‹ Un mariage dans le mondeChapitre 9 sur 10 · MADAME DE LORRIS A MONSIEDK DE RIAS · texte numérisé non relu

MADAME DE LORRIS A MONSIEDK DE RIAS

Paris, noTembre.

« On me dit, monsieur, que vous désirez être fixé sur la durée de votre séjour dans le royaume-uni. Rien de plus naturel; mais je ne pouvais, vous le comprendrez, vous la préciser èi l'avance. Tout devait dépendre du succès que j'obtiendrais dans l'œuvre que j'ai entreprise. Votre aimable femme, Dieu merci ! s'y prête avec tant de bonne volonté que je puis dès à présent limiter votre exil à un petit nombre de mois, — trois ou quatre, voulez-vous? — Mettons six, car enfin faut-il le temps de

usolider les choses. »

LA IfÊMB AU MÊME*

Paris, décembre.

a Vous auriez tort de supposer, monsieur, que nous passons notre vie, votre femme et moi, dans l'austérité du cloître.

Nous sommes, à vous dire vrai, deux veuves fort alertes. Nous courons dans Paris comme deux provinciales, et nous y faisons d'étranges découvertes , — par exemple le musée du Louvre, le musée de Cluny, le musée Carnavalet,... que sais- je?

Nous poussons même jusqu'au musée de Saint-Germain, en passant par le pavillon Henri IV où nous déjeunons divinement.

Nous avons assez souvent un guide trèsobligeant et très-instruit (et pas compromettant du tout, vous pouvez croire) qui

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nous démontre, qui nous explique, qu!

nous traduit... Nous refaisons ainsi touV doucement nos petites études, un peu négligées , il en faut convenir. Ncms repassons notre histoire, notre géographie, notre rhétorique et même notre philosophie, comme dans un grand livre illustré. Noii?^ voyageons à travers le temps et l'espace comme si nous avions des ailes* Nous alloiis de l'âge de pierre au siècle de Louis XIV, des habitations lacustres h, l'hôtel de Rambouillet, et nous sentons la différence.

» Mais nous avons trop à faire chez nous poiir occuper toutes nos journées au ddiors.

Ne faut-il pas commencer l'éducation de nos enfants? Un peu d'alphabet, un peu de piano, un peu d'histoire sainte» c'est ^out pour le moment ; mais plus tard, quand

ils seront plus capables ^ et nous aussi, nous ferons mieux. Puis nous avons nos fleurs : c'est une idée qu'a eue votre femme de vider les serres de Fresnes pour emplir sa maison de fleurs et de feuillages, du sous-sol jusqu'aux combles. Tout cela vient et s'en retourne deux fois chaque semaine, pour que les plantes ne soufirent pas. On les place, on les déplace, on les arrose, on les éponge, et cela sent très-bon. — Ce qui sent meilleur encore, c'est notre lingerie... la jolie chose qu'une lingerie, monsieur! Vous serez fou de la vôtre.

Vous tomberez à genoux devant ces grandes armoires vitrées où s'étalent des piles d'un beau linge blanc comme la neige ; ces piles blanches sont reliées avec des rubans bleus, semées de cachets roses, et parfumées d'une

saine odeur d'iris qui fait penser à nos grand'mères poudrées. — Bref, c'est un ordre et une propreté extrêmes dans notre maison. Je vous épargne les détails : en voilà assez pour vous prouver que nous prenons goût à notre ménage. Si je voulais vous donner une idée complète de l'emploi de nos journées, il faudrait aussi vous parler de nos œuvres de charité ; mais où serait le mérite, si nous en parlions ?

» Le soir, nous sommes tout aux arts :

théâtre, musique et lecture mêlés. Nous lisons Saint-Simon quand nous revenons de Versailles, madame de Sévigné ou madame de Lafayette quand nous sortons de l'hôtel Carnavalet, un roman de George Sand quand nous voulons rêver, un premier-Paris

and nous voulons dormir.

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tes UN MARIAGE DANS LE MONDE

» Mais quoi! me direz-vous, point de chiffons, point de bals, de réunions, de fétes mondaines? Excusez-moi, mon cher monsieur, un peu de tout cela : nous sommes après tout des femmes du monde, et nous ne voulons pas cesser de l'être, ne fût-ce que pour ne pas cesser de vous plaire, car vous aimez beaucoup les ménagères et les.

matrones, mais à la condition qu'elles aient les mains blanches, les ongles roses et des robes bien faîtes. Nous allons en conséquence dans le monde à nos heures : nous savons que le monde est un plaisir permis^ mais nous savons aussi que tous les plaisirs permis tournent au vice quand on en abuse..

Donc nous n'abusons pas. Nous donnons aux distractions mondaines la part accès-»

soire qui leur revient dans l'existence d'une

chrétienne distinguée, et rien de plus.

» Vous avez peine à me croire, monsieur.

Une métamorphose si brusque et si complète dans les habitudes et dans les goûts de votre femme vous semble invraisemblable. Elle le serait en effet,, si elle ne s'expliquait par une raison secrète dont vous ne vous doutez pas, que vous n'imaginerez jamais, que je dois vous taire, et que voici : c'est qu*il y a quelqu'un que votre femme désire contenter, charmer, édifier, attacher, — et ce quelqu'un, je me figure, mon cousin, que c'est vous, quoique indigne. »

MADAME DB LORRIS A HOffSIEUB DE RIAS.

(( Mars. — Voilà donc qui est fait, monsieur. Dans quelques semaines, vous rentrez à Paris. Vous avez supporté l'épreuve jus-

qu'au bout avec une résignation et une loyauté dont je suis touchée. Je sens tout le prix de votre confiance. Je l'ai justifiée de mon mieux. Aidée des conseils de mon frère bien-aimé, à qui je dois moi-même le peu que je vaux, le peu que vous estimez en moi, j'ai essayé de vous préparer une intimité plus heureuse. Votre femme, en ce qui la concerne, a secondé mes efforts de tout son cœur et de toute son intelligence.

Il me reste à. vous demander de vouloir bien faire comme elle. Ceci n'est point la partie de ma tâche la moins délicate, et j'ai besoin pour l'accomplir d'une certaine audace de franchise que je recommande à toute votre indulgence*

» Bien longtemps avant que j'eusse reçu vos confidences, monsieur, votre mariage

UN MARIAGE DANS LE MONDE m

était pour moi l'objet de réflexions d'une pi^ofondeur extraordinaire. Le tour fâcheux qu'il avait pris m'étonnait et me troublait au dernier point : il confondait mon bon sens, déconcertait ma logique et alarmait même ma piété. Je connaissais votre femme comme moi-même; je croyais bien vous connaître aussi : que l'union de deux êtres si heureusement doués et si parfaitement disposés l'un et l'autre pour le bonheur et pour le bien tournât fatalement à la mésintelligence , à la discorde et au mauvais ménage, cela était un peu dur à concevoir.

Si le mariage, même contracté dans ces rares conditipns de convenance et d'harmonie, aboutissait au désastre , il fallait y renoncer : l'institution était condamnée, n'était ce que j'avais peine à admettre.

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Par bonheur, à force de creuser ma pauvre tête, je finis par découvrir qu'au lieu d'attribuer les torts au mariage, il était peutêtre plus juste de les attribuer aut mariés — et particulièrement, je vous l'avoue, au marié.

^ }) Mon Dieu! je sais, les femmes sont

trop légèrement élevées en France, leur éducation est superficielle, frivole, exclusivement mondaine, elle les prépare fort mal au métier sérieux de feranae mariée : tout cela, je vous l'accorde ; mais, malgré tout cela, j'ose vous affirmer qu'en thèse générale il n'y en a pas une qui ne soit moralement supérieure à l'homme qu'elle épouse, et plus capable que lui des vertus domestiques. Et je vais vous dire pourquoi i c'est que les femmes ont toutes à un plus^

haut degré que vous la vertu maîtresse du mariage, qui est l'esprit de sacrifice * mais il leur est difficile de renoncer à tout quand leur mari ne renonce à rien, et c'est cepen-t dant ce qu'il leur demande.

» Vous avez cru être, monsieur, un mari modèle, et h beaucoup d'égards vous en étiez un : je vous rends cet hommage ^ mais vous aviez pourtant avec la foule banale de vos confrères un point commun, c'était de vous faire une idée très-nette des devoirs que le mariage imposait à votre femme, et une idée très-vague de ceux qu*il vous imposait à vous-même. Le mariage n'est pas un monologue : c'est une pièce à deux personnages. Or vous n* aviez étudié qu'un rôle, et ce n'était pas ' " vôtre. Vous êtes trop sincère, monsieur.

pour ne pas convenir que votre conception personnelle du mariage était simplement celle-ci : ajouter aux douceurs habituelles de votre vie un accessoire agréable dans la personne d'une femme honnête et gracieuse qui ornât votre maison, qui perpétuât votre nom et vous apportât enfin, sans trop vous déranger, un supplément de confort et de respectabilité. — Vous vous êtes beaucoup préoccupé, comme tout votre sexe^ de trouver à Paris, en province, en Chine, cette femme merveilleuse qui devait faire tous les sacrifices et n'en exiger aucun.

Vous ne l'avez pas trouvée, el personne ne la trouvera, car cet oiseau rare que vous rêvez tous, — la femme d'intérieur, — suppose un oiseau plus rare encore, — c'est un homme d'intérieur.

» Qu'est-ce que c'est, monsieur, qu'un homme d'intérieur ? Un homme d'intérieur n'est pas un homme qui fait de la tapisserie aux pieds de sa femme, qui rédige les menus, qui écrit les invitations, qui remonte les lampes et règle les pendules. Nous appelons homme d'intérieur celui avec qui nous lisons le même livre, avec qui nous voyons le même spectacle, avec qui nous admirons le même tableau ou le même paysage, celui qui nous fait une vie intellectuelle et morale à côté de la sienne ou plutôt dans la sienne, celui qui nous associe, sinon à toutes ses occupations, du moins à tous ses loisirs, et qui ne garde par conséquent aucun goût, aucun plaisir, aucun intérêt de cœur ou d'esprit qu'il ne veuille •^^8 ou qu'il ne puisse pas nous faire par-

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t9ger; l*h(Hnme «ifin qui, en se mariant, verse franchement tout son fonds dans son ménage, sans aucune réserve égoïste. Soyez cet homme-là, et vous attacherez votre femme à votre foyer en vous y attachwit vous-même : votre foyer ne sera pas seulement dans votre maison ; vous l'emporterez avec vous comme un autel domestique. Il sera partout oîi vous serez avec elle; il sera dans son cœur et dans le vôtre partout où vous confondrez dans une affectueuse intimité vos pensées, vos imprcssifflis, vos enthousiasmes, vos croyances, votre charité.

» Mon Dieu ! certainement, monsieur, le mariage est une entreprise qui promet d'inestimables bénéfices; mais il y a un cahier des charges. L'aviez-vous iu ? Je crains que non, car vous y auriez vu qu'une gran(?~

part dé Téducation de la femme revient à son mari, que c*est à lui de modeler à son gré, de former suivant ses vœux, d'élever à la dignité de ses sentiments et de ses pensées ce jeune cœur et ce jeune esprit qui ne demandent qu'à lui plaire : vous y auriez vu qu'il est à la fois sage et charmant d'ajouter aux liens qui unissent une femme à son mari, ceux qui unissent l'élève à son maître^ à son instituteur, à son guide, h, son ami.

» J'entends l'objection ; ce jeune cœur et ce jeune esprit se dérobaient à vos soins. Us vous opposaient leur éducation futile, leurs goûts de dissipation, de vanité, de coquetterie, — bref, l'incurable frivolité des femmes ; — monsieur, je ne crois pas à l'incurable frivolité des femmes, m* vous

n plus, car vous voyez comme moi tous

les jours cette incurable frivolité se transformer sous l'empire de la passion, de la pitié, de la foi, du malheur, en dévouements austères et en abnégations rigides.

Comment, pourquoi ne céderait-elle pas a la douce autorité de ce premier amour si puissant sur le cœur de la femme qu'il y reparaît h, travers tout, tant qu'elle vit, — à travers ses outrages, ses ressentiments, ses vengeances, ses remords?

» Non, avouez-le, vous n'avez pas essayé.

Vous avez espéré que cette enfant que vous épousiez allait devenir brusquement du jour au lendemain, par la seule vertu du sacrement, une femme accomplie. — Eh bien !

non, monsieur, c'était un miracle qu'il fallait avoir la bonté d'opérer vous-même.

» Je suis. Dieu merci, au bout de mo

sermon. Excusez-moi. Daignez méditer sur ce texte pendant les derniers jours de votre exil, et vous ne manquerez pas de perfectionner ici l'ouvrage ébauché par mes faibles mains. »

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