses parents, qui n'étaient pas encore venus s'in'&taller à la mer. Il fallait aussi surveiller Berthe. qui flirtait. Il pensait bien qu'il n'arriverait rien de grave, et qu'elle ne tromperait pas Eric. Mais il se disait d'autres fois que ce n'était pas sûr, et il ne se complaisait qu'un instant à l'idée qu'Eric serait trahi à son tour. Car c'était encore sur lui, Daniel, que retomberait le gros désagrément de l'aventure. Une autre histoire donnerait lieu à ui>e explication nouvelle, avec quelqu'un de nouveau. Il valait mieux ne pas courir ce risque. Aussi Daniel se leva,it-il brusquemerrt de ses galets et gagnait-il le Casino avec inquiétude.

Berthe, qu'il troublait dans un flirt, l'accueillait généralement sans bienveillance.

EUe n'était pas gentille pour lui. Elle ne lui avait tenu aucun compte de sa magnanimité. Ils avaient, comme par le passsé.

des discussions fréquentes. Mais ils ne restaient jamais fâchés longtemps. Elle l>ensait trop i^eu à lui pour lui garder rancune.

En somme, en la reprenant, il n'avait repris d'elle que le peu qu'il avait déjà avant les événements. Cet acte essentiel de la vie était si insignifiant entre eux qu'ils n'avaient pensé ni l'un ni l'autre à en éprouver des scrupules. D'ailleurs, dans ces moments-là, il n'y avait pour Danieli aucun scrupule qui pût tenir. Non pas qu'il fût entraîné par un désir fougueux. C'était plutôt une sorte d'entêtement, une certaine vanité, qui l'empêchait de reculer. Il con-. sidérait une étreinte comme un bénéfice positif qu'on enregistre et qu'il importe de ne pas laisser perdre. Il fallait saisir l'occasion, sans se demander si l'heure et la circonstance étaient favorables^ et sans prendre égard au plus ou moins de joie qu'on en pouvait obtenir.

Sa petite exaltation calmée, il faisait l'homme fort. Il se figurait dominer sa femme en montrant un certain mépris du plaisir qu'elle lui avait donné. N'eût-il pas plutôt réussi à se l'attacher, si elle avait pu croire que ce plaisir était pour lui de beaucoup de prix, et qu'elle avait ainsi le i)ouvoir de le rendre heureux?

Il pensait toujours que, pour reprendre Berthe, il fallait qu'elle eût de lui-même une impression de supériorité; mais elle ne mettait aucune complaisance à accepter cette impression-là. On peut sans doute conquérir une femme en faisant le beau dédaigneux... Toutefois ce genre de tactique est plus spécialement à la portée des inconnus, dont le prestige n'est pas encore usé.

D'ailleurs eût-il vraiment eu plus de chances de ramener à lui la jeune femme, s'il avait été assez patient, assez |>eu fier ou assez peu timide pour se montrer très aimant? Pour cette méthode aussi, il était trop connu d'elle. Dans la pitié qui pousse une femme à écouter un amant suppliant, il entre beaucoup de la curiosité originelle. EHes veulent bi«in rendre heureux celui qui les implore, mais c'est surtout pour voir comment il sera heureux.

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