MADAME DE BIAS A MONSIEUR DB BIAS
Cl Avril. — Vous avez jugé nécessaire, mon cher Lionel, de mettre entre nous un intervalle de recueillement et de silence. Je me suis résignée jusqu'à la dernière heure; mais je ne veux pas vous laisser revenir sans vous envoyer un mot de mon cœur.
J'espère que vous serez désormais plus content de votre femme affectionnée et fidèle.
» Marie.
— Sauf contre-ordre de voire part, je
compte mHnstaller à Fresnes dès le i^' mai» < C'est là que je vous attendra:. Je ne perdrai pas la compagnie de ma di^ Louise, qui s'établira en même temps au Pavillon, ches :
son frère, n i
M. de Rias était trop honnête homme, il avait trop véritablement souffert du trouble de son ménage et de l'égarement de sa vie, pour ne pas envisager avec une satisfaction attendrie les jours meilleurs que le ton général de cette correspondance était de nature à lui faire entrevoir. Il ét^it fort loin d'admettre, à la vérité, les théories de ma-
uLie de Lorris, qui lui paraissaient forte-
ment empreintes de la partialité de son sexe ; mais après tout, quelle qu'eût été Torigine des torts de sa femme, il lui suffisait qu'elle les reconnût et qu'elle se montrât disposée à les réparer. Avec la générosité de son naturel, il fit bon marché de la question d'amour-propre, et, sans se préoccuper d'établir une balance plus ou moins équitable des responsabilités, il résolut d'accepter franchement et à plein cœur le bonheur qui semblait de nouveau s'offrir à lui. Il vit dans l'installation de sa femme au château de Fresnes pour le moment de son re- ' tour une intention délicate. C'était là. qu'il» s'étaient vus pour la première fois, qu'ils s'étaient aimés, qu'ils s'étaient mariés :
c*était là qu'ils devaient se retrouver pour y recommencer leur vie commune, et îi
reprendre pour ainsi dire leur union à sa source. Il y avait dans cette pensée quelque chose d'aimable et de touchant, et M. de Rias se piqua d'y répondre en témoignant de son côté l'empressement et la bonne grâce d*un jeune marié.
Il voulut se donner le plaisir de surprendre sa femme, et devança de deux ou trois jours la date pour laquelle il lui avait annoncé son arrivée. — Il passa une demijournée à Paris dans son hôtel, dont il admira le bon ordre : vers sept heures du soir, il repartait pour Fresnes, et descendait de wagon deux heures plus tard à la station la plus voisine du château. Ne trouvant pas de voiture pour Ty transporter, il s'y rendit gaiement de son pied léger, laisi; ses bagages à la gare.
C'était une belle soirée de printemps, doucement éclairée par un faible croissant de lune et des milliers d'étoiles. Lionel s'avançait avec émotion sur cette route tant de fois parcourue au temps de ses amours Evec sa jeune fiancée. Il y recueillait à chaque pas quelques cbers souvenirs, -^ redevenus des espérances.
Il pénétra daiis le parc avec mystère par une des avenues du bois, et il aperçut bientôt à travers la verdure nouvelle les lumières du château. Son cœur battait avec violence quand il s'approcha des fenêtres du salon de famille. II eut la curiosité d'y jeter un regard avant d'y entrer. Son rêve était de trouver sa femme seule pour cette première entrevue ; mais madame de Rias n'était pas seule^ ce qui n'avait rien d'ei
traordinaire m de choquant, puisqu'elle ne l'attendait pas.
Elle était du reste en très-honnête et modeste compagnie. Elle avait autour d'elle sa mère, ses deux enfants, sa cousine de Lorris, M. de Kévern, et c'était tout. A l'une des extrémités du vaste salon, madame Fitz-Gérald et madame de Lorris jouaient sur le piano une sonate à quatre mains. Près de la cheminée, devant une table, madame de Rias était gracieusement agenouillée sur une chaise basse, une main posée sur la tête blonde de son fils, tandis que sa fille était assise à deux pas sur les genoux de M. de Kévern. Ils examinaient un grand ouvrage à gravures étalé sous la lampe, et sur lequel M. de Kévern parais-
dt leur donner des explications très-inté-
Fessantes, si Ton en jugeait par la mine profondément attentive des deux fenfants et de leur mère. De temps à autre, ces jolies têtes penchées se soulevaient pour adresser à Texplicateur une question ou un sourire.
Ce spectacle ne présentait aucun caractère de dissipation mondaine, et cependant il fit éprouver à M. de llias une vive sensation de déplaisir. Il y avait dans cette petite réunion, et surtout dans le groupe où madame de Rias figurait avec M. de Kévern, un air d'intimité heureuse et paisible qu'il semblait véritablement maladroit de troubler par une surprise, si agréable qu'elle pût être.
M. de Rias se retira de la fenêtre avec un geste d'humeur; puis, après quelques pas, il y revint : h mesure qu'il contem-
UN MARIAGE DANS LE MONDE 28i
plait la scène de famille qui s'offrait à ses yeux, un sentiment plus sérieux et plus profond qu'une simple contrariété s'accusait sur sqs traits, et son front se contracta presque douloureusement quand il vit ses deux enfants, pour qui l'heure de la retraite avait sonné, sauter au cou de M. de Kévern et le couvrir de caresses.
On apporta le thé au même instant.
Lionel présuma que madame de Lorris et son frère ne tarderaient pas à prendre congé, et il se détermina à attendre leur départ pour se présenter devant sa femme. Il s'engagea sous le couvert de l'allée la plus proche, et y promena ses réflexions.
Au bout de quelques minutes, il entendît
ouvrir la porte-fenêtre qui donnait sur le
»arc . il en vit sortir d'abord madame de
LoiTÎs, puis sa femme, qui s'appuyait sur te bras de M. de Kévern. A la direction de leur marche, il comprit que madame de Lorris et son frère, séduits par la beauté de la nuit, retournaient à pied au Pavillon, et que madame de Rias, suivant toote apparence, les accompagnait jusqu'à la grille du parc. Il les laissa s'éloigner, et s'achemina ensuite tout doucement sur leurs traces, afin de se trouver sur le passage de sa femme quand elle rentrerait au château. Le hasard lui ménageait enfin cette première entrevue en tête-à-tête qu'il avait si vivement souhaitée, mais qui déjà, il ne savait trop pourquoi, ne lui promettait plus qu'un plaisir tFoublé.
Il aperçut de loin madame de Rias avant qu'elle ne pût le voir elle-même. Il était 4
demi caché dans la frange d'ombre que la.
futaie projetait sur te bord de l'avenue, tandis quQ sa femme marchait dans la pleine lumière du chemin. Elle semblait d'ailleurs profondément absorbée dans ses pensées :
elle s'avançait à pas lents, les bras croisés et la tête abaissée sur le sein. A quelque distance de la place oii s'était arrêté Lionel^ il y avait un banc rustique : elle s'y assit tout à coup comme accablée, elle mit sa tête dans ses deux mains, et il l'entendit pleurer amèrement.
En face de cette scène étrange, la première et subite impression de M. de Rias fut une douleur aiguë et glaciale qui le pénétra jusqu'aux moelles. — Il n'était pas aimé, et l'appréhension de son retour était
cause de ces larmes n^ystérieuses. . . Telle
fut ridée poignante qui le traversa ; maïs ce ne fut qu'un éclair qui s*obscurcit aussitôt. Il avait apporté une provision de confiance qui ne pouvait se dissiper ainsi en une minute. Depuis six mois, on l'avait entretenu dans la pensée que sa femme lui était revenue tout entière, qu'elle ne songeait qu'à lui plaire, qu'elle consacrait à cet unique objet tous ses sacrifices, toutes ses abnégations, toutes les réformes de sa vie. Elle lui avait elle-même confirmé ses tendres dispositions dans son billet de la dernière heure. Il se persuada donc que la défiance qui l'avait soudainement envahi était un mouvement d'une injustice et d'une ingratitude coupables. Madame de Rias avait, comme toutes les femmes, les larmes faciles : elle cédait sans doute en ce m
ment à quelque accès de mélancolie nerveuse. Peut-être Jonnàit-elle un dernier regret aux plaisirs qu'elle lui sacrifiait, et ce regret même attestait tout le mérite de son dévouement.
Pour échapper de nouvelles chimères, il se dégagea brusquement de l'ombre des bois, et se dirigea vers le banc rustique en suivant la partie la plus éclairée de l'avenue. Au bruit de ses pas, madame de Bias s'était levée tout à coup : il lui adressa de la main un signe amical, et lui parla de loin sur un ton de gaieté :
— Vous allez me trouver bien enfant...
J'ai voulu vous surprendre !...
Elle s'essuya vivement les yeux et vint au-devant de lui; il lui saisit les deux mains,
*t:;ntant qu'elle grelottait :
S86 UN MARIAGE DAr^S LE MONDE
— Mon Dieu ! ma chère, reprit-iU que je suis gauche ! ... Je vous ai fait peur ?
— Un peia^ murmura-t-elle, j'étais si loin de m'attendre... Voyez, je suis toute tremblante...
— Vous ne m'embrassez pas, Marie?
— Pardon !
Et elle lui tendit son front.
Sur cette froide cérémonie, un peu différente des effusions que M. de Rias avait préméditées, ils reprirent le chemin du château en marchant côte à côte. Après une pause de silence contraint, elle se mit subitement à l'interroger avec une sorte d'animation fébrile sur les incidents de son voyage, sur la traversée, sur les heures des trains et des paquebots ; puis elle passa du même ton à ses enfants,, dont elle li '
vanta les progrès et dont elle lui cita les traits d'esprit... Ils étaient couchés depuis un moment, mais pas encore endormis, elle Tespérait.
Aussitôt qu'ils rentrèrent au château, elle Tentraina dans leur chambre. Les enfants dormaient de tout leur cœur, et Lionel ne voulut pas les éveiller. Il se contenta de jeter sur leur doux visage un regard éniu et triste.
On redescendit alors au salon, où madame Fitz-Gérald, qu'on avait prévenue à la hâte, arriva bientôt en cornette de nuit. Elle poussa quelques cris de surprise, embrassa son gendre, s'excusa sur l'inconvenance de sa tenue et se retira discrètement.
Resté seul avec sa femme, M. de Rias ne
da pas à s'apercevoir que, tout en répon-
dont à. ses questions et à ses a0*ectueux coippliments avec une apparence d'enjouement, elle était singulièrement distraite et préoccupée. Sa gaieté, visiblement forcée, s'éteignait dans des silences de glace.
A mesure que la soirée s'avançait, il surprenait dans ses yeux une expression plus marquée de malaise, d'inquiétude et même d'angoisse. De plus en plus oppressé et glacé lui-même, il rompit l'entretien.
— Ma chambre est préparée, n'est-ce pas, ma chère? dit-il en se levant tout èi coup.
— Oui, oh! oui,... certainement.
Puis elle soupira comme malgré elle.
Elle se tenait debout devant lui, souriante
et embarrassée. Il la regarda dans les yeux, et elle rougit. — Bonsoir ! murmurai-
t-îl. — Il lui serra faiblement la raaîn et quitta le salon.
Malgré la fatigue d'une journée de voyage et d'émotions, M^ de Rias n'essaya pas même de prendre du repos. Il se promena de longues heures à travers sa chambre dans un état d'esprit digne de pitié. Le désenchantement le plus complet et le plus amer succédait aux illusions dont son cœur et son imagination s'étaient depuis si longtemps bercés. L'espèce d'impression foudroyante qui Tavait frappé dès le premier instant devant sa femme en pleurs était décidément — il n'en doutait plus — une impression juste et vraie. Son retour était pour elle une tristesse, un désespoir, une terreur. Dès ce moment, la vérité se
^gageait à ses yeux avec une évidence
impitoyable 9 et Tinondait de sa cruelle lumière. Il repassait dans sa pensée fiévreuse tous les incidents, tous les détails de cette pénible soirée ; il en rapprochait différents traits de la correspondance de madame de Lorris; il enchaînait tous ce»
témoignages, et il les interprétait avec une effrayante lucidité. — Une croyait pas que madame de Lorris Teût abusé et mystifié à plaisir, et que la conversion de sa femme, la transformation de ses goûts et de ses habitudes fussent de mensongères inventions. Non, madame de Lorris ne Tavait pas trompé; mais à son insu elle n'avait dit qu'une partie de la vérité. Il était vrai en effet que madame de Rias s était corrigée de sa folie mondaine, qu'elle avait donné h sa vie un tour plus sérieux, plus intelligent
.et ]f>lus digne, qu'elle s'était appliquée ardemment à élever son cœur et son esprit; il. était vrai encore qu'elle avait fait tout cela pour obéir etpourplaireà l'homme qu'elle aimait; mais l'homme qu'elle aimait, ce n'était pas lui, c'était M. de Kévern. — Voilà ce que madame de Lorris ne lui avait pas dit, et ce que probablement elle ignorait. Il connaissait son honnêteté, sa candeur, sa confiante idolâtrie pour son frère.
Elle l'avait associé à son œuvre sans se douter de la part équivoque qu'il pouvait être tenté d'y prendre.
Peut-être, au milieu des agitations de cette nuit douloureuse, M. de Rias ne s'épargna-t-il pas à lui-môme les reproches secrets et les tardives leçons, car enfin ce cpie cet homme avait entrepris, ce qu'il avait
obtenu, il eût pu Tentreprendre et l'obtenir comme lui : comme lui, il avait été aimé ; il avait eu toute puissance sur ce cœur qui se révélait si capable de dévouement et de sacrifice, mais il avait négligé d'user de son pouvoir, et maintenant un autre l'usurpait.
Ce n'était pas la première fois que M. de Bias, dans le cours de sa vie, rencontrait un de ces sages prêcheurs qui se font les mentors des mondaines blasées, et qui les sauvent le plus habituellement pour mieux les perdre. Il savait que la plupart de ces austères conseillers sont de dangereux hypocrites, et que ceux qui ne sont pas des hypocrites sont souvent les plus dangereux.
A laquelle de ces deux catégories appar-
tenait M. de Kévern? C'est ce qui importait assez peu à Lionel. Ce qui lui apparraissait avec une pleine certitude, c'est que M. de Kévern avait pris sa place à son foyer, dans le cœur de sa femme et jusque dans Tâme de ses enfants. C'était assez pour qu'il lui jurât une haine mortelle et pour qu'il se promit de Iti faire expier tout ce qu'il lui faisait souffrir. — Il entrevit dans cette pensée une espérance, une solution, et put enfin trouver aux premières clartés du jour quelques heures de sommeil.
A son réveil, M . de- Rias arrêta 9on plan de conduite. Pour avoir le droit de laisser éclater les sentiments qui l'animaient, il lui fallait des preuves plus irrécusables que des soupçons» et il ne pouvait les obtenir qu'en évitant de mettre sur leurs gardes ceux qu'il soupçonnait. Il résolut donc de leur donner toute sécurité en affectant luimême toute confiance et toute liberté
d'esprit Ses habitudes un peu froides et contenues se prêtaient d'ailleurs à ce rôle et devaient lui épargner des efforts de dissimulation trop pénibles.
Dès cette première journée, il eut l'amertume de voir ses appréhensions confirmées par plus d'une circonstance. La plus douloureuse pour lui fut le témoignage inconscient de ses enfants. Dans ses entretiens avec eux, quand il les questionnait sur leurs occupations et sur leurs plaisirs pendant le temps de son absence, le nom de M. de Kévern revenait à tout instant sur leurs lèvres, innocemment délatrices. Il était mêlé à tous leurs souvenirs, à tous leurs récits, à leurs études et à leurs jeux,
à chaque détail de leur vie quotidienne:
Madame de Rias au contraire ne prononçait
ce nom que très-rarement et toujours avec une réserve embarrassée. A l'entendre, on eût pu croire que M. de Kévern était pour elle un étranger à peine admis par intervalles dans son intérieur, tandis que dans la bouche de ses enfants il était clairement Fhôte et le compagnon assidu de la famille.
Lionel voulut aller le jour même présenter SQS respects à madame de Lorris et ses devoirs à M. de Kévern. Celui-ci le reçut avec toutes les apparences d'une tranquille cordialité. En revanche, la physionomie et l'attitude de madame de Lorris furent de nouveaux symptômes accusateurs. Dans l'état de ses rapports avec M. de Rias, àla suite de la correspondance amicale qu'ils /aient échangée, après le succès de
^98 UN mâhiage dans l£ monde
répreuve qu'elle lui avait suggérée, il seanblait naturel que cette aimable femme kd fît un accueil plein de franchise et d'expansion. Il la trouva cependant singulièrement timide et contrainte: il y avait du trouble dans ses yeux, un nuage de tristesse sur son front. Il crut comprendre qu'elle aussi avait/ surpris la vérité, et qu'elle en était sérieusement inquiétée dans son cœur et dans sa conscience*
Pendant les trois ou quatre journées qui suivirent, les hôtes du château et ceux du Pavillon continuèrent, sur les instances mên^s de Lionel, à vivre dans une étroite intimité, déjeunant ou dînant les uns chez les autres; mais, malgré l'aisance et la bonne grâce que M. de Rias apportait pour son compte dans ces relations quotidiennes.
îl y régnait un air manifeste de gêne, de maJaise et de secrète anxiété. M. de Kévern, sous son calme habituel, était remarquable*»
ment soucieux. IMadame de Rias, tantôt agitée, tantôt accablée, toujours pâle et maladive, paraissait succomber sous le poids d'une dissimulation trop au-dessus de ses forces et peut-être de sa loyauté. Elle s'observait devant son mari avec une gaucherie compromettante : elle évitait avec scrupule toute apparence de tête-à-tête avec M. deKévern ; mais ses yeux le cherchaient sans cesse et la trahissaient. Quant à madame de Lonis, plus triste de jour en jour, elle surveillait Lionel avec une attention furtive comme si elle eût redouté sa clairvoyance.
Elle avait avec sa cousine des a parte fréquents d'où elles sortaient toutes deux
les yeux rougis par les larmes. Etait-elle donc confidente? était-elle complice? Poussait-elle son aveugle affection pour soq frère jusqu'à protéger ses amours? — S'efforçait-elle au contraire de rappeler madame de Rias à la raison et au devoir?
Quoi qu'il en pût être, il était évident que, pour tout le monde, excepté sans doute pour l'excellente madame Fitz-Gérald, M. de Rias avait eu tort de quitter l'Angleterre, et qu'il en était revenu pour jouer dans sa propre maison* et dans le sein de son ménage le rôle d'un intrus et d'un trouble-fête.
Lionel attendait avec une impatience sombre le moment de dénouer violemment cette insoutenable situation, quand le hasard voulut bien le lui offrir. — Tourmenté de-
puis son retour d'insomnies trop explicables, il avait coutume de veiller fort tard dans son appartement, et souvent même après avoir éteint les lumières. — Dans la cinquième nuit qui suivit son arrivée au château, il entendit vers une heure du matin lé bruit d'une porte qui s'ouvrait avec pré-^ caution du côté du parc. L'instant d'après, îl vit une forme blanche et élégante passer sous ses fenêtres, glisser d'un pas de fantôme sur une pelouse, et disparaître dans
l'ombre profonde d'une avenue. — Une sorte de satisfaction amère contracta soudainement les lèvres de M. de Rias. Il saisît avec précipitation une boîte d'acajou qui contenait deux pistolets de tir, puis après une seconde de réflexion, il rejeta vio- ' uraent les armes sur un canapé, sortit
302 DN IlARIÂGfi DANS LE MONDE
de sa chambre et descendit dans le parc.
La direction qu'avait suivie madame de Rias était pour lui un indice à peu près certain. L'avenue oblique dans laquelle elle s'était engagée allait aboutir à Tune des extrémités du parc qui touchait aux bois de M. de Kévem. Un chemin creux, très-peu fréquenté, même pendant le jour, formait de ce côté la limite des deux propriétés; c'était là que devait se rendre madame de Rias, — si son excursion nocturne avait le but que lui supposait Lionel. — Au lieu de marcher sur ses tracer, il prit un sentier de chasse qui traversait le taillis et qui abrégeait la distance. Il comptait sur ses instincts et sur son expérience de chasseur pour en reconnaître les détours malgré les ténèbres ; mais y trouva plus de difficultés qu'il ne
Vavaitpensé : son agitation d'esprit, la h&te même qu'il mettait à sa poursuite , contribuèrent plus d'une fois à l'égarer.
Pendant qu'il se frayait péniblement un passage à travers les broussailles, il ne put se défendre d'un étrange souvenir : il se rappela la promenade d'amoureux qu'il avait faite un jour, la veille même de son mariage, dans ces mêmes bois et dans ces mêmes sentiers, en compagnie de mademoiselle Fitz-Géraid ; le contraste des sentiments qui lui avaient charmé le cœur ce jour-là et de ceux qui le torturaient en ce m(Hnent lui fit éprouver une douleur déchirante.
Soudain il s'arrêta : un bruit de voix, et, à ce qu'il lui sembla, de gémissements, "^yait frappé son oreille au milieu du si«
lence des bois et de la nuit. Il se pencha, écarta le feuillage, et, comme l'Indien qui guette, il n'avança plus qu'à pas insensibles. — Il était sur le bord du chemin creux, dont la clarté relative lui permit d* apercevoir deux ombres marchant lentement côte à côte. Il reconnut, à n'en pas douter, madame de Rias et M. de Kévern. Il retint son souffle ; il eût voulu suspendre les battements de ses artères pour mieux écouter, mais leur entretien sans doute touchait à sa fin : ils n'échangeaîeîîi plus que de rares paroles d'une voix étouffée. Madame de Rias portait a touc instant son mouchoir à son visage. Tout à coup M. de Kévern s'arrêta, la regarda ea silence, et, l'attirant à lui, la serra passionnément sur son cœur.
Un nuage de sang passa sur les yeux de
Lionel, et le tînt comme aveuglé pendant quelques secondes. Quand il put secouer ce vertige et voir devant lui, M. de Kévern et madame de Rias avaient disparu.
XY
Le lendemain, dans la matinée, le valet de chambre de M. de Rias remettait en mains propres à M. de Kévern ce billet :
« J'étais cette nuit dans \e parc. Je vous
serai reconnaissant de vouloir bien attendre
demain, à neuf heures du matin, deux de
• mes amis.
» Lionel de Rias. »
Aussitôt après avoir expédié ce message,
Lionel partit pour Paris. A peine arrivé, il alla trouver un de ses parents, M. d'ÉBlis, qui avait une compétence spéciale dans les affaires d*honneur. Il lui dit qu*il avait eu depuis son retour plusieurs discussions avec son voisin de canopagne M. de Kévern, à propos de la limite de leurs propriétés et de leurs droits de chasse réciproques ; que ces discussions avaient abouti à une querelle sérieuse qui paraissait devoir se dénouer par les armes. Il le priait d'être un de ses témoins. M. d'Éblis espéra qu'un si léger dissentiment se terminerait à Tamiable; il promît d'ailleurs de prendre le lendemain le premier train pour Fresnes, afin d'y être à huit heures du matin.
M. de Rias se rendit ensuite chez le duc d'Estrény ; mais le duc étah au cercle. Il
tJN MARIAGE DANS LE MONDE 309
alla l'y chercher. Comme il pénétrait dans un des salons où un groupe de jeunes gens entourait un table de whist, le hasard voulut qu'un des joueurs prononçât le nom de M. de Kévern. Le silence subit et forcé qui s'établit dès qu'on aperçut M. de Rias luf fut une preuve amère que ^ sa mésaventure conjugale occupait le public. Le duc d'Estrény reçut d'un air grave la communication de Lionel : il écouta sans commentaires l'explication peu vraisemblable qu'il lui donnait sur l'origine de sa querelle, et se mit, comme M. d'Éblis à sa disposition.
En rentrant h Fresnes le soir vers dix heures, M. de Rias trouva dans le salon madame Fitz-Gérald seule et fort triste :
elle lui dit que sa fille avait été souffrante >ut le jour, et qu'elle s^était sentie si mal
après le diner qu'elle s'était mise au lit en priant qu'on la laissât reposer. Lionel, après quelques questions d'une sollicitude affectée, prétexta lui-même un peu de fatigue et monta chez lui.
Vers minuit, comme il était assis devant son bureau, achevant d'écrire quelques dispositions, la porte de sa chambre s'our vrit doucement. Il se retourna : madame de Bias était devant lui, pâle comme une morte. — 11 fixa sur elle un regard d'une sévérité glaciale :
— Que me voulez-vous? lui dit-il.
— Je veux vous parler, murmura-t-elle d'une voix oppressée et à peine distincte.
— Parlez.
— Lionel, je suis déjà à moitié folle,.. • reprit-elle avec une expression de douleur
UN MARIAGE DANS LE MOND^ 3it
navrante: je vous en prie, ménagez-moi, ••.
ne m'achevez pas !
— Qu'est-ce que cela veut dire, ma chère ?
— Louise est venue tantôt,. •• elle avait des soupçons depuis ce matin, . . • elle a saisi une minute où son frère était absent, ••• elle a vu votre lettre,... nous savons tout.
— Et que savez-vous ?
— Je sais que vous vous battez demain avec M. de Kévern.
M. de Rias se leva, et, debout en face relie :
. — Écoutez, Marie, dit-il froidement, je regrette beaucoup que ce détail soit venu à Totre connaissance ; mais vous conviendrez que ce n'est pas ma faute. . . Maintenant, que
înez-vous faire ici? Vous perdez votre
312 ITlf MARIAGE DANS LE MOISDB
temps. Vous devez comprendre que vos dénégations et vos supplications seraient, & rheure qu'il est, complètement inutiles.
Votre accueil et votre contenance depuis mon retour me laissaient peu de doute sur le caractère de vos relations avec M. de Kévem. La nuit dernière, je vous ai suivie; j'ai vu ce qui s'est passé entre vous. Je suis donc édifié, — et rien au monde, vous pouvez en être certaine, ne m'empêchera de sauver de mon honneur ce qui peut encore en être sauvé. — Allons! retirez-vous.
Elle se laissa tomber sur une chaise, et, se tordant les mains, les yeux fixes dans le vide :
— Mon Dieu I dit-elle, oh ! mon Dieu !
— Je vous en prie, laissez-moi, reprit durement M. de Rias.
Elle se releva et fit quelques pas vers la porte ; puis, revenant h lui tout à coup et se jetant à genoux sur le parquet :
— Eh bien! s*écria-t-elle, tuez-moi!., ce sera juste !.. mais moi seule! moi seule!
Et sa voix se perdit dans une explosion de sanglots.
— Comment ne sentez-vous pas, répliqua violemment Lionel, que chacune de vos paroles est une offense de plus ?
— Non,... oh! non, je vous jure!.. C'est que vous ne me comprenez pas !. . Laissezmoi tout vous dire, je vous en supplie...
Ah ! vous allez bien voir que je vous dis la vérité !.r-Oui, je suis coupable,... ^oui, j'aimv^* M. de Kévern,... oui,... s'il l'eût voulu,... je le crois,... c'est possible,...
>n affection, ma faiblesse, ne lui auraient
314 UN BlAHIAGE DANS LE MONDE
rien refusé!.» Vous voyez qne je ne m*ép»?goepas;.«f mais il ne Ta pasvoda^..^ grand Dieu ! il ne Ta pas voulu ! C'est loi qui m'a préservée,... et vous voulez le tuer ! .. •. mais c'est impossible ! • . • ce serai une action odieuse,... abominable!.. Je vous en prie,... je vous en prie,... ne la commettez pas!
— Allons! vous Faimez bien en effet, dit M. de Rias en se rasseyant brusquement.
— Oui, je Taime, poursuivit-elle toujours agenouillée et comme affaissée sur ellemême, je l'aime parce qu'il m'a sauvée nonseulement de lui-même, mais des autres!..
Tenez !.. il y a quelques mois, — à Trouville, — après cette scène... si méritée peut-être,... mais si dure, si blessante que vous m'aviez faite,... abandonnée comi
UN MiRIAGE DANS LB MONDfi tii
je Tétais^ ulcérée, dâ^spérée, . . • j'allais me pardre;... il y avait alors un homme (pii me poursuivait de son amour,. •• que je croyais aimer* •• qui? vous pouvez le soupçonner. Eh bien! faut*il tout vous dire? je l'attendais, cet hommêe, dans la nuit qui suivit votre départ; ^«. £e fut tia mot, un seul mot de M. de Kévarn qui me rendit à la raison, au devoir, àl'honamir,... et vous voulez le tuer!.. Mais — depuis t — je l'ai aimé.*, et peut-être mon amcwir i a-t-il été partagé... soit!., mais cet amour [ est resté dans nos cœurs... il n'a jamais été criminel. •• jamais!... Vous aous «vez vus i tous deux la nuit dernière.. « hélas! vous i m'avez vue dans ses bras... et, je le sens i bien... vous avez dû croire... vous devez ii ùre encore^ mon Die^i ! .« que vous avez
ai6 • UN MARIAGE BANS LE MONDE
une offense mortelle à venger!*, et cependant cela n'est pas*. • cela n'est pas ! Cet instant d'abandon, de faiblesse., c'était le premier,... c'était le dernier entre nous,... c'était l'adieu d'un ami,... d'un frère que je ne devais plus revoir. Rien de plus, en vérité ! . . Depuis votre retour, nous étions, lui, iSa sœur et moi, dans de cruels combats. • . Elle voulait qu'il partit;. •• lui, il hésitait, craignant que ce brusque départ n'éveillât vos soupçons;. . . moi, ... je ne voulais pas. • . et puis, — car enfin j'ai encore un peu d'honniêteté ! . . cette existence de chaque jour entre vous et lui, cette duplicité, cette tromperie continuelle, m'ont soulevé le cœur,... j'ai fait mon sacrifice tout à coup hier soir,... j'ai voulu le voir tout de suite pour en finir... et c^est alors que je suis
allée où vous m'avez suivie... Il devait partir aujourd'hui même, — et moi, je devais vous dire une partie de ce que je vous dis!.. Alors peut-être vous m'auriez crue...
tandis que maintenant vous ne me croyez pas!
— Non, dit brièvement M. de Rias. '
Il y eut un silence pendant lequel on n'entendit que les pleurs convulsifs de la jeune femme.
— Et d'ailleurs, reprit tout à coup Lionel, — car vous êtes vraiment étrange, — n'y a-t-il pas, même dans ce que vous avouez, tout ce qu'il faut pour justifier la haine et le ressentiment implacables d'un homme?
— Oui, sans doute,... oui,^.. et pourtant si vous étiez certain, Lionel, bien cer-
Biin qu'il n'y a rien de plus que ce que je
VOUS avoue,... si vous étiez hmi sûr que votre orgueil seul est blessé, non votre honneur,... qu'il n'y a rien,..* vraiment rien... d'irréparable entre nous,... n'auriez-vous pas pitié, — sinon de moi, — d,u moins de sa pauvre sœur, si innocente, si dévouée et si malheureuse!... Voudriezvous la tuer elle-même ou la rendre folle?... ma pauvre Louise... qui m'a tant aimée, et voilà sa récompense!... Ah! si vous aviez cette bonté, Lionel, si vous étiez assez généreux pour vaincre ce mouvement de votre fierté offensée,... Wen justement offensée, hélas!... ah! tenez... je le sens...
je vous le jure... il y aurait encore du bonheur pour nous ! . . . Oui, je serais si touchée, si reconnaissante... que vous pourriez tout attendre de mon cœur!... Il a été
tout à VOUS,... il VOUS reviendrait... Ce n'est pas le moment,... je le sais bien,...
de vous parler de vos torts,... mais enfin vous en avez eu quelques-uns peut-être;...
je les oublierais si bien ! je serais si heureuse... si heureuse de les oublier... et de vous faire oublier les miens!... si heureuse!... Ah! je vous en prie,... je vous en prie,... je vous aimerai comme le bon Dieu!...
Elle se tut, étoulTée par ses larmes, qui tombaient avec la même efiusion que ses prières.
M. de Rias s'était levé, visiblement en
proie à la plus extrême émotion. Il marcha
quelques minutes à grands pas. Ses traits^
affreusement altérés, Je tremblement con«
alsif de ses lèvres, témoignaient de la
lutte terrible qu'il soutenait. — Tout k coup, il s'approcha de son bureau, prit une feuille de papier à lettre et y écrivit rapidement quelques mots. — Puis, s'approchant de sa femme éperdue et haietante à ses pieds, il lui remit tout ouvert le billet qu'il venait d'écrire :
— Vous pouvez lire, lui dit-il; c'est pour madame de Lorris.
Elle repoussa d'une main ses cheveux
dénoués, qui inondaient son visage, et lut le billet, qui contenait cette ligne :
« Veuillez dire à votre frère, madame, qu'il n'attende personne de ma part demain. »
La jeune femme poussa un cri, se dressa subitement tout debout, et saisit avec exal-
tatipn les deux mains de son mari, comme pour l'attirer sur son sein ; — puis, abaissant ses yeux noyés :
— Je n'ose pas! murmura-t-elle.
' — Non... rien maintenant... rien,., je vous en prie, dit M. de Rias d'une voix profondément troublée. — Remettons-nous tous deux. — Allez, Marie, allez, . . . reposez en paix.
Elle s'inclina, couvrit ses mains de baisers avec fièvre et sortit de la cnambre.
La hauteur de sentiments à laquelle M. de filas s'était élevé dans Ténoiotion de cette scène ne pouvait être malheureusement un état d'âme durable. La réflexion, le froid raisonnement, l'expérience amère, ne devaient pas tarder à faire entendre leur voix et à reprendre leur empire. Chaque jour, à mesure que le temp& se passait, et que l'impression première des pa-^
rôles enflammées de madame de Rias, de son accent de vérité, de ses toii chantes supplications, s'affaiblissait dans son esprit, le doute et la défiance y regagnaient du terrain et y trouvaient plus d'accueil.
Il en vint bientôt à se aemander si sa confiance n'avait pas été de la candeur, sa générosité de la duperie, s'il n'avait pas été le jouet d'une de ces comédies perfides, d'un de ces mensonges trempés de armes où il n'ignorait pas que les femmes excellent.
L'existence commune entre sa femme et lui était alors, dans toutes ses apparences extérieures, pleine de bonne intelligence, de douceur et d'union. C'était de la part de madame de Rias une préoccupation constante d'éviter ce qui pouvait déplaire
à son mari, de rechercher ce qui pouvait lui plaire, une affection timide et réservée, mais toujours et passionnément attentive.
De la part de Lionel, une grâce courtoise et une bonté qui ne se démentaient pas.
Jamais, dans son langage ni dans ses yeux, l'ombre d'un ressentiment ou d'un reproche : il avait le cœur trop haut pour revenir misérablement sur sa parole et sur son pardon.
Mais au milieu de ce doux intérieur qui semblait réaliser les meilleurs rêves de sa vie, il était peut-être au fond de l'âme plus malheureux qu'il ne l'eût jamais été. Un incurable soupçon le rongeait : — il avait été dupe ! Il était secrètement l'objet des ironiques dédains de M. de Eévern, et de ceux de sa femme elle-même. — Celte pensée
incessante lui causait une tristesse d'autant plus profonde qu'il la sentait irrémédiable.
Elle serait toujours désormais entre sa femme et lui : elle glacerait à jamais sur ses lèvres la tendresse et l'abandon. Il en était à regretter amèrement l'élan de cœur qui l'avait condamné à ce supplice d'une défiance et d'mie dissimulation éternelles.
Un matin, vers la fin du mois de juillet, comme il fumait un cigare dans la cour des écuries, il aperçut de loin madame de Rias qui se dirigeait d'un pas rapide vers une des allées du parc. Cette allée croisait à quelque distance le chemin d'un village dans lequel madame de Rias avait des habitudes de charité. 11 crut d'abord que *^1 était le but de sa promenade, qui lui sembla cependant étrangement matinale.
Le moment d'après, un incident, fort insignifiant en apparence, éveilla chez lui une autre supposition. C'était l'heure où le facteur rural passait chaque jour à Fresnes :
après avoir déposé le courrier, il emportait les lettres du château, qui lui étaient remises par les domestiques, ou qu'il prenait lui-même sur la table du vestibule ; il continuait ensuite sa tournée et se rendait au village voisin en suivant l'allée où madame de Rias se promenait en ce moment. Lionel eut soudain l'idée que sa femme voulait remettre secrètement de sa propre main quelque lettre à ce facteur, et qu'elle était allée l'attendre dans ce dessein à l'abrî de tout regard curieux. 11 fut confirmé dans ce soupçon en la voyant reparaître et regagner le château du même pas pré*
cipité aussitôt que cet homme eut traversé l'allée.
M. de Rias entra dans les prairies qui longeaient le parc et qui conduisaient au village par un chemin plus court, mais interdit au public. Quelques minutes plus tard^ il rejoignait le facteur au moment oii celui-ci sortait du bois.
— Je cours après vous, lui dit-il. Vous avez pris tout à l'heure au château une lettre adressée à M. de Kévern, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur; c'est madame qui vient de me la donner elle-même.
— Justement... Veuillez me rendre cette lettre; il y a une erreur d'adresse... Vous la reprendrez demain.
Le facteur obéit et poursuivit sa route.
La lettrt portait cette suscription :
— « fil, Henri de Eévern, hôtel des fiergues, Genève. »
M. de Bias regardait ce pli, lé tournait et le retournait dans sa main avec un sentiment d'angoisse inexprimable. — Couvrir et en violer le secret, c*était une action dont il ne se dissimulait pas le caractère.
— Le respecter, c'était perdre l'occasion probablement unique et irréparable de dissiper l'incertitude horrible qui empoisonnait sa vie.
Il s'était assis devant une des clôtures du parc, sur un tronc d'arbre abattu, et il s'absorbait profondément dans ses perplexités, quand le roulement d'une voiture lui fit lever les yeux. Il reconnut le coupé de madame de Lorris. Il se souvint qu'elle devait déjeuner au château ce jour-là. En
SJn UN MARIAGE DANS LE MONDE
apercevant Lionel, madame de Lorris crut apparemment qu'il était venu à sa rencontre; elle donna Tordre au cocher d'arrêter, descendit aussitôt et renvoya sa voiture.
— C'est très-aimable à vous, monsieur, dit-elle. Marie va bien?
— Très-bien,... quelle charmante matinée, tf est-ce pas?
Il ouvrit la barrière, fit entrer la jeune femme dans l'avenue qui s'étendait devant eux, et l'y suivit.
Frappée de son air soucieux et distrait, elle lui dit, au bout de quelques pas :
— Eh bien ! quoi de nouveau donc, mon cher monsieur?
— Mais... rien.
— Je vous demande pardon... Votre
i UN MARIAGE DANS LE MONDE 331
front est à Forage. •• Et puis vous rêviez là tout à l'heure, comme un homme qui \t médite un crime.
— J'ai quelquefois d'assez tristes pensées, dit Lionel.
— Pourquoi?... Vous ne pourrez donc i jamais être heureux, mon pauvre monsieur?
— Je le crains.
Elle reprit avec un accent sérieux :
f — Cela me fait tant de peine.. . — Puis
s'arrétant au milieu de l'avenue :
— Voyons! qu'est-ce qui vous many que?... La confiance, n'est-ce pas?
Lionel ne répondit pas.
— Mon Dieu! poursuivit-elle, que faudrait-il donc dire ou faire pour vous la
^ rendre?
— Il faudrait, dit brusquement M. de Rias, cédant & un mouvement h peine réfléchi, — me dire ce qu'il y a dans cette lettre !
— Cette lettre ! qu'est-ce que c'est que cette lettre?
11 l'avait mise sous ses yeux : elle en lat Tadresse, et pâlit légèrement.
— Voici, reprit Lionel, l'histoire de cette lettre. J'ai vu ce matin Marie la remettre secrètement au facteur. •• Dans le premier instant, l'idée de laisser partir cette lettre,. •• emportant son éternel secret, m'a paru impossible. • • Je m'en suis emparé. •• C'est déjà trop; je ne rouvrirai pas. — Prenez-la,... ce n'est pas un piège que je vous tends... Il serait odieux... Ne l'ouvrez pas, je vous en prie, je ne le veux
pas!... Si sûre que vous soyez de votre amie et de votre frère, vous ne Têtes pas assez pour risquer une épreuve semblable.
. — Brûlez cela, sans le lire vous-même, et sans en parler à personne.. . Promettez-lemoi.
Madame de Lorris prit la lettre d'une main un peu tremblante : — elle regarda fixement M. de Rias, et brisa Tenveloppe.
L'héroïque jeune femme eut alors pourtant une minute de défaillance ; un éblouissèment passa devant ses yeux, et elle chancela. — Puis elle se mit bîavement à lire la lettre tout haut :
« Monsieur et ami,
» Ai-je tort de vous écrire ces lignes?
Je ne puis le croire, bien que j'en fasse
mystère à mon mari. Je veux lui épargner jusqu'à l'ombre d'un souvenir pénible;*., mais envers vous aussi je me sens un devoir, celui de vous dire que je suis heureuse. Je vous connais assez pour être certaine que la pensée de mon bonheur sera pour vous la meilleure des récompenses, et, — s'il le faut, — des consolations. Je me souviens de vos paroles pendant ce dernier entretien qui faillit avoir des suites si fatales : — La plus heureuse nouvelle que je puisse jamais apprendre, me disiez-vous, c'est que vous avez mis votre cœur du côté de votre devoir.
» Hélas ! cela me semblait impossible alors, — et peu d'heures après cependant ce miracle était fait. Mon mari me sauvait des angoisses de la mort : sa confiance
UN MARIAGE DANS LE MONDE 33j
généreuse, sa bonté vraiment divine, ne m'imposaient pas seulement la reconnaissance : elles m'inspiraient une estime, un respect, une tendresse — dignes d'elles.
Dès ce moment, il m'avait reprise tout entière, et je l'aimais à jamais.
» Chaque jour encore, quand je me rappelle cette nuit terrible, quand je me rappelle les folies, les imprudences de mon langage,. .. car, pour mieux lui montrer ma sincérité, je me faisais même plus coupable que je n'étais!... quand je pense à son cœur déchiré, à sa fierté révoltée, à tout ce qu'il a dû souffrir, à tout ce qu'il a dû vaincre pour me tendre la main,...
j'ai envie de tomber à ses pieds et de Tadorer!
'^ Je n'ose pas. Il est doux et excellent,
336 dN MARIAGE DANS LE MONDE
mais un peu inquiet, un peu défiant peutêtre encore dans le secret de son âme.
Je le sens. J'en souffre quelquefois, mais sans découragement; car je sens aussi que l'avenir est à moi, et que toute la vérité qui est dans mon Qœur finira par passer dans le sien et me l'ouvrir tout entier !
» Voilà, monsieur, ce que je voulais vous dire, — et vous dire cela, n'est-ce pas vous donner la plus grande preuve d'estime que vous puissiez recevoir de votre élève et amie,
» Marie de Rias. »
Quand elle acheva cette lecture d'une voix altérée par l'émotion, madame de Lorris vit que M* de Rias avait une main
sur ses yeux, et que des larmes glissaient sur son visage.
Nouî:, ne pouvons terminer ce récit sans rappeler au lecteur que les Kévern sont fort rares dans le monde, qu'il est fort délicat de trop compter sur leur concours désintéressé, et qu'un mari jaloux de perfectionner l'éducation de sa femme fera toujours sagement de s'y employer luimême, et de ne pas déléguer ses pouvoirs.