DE MADAME DE CHATEAUBRUN. IO
avec Menness^^ et Mathilde dans la troisième avec Malgane... Il aurait Mennessy ! Elle aurait Malganel... Ce serait la perfection !...
Sans doute, mais c'est là une solution trop hardie, trop radicale... Il faut compter avec Topinion publique... et que dirait le monde?
Je ne vois, en somme, qu'un arrangement, — • je ne dirai pas honorable, mais acceptable. — Mets-les tous les quatre ensemble dans la même série... lis auront chacun ce qu'ils désirent.. Ils se aébrouiiisront comme ils pourront.
A toi,
Léopoi.uine.
LE
J'avais dîné chez des amis et, le soir, la mai* tr#sse de la maison me dit :
— Vous allqz souvent à TOpéra ?
- Très souvent.
— Et sur le théâtre ?
-ïji^. Oui, sur le théâtre.
— Alors vous pourriez me rendre un service.
Il y a dans le personnel du ballet un très brave homme nommé Morin... parfaitement convenable, à ce qu'il paraît. Cest le professeur de
danse des petites de B"'. Il donne d'excellentes leçons. Je le prendrais volontiers pour mes fillettes. Demandez-lui donc s'il pourrait venir deux fois parsethaine.
Je me chargeai très volontiers de cette mission délicate.
Le lendemain 17 lévrier i8$i, vers dix heures du soir, j'arrivais à rOpéra et je m'en allais sur le théâtre à la découverte de M. Morin. On jouait le Prophète. Le troisième acte venait de commencer. En scène, les anabaptistes chantaient avec fureur :
Du sang Du sani Duiaiij Que Dii
Les haches éta de malheureux moines et grand toutes ces demois daient, en équilil d'effleurer la gîa
LE MMTRË DE DANSE. I l3
vespeciueusement une de ces jeunes Westphaliennes de me mettre en rappoil avec le nommé Morin.
— Morin, me répondit-elle, il n'est pas dans les patineurs... Tenez, il est en scène. C'est lui là-bas qui fait l'évêque ; vous voyez cet évéque qu'on bouscule et qu'on tiraille... Attendez, il va sortir tout de suite.
Un des anabaptistes en chef intervint en effet, déclara qu'il fallait épargner ces nobles et ces prêtres qui pouvaient payer rançon. Morin avait la vie sauve, et j'eus l'honneur de lui être présenté parla petite Westphalienne.
*''':, une longue : une grande tait un peu ;nt houspillé , je lui deles leçons à [e.
ithousiasme.
•ées en scène issades. Les
coulisses étaient devenues subitement calmes et silencieuses. Nous nous abandonnâmes tous les deux, Monseigneur et moi, à une petite conversation familière.
— Oui, monsieur, me dit Sa Grandeur, je donne des leçons de danse, j'ai une fort belle clientèle dans Tarisiocratie et dans la haute finance. Je n'ai pas à me plaindre... et cependant, il faut bien le reconnaître, cela allait bien mieux autrefois, bien mieux. La danse s'en va, monsieur, la danse s'en va.
— Est-il possible !
— Cest comme j'ai l'honneur de vous le dire.
Les femmes apprennent encore à danser, mais les jeunes gens, plus du tout, monsieur, plus du tout. Le baccarat, les courses, les petits théâtres, voilà leur grande affaire. C'est un peu la faute du gouvernement.
— Comment cela ?
— M. Jules Ferry a refait dernièrement les programmes de TUniversité. Il a rendu certaines choses obligatoires : les langues vivantes, par exemple... Je ne l'en blâme pas, l'étude des langues vivantes a de grands avan-
LE MAITRE DE DANSE. Il5
lages; mais la danse, monsieur, on n'a rien fait pour la danse... et c'est la danse qu'il fallait, ayant tout, rendre obligatoire. 11 devrait y avoir un professeur de danse dans chaque lycée, une école normale de la danse, des examens et des concours de danse... on devrait composer en danse comme on compose en thème latin et en version grecque. La danse aussi est une langue et une langue que tout homme bien élevé devrait savoir parler... Eh bien I savez- vous ce qui arrive aujourd'hui ?... Il arrive, monsieur, qu'on donne dans la diplomatie des postes à des gens qui s'embrouillent dans les fijures d'un quad:ille et qui sont incapables de soutenir un tour de valse pendant deux minutes. Ils sentent bien que leur éducation est incomplète... Ces jours derniers, un jeune homme est venu me trouver, un garçon d^ grand mérite, à ce qu'il paraît, en dehors de la danse. Il venait d'être attaché à une grande ambassade. Il n'avait jamais dansé de sa vie, jamais, entendez-vous ? jamais !... c'est à ne pas croire et c'est comme ça. Ce pauvre garçon ne savait pas ce que c'était qu*un quadrille. Voilà les choix de M. Barthélémy Saint-Hilaire !...
Il6 LE MAURE DE DANSE.
Oh! cette barbe m'étouffe, vous permettez?
— Comment donc.
II ôta sa barbe grise. Il avait Tair beaucoup moins vénérable. Il continua :
— J'ai dit à ce jeune homme : « Nous allons essayer, mais ce sera dur. On ne commence pas la danse à vingt-huit ans. » Je Tai débourré, dégrossi tant bien que mal. Je n'ai eu pour cela que deux semaines. Je le suppliais de retarder son départ, d'obtenir un sursis de trois ou quatre mois. J'en aurais fait quelque chose. Il n'a pas voulu. Il est parti sans rien savoir. Je pense à lui souvent. Il va nous représenter là-bas ; il nous représentera bien mal ; il ne fera pas honneur à son pays. Remarquez, je vous prie, qu'il peut être appelé à figurer dans quelque quadrille de gala, à danser, par exemple, avec une archiduchesse... Eh bien, s'il se fiche dedans avec sou archiduchesse, ce sera du propre I Tout cela est affligeant... Je suis républicain, monsieur, républicain de vieille date, et il est douloureux de pen-. ser que la République est représentée par des diplomates ne sachant pas distinguer un changement de pied d'un battement de jambe. Savez-
VOUS ce que l'on dit dans les cours étrangères ? « Mais qu'est-ce que c'est donc que ces sauvages que la France nous envoie? »Oui, voilà ce que Ton se dît. Le personnel diplomatique n'était pas brillant sous l'Empire. Oh ! non !... ces messieurs ont fait bien des boulettes... Oh! oui!... mais enfin ils savaient danser !
Et mon brave évêque, voyant que je l'écoutais avec beaucoup d'intérêt, poursuivit sa brillante improvisation :
— La danse, monsieur, n'est pas seulement un plaisir, un amusement; non c'est un grand intérêt social... Tenez... la question du mariage tient étroitement à la question de la danse. Pour le moment, en France, le mariage languit. Cela est prouvé par la statistique. Eh bien ! je suis convaincu que si l'on se marie moins, c'est parce que l'on danse moins. Considérez ceci d'abord que savoir bien, très bien danser, c'est pour un jeune homme agréable, mais sans fortune, une vérit Able situation dans le monde. Un de mes élèves, monsieur, a fait dernièrement un mariage admirable. C'était un garçon très ordinaire, qui avait essayé de tout et n'avait réuss* à rien ; mais c'était
Îl8 LE MAITRE DE DANSE.
un valseur de premier ordre et il a enlevé deux millions à la force du poignet.
— Deux millions I
— Oui, deux millions... et deux millions liqui- •des, une orpheline, ni père ni mère, tout ce qu'on peut rêver. Il vous a empoigné cette jeune personne... elle était très grasse... Eh bien I elle se sentait comme une plume entre ses mains. Elle ne pensait plus qu'à une chose : valser avec lui. Elle était comme folle. Il lui faisait connaître des sensations nouvelles... Et qu'est-ce que désirent les femmes, avant tout ?... Connaître des sensations nouvelles... Enfin elle a refusé des marquis, des comtes, des millionnaires. Elle ne voulait que lui... Elle Ta eu, et il était sans le sou, et il s'appelait Durand. Ah ! ne répétez pji:^ son nom, je n'aurais pas dû vous le dire.
— N'ayez pas peur.
— Après ça, vous pouvez le répéter, ça ne fait rien, c'est un nom si commun. Il y a un intérêt de l'Etat dans les mariages d'inclination qui font épouser une jeune fille riche par un jeune homme pauvre ou un jeune homme riche par une jeune fille pauvre. Ça remue l'argent, ça l'empêche de restera la
même place, çafaitcircuIerlescapitaux.Eh bien Iles trois quarts des mariages d'inclination se faisaient autrefois par la danse. Maintenant on a de courtes entrevues dans les salons, dans les musées, à rOpéra-Comique. On cause, c'est très bien ; mais causer, ça ne suffit pas... C'est quelque chose, Tesprit, ça n'est pas tout. Un tour de valse fournit bien des renseignements que la conversation ne donne pas. Les couturières aujourd'hui sont rouées comme des potences. Elles savent faire ressortir ceci et faire rentrer cela ; elles redressent des tailles incorrectes ; elles donnent aux maigres de l'ampleur et de la rotondité ; elles vous fabriquent des hanches, des épaules, de tout enfin... on ne sais plus à quoi s'en tenir... La science a fait de tels progrès. L'œil peut être trompé, mais la main d'un danseur exercé, jamais ! Un valseur qui a du tact sait se rendre très exactement compte de la réalité des choses.
— OhlohI
— Tout en restant parfaitement convenable, monsieur, et parfaitement réservé. Mon Dieu I tenez, moi^ par exemple, c'est à la valse que j'ai dû mon bonheur. M"** Morin n'était pas encore
M"™* Morin. Je tournais autour d'elle, mais j'hésitais. Elle me paraissait maigre... et dam... je vous Ta voue, épouser une maigre, ça n'entrait pas dans mes idées. Vous savez, chacun se fait son petit programme. . .
J'hésitais donc quanJ voilà qu'un soir, à la noce d'un de mes amis, un garçon très capable, qui est sous-chef d« bureau au ministère des Cultes... on organisa un petit bal. J'invite pour la première valse celle qui devait être la compagne de ma vie. Je me sens tout de suite dans la main une taille délicieuse, une de ces tailles à la fois pleines et fondantes... et, tout en valsant, transporté, je me disais : « C'est une fausse maigre ! c'est une fausse maigre I » Je l'ai reconduite à sa place, après la valse, et je suis allé tout de suite demander sa main à sa mère qui me l'a accordée. Depuis quatorze ans je suis le plus heureux des hommes... et je n'aurais peut-être pas fait ce mariage-là, si je n'avais pas su valser. Voyez- vous bien, monsieur, les conséquences d'un tour de valse ?
— Parfaitement.
— Ce n'est pas tout, monsieur. Grâce à la danse
on ne se rend pas seulement pas compte des agréments d'une personne, des richesses de son buste, du moelleux de sa taille, on peut encore, par un tour de valse rondement mené, faire passer à une femme une sorte de petit examen sur sa santé, sur sa constitution. Je me rappelle, un soir, il y a bien une douzaine d'années, c'était rue Le Peletier, dans le vieil Opéra qui a brûlé... je me trouvais sur le théâtre, attendant le moment de mon entrée, pour le pas des frotteurs dans Gitillaume Tell.,. Vous savez, au troisième acte.
Deux abonnés causaient, tout près de moi, dans les coulisses. L'un de ces messieurs était un de mes anciens élèves. J'ai eu tant d'élèves ! Sans le vouloir, j'entendais des bribes de la conversation et ces deux phrases frappèrent mon oreille : « Eh bien ! te décides-tu — Mon Dieu, répondait mon élève, je la trouve bien gentille ; mais on dit qu'elle est faible de la poitrine. » Alors, moi, monsieur, j'ai fait une chose en dehors de mon caractère. J'ai demandé pardon d'avoir entendu, malgré moi, et j'ai dit à mon ancien élève : « Je crois deviner qu'il s'agit d'un mariage. Voulez-vous m'autoriser à vous donner
un conseil, un conseil tiré de Texercicc de ma profession ? Permet-on la valse à cette jeune personne? » Vous savez... il y a des mères qui ne permettent pas...
— Je sais... je sais.
— Mon élève me répondit : « On la lui permet. — Eh bien, alors, monsieur, lui dis-je voilà ce qu'il faut faire. Je vous connais. Je sais ce que vous valez, vous avez du jarret, de Pavant-bras, de répaule et de la respiration ; faites-moi faire à "Cette jeune personne cinq minutes de valse, sans lui donner le temps de faire ouf. Si elle vous dit : <i Assez monsieur, assez!... » Vous répondrez avec une espèce d'égarement : « Oh I non, mademoiselle! encore, encore!... » Vous aurez Tair d'être dans le ravissement de valser avec elle... Elle croira que vous êtes pris d'une folie de danser, comme dans Giielle,.. Ça la flattera, même si ça la suffoque... Et au bout de cinq bonnes minutes de ce train là, arrêtez-vous net sur place... et, vous penchant un peu sur son épaule... en extase... la valse autorise ces positions-là... écoutez sa respiration dans le dos... Si ça fait le bruit d'un soufflet, n'épousez
pas... mais si vous n'entendez rien, épousez I épousez ! »
Nous en étions là de cette intéressante conversation, quand le ballet vint à finir. Nous fûmes, mon évêque et moi, assaillis par un véritable tourbillon de patineuses. Et ma petite Wesphalienne me retrouvant là où elle m'avait laissé :
— Ah çà I me dit-elle, vous venez donc vous confesser à TOpéra... Donnez-lui l'absolution, Morin, et rendez-le-moi. Allons, venez un peu au foyer.
Elle me prit le bras... et nous nous en allâmes de compagnie, pendant que cet excellent Morin soutenait, grave et digne, sous ses ornements sacerdotaux, le choc de cette avalanche de danseuses.
LE
Montarnesse, i3 juin 1870.
Cest fait, mon cher oncle, c'est fait... Hier 12 juin, 1870, j'ai été nommé conseiller général; seulement la partie a été dure : soixante-quinze voix de majorité, pas plus... J'avais deux concurrents... Mais nous parlerons tout à l'heure de mon élection... parlons d'abord un peu des trente mille francs que je vous ai demandés avant-hier et de la réponse que vous avez faite à ma lettre.
Yous m'avez écrit que vous étiez à court d'argent; que je vous devais déjà une assez forte somme; <}ue, d'ailleurs, je prenais l'habitude de tirer sur vous avec un peu trop de laîsser-aller,
A court d'argent, vous ne Têtes pas; je connais vos affaires : vous êtes riche, très riche, et votre caisse est toujours un petit galion chargé d'or. Donc, si vous le voulez bien, laissons cela.
Je vous dois de Fargent, d'accord. Ma dette se monte, je crois, à une cinquantaine de mille francs; mais, si j'ai tiré sur vousavec un certain laisser-aller, et si je m'adresse encore à vous pour ces trente mille francs, c'est que, mon cher oncle, c'est vous, vous seul, qui m'avez mis dans le pétrin. Et <lans quel pétrin !
Voulez-vous me permettre de rappeler brièvement le passé ?
Un soir, — il y a six ans de cela, — en sortant •de l'Opéra, vous m'avez fait un long discours, nous avons marché pendant deux heures de la rue de la Paix à la Madeleine, de la Mcid<;leine à la rue de la Paix, et, pendant ces deux heures, vous, mon cher oncle, avec beaucoup de for-ce et d'élo-
LE DÉPUTl'i: DE GAMACIIE. \ 2J
qiience, vous parliez. Je gâchais ma vie, disiezvous, je gaspillais ma fortune, et je finirais un bsau jour par me ruiner bêtement pour [quelque créa • turc.l
A cela, moi, je répondais que je n'étais ni en train ni en humeur de me ruiner pour^cune de /^A^/v ces demoiselles. Je ne faisais nulle difficulté de reconnaître qu'elles se disputaient et se partageaient le plus clair de mon revenu, mais de mon revenu seulement; le capital était intact, parfaitement intactH
Cest alors, mon cher oncle, que vous avez mis la main sur rargumcot décisif.
— Tamuses-tuau moins ? m'a vcz-vous dit...
En as-tu pour ton argent?
Je dus confesser que je commençais à nVenr nuyer d'une façon prodigieuse.
— Marie-toi alors, marie-toi.. Une jolie femme, de beaux bébés. Voilà, en vérité, des choses bien effrayantes.. Tu seras un père excellent.. Tu rapporteras plein tes poches des bonbons et des joujoux pour tes mioches.. Et tu découvriras que donner un polichinelle de vingt-cinq sous à un petit bonhomme qui vous aime de tout son cœur^
c'est bien plus amusant que de donner des boucles d'oreilles de vingt-cinq mille francs à une demoiselle qui se moque de vous de toutes ses forces
Marie-toi ! Marie-toi !
— Se marier., mais mon oncle, avec qui ?
— Avec qui? J'ai ton affaire.. J'ai une merveille.. J'ai Caroline..
Le lendemain, je me laissais traîner chez mada* me de Syl vanès et là vous me fîtes voir Caroline ! . . Vous me rendrez celte Justice, mon oncle, que tout de suite... je vous déclarai que je me sentais de très violentes dispositions pour épouser Caroline... Ah! c'est qu'il n'y avait rien, c'est qu'il n'y a rien de plus gentil, de plus charmant, de plus adorable que Caroline !
Deux mois après je l'épousais !.. Le contrat, la dot, les affaires, vous vous étiez occupé de tout cela ; moi, je ne m'étais occupé que d'être amoureux. Vous me disiez : « Tu sais que Caroline est riche. » Je ne vous répondais pas : « Tant pis, j'aurais préféré qu'elle fût pauvre pour la faire riche. » Non, mais je vous disais « Si elle a de l'argent, tant mieux ; seulement elle n'aurait pas le sou que je l'épouserais tout de même. »
Donc, me voilà marié, et je me mets à aimer Caroline de toute mon âme/je lisais hier, je ne sais où, un mot de M. Talleyrand qui, avec une légère variante, s'applique à merveille à ma situation.
On lui demandait comment, après avoir aimé M™® de Staël, il avait pu aimer M™® Grand, et M. de Talleyrand répondait : « Il faut avoir aimé une femme de génie pour bien goûter le bonheur d'aimer une bête.»
Et, moi, je dis : « Il faut avoir aimé beaucoup de farceuses pour bien goûter le bonheur d'aimer une honnête petite femme qui est à vous, bien à vous... surtout quand cette honnête petite femme est à elle seule plus jolie que toutes les farceuses antérieures réunies. »^
J'étais donc parfaitement heureux et je vous étais fort reconnaissant, mon oncle, de m'avoir procuré ce bonheur, en me conseillant le mariage et en m'indiquant Caroline. Seulement, je commençai bien vite à m'aperceveir que je dépensais peut-être un peu trop d'argent. Vous m'aviez dit: « Caroline ,est riche. » Elle Tétait, en effet, m'ayant apporté dans la corbeille un demi-million
l3o LE DÉPUTÉ DE GAMÀCHE.
et un joli château en Bourgogne. Mais il advint que le joli château dévorait très lestement les deux tiers de la rente du demi-million. Il fallait bien que le parc eût bon air et que la chasse, fût giboyeuse. On ne sait pas ce que coûtent les faisans I
Restait donc une dizaine de mille francs, et mon premier soin fut d'autoriser Caroline à en dépenser quatre fois autant pour ses chiffons et ses dentelles. Caroline, qui a beaucoup d^ordreet de raison, s'arrangea pour marcher avec ses quarante mille francs et ne fit pas un sou de dettes, ce qui est méritoire ; mais, moi, de mon côté, je me livrai, en Thonneur de Caroline, à quelques petites dépenses. Il me paraissait strictement convenable de faire, à certains égards, les choses au moins aussi largement que par le passé /T^ai toujours aimé à donner, et puis je me disais : « Les diamants que je donnerai à Caroline, ça né sera pas comme les diamants que je donnais à Pichenette^ ça ne sortira pas de la famille. » Et, j'étais sûr de mon affaire toutes les fois que j'avais eu l'imprudence d'aller flâner du côté de la rue de la Paix, jamais je ne rentrais chez mot sans un
LE DÉPUTE DE GAMACHE. l3l
petit écrin de v^elours bleu dans ma poche.
Ce n'est pas tout: ces demoiselles étaient coûteuses, certainement; mais quand elles disaient : « Tu sais que tu es seul, absolument seul, je h'ai que toi, je n'aima que toi, je ne puis compter que sur toi, etc., etc. » on prenait de ces belles pa* rôles ce qu'on voulait et ce qu'elles valaient ; la moitié, le tiers ou le quart.
Généralement on était pUisieur s ^ et alors, sans se connaître, on s'entr'aidait, on se soutenait ^ Tun apportait le rôti et Tautre le dessert ; cela diminuait les charges, sans diminuer sensiblement le plaisir.
Le mariage, c'est une autre affaire ; on est seul, tout seul. Vous pensez bien, mon cher oncle, que ce n'est pas de cela que je me plains. Je constate un fait, j'étudie une situation, rien de plus. |
Ce n'est pas tout encore ; il y a les Bébés.
F aut-il être sincère, absolument sincère? Eh bien! la vérité est que j'en avais unpeu peur, des bébés. Je me disais: « Quand c'est petit, ça pleure, ça crie, ça abîme, ça casse... et puis, quand c'est devenu grand, il faut payer les dettes des garçons et trouver des dots pour les filles. »
l32 LE DÉPUTÉ DE GA.MACHE.
Enfin, je me méfiais; mais le premier bébé est venu, et si gentil, et si rose, et si drôle, quejtout de suite, Caroline et moi, nous nous sommes activement occupés du second, et du troisième après le second. Trois bébés ! voilà où nous en sommes ; et, qui sait ? tout n'est pas encore dit peut-être. I 'vu^^ -jx^Kjk ^tt^c XacC^ u hV^,/
Je les adore, mes trois mioches ; mais ils aie coûtent les yeux de la tête : les nourrices, les gouvernantes anglaises, un omnibus pour trimbaler la bonne et les enfants, une voiture à chèvres pour les petites filles et déjà un microscopique poney irlandais pour M. Antoine, votre filleul et
mon aîné .
Encore une fois, mon cher oncle, je ne me plains pas. Il n'y a pas de père et de mari plus heureux que moi, et le bonheur vaut bien qu'on y mette le prix; mais je continue à constaterJ et j'arrive à cette conclusion que, marié pour de bon à une femme riche, qui vous donne des enfants, r -v on dépense plus d'argent, beaucoup plus d'argent,
^ que marié pour de rire à des femmes pas
riches, mais qui ne nous donnent pas d'enfants. '
Voilà donc, quant au point de vue financier —
LE DÉPUTÉ DE GAMACHE. l33
je n'examine que la question d'argent — voilà les suites de votre premier conseil : le mariage.
Passons maintenant, mon oncle, au second conseil : la politique.
Un soir, il y a dix-huit mois environ, — c'était en septembre 1868, — nous prenions paisiblement le café, après dîner, chez moi, à la campagne, sur la terrasse du château, quand on m'apporte une grande lettre carrée, cachet rouge, département de..., cabinet du préfet. — J'étais nommé maire de mon village.
Cet honneur me tombait du ciel, et c'était sans m'avoir consulté qu'on me jouait ce mauvais tour. Voilà ce qui s'est passé. Le maire, mon prédécesseur, s'était pris de bec avec la majorité de son conseil municipal et avait été obligé de donner sa démission. Aussitôt, tous les habitants de la commune, tous, tous sans exception, s'étaient trouvés d'accord pour supplier le préfet de m'affubler de l'écharpe et djs attributions municipales.
Et cela à cause de Caroline qui avait trouvé moyen de se faire adorer dans le pays ; elle était, à elle toute seule, le bureau de bienfaisance de la
l34 LE DÉPUTÉ DE GAMACIIE.
commune, et j'avais dû lui ouvrir un petit crédit spécial pour ses pauvres. Encore une dépense, mon oncle, encore une dépense !
Pour célébrer mon avènement et pour remercier mes administrés, je fis ouvrir les grilles du parc le dimanche suivant et je donnai une grande fête : course en sac, prix de lapins, couronnement d'une rosière, bal et banquet. C'étaient les régalades qui commençaient. Grand enthousiasme pendant la fête. « Vive M. le maire ! vive M/"« Caroline ! vive Toncle de M™® Caroline ! »
Puis à minuit, après la dernière contredanse et pendant que les lanternes s'éteignaient une à une sous les arbres, nous restâmes, tous les trois, vous, Caroline et moi, accoudés sur une des balustrades du château... On voyait de toutes parts de petites lumières aller et venir dans la campagne : c'étaient les falots de mes invités qui rentraient chez eux; on entendait encore au loin des cris, des chansons et des : « Vive M. le maire ! »
C'est ici qu'il faut avoir de la mémoire, mon oncle, et se bien rappeler notre conversation. Elle a décidé de ma vie.
LE DÉPOTÉ DE GAMACHE. l35
« — Ah ! çà mais, m*avcz-vous dit, tu es adoré dans ce pays-ci...
— Ce nV'st pas moi, mon oncle, c'est Caroline, elle est toujours à battre le pays à la recherche des pauvres et des malades.
— Elle ou toi, peu importe.. Vous êtes adorés, si tu Faimes mieux:... Eh bien! ça ne te donne pas des idées?
— Qjclles idées, mon oncle ?
— Mais il y aura, en 1869, des élections pour le corps législatif... si tu te présentais...
— Me présenter, moi !.. Que Caroline se présente, si ça Tamuse ; mais quant à moi, jamais !
— Je parle très sérieusement et je le répète : tu devrais te présenter. Cela mettrait un intérêt dans ta vie, et puis que deviendra la France si les gens comme il faut ne mettent pas un peu la main aux affaires, si on abandonne la politique aux avocats et aux journalistes ? Il faut ranimer, dans ce pays-ci, Tesprit provincial qui était Tâme de la vieille France. La Chambre a grand beso in d'une infusion de sang nouveau, etc.^ etc. »
A toutes ces considérations, — fort sages d'ailleurs et fort sérieuses, — je n'ai répondu,
l36 LE DÉPUTÉ DE GAMACHE.
je m'en souviens,, que par un très bel et très irrespectueux éclat de rire. « Moi, député I » Je ne pouvais rien imaginer de plus extraordinaire.
Caroline, elle, ne riait pas, et tout de suite elle se mit de votre bord :
— Votre oncle a raison, dit-elle ; pourquoi ne seriez-vous pas député, tout comme un autre ? Vous feriez, je pense, à la Chambre, aussi bonne et meilleure figure que MM. tels et tels. Présentezvous, mon ami, présentez-vous.
Nous restâmes jusqu'à deux heures du matin à divaguer sur ce beau sujet. Quand on se met à parler politique, on sait quand ça commence, on ne sait jamais quand ça finit.
Le lendemain, vous nous quittiez pour retourner à Paris; mais j'ai toujours pensé que vous ne vous en étiez pas allé tout droit à Paris, et que vous aviez d'abord fait dans les environs une petite battue électorale.
En efifet, dans la semaine qui suivît votre départ, ce fut au château une véritable procession de gens qui n'y avaient jamais mis les pieds, et qui tous me bombardaient de la même phrase : « Il faut vous présenter aux élections de 1869. »
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Ils entraient ensuite dans quelques développements : le candidat officiel était usé jusqu'à la corde, on avait besoin d'une candidature indépendante, ayant des racines dans le pays, etc., etc J'eus d'abord beaucoup de peine à écouter tou'* cela sans rire ; mais peu à peu je m'habituai a m'entendre dire des choses qui, en somme, n^avaient rien de désobligeant, et, au bout d'un petit mois, j'en étais arrivé à me placer devant une glace et à me répéter à moi-même la phrase de Caroline : « Et mais, pourquoi ne serais-tu pas député, tout comme un autre?
Au commencement de janvier, nous rentrons à Paris. Jusqu'au dernier jour, j'avais dit: non... mais ce n'était déjà plus le non énergique et résolu de la première heure.
Arriva le mois d'avril, et, avec le mois d'avril, une députation des électeurs de la circonscription, J'étais mis en demeure de me prononcer. Moi, je faiblissais, j'hésitais; Caroline m'a dit : « Acceptez. » Vous m'avez dit : « Accepte. » Et j'ai accepté.
Mon comité électoral s'organisa tout de suite, avec président, vice-président et secrétaires. Dès
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que vingt personnes sont réunies pour n'importe quoi, elles nomment immédiatement un président, un vice-président et des secrétaires. J'ouvris tout de suite un crédit — un premier crédit I — pour impressions, location de salle, menus frais, etc., etc. Puis mon comité s'empara de moi, me conduisit sur le terrain de manœuvres et ne me lâcha plus. Je devins un paquet, un colis. On m'emballait, on me déballait, on m^exhibait, on me faisait parler, on me faisait taire, on me faisait boire, on me faisait manger; puis on me remballait et on me remportait pour me redéballer une heure après sur un autre champ de foire.
On me disait : « Levez-vous, saluez, donnez « des poignées de main, portez un toast, c'est bien, « cela suffit, rasseyez-vous, mangez, buvez, vous « ne buvez pas assez, il faut avoir Tair d'un bon c( vivant, récitez votre petit discours, etc., etc. »
Mon petit discours 1... Je devrais dire : meâ petits discours. J'en avais trois dans mon répertoire :
\^ Petit discours pour les villes, avec une phrase sur la liberté ;
lE DÉPUTÉ DE GAMACIIE. iSg
2® Petit discours pour les populations rurales, avec une phrase pour le libre échange ;
3° Petit discours pour les centres manufacturiers, avec une phrase contre le libre échange.
Une fois même, je me suis embrouillé et j'ai dit à la campagne la phrase qu^il fallait garder pour la ville. Par bonheur, cela se passait dans un banquet, au dessert, et Ton était si bien lancé, que personne n'était plus en état de comprendre. Aussi, ne s'est-on aperçu de rien. La phrase était au milieu du petit discours; le commencement et la fin pouvaient servir pour tout le monde; c'était ce qu'on nomme un passe-partout.
Ah ! quelle existence j'ai menée du îo avril au 23 mai! Enfin, le 24, c'était fini!...
Nommé, j'étais nommé, et cela ne me coûtait qu^une soixantaine de mille francs ; il paraît que c'était pour rien.
Dans ma commune et dans les petits hameaux circonvoisins, vote unanime, enthousiaste, spontané. Je n'avais eu d'autre agent électoral que Caroline, qui avait redoublé de charité ; mais, au delà d'un cercle de deux ou trois lieues, il avait fallu employer les grands moyens : distributions
de bannières, de médailles, d'instruments deSax, de tableaux de sainteté, de portraits de l'Empereur, etc.; fondation de prix pour les sociétés chorales, pour les concours d'agriculture, etc., etc.; organisation de banquets (c'étaient les régalades qui continuaient et qui grandissaient). Cela ne me coûtait que deux francs par lête, c'est vrai ; mais quand il faut faire boire et manger, pendant toute la période de recueillement (cinq jours pleins avant l'élection), toute une circonscription de trentecinq mille bouches, on ne sait ce que cela coûte que le lendemain de l'élection.
Enfin, avec mes soixante mille francs, j'étais nommé. Pour me consoler un peu, je me disais : « J'aurai un traitement de douze mille cinq cents francs pendant six ans, cela me fera rentrer dans mes déboursés. Je n'aurai perdu que l'intérêt de mon argent. »
En quoi je me trompais... Mes électeurs connaissaient le chemin de ma bourse ; ils se gardèrent bien de l'oublier. Je reçois tous les malins une avalanche de lettres : demandes de secours, de subventions, etc , etc. Il faut donner, donner, donner... et aussi courir, courir, courir... Aller
voir tel directeur général, tel ministre... Obtenir la même place pour vingt personnes, etc., etc..
Ce n'est pas tout... Les pauvres de Caroline ont pris une grande extension... Sa charité, avant le 22 mai 1867, ne s'exerçait que sur deux ou trois petites communes; à partir du 22 mai, elle dut s'étendre à toute la circonscription électorale: neuf cantons, quatre-vingt-huit communes.
Cependant j'arrive à la Chambre et je choisis ma place. Jusque-là, pas de difficulté. Maisquelle fut mon épouvante quand les discussions commencèrent! Virements de crédit, dette flottante, centimes additionnels, classement des chemins vicinaux, fonds commun, etc.
Je n'entendais rien, mais rien du tout, à ces choses-là, et je me disais ; « Qu'est-ce que je deviendrai, quand il faudra voter? Je n'oserai jamais ; je vais passer mes six années à m'abstenir. »
Je confiai mon ignorance et mes angoisses à mon voisin, qui me repondit: « Vous n'êtes pas le seul, allez!... moi-même, qui suis ici depuis quinze ans, il m'arrive bien souvent de ne pas trop comprendre... Et ceux-là même qui prennent la parole quelquefois ne savent pas trop ce qu'ils
disent. Cela n'empêche pas de voter. D'abord, il ne faut jamais s'abstenîr ; nos électeurs n^aiment pas cela. Ils nous envoient ici pour voter, nous devons voter. »
Je suivis ce conseil et je me mis à voter; mais je trouvai quelque chose d'assez ingénieux et qui laissait ma conscience en repos.
Quand je ne comprenais rien du tout à ce qui se passait et à ce qui se disait dans la Chambre, je votais tantôt pour, tantôt contre.
Il y avait le tour du bulletin bleu et puis le tour du bulletin blanc.
Je ne jouais pas la série; je jouais l'intermittence. Ce système me créa tout de suite une petite physionomie originale.
— Ah! ah I se disait-on, voilà un homme qui n'a pas de parti pris ; il ne vote pas d'après un mot d'ordre, il a sur chaque question une opinion à lui, bien à lui ; il va de la droite à la gauche et de la gauche à la droite.
On s'informait alors, on s'interrogeait. Qjel est donc ce nouveau venu? On apprenait que j'étais le produit d'une candidature .. coûteuse, mais indépendante. Une ciiriositc bienveillante s'attachait
à mes premiers pas, on se demandait ce que j'allais faire. J'aurais bien voulu le savoir, ce que j'allais faire I
Cependant les partis se formaient autour de moi et, à peine formés, ils se déformaient, se divisant et se subdivisant en sous-partis et contrepartis : droite de la droite, gauche de la gauche,
gauche du centre droit, etc., etc De toutes
oarts on me faisait des agaceries.
Granier de Cassagnac me disait: «Eh bien, jeune homme, êtes-vous des nôtres? » Et Gambetta, quand il passait près de moi, me souriait très gentiment. Les propositions ne me manquaient pas : « Associez-vous donc à cet amendement. — Voulezvous signer cette demande d'interpellation ? »
Signer quelque chose, c'était là surtout ce qui m'épouvantait; il me semblait que mettre ma signature au bas d'un programme, c'était prendre un de ces engagements éternels, irrévocables... Quevoulez-vous? je débutais dans la vie politique, je ne connaissais pas les usages, les habitudes, les errements parlementaires.
Cependant il fallait en finir et prendre un parti... Je consultai Caroline; elle étudia la
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compoçîtion des différents groupes et me dit:
— II me semble bien que voici la liste la plus comme il faut ^ tous les noms sont bien, très bien* seulement ils ne sont que huit.
Je répondis à Caroline :
— Mais huit, c'est déjà très beau d'être huit ; avec moi ça fera neuf. Bien des partis à la Chambre n'en sont pas encore là.
— Eh bien, entre là dedans.
J'entrai là dedans et voilà comment je suis devenu membre de mon parti. Nous nous sommes placés à égale distance de la droite de la droite de la gauche et dj la gauche de la gauche de la droite. Nous sommes là très bien et très commodément pour les petites évolutions stratégiques.
On a tout de suite décidé qu'on se réunirait une fois tous les huit jours. « Dînons ensemble, c'est le meilleur système. Oui, mais pas au Grand- Hôtel ; chez l'un d'entre nous, ce sera plus convenable.» Moi, je me suis proposé. J'étais le plus central, et c'est chez moi qu'on s'est mis à diner. La première fois, nous n'étions que dix, Caroline et les neuf du parti ; mais, après délibération, on
LE DÉPUTÉ De'gAMACHE. 145
m'a prié d'inviter à chaque diner, à partir de la semaine suivante, une douzaine de députés de toutes les couleurs. Il fallait bien essayer de gagner des adhérents. Mes dîners politiques ont réussi, et, la dernière fois, nous étions vingt-deux à table. Encore des frais, mon oncle, encore des frais !
Nous n'avonspas encore publié notre manifeste, nous le préparons ; il sera très bien ; à la fois vague et précis ; seulement nous voudrions être dix pour le signer. Il paraît qu'il faut être au moins dix pour constituer un parti sérieux... Pourquoi ? Je ne sais pas trop. Peut-être parce qu'il y a dix ministères.. . Enfin, j'espère que nous aurons bientôt notre dixième. On me recommande de soigner mes dîners ; je les soigne.
Cela nous fait, du reste, une existence dispendieuse, mais agréable et animée. Je m'habituais très bien à cette vie-là; je me disais : « Me voilà de la Chambre, me voilà d'un parti ; maintenant je vais être un peu tranquille. » Hélas I non, pas encore !
A mon dîner du 7 mai, un de mes collègues me dit : « Vous n'êtes pas inquiet pour votre réélection au conseil général ? — Ma réélection I mais je
DC suis pas de mon conseil général. — • Vous n'êtes pas de votre conseil général ! » Ce fut une cxcLimation générale parmi mes vingt dîneurs, a 11 faut être de son conseil général ;cela complète une situation politique... Présentez-vous I présentezvous 1»
Je voulus résister; je prévoyais bien ce qui allait arriver, mais notre chef de parti me déclara, avec une certaine vivacité, que je n'avais pas le droit de me refuser à ce qui était un véritable devoir. Je n'avais plus qu'à me soumettre, et, le I*' juin, nous reprenions, Caroline et moi^ lechemindenos électeurs. Caroline elle-même commençait à être un peu lasse.
— Vous vous êtes bien informé, mon ami, n'est-ce pas ? me disait-elle ; il n'y aura plus rien après ce conseil général ? Vous serez bien au com* plet quand vous aurez ça ?
J'arrive à Montarnesse... C'est alors que la grande musique a commencé. J'étais connu, j'avais fait mes preuves ; on savait de quoi j'étais capable en temps électoral. Et puis j'avais deux concurrents redoutables ; le premier, un homme du pays, très remuant, très riche, ayant de longue
main préparé son élection à coup d'argent; le second, un étranger, un Parisien, qui faisait appel aux plus mauvaises passions et qui disait effrontément aux électeurs : « Votez pour moi, et, si je suis nommé, il n'y aura plus ni impôt, ni octroi, ni service militaire, ni rien du tout ; ce sera le bonheur universel ! »
Vous comprenez que j'aimais encore mieux donner un peu d'argent que promettre de pareilles choses. Libéral, à la rigueur, soit ; mais révolutionnaire, jamais!
Enfin, je suis nommé, j'ai battu mes deux adversaires, mais au prix de quels efforts et dz quels sacrifices I
On a déjeuné^diné, soupe, pendant une huitaine de jours, sans aucune interruption, dans toute l'étendue du canton. Un véritable canton de Ga- ,mache I
J'avais emporté de Paris une dizaine de mille francs en me disant : « Une élection au conseil général, deux mille cinq cents votants, dix mille francs, c'est bien assez. »
Nous irons à trente, mon oncle, nous irons à trente. Tout renchérît, tout devient hors de prix.
même le suffrage universel qui commence à se rendre compte de sa puissance et de sa valeur ; il se sent corruptible.
Je me résume et je conclus... Vous avez très généreusement payé cinq ou six fois mes folies de jeunesse!... Et quelles folies !... Vous devez, à plus forte raison, me venir en aide aujourd'hui... Vous ne pouvez pas me laisser à moi tout seul le poids de lourdes obligations honorablement contractées au service de mon pays.
Songez-y bien, d'ailleurs... Nous voici parfaitement tranquilles et pour longtemps. Je n'ai, vous le savez, qu'un goût très médiocre pour le régime impérial, mais l'éclatant succès du plébiscite vient de donner — on ne peut le méconnaître — une nouvelle force au gouvernement... Il y a là le présage de longues années de calme et de stabilité... On entrevoit nettement le fameux couronnement de l'édifice.
Nous atteindrons, à coup sûr, sans encombre, le terme des six années de notre mandat parlementaire. Donc, pas d'élections législatives avant 1 878-, pas de circonscription altérée, affamée, à faire bien boire et bien manger !
Quant à moi, je n'ai plus rien à désirer... Tout ce qu'on peut être, je le suis... maire, député, conseiller municipal, conseiller général... et marié., et père de famille... Tout cela, grâce à vous, mon cher oncle, grâce à vos deux excellents conseils : la politique et le mariage.
Caroline vous adore, les béb& vous embrassent et je sais, moi, de tout mon cœur votre neveu très affectionné,
Georges.