‹ Un mariage d'amour (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · L^AMBASSADEUR CHINOIS · texte numérisé non relu

L^AMBASSADEUR CHINOIS

pîngs, mais trois souverains légitimes pour un même pays, pour un seul trône, il faut venir en Europe pour voir de pareilles choses.

Ces trois jolies Parisiennes parlaient, d'ailleurs, fort gaiement de tout cela, et paraissaient être les meilleures amies du monde.

Londres, i5 novembre 1870.

Pour faire suite à mes trois Françaises représentant trois monarchies différentes, j'ai eu ce soir, chez lord Granville, affaire à trois Français représentant trois Républiques différentes.

Le premier de ces Français m'a demandé pourquoi je n'allais pas à Tours.

— Vous trouverez là, m'a-t-il dit, les représentants autorisés de la République française... et en vous adressant à M. Gambetta, vous vous adresserez à la France...

— Ne faites pas cela, monsieur l'ambassadeur, s'est écrié le second Français, le vrai gouvernement de la vraie République française est enfermé dans Paris... Seul, M. Jules Favre peut régulièrement recevoir votre visite et vos excuses.

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— La République de Paris ne vaut pas mieux que la République de Tours, me dit alors le troisième Français... Si nous avons la République en France, ce ne sera ni la République de M. Gambetta ni la République de M. Jules Favre.

— Et quelle République, alors?

— La République de M. Thiers...

Et là-dessus, les trois Français se sont mis à se disputer pour tout de bon. Ils étaient très rouges, criaient de toutes leurs forces, faisaient des gestes violents. La discussion sur les trois monarchies était bien plus gentille et bien plus agréable que îa discussion sur les trois Républiques.

Ces Français , dans le courant de la soirée, se sont arrangés pour me glisser chacun deux ou trois petites phrases dans Toreille :

— N'écoutez pas, m'a dit le premier, ce partisan du gouvernement de Paris... C'est un avocat qui est venu ici avec une mission de M. Jules Favre... Alors, vous comprenez, comme il a un gros traitement et comme il veut le garder...

— N'écoutez pas, m'a dit le second, ce partisan de la prétendue République de M. Thiers...»

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ce n'est qu'un monarchiste, un orléaniste déguisé. . .

— N'écoutez pas, m'a dit le troisième, ce partisan de la République de Tours... c'est un monsieur qui est venu lancer en Angleterre un emprunt pour le compte du gouvernement de Tours.,, Alors comme il espère gagner beaucoup d'argent...

Me voilà donc, si je calcule bien, en présence de six gouvernements : trois Monarchies et trois Républiques.

Londres, 6 décembre 1870.

Je crois que Son Excellence M. de BernstofF^ ambassadeur de Prusse en Angleterre, prend plaisir à se moquer de moi; jamais je ne le rencontre sans qu'ilnem'annonceque Paris capitulera le lendemain... Le lendemain arrive et Paris ne capitule pas... Cependant, ce soir, Son Excellence avait l'air d'être si parfaitement sûre de son affaire, que je crois que je peux me préparer à partir pour Paris.

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Paris, 20 février 187J.

Et je ne suis parti que le lo février... Enfin je suis à Paris... J'ai voyagé à petites, à très petites journées. . . Que de villages incendiés ! Que de maisons pillées ! Que de forêts dévastées, de routes effondrées, de ponts et de chemins de fer détraits! Et ces Européens nous traitent de barbares I

Cependant, parmi toutes ces ruines, il en est une dont la vue m'a rempli de la joie la plus vive et la plus douce. Le palais de Saint-Cloud était le palais d'été de l'empereur Napoléon... Il n'en reste plus pierre sur pierre. J'ai contemplé curieusement, longuement, avidement les ruines noircies du château... Des débris de vieux vases de Chine étaient comme enfouis dans les décombres, au milieu de morceaux de marbre et d'éclats d'obus...

D'où venaient-ils ces vieux vases de Chine?

Peut-être du palais d'été de notre empereur, de ce palais qui a été dévasté, brûlé, détruit par ces

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soldats anglais et français qui venaient nous apporter la civilisation.

J'ai été parfaitement reçu par les Anglais qui m'ont accablé d'invitations et de politesses, mais je n'en espère pas moins que les palais de Buckingham et de Windsor auront aussi leur tour.

Paris, 25 février 1871.

J'ai écrit à M. Jules Favre pour lui faire savoir que j'attendais, depuis six mois, l'occasion de lui présenter les compliments et les excuses de l'empereur de la Chine... M. Jules Favre me répond qu'il est obligé de partir pour Bordeaux... J'aurai mon audience dans les premiers jours du mois de mars.

Paris, 7 mars 1871.

Nouvelle lettre de M. Jules Favre. . Il est attendu à Francfort par M. de Bismark... Mon audience est encore ajournée...

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Paris, 17 mars 1871.

Enfin demain 18 mars, à quatre heures, je dois être reçu par M. Jules Favre, au ministère des affaires étrangères •

Paris, 18 mars 1871.

Nous revêtons, moi et m?s deux secrétaires, nos costumes de cérémonie, et nous partons à trois heures, en compagnie d'un interprète... Nous arrivons. La cour de Thôtel était pleine de gens fort affairés, fort agités, qui allaient et venaient, portant des caisses et des paquets. L'interprète, après avoir échangé quelques paroles avec im employé du ministère, me dit :

— Il y a des événements graves, une insurrection... Le gouvernement est encore obligé d changer de capitale.

A ce moment une porte s'ouvre, et paraît M. Jules Favre lui-même avec un gros portefeuille sous le bras. Il explique à l'interprète que

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c'est à Versailles que, dans quelques jours, j'aurai mon audience et, après m'avoir fait un grand salut que je lui rends, il se sauve en courant avec son gros portefeuille.

Versailles, 19 mars 1871.

J'ai dû quitter Paris à midi en toute hâte... Il y a en effet un nouveau gouvernement à Paris... Ce gouvernement n'est ni une des trois Monarchies, ni une des trois Répubh'ques... C'est une septième combinaison qui s'appelle la Commune.,, Ce matin, une troupe d'hommes armés a entouré l'hôtel où je demeure. c. Il paraît que le nouveau ministre des affaires étrangères, celui de Paris, celui de la Commune, aurait été charmé de recevoir un ambassadeur chinois. On venait m'enlever... J'ai eu le temps de me sauver... Ce n'est pas le ministre des affaires étrangères de Paris que je dois voir, c'est le ministre des affaires étrangères de Versailles.

Mon Dieu ! que tout cela est compliqué et quand donc pourrai-je mettre la main sur ce personnage

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insaisissable qui est tantôt bloqué dans Paris, tantôt chassé de Paris ?

Versailles, 6 avril 1871.

Enfin, hier, j'ai eu Thonneur d'être reçu par Son Excellence et nous avons parlé des événements de Paris.

— Cette insurrection, m'a dit M. Jules Favrc, est rinsurrection la plus formidable et la plus extraordinaire qui ait jamais éclaté...

Je n'ai pu laisser passer cette énorme erreur historique... J'ai répondu à M. Jules Favre que nous avions en Chine, depuis des milliers d'années, des socialistes et des insurrections socialistes, que les communistes français n'étaient que les grossiers imitateurs de nos Taïpings chinois, que nous avions eu en i23o un siège de Nankin qui avait duré $ept ans, etc., etc. Ces Européens en somme, ne font que recommencer notre histoire avec moins de grandeur et plus de barbarie.

2i6 l'ambassadeur chinois.

Versailles, i5 mai 1S71.

Ma mission est remplie; je pourrais retourner en Chine ; mais tout ce que je vois ici m^intéresse infiniment. Cette guerre civile succédant immédiatement à une guerre étrangère est une chose tout à fait curieuse. Il y a là pour un Chinois une excellente occasion d'étudier sur le fait et sur le vif la civilisation européenne.

Versailles, 24 mai 1371.

Paris brûle, et de la terrasse du château de Saint-Cloud, au milieu des ruines du palais, j'ai passé ma journée à regarder brûler Paris. C'est une ville morte, détruite, anéantie !

Paris, 10 juin 1871.

Pas du tout. C'est toujours la plus belle ville de l'Europe, et la plus brillante, et la plus gaie. Je vais rester quelque temps à Paris.

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Paris, 39 juin 1871.

M. Thiers a passé hier au bois de Boulogne une grande revue de cent mille hommes. Est-ce qu'il y aurait toujours une France ?

Le monde serait une chose délicieuse si Toni pouvait s'en amuser comme d'un spectacle, en. silence, dans un coin, blotti dans un fauteuil... mais le moyen ?... On est à la merci des impor*^ tuns, des bavards et des sots, qui s'appellent légion \ on devient leur chose, leur proie... et les misérables vous empêchent de jouir en liberté de ces mille petites comédies qui se jouent discrètement dans un salon.

Cependant, hier soir, j'ai goûté ce plaisir sfc rare de la solitude au milieu de la foule. J'avais réussi, non sans bien des manœuvres savantes, à

me glisser dans une embrasure de porte, et là^ presque enfoui dans un lourd rideau de satin broché, j'ai passé une heure ravissante.

Le maître et la maîtresse de la maison étaient à quelques pas devant moi, recevant à Tentrée du premier salon leurs invités et leurs invitées... et moi, blotti dans ma cachette, j'assistais au défilé...

Ah I si j'avais pu avoir un petit carnet, un bout de crayon, et là écrire d'après nature, comme les peintres dessinent d'après nature. Que de choses seraient à prendre, en quelque sorte au vol^ qui s'évanouissent plus tard et ne se retrouvent pasi Que de physionomies curieuses ! que d'attitudes diverses ! Il faudrait pouvoir croquer tout cela, le croquer sur le vif. Une série manque dans l'œuvre de Gavarni... une série qui aurait pour titre : Petites entrées dans un grand salon.

Les maris surtout sont adorables... Les gar«

cons se tirent d'affaire tout de suite et très facî- >

lement... un grand salut... un petit serrement de main... puis ils se perdent dans la foule, et tout est dit. . . Mais les maris n'en sont pas quittes à si bon compte. C'est madame qui ouvre la mar-

che, et monsieur est obligé de suivre docilement. Le chef de la communauté, ce n'est plus liii^ c'est elle. Hier soir, je n'avais d'attention que pour les maris. Ils faisaient ma joie. Que de variétés dans l'espèce !

Il y a le mari courageux, le mari intrépide... Il sait que sa femme est laide, affreusement laide... Eh bien! que voulez -vous ? c'est comme cela. Elle avait une très grosse dot, et lui un million de dettes... Il promène autour de lui des regards décidés... Il a le courage de son opinion... La beauté passe, et l'argent reste.

Il y a le mari quinteux. Il est tout petit, fort laid... la femme très grande, très belle... Elle fait une entrée à fracas, une entrée à sensation... Lui se présente ensuite étriqué, guindé... I l a le sentiment qu'il est inutile, gênant, ridicule. jll trouve, d'ailleurs, trop criarde, trop tapageuse,^rsurtout trop décolletée, cette robe qui ne tient aux épaules que par miracle... Il est horriblement inquiet... « Ça va glisser^ se dit-il, ça va glisser^ et que de* viefîdral^e si ça glisse? » A cause de ce corsage périlleuxjils se sont disputés dans la voiture, et très violemment disputés. Leurs lèvres vien-

nent de prendre brusquement un sourire de convention ; mais l'air aimable, Tair du monde n"*a pas encore eu le temps de gagner les yeux, où il reste de la colère.

Il y a le bon petit mari, bien discret, bien commode, fier de sa femme et pas jaloux. Elle est ravissante, la femme ; lui, le mari, il est insignifiant et ne demande qu'à rester dans son insignifiance; il se glisse, se faufile, s^insinue, en ayant Tair de demander pardon de la liberté grande. Il sait bien que c'est sa femme qu'on invite. Iln'a, lui, aucune impovtanct.n Je vous amène -ma femme... la voilà... elle est charmante^ «V*/ce pas? Ne vous occupez pas de moi^ je vais aller faire un jvhisî là-bas dans le petit salon... Quand elle voudra partir^ je serai là. Je suis un mari pour accompagner. »

Il y a le mari qui fait la roue... Sa femme est très gentille, très gentille, rien de plus. Lui la trouve merveilleuse. Il est radieux, triomphant, quêtant de droite et de gauche des félicitai'ons et des applaudissements. « Hein ^est-elle jolie ce soir? Jamais elle n'a été mieux. . . Et la robe?. . . Ufi ^che/'d' œuvre!... Ah ! je m'en suis occupé moi^

même. Je suis allé avec Emma chei la coulurière... Nous serons le succès de la soirée.,. On cherche depuis quelque temps à nous fêter dans les jambes une certaine Américaine... Rien de plus injuste... Nous sommes bien mieux que VA" méricainet »

Il y a le mari indifférent. L'entrée de sa femme est très remarquée, très appréciée. . . On entend un léger murmure, une petite houle d'admiration. Lui paraît très étonné, et son regard dit clairement : « Ah fà, qu'* est-ce qui vous prend? Est-ce que vraiment vous la trouve'{ aussi bien que cela?... Elle est comme tout le monde ^ ma femme j elle est comme tout le monde. »

/ Il y a le mari philosophe... Sa femme est un petit monstre... Il sait que l'opinion sur ce point est unanime... mais ce n'est pas son avis à lui. Il s'en arrange... Elle a un pied charmant et une jambe merveilleuse... ça lui suffit 1 Et puis on est tranquille, on court moins de dangers qu'avec une jolie femme. ^

Il y a le mari joueur, le mari qui ne demande qu'à ne pas avoir à reconduire sa femme. Il arrive... Il n'a qu'une chose en tête... A qui va-t-il

pouvoir confier Charlotte?... Ah! si M"*deB... était là!... Il se met à rôder en quête de M™ de B... Il la trouve...

— Est-ce que vous pourrez reconduire Charlotte?...

— Mais avec le plus grand plaisir...

— Que vous êtes aimable!...

Libre!... Il est libre!... Il se sauve, et s'en va perdre au cercle une vingtaine de mille francs.

Il y a le mari jaloux (l'espèce devient rare, mais il en reste encore quelques échantillons). Nous l'appellerons Pierre... ce mari, et nous appellerons Paul un joli, joli, joli petit jeune homme qui, depuis une demi-heure, se tient là, tout près de la porte, surveillant les entrées...

Paul est la bête noire de Pierre... Il ne peut pas faire un pas, ce m alheureux Pierre, sans se heurter à Paul. 1 II monte à cheval avec sa femme... ils commencent leur tour du bois... A ''entrée de l'allée des Poteaux, c'est Paul souriant, aimable, empressé... « Ah! quel heureux hasard ! » Et les voilà tous les trois au petit galop !

Le soir, au spectacle, dans le monde, parte ut

et toujours, le même heureux hasard... Pierre est exaspéré ; il fait des scènes violentes à sa femme; mais c'est une personne très calme, très posée, qui jamais ne se trouble ni ne se fâche. r. « C'est le hasard, mon ami, c'est le hasard ! »

Pierre a fait des expériences... Vers la fin du dîner, il dit à sa femme :

— Si nous allions ce soir au spectacle?

— Très volontiers, mon ami.

— A quel théâtre?

Elle de répondre avec son admirable placidité :

— Où vous voudrez, mon ami; cela m'est absolument égal.

Il choisit alors un théâtre absurde, ridicule, invraisemblable, dans un quartier perdu, un théâtre à peu près ignoré du public.

Ils partent, ils arrivent, ils prennent une baignoire... et, du premier coup d'œil, Pierre aperçoit dans le désert des fauteuils d'orchestre l'éternel Paul, l'inévitable Paul... Gomment a-t-il été prévenu ? C'est de la magie I . . . c'est de la féerie I . . .

Pierre sonde les murs, consulte les armoires, interroge les corridors. . . il croit à l'existence secrète d'un téléphone. Pourquoi pas ? Il y aurait un gros

avenir pour les Sociétés Gower-Edison, si 'elles réussissaient à poser en plein Paris^ à Tinsu des maris, de petits téléphones à Tusage des amants. Après ce mari inquiet^ voici le mari inquiétant. Il a une place de dix mille francs, et sa femme a sur le corps et sur la tête pour cent mille francs de dentelles et de pierreries... N'insistons pas... La présence de telles gens étonne un peu dans une telle maison. Ceux qui cherchent à dé* fendre le mari prétendent qu'il joue et qu'il a du bonheur.

— Oui, a dit M°»« de N***, au jeu de rameur...

La maîtresse de la maison peut, de par sa fortune et de par sa naissance, se permettre des mots d'un autre siècle, et à quelqu'un qui lui conseillait de ne plus recevoir ce ménage douteux, elle a répondu :

— Si je ne les recevais plus, personne ne voudrait plus les voir, et cette pauvre femme serait tout à fait perdue.

Un vieux ménage maintenant. Le mari soixante ans. La femme cinquante-cinq... et décolletée, décolletée !... C'est un spectacle extraordinaire!! Le pauvre mari escorte cette exhibition,

honteux, confus... Il implore la pilié par des regards humbles et désespérés... Il a Tair de nous dire :

— Oui, je sais bien... c^est épouvantable I mais je n'y peux rien.. . Elle a la rage de se décolleter ; elle dit qu'elle n'a plus que les épaules de bien, et qu'elle veut les montrer... Ah! ce n'est pas gai d'être obligé de se trimbaler ainsi dans la vie à la remorque d'une vieille folle. J

Pendant que je passe cette revue de maris, le défilé continue, continue. . . De petits lambeaux de conversation viennent jusqu'à moi.

M°*« de X*** paraît délicieusement déguisée., car de pareilles robes sont de véritables costumes de théâtre...

M"^® de X*** est une de ces aimables personnes dont la vie peut se conter en trois mots : s'habiller, babiller et se déshabiller.,.

— Ah I quelle robe, ma chère 1 quelle robe I s'écrie la maîtresse de la maison... et de chez qui?

— De chez M°*« Z***. (Je passe le nom pour n'être pas soupçonné de faire une réclame.)

— Ah I j'aurais dû le deviner... elle signe ses robes.

— Oui, VOUS avez raison, ses robes sont tout à fait personnelles.

Le mari, un petit sécot^ à Tair renfrogné^ fait la grimace. Il sait ce qu'elles coûtent ces robes personnelles. . . C'est un bibliophile enragé; il aurait bien mieux aimé acheter un livre de plus à cette vente de M. de Béhague, qui fait en ce moment tourner la tête de tous les grands amateurs.

— Trente mille francs par an chez une couturière, se dit-il, c'est de la démence ! Ne vaudraitil pas mieux dépenser ces trente mille francs chez les grands libraires du passage des Panoramas!

Le mari et la femme passent leur vie à se reprocher leurs robes et leurs livres. Dans une de ces querelles, ce mot admirable a échappé à la femme:

— Je sais bien que ça fera une belle vente après vous, mais en attendant...

rM°»« de C*** suivi de M. de C**\ Délicieuse, nuageuse, vaporeuse... Elle me fait penser à cette jolie phrase de M™^ de La Fayette sur Henriette d'Angleterre : « // semblait toujours qu^elle rfcmandât le cœur.» — M°^deG*** promène, en effet, autour d'elle des regards engageants et tendres»

LE DÉllLÉ. 229

— Cestmoi. Comment me trouvez-vous? Ravissante, n'est-ce pas?... Ce monsieur, derrière moi, ne faites pas attention, ce n'est rien du tout, c'est mon mari... Allons qui veutm'aimer! J'aime tant à être aimée... La charité, s'il vous plaît I... Si vous n'avez pas de monnaie, j'ai de quoi rendre..

On lui donne et elle rend.

Une pauvre petite femme très gentille et sans mari. Elle est reçue avec un empressement mêlé d'un peu de compassion...

La maîtresse de la maison lui tend les deux mains, et bien bas, bien bas, lui dit :

— Seule ?...

— Oui seule...

— Toujours alors ?...

— Plus que jamais...

Sa figure, par un effort cruel, est restée souriante. C'est un des mille petits scandales de Paris. Une créature charmante, abandonnée pour une fille de théâtre qui se faisait chuter, il y a trois mois , en chantant horriblement faux un couplet de facture dans une revue de fin d'année.n

Le défilé continue toujours, avec de petits bouts de dialogue sans cesse interrompus par de nouvelles entrées.

— Ces événements de Saint-Pétersbourg, quelle horreur ! . . .

— La Patti ! elle a été divine dans la Lucia.

— Que ferons-nous de nos enfants, si Ton expulse ces pauvres pères ?

— Avez-vous vu la dernière pièce du Palais- Royal, la Victime? C'est charmant!...

I — Et votre nièce, est-elle accouchée ?

— Oui, hier.

— Une fille?

— Non, un garçon.

— Ah ! pauvre petite, elle désirait tant une fiUe.J

— Il nous restera les dominicains... on n'expulsera pas les dominicains.

— Cette romance de la mandragore dans Jean ie Nivelle^ c'est délicieux !

— Les dominicains ne vaudront jamais ces bons pères Ils m'inquiètent, moi, les dominicains Voyez ce père Didon... c'est un

révolté.

LE DÉFILÉ. 23l

— Ah ! comme c'était amusant, Tautre soir, à rOpéra, de voir Verdi conduire l'orchestre I... Comme il se démenait I

— Un grand artiste ne devrait pas se donner ainsi en spectacle...

— Oh ! non, mais ça ne fait rien... c'était bien amusant I

On arrive encore, on arrive toujours... C'est une longue procession de brunes, de blondes et de rousses aussi, bien que cette couleur soit en train de passer de mode.rUne inquiétude me prend... Est-ce que les Françaises deviendraient laides? Il faudrait faire attention à cela. Parmi toutes ces belles personnes, les plus belles étaient des Américaines, des Viennoises, des Anglaises, des Suédoises... S'il avait fallu donner des prix, les Françaises auraient été battues, battues à plate couture.

Et, parmi ces étrangères admirables, plusieurs appartenaient au corps diplomatique.

Je signale le fait à M. le ministre des affaires étrangères ; il n'est pas sans importance. L' Europe est représentée à Paris par des femmes délicieuses... La République pense-t-elle à envover de

jolies républicaines à l'étranger ? On me dit que non, que le ministre est, avant tout, préoccupé de trouver, pour les postes au dehors, de bons jeunes gens sérieux, distingués, laborieux. On leur demande du mérite... ce qui est bien secondaire aujourd'hui dans la carrière diplomatique. Un ambassadeur, depuis le télégraphe, ce n'est plus rien du tout, et, si l'ambassadeur n'est rien, les attachés sont moins que rien.

Autrefois, quand un échange de lettres entre Paris et Saint-Pétersbourg, entre Paris et Washington, demandait des semaines et des mois, un ambassadeur était obligé d'avoir, de temps en temps, des idées à lui. Plus rien de semblable à présent; un seul homme délibère, décide et parle: le ministre.

Un de nos ambassadeurs lui écrit par le télégraphe :

— On vient de me dire à midi vingt-cinq telle chose désagréable^ je n'ai rien répondu... je rentre che^ moi^ fat tends votre réponse... Que faire?

Et le ministre répond à midi cinquantecinq :

— N'ayei pas V air de vous en être aperçu.

Voilà réduites à leur plus simple expression la plupart de nos négociations diplomatiques.

Aussi devrait on garder pour le dedans Ie« bons sujets, les travailleurs, les piocheurs, et envoyer au dehors de gentils petits jeunes gens aimables et gais, spirituels et riches, mariés à de jolies femmes, aimant la danse et le plaisir, bref, portant galamment à l'étranger le drapeau de cette République athénienne qui nous a été promise delà façon la plus formelle par M. Gambetta.^

Dulnonde-.. encore du monde... Le grand

salon est déjà plein Les femmes assises

On va jouer la comédie Les hommes entassés

dans les embrasures des portes et des fenêtres. ' Voici M. et M"® de B***, de vieux amis à moi. Très spirituelle et très gaie, M"^® de B***. Il y a quinze jours, je la rencontre, chez les M*", dans le salon d'attente. Elle était la , devant une Psyché , ayant l'air d'arranger sa coiffure, à laquelle il n'y avait rien à reprendre ; son mari près d'elle attendait patiemment... Je m'approche :

— Vous n'entrez pas ?

— Oh I non pas maintenant... je gagne du temps.

— Comment ?

— Oui, M«»« R'** vient de passer... Elle était ravissante et mise comme une fée. Elle a dû faire une entrée foudroyante. Nous ne serions, ma robe et moi, que de la gnognotte après cela.

J'attends un bon laideron bien complet, bien réussi... et derrière le laideron je passe.

Pendant qu'elle achevait cette phrase, dans la glace, sans se retourner, elle vit venir M"* V***, la femme de l'agent de change, M™« V***, toute ronde, toute boulotte, toute fleurie, toute bourgeonnée, toute couperosée, roulant sur ses petites jambes, d'autant plus drôie qu'elle avait pour cent cinquante mille francs de diamants sur la tête et sur les épaules.

— Voilà mon affaire, me dit tout bas M™ de B***, je ne trouverai rien de mieux que cela...

Mme de B*** fit son entrée après M"« V"* et ne la manqua pas ce soir-là, son entrée, en vertu de la loi des contrastes.

Le grand et les petits salons sont combles,

archicombles, et tout le inonde, tant bien que mal, est à peu près casé. Trois coups sont frappés solennellement... Un grand silence se fait,.. On va jouer la comédie... L'auteur est un homme du monde, les artistes sont des gens du monde... Oh ! les comédies de salon ! Oh I les comédiens de salon !

Lord Palmerston disait : « La vie serait supportable sans les plaisirs » et c'est dans les Guêpes, je crois qu'Alphonse Karr a écrit quelque chose comme ceci : « Je divise les plaisirs en deux classes : les plaisirs qui m'amusent et les plaisirs qui fn'ennuient. Je préfère les vremiers et je m'abstiens obstinément des se* couds, »

Rien de plus sage ; et, la comédie de salon étant un des plaisirs qui m' ennuient ^]t m'esquive dès que le rideau se lève, mais pas assez vite pour échapper à ce délicieux commencement de proverbe :

— C'est vous, cher baron.

— Moi-même, chère marquise.

— Je ne vous demande pas des nouvelles de la baronne. Je l'ai vue hier soir chez la duchesse.

— Et moi j'ai rencontré hier le marquis chez le prince.

On est fixé... On comprend tout de suke que cela se passe dans le plus grand monde.

Avril iS8o.

J'ouvre le Premier Tableau de Paris de Mercier, le tableau d'avant la Révolution... celle de 1 789... Nous avons eu tant et tant de révolutions qu'il faut avoir bien soin de préciser... Voici ce que Mercier écrivait à propos des courses :

« On se transporte dans la plaine des Sablons « pour voir courir des animaux efflanqués, qui <( passent comme un trait, tout couverts de sueur « au bout de six minutes, et nous mettons ensuite « dans les discussions qui résultent de ces cour- « ses un air de profondeur et une importance qui « ont quelque chose de burlesque. »

Et Mercier note cette réponse d'un petit-maître à qui Ton demandait ce qu'il idolâtrait le plus des chevaux ou des femmes. 11 réfléchit un peu et répondit :

— J'aime mieux les femmes, mais j'estime plus les chevaux.

Tels étaient, en 1 780, les sportsmen de la plaine des Sablons; tels sont, en 1880, à un siècle de distance, les sportsmen de la plaine de Chantilly et de rhippodrome de Longchamps.

Un soir de la semaine dernière, je me suis rencontré dans le monde avec de très gentils et très aimables jeunes gens. Il se sont mis à examiner dans leur ensemble et dans leurs résultats la suite des courses du printemps. En les écoutant, je me sentais pris à la fois d'admiration et de tristesse.

Si telle course, tel jour, avait échappé à tel cheval, c'est qu'il avait toussé le matin, c^est qu'il avait boudé sur son avoine, c'est que le terrain lui avait déplu, etc. Ils parlèrent ensuite du prix de cent mille francs. Ce n'était un secret pour personne que Robert the Devil péchait par le cœur... en tout cas, c'était un secret pour moi.

Et quelle érudition ! Ils savaient par qui était Beaumtnet^ et par qui Bête à Chao^rins^ et par qui Robert the DeviL A propos du Destrier..

cependant, ils ne se trouvèrent pas d'accord.

— Le Destrier est par Trocadero.

— Non, le Destrier est par Flageolet.

— Eh! parbleu! demandons au petit Max...

Petit Max... Petit Max...

Je vis s'approcher le petit Max... j'ai d'ailleurs, depuis longtemps, le plaisir de le connaître..* Nous sommes dans les meilleurs termes. . On lui soumit la question, et le petit Max de répondre tout de suite :

— Par Flageolet l par Flageolet l Gomment pouvez-vous avoir une minute d'hésitation là» dessus I

Il avait Tair un peu scandalisé, le petit Max... Il était révolté de l'ignorance de ses camarades... Je n'y résistai pas... Je me mêlai à la conversa^ tion et je demandai négligemment :

— Par qui donc est La Princesse de Clèves ?

La Pf^incesse de Clèj^es??? Ils s'interrogèrent du regard. Ils cherchèrent. Ils ne connaissaient pas de jument de ce nom-là... Non, depuis

quMls suivaient les courses, jamais, dans aucune réunion de Paris ou de province, ils n'avaient vu sur les programmes le nom de cette Princesse de Clèves. Leur étonnement redoubla quand Je leur dis que je savais, moi^ par qui elle était... qu^elle était par M"' de La Fayette. Cette poulinière leur était également inconnue.

J'eus, à la fin, pitié de leur embarras, et je leur avouai que cette Princesse de Clèves était un roman du xvn® siècle et que l'auteur de ce roman était M™® de La Fayette. Ils respirèrent; ils étaient véritablement soulagés. Ils ignoraient l'existence même d'un des chefs-d'œuvre de notre langue; ce n'était rien que cela... Mais ils auraient rougi d'être mis en défaut sur le nom d'une jument de course. Voilà beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui I

J'eus, après coup, le regret d'avoir adressé à ces sportsmen une question trop difficile. Je croîs bien que je pouvais les embarrasser à meilleur compte. Si je leur avais demandé tout simplement : — Par qui Louis XIV?... ils auraient peut-être réussi à trouver Louis XI II, mais ils auraient certainement échoué devant Anne d^Au-

triche. Et si j'avais continué : — Par qui Louis XV ?... enhardis par le succès de la réponse sur Louis XIV, ils auraient peut-être dit : — Par Louis XIV.

Les courses et le baccarat tiennent véritablement une trop grande place dans la vie de ces messieurs.

Et jamais je ne comprendrai pourquoi les courses — qui ne sont, en définitive, qu'un baccarat tournant — jouissent de certains privilèges et de certaines exemptions.

Un très grand nombre de journaux ont annoncé avec une véritable tristesse que la recette du jour du grand prix ne s'était élevée, cette année , à cause du mauvais temps, qu'à cent soixante-dix mille francs. Rien que cela... en une seule fois. C'est la recette totale d'un des beaux mois de la Comédie-Française.

Vous m'accorderez, je pense, que la Comédie- Française fait autant pour la gloire de notre pays que la Société des courses. On serait donc en droit de réclamer, au moins, l'égalité entre ces deux institutions. Eh bien, voici ce qui se passe. Il y a une loi de 1791 qui, très sagement, à mon

humble avis, donnait le pas à la Comédie- F ran* caise sur les courses. Elle décidait que le Théâtre- Français et les autres théâtres abandonneraient aux pauvres environ le dixième de leurs recettes. Sur les courses, sur les bals publics et sur les cafés-concerts le prélèvement devait être de vingtcinq pour cent.

Cette loi, savez-vous comment on inappliqué depuis bientôt un siècle ? Oh I les dix pour cent sur les théâtres, on les a toujours prélevés très exactement... Mais les bals publics, les courses et les cafés-concerts n^ont pas été traités avec la même sévérité. Jamais ils n'ont connu la rigueur de la loi de 1 79 1 .

Prenons un exemple. La Comédie- Française a fait le mois dernier 170.000 francs de recette. Pendant ce mois, elle a joué Racine, Corneille, Molière, Beaumarchais, etc., etc., etc.

La Société des courses a encaissé en un jour, le dimanche 6 juin 1880, la même sommedecent soixante-dix mille francs. Elle a fait courir Joséphine, Pharamon, Gobsec , Volupté, Poulec»

Patronille, Beauminet, Michel-Ange et Nonancourt.

L'Assistance publique se présente; elle demande dix sept mille francs à la Comédie-Française et demande à la Société des courses, pour le principe, une somme dérisoire. .. je ne sais pas si ce n'est pas vingt sous.

Je me permets de trouver cela parfaitement ridicule et monstrueux. Encourager l'espèce chevaline, c'est bien, mais il me semble qu'encourager l'espèce humaine, c'est mieux encore... L'une vaut bien l'autre. Il me semble, pour conclure, que Le Cid par Corneille et que Tartufe par Molière ont fait au moins autant, pour le progrès de l'esprit humain, que Beauminet par Flageolet et que Bêle à Chagrins par Vertugadin^ pour le progrès du cheval de pur sang.

Cela dit — et je ne suis pas fâché d'avoir trouvé l'occasion de le dire — je reviens au petit Max... Après cette conversation sur Flageolet et sur madame de La Fayette, il s'était laissé tomber sur un canapé ; il restait là silencieux, pensif, avec un air de lassitude et d'accablement. J'allai m'asseoir à côté de lui.

— Vous venez de vous moquer de nous,me dit-il.

Oh ! je ne vous en veux pas... Je me rends justice, allez I... Je suis ignorant comme une carpe et j^ai par moments contre moi-même de véritables accès d'indignation... Il me prend des rages de travailler, d'apprendre... J'achète des livres., mais le temps délire... Où le trouver? Où le trouver?

— Mais il me semble.

— Oui, oui, je devine votre pensée.. Le temps ne devrait pas manquer à quelqu'un qui n*a rien à faire.. Ah ! c'est que vous ne savez pas ce que c'est que l'existence d'un homme qui n'a rien à faire ! Ma vie!... Voulez-vous que je vous raconte ce que c'est que ma vie ?

— Très volontiers.

— Eh bien I écoutez . .

J'écoutai et voici fort exactement sténographié le discours du petit Max.

« Je vais débuter par une absurdité, par une énormité, mais enfin je suis bien obligé de constater un fait ridicule, un fait invraisemblable, un fait extravagant !.. Je suis un homme à la mode!. D'un bout à l'autre de l'année, on se me dispute, on

se m'arrache ! Dîners, bals, soirées, parties de campagne et parties de chasse, charades et comédies de salon, etc., etc. C'est un déluge d'invitations. Tout le monde veut m'avoir... Il n'y a pas de fêtes, ni de plaisirs possibles sans moi, dans un certain monde...

« Pourquoi?... Ah! ça par exemple, je n'en sais rien ! Je n'ai pas d'esprit.. Non, non... je n'ai pas d'esprit.. J'ai un certain petit train-train dans la conversation et voilà tout I . . • Quant à mon ignorance, vous venez vous-même de la constater à l'instant.. Elle dépasse toute ipiagination.. J'ai eu toutes les peines du monde à passer mon baccalauréat... J'ai dû m'y reprendre à quatre fois.. Et, faut-il vous l'avouer? je ne suis pas encore aujourd'hui très ferré sur l'orthographe.. Il y a des participes qui m'épouvantent et autour desquels je ^^is dans mes lettres dès circuits respectueux..

« Et cependant j'ai des succès, oui, de véritables succès dans le monde... Je suis en possession d'une certaine notoriété parisienne... Un matin, — il y a de cela quatre ou cinq ans, — un matin j'ouvre un journal... J'avais assisté la veille

à un grand mariage et dans le compte rendu de ce grand mariage, avec stupeur, je découvre mon nom I... La semaine suivante, à propos d'une première représentation, encore mon nom I... Puis, à partir de là, dans les échos mondains, mon nom, toujours mon nom!... Mon visage était devenu familier aux rédacteurs de ces petites chroniques arisiennes.

a J'étais devenu quelqu'un 1... Je me suis vu fcté, couru, recherché... C'est aujourd'hui le 12 juin... Eh bien! croiriez-vous que, depuis le 25 avril, j'ai dîné tous les soirs en ville et que j'ai fait partout le même grand dîner, même menu, mêmes vins, mêmôs personnes et même conversation. . . Nous sommes un petit troupe au de Parisiens, jeunes et vieux, qui tournons ainsi dans le même cercle, sans jamais pouvoir nous arrêter... « Quant à moi, je n'en puis plus !... Regardez ma figure... Le soir^ aux lumières, ça va encore.. • mais le matin j'ai une mine épouvantable... Je ne mange plus, je ne dors plus... Mon médecin, depuis quinze jours, veut me faire partir pour les eaux... Mais je ne peux pas, je ne peux pasi Je ne serai pas libre avant le i5 juillet! »

Le petit Max en était là, lorsque vint à passer, au bras de son mari, la ravissante M™® de Z***. Elle fît une pause d'une seconde devant le petit Max .

— Demain, trois heures, lui dit-elle, n'oubliez pas...

— A trois heures, répondit-il, je serai là...

— A demain, alors...

Elle s'éloigna, et le petit Max, reprenant sa brillante improvisation :

« Délicieuse femme, n'est-ce pas?... Et si gentille avec moi, si familière, si provocante même... Ah! je crois bien que si j'avais eu le temps de m'occuper d'elle cet hiver... mais voilà... le temps matériel m'a manqué... J'ai été obligé delà remettre à l'hiver prochain...

« Aussi ce rendez-vous de demain.. N'allez pas vous imaginer... C'est chez son tapissier que je dois me trouver à trois heures., pour une conférence.. Elle veut changer de fond en comble 'ameublement et l'arrangement de son salon., alors elle est venue à moi et m'a demandé des conseils.

<( C'est là encore un de mes malheurs I.... Il est généralement admis que j'ai du goût, de Tinvention, des idées... que je m'y connais admiirablement, en bibelots, en étoffes, en chevaux, en voitures, en toilettes, en meubles, en décoration d'appartements, en cuisine et en vins.. C'est par là, en grande partie, que je suis arrivé à cette situation qui m'étonne moi-même.

« Demain, tenez, voici ma journée. . . Le matin, de neuf à dix^ j'ai mon tailleur... A dix heures, je monte à cheval avec madame L***. Elle veut avoir mon opinion sur un cheval qu'on lui propose.

A onze heures chez B***, le carrossier, donner un coup d'œil à une voiture qu'il termine pour mon ami R*** ; une voiture d'une disposition très originale... c'est une idée de moi. Je rentre, et je déjeune. A deux heures, chez la couturière de madame de M***. Elle va faire faire son portrait, elle est hésitante entre deux robes... et je dois prononcer. Ensuite chez le tapissier de madame deZ*** et nous en aurons pour deux bonnes heures. De là je cours à un comité pour une réunion de courses en province... Je dîne chez l^s V'** qui essayent un cuisinier et veulent savoir ce que j'en pense...

Puis il faudra que j'aille à un concert chez les A'**... Ce n'est pas tout encore... Il y aune petite sauterie chez les S*** et comme ils seraien furieux d'apprendre que je suis allé chez les A** sans m'être montré chez eux, il faudra que j'aille aussi chez les S***.,.

« Est-ce une journée, cela ? Aussi, pour m'y préparer, savez-vous ce que je vais faire?... Il est minuit... Je vais aller me coucher... »

A ce moment, un véritable tourbillon de satin, de soie et de dentelles vint s'abattre sur le petit Max... C'était sa cousine, M°^® de B...

— Max, venez, Max, venez tout de suite...

— Où cela ?

— Avec nous, là-bas, dans le petit salon bleu. Nous allons jouer une charade... Nous avons des monceaux de costumes... Cyprienne a trouvé un mot délicieux... Vous jouerez trois rôles charmants : un sénateur, un kroumir et un marchand de pastilles du sérail...

— Je suis désolé, ma chère, mais je n'en peux plus... Je suis *^rèft fatigué... Je ne suis pas en état...

« Cest là encore un de mes malheurs !.... II est généralement admis que j'ai du goût, de Tînvention, des idées... que je m'y connais admirablement, en bibelots, en étoffes, en chevaux, en voitures, en toilettes, en meubles, en décoration d'appartements, en cuisine et en vins.. C'est par là, en grande partie, que je suis arrivé à cette situation qui m'étonne moi-même.

« Demain, tenez, voici ma journée. . . Le matin, de neuf à dix^ j'ai mon tailleur... A dix heures, je monte à cheval avec madame L***. Elle veut avoir mon opinion sur un cheval qu'on lui propose.

A onze heures chez B***, le carrossier, donner un coup d'œil à une voiture qu'il termine pour mon ami R***; une voiture d'une disposition très originale... c'est une idée de moi. Je rentre, et je déjeune. A deux heures, chez la couturière de madame de M***. Elle va faire faire son portrait, elle est hésitante entre deux robes. . . et je dois prononcer. Ensuite chez le tapissier de madame de Z*** et nous en aurons pour deux bonnes heures. De là je cours à un comité pour une réunion de courses en province... Je dîne chez hs V'** qui essayent un cuisinier et veulent savoir ce que j'en pense...

Puis il faudra que j'aille à un concert chez les A***... Ce n'est pas tout encore... Il y aune petite sauterie chez les S*** et comme ils seraien furieux d'apprendre que je suis allé chez les A** sans m'être montré chez eux, il faudra que j'aille aussi chez les S***.,.

« Est-ce une journée, cela ? Aussi, pour m'y préparer, savez-vous ce que je vais faire?... Il est minuit... Je vais aller me coucher... »

A ce moment, un véritable tourbillon de satin, de soie et de dentelles vint s'abattre sur le petit Max... C'était sa cousine, M°^® de B...

— Max, venez, Max, venez tout de suite...

— Où cela?

— Avec nous, là-bas, dans le petit salon bleu. Nous allons jouer une charade... Nous avons des monceaux de costumes... Cyprienne a trouvé un mot délicieux... Vous jouerez trois rôles charmants : un sénateur, un kroumir et un marchand de pastilles du sérail...

— Je suis désolé, ma chère, mais je n'en peux plus... Je suis *^rèft fatigué... Je ne suis pas en état...

— Vous auriez le cœur de faire manquer notre charade... Je ne vous le pardonnerais pas... Allons... venez I venez!...

Elle lui prit le bras et l'emmena d'autorité.. « En s'en allant, d'un air désespéré, il me jeta cette dernière phrase :

— J'avais oublié de vous dire... Je sais jouer les charades!...

Et pendant que s'opérait sous mes yeux l'enlèvement du petit Max, je me rappelais une phrase des Confessions de Jean-Jacques Rousseau ••.

Parlant de la vie du monde où Ton trouve à la fois Tennui du désœuvrement et le tourment de la contrainte, il s'écrie :

« Vous appelez cela de l'oisiveté, c'est un travail de forçat ! »

Jean-Jacques a raison. Elle est quelquefois bien difficile, la vie facile des désœuvrés. Être obligé de s'amuser toujours, toujours, toujours, sans répit et sans repos I... N'avoir pas autre chose à faire ! Considérer la vie comme une immense et continuelle partie de plaisir!...

En somme, il faut le dire et le dire bien haut.

LE PETIT MAX. 25l

la condition la moins dure sur la terre est encore la condition de ceux qui, ayant des devoirs à remplir, ont le sentiment de ces devoirs et le goût du travail...

Dans une de ses lettres M°**» Sand a écrit cette phrase :

« Ne vous plaignez jamais du travail même « ingrat, et acceptez-le comme une bonne chose ; « les trois quarts de la vie sacrifiés à un devoir « quelconque font le dernier quart très fort et « très vivant. »

Mais si je n^ai pas de devoirs à remplir, si je suis seul^ libre et riche... Eh bien I mais alors il vous est très facile de vous créer des devoirs... Mari ez -vous I... Que de pauvres diables hésitent devant le mariage, à la rigueur. Je le comprends, mais les riches... Allons donc 1 Le mariage, c'est leur vrai devoir, c'est leur vrai luxe... Mariezvous, ayez des enfants, aimez-les, occupez-vous vous-même de leur éducation^ faites-en de braves gens, de bons Français... Essayez, et vous verrez que cela n'est pas aussi ennuyeux que vous vous rimaginez peut-être.

Et si le mariage vous épouvante, si vous ne

2b2 LE PETIT MAX.

pouvez VOUS y résigner... eh bien! ne vous mariez pas, — on a bien le droit, au bout du compte, de rester garçon, — mais on n'a pas le droit de vivre dans un détachement absolu de tout devoir et de tout travail. Trouvez une occupation quelconque, ayez un goût, une passion, une manie. J'excepte naturellement les filles, les courses et le baccarat ; mais il reste encore bien des choses en dehors de cela.

Devenez collectionneur, achetez des livres, des manuscrits, des gravures^ des médailles, des tableaux... Vous avez un château et des fermes... cultivez vos terres, élevez des bœufs, des moutons et des poules. Soyez membre du comice agricole de votre arrondissement. Soyez le trésorier d'une association charitable. Soyez le secrétaire du conseil d'administration de la bibliothèque populaire de votre commune.

Relisez la scène délicieuse du premier acte dt Daniel Rachat ; suivez les conseils de missEsthet Hcnderson ; bâtissez des maisons ouvrières ; soyez maître de forges; drainez, semez, acclimatez... Stanley a descendu le Congo, remontez-le... Allez au pôle Nord... Recommencez le voyage de Nor-

denskiold... Vous ne serez pas le premier, mais il y aura encore un certain mérite à être le second. Faites quelque chose enfin, faites quelque chose.

Le travail, le devoir, voilà les vrais, les solides plaisirs de ce monde. Il n'y a de jouissances inépuisables que dans les sévères satisfactions de la conscience et de Thonneur.

M. Renan le disait, ces jours derniers, à Londres, en son admirable langage :

« Je ne sais quoi m'assure que celui qui, sans « bien savoir pourquoi, par simple noblesse de u nature, a choisi dans ce monde le lot improduc- « tif de bien faire, a été le vrai sage, a choisi le « légitime emploi de sa vie. »

Oui, bienfaire^ tout est là... mais ne rienfaire^ mais vivre dans une complète oisiveté, se lever le matin, ou plutôt se lever tard, très tard... se regarder dans une glace et n'avoir autre chose à se dire que ceci :

— C'est moi I... c'est bien moi... Me voilà bien reposé, bien portant, bien gras, bien rose... Je vais aller me promener à cheval... Seulement faut-il mettre mon petit veston gris avec Urj pantalon bleu ou mon petit veston bleu avec un pan-

talon gris?... Va pour le veston gris !... Hier j'ai fait le tour du bois de gauche à droite ; aujourd'hui je le ferai de droite à gauche... Je rentrerai... Je déjeunerai... Je dormirai deux petites heures sur ma chaise longue... Je mettrai la délicieuse redingote marron que mon tailleur m'a apportée hier et j'irai faire en voiture le tour du lac... Je rentrerai... Nouvelle toilette... Habit noir, cravate blanche... Je dînerai chez les B***; on y mange admirablement... C'est la première table de Paris... Et je m'échapperai vers dix heures pour aller voir danser le quatrième acte de Robert... Voilà ma viel... car je ne suis bon à rien, à rien, à rien I... Je ne suis cependant pas plus bête qu'un autre, mais de la force et de l'intelligence qui m'ont été départies par la nature je n'ai jamais fait, je ne fais et je ne ferai jamais rien, rien, absolument rien! Par exemple, je me suis payé la petite Léontine la semaine dernière, et la semaine prochaine je me payerai la grande Clara, si ça n'est pas trop cher I

Il me semble qu'il doit être insupportable d'être oblii^c de se tenir un tel langage*, et cela tout le long, tout le long de la vie.

Vous êtes riches, tant mieux pour vous, mais tâchez que ce soit aussi tant mieux pour les pauvres.

Un petit volume existe, qui a été très lu et qui ne Test plus guère, l'Essai sur lart d'être heureux^ par Joseph Droz...

Un autre petit volume serait aujourd'hui bien nécessaire, un Essai sur lart d'être riche.

Juin iStio.

UN

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