DE MADAME DE CHATEAUBRUN
mont par le petit Martinvelle. Cela n'a pas pu s'arranger. Le petjt Mariinvelle a trouvé Cyprienne trop maigre. Il veut une femme un peu plus... ample. Alors, cette année, j'opère une permutation. Je vais mettre les Kérestang (de la troisième) à la place des Senermont (de la deuxième). Je.
laisse les Martinvelle dans la deuxième... La petite Kérestang est rondelette... Elle fera peut-être Taffaire du petit Martinvelle. Il y a autant d'argent chez les Kérestang que chez les Senermont. C'est le grand point pour les Martinvelle.
Robert de Bissy, mon cousin le capitaine. Il était l'âme de la série des chasses, et nous ne l'aurons pas cette année. Robert était dans Tétatmajor et toujours libre. On a fait je ne sais quel mic-mac au ministère de la Guerre. Robert est maintenant dans un affreux régiment de dragons,, à l'autre bout de la France et plus ombre de liberté... Les gens qui nous gouvernent ne savent qu^invcntcr pour nous contrarier.
J'arrive aux Loubersan et à Paul de Mennessy^ Ah ! ma chère, le voilà, le vrai drame, le voilà... mais ce récit, je le garde pour la fin.. En sommc^ ii reste à mon mari trois chasseurs enragés r
Montloubel, Gironville et Saint-Branchu. C'est tout ce qu'il lui faut pour une année où il n'y a pas de gibier, et puis, quand cette série-là clocherait un peu, cela me serait au fond parfaitement égal.
Mais la troisième série, c'est autre chose. La troisième série, c'est ma série à moi... Comédies et charades... Je deviens directrice de théâtre. J'ai absolument besoin de ce que j'appelle ma tête de troupe. Malgane, mon jeune premier; d'Estillac, mon premier comique; Montagny, mon second comique ; Chapelan, mon père noble, et M'"° de Sommery, ma duègne... La jeune première, c'est moi, ton humble servante.
Eh bien ! ma chérie, je commence par n'avoir plus de duègne... C'était cette excellente baronne de Sommery, qui ne dédaignait pas, malgré son ardente piété, de monter sur notre petit théâtre. Elle ne jouait, d'ailleurs, que dans les pièces parfaitement convenables. Les autres, elle se contentait d'y assister. Il y a là une nuance très appréciable. M™° de Sommery était divine dans les rôles marqués. Elle y mettait le grand air et les traditions d'autrefois.
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Nous ne Taurons pas cette année. Elle ne peut bouger de chez elle. Sais-tu ce quelle a fait? Une chose admirable!... Elle a recueilli à Sommery trente et un jésuites ; elle a été obligée d'en renvoyer onze, parce que le préfet lui a fait savoir qu'il y avait une loi qui défendait d'avoir chez soi plus de vingt jésuites... mais il lui en reste toujours vingt. La pauvre femme n'a pas le temps de songer à jouer la comédie.
J'avais envie de lui écrire : « Venez avec vos vingt jésuites. On leur fera un dortoir dans la bibliothèque. » Mais là, vraiment, vingt jésuites à consoler, à nourrir, à distraire, c'était une trop lourde besogne... Et voilà pourquoi je n'ai plus de duègne.
Je suis également frappée dans mon second comique, Montagny. Il a fait ses vingt-huit jours le mois dernier. Il a reçu des averses abominables. 11 est revenu avec une bronchite, ane laryngite, je ne sais quoi. Il est sérieusement malade.
Il part, il va passer l'hiver dans le midi et ne reviendra qu'au printemps prochain. J'espère m'en tirer en réinvitant pour la troisième série un de mes petits substituts démissionnaires. On me
dit qu'au printemps dernier il a joué Ma femme et mon parapluie chez son président et qu'il n'était
pas mai du tout dans Serinet... Il joue le whist,
il joue la comédie, il proteste contre les décrets
du 2g mars ! C'est un jeune homme accompli !..*
Quelle perte pour la magistrature 1...
Hélas ! m'y voici à la grosse, à l'inextricable difficulté. Là, ma tête littéralement se perd, et je ne sais que devenir. Écoute un peu et lis avec la plus sérieuse attention ce passage de ma lettre.
Hier Mathilde de Loubersan vient me voir.
Elle avait évidemment guetté mon passage à Paris. Je ne reste ici que trois jours, entre Trouville et Châteaubrun. Je n'avais prévenu personne démon arrivée. Tout mon temps était pris... Trois jours, ce n'est pas trop quand il faut se ravitailler de robes et de chapeaux pour la saison.
Donc, c'était hier. Je venais de passer cinq heures en conférence avec ma couturière... J'ai eu des idées délicieuses... Tu verras certaine robe cerise... et certaine casaque bouton d'or... Je rentrais épuisée... Je trouve Mathilde... Elle m'attendait depuis deux heures. Nous nous mettons à bavarder... mais elle tournait... elle tournait...
DE MADAME DE CHATEAUBRUN. lOÎ
Je voyais bien qu'elle avait quelque chose à me dire, et que ce quelque chose n'était pas facile à dire. Enfin, elle arrive au fait. Elle me demande de la changer de série. A dire vrai, je m'y attendais. Tu sais ce qui se passe. On dit que M. de Malgane a pris dans le cœur de Mathilde ta place de M. deMennessy. Et Mathilde ne tenait pas à se rencontrer avec M. deMennessy. Ellevoulait, elle aussi, être de la troisième série. C'est la série de M. de Malgane, mon jeune premier... et le sien..^ Mon Dieu ! ma chérie^ tout cela est fort déli* cat, et je n'ai pas la conscience en repos quand je songe à certains arrangements... Mais, que veux-tu? Quand on veut avoir un salon, il faut bien faire certaines concessions, fermer les yeux sur certaines choses. On n'aurait personne sans cela. Et, d'ailleurs, pourquoi cet acharnement à voir le mal partout ? Mathilde, pendant deux ou trois ans, a pris plaisir à rencontrer M. de Mennessy dans le monde. Et maintenant elle prend plaisir à y rencontrer M. de Malgane... Pourquoi donc y aurait-il là, de toute nécessité, autre chose que des distractions purement intellectuelles? Ma foi, j'ai dit à Mathilde :
— Je te mettrai de la troiciêtne série, de la se* rie de M. de Malgane.
— Oh! ce n'est pas cela que je te demande, m'a-t-elle répondu en riant, Je demande à ne pas être de la série de M. de Mcnnessy... Voilà tout.
Elle m'a embrassée le plus tendrement du monde et s'en est allée. Tii crois que c'est fini. Pas du tout, ça commence.
Cinq minutes après, nouvelle visite. C'était Loubersan. Le mari après la femme. Lui aussi avait dû guetter mon passage, et je crois bien que, par-dessus le marché, il avait guetté la sortie de Mathilde, pour ne pas se rencontrer chez moi avec elle. Il avait un air embarrassé, et ce n'est qu'a* près force détours qu'il se décida à mettre les points sur lés t. Il venait me demander de ne pas le changer de série, de le laisser dans la seconde avec M. de Mennessy...
— Je serais très heureux, m'a-t-il dit, de passer ces trois semaines chez vous avec Mennessy. J'ai pour lui la plus sincère, la plus cordiale affection... Eh bien ! ma chère amie, depuis cinq ou six mois un changement inexplicable s'est fait en lui... C'est une indifTérence, une froideur... U