‹ Un mariage dans le mondeChapitre 4 sur 10 · MADAME DB LA VBTLB A MADAME FITZ-G^RALD · texte numérisé non relu

MADAME DB LA VBTLB A MADAME FITZ-G^RALD

ff C'est donc entendu, ma belle, nous vous arriverons dès trois heures, le général, Louise et moi. Quant à M. de Rias, il a quelques visites à faire dans les environs.

Il viendra nous rejoindre vers six heures sur un des chevaux du général. »

Madame Fitz-Gérald eut grand soin de communiquer successivement à sa fille chaque pièce de cette astucieuse correspondance, et elle n'eut qu'à se féliciter de a parfaite indifférence avec laquelle mademoiselle Marie en suivit les diverses péripéties.

Cependant, vers cinq heures et demie du soir^ une jeune fille se promenait solitaire .

ment sur la terrasse d'un parc qui domine 1

là route de Melun à Fontainebleau. De temps

à autre, elle interrompait sa marche légère t

et rapide, semblait écouter quelque bruit

lointain, et se penchait vers le chemin par

une des arcades ouvertes dans Tépais rideau

de charmille qui bordait la terrasse. Puis

elle reprenait sa promenade cadencée du

pas glissant d'une femme qui va s'enlever

pour la valse.

Gomme elle venait de hasarder un nouveau regard furtif à travers une des arches de verdure, elle rejeta brusquement en arrière son buste ployant, et murmura quelques mots entre ses lèvres entr'ouvertes par un vague sourire. On entendait nettement sur la terre sèche de la route le pas \i et relevé d'un cheval qui devait être

un cheval de race, et qui ne pouvait porter qu'un cavalier de distinction. La jeune fille souriait toujours ; elle se mit hors de vue, et, le sein palpitant, elle se ménagea, en écartant légèrement le feuillage dans l'épaisseur de la charmille, un petit observatoire. Le cavalier passa. Elle le regardait avec un intérêt si vif, que sa respiration en était suspendue. M. de Rias lui apparut alors avec sa tranquille élégance, sa grâce virile, ses traits fins et fiers,, un peu pâlis en ce moment par l'émotion.

Quand il eut passé, elle soupira longuement en comprimant d'une main son cœur agité : elle fixa un instant dans le vide ses yeux bleus rayonnants; puis, les abaissant lentement vers le sol , elle dit à demi-voix :

£JN mâriàgc Dans le monde 30

— Mon mariî'

Sur ce RMrt, son visage se teignit de pourpre; elle le couvrit de ses deux mains, et demeura alssl quelques minutes immobile, pareille h une statue de la pudeur; — après quoi, mademoiselle Fitz-Oérald reprit d'un pied i^te te chemin du cMteau«

On l'y attendait avec une extrême impatience, car déjà M. de Eias avait fait son entrée dans la cour, au grand désespoir de la vieille marqfuise*

— Mais où est donc Marie? demandât-elle à madame Fitz-Gérald postée à ses côtés dans l'embrasure d'une des fenêtres du salon. Lionel est très-bien à cheval..., j'avais arrangé les choses pour qu'elle le vît d'abord dans toute sa gloire..., car la

1ère impression est capitale.. • Le voilà

qui arrive, et cette petite fille n'est pas là !.. . C'est une vraie mésaventure.

— Ma chère marquise, répondit madame Fitz-Gérald, vous savez qu'avant tout nous avons voulu que Marie ne pût concevoir aucun soupçon... D'ailleurs, votre filleul me parait aussi bien à pied qu'à cheval. Il n'y a donc rien de perdu.

Quand mademoiselle Marie voulut bien paraître dans le salon de famille, quelques minutes avant le dîner, elle y trouva M. de Rias déjà acclimaté, et en possession manifeste des bonnes grâces de madame Fitz-Gérald et de celles dii comte Patrice.

Il lui fut aussitôt présenté, et elle répondit au profond salut du jeune homme par une révérence imperceptible et distraite jusqu'à l'impertinence. Lionel, un peu étonné parce

UN MÂR)[AGB D4NS LE MONBE 41

qu*il était généralement mieux traité des dames sur sa mine, se mit à chercher en lui-même la cause de ce froid accueil. A force de se creuser l'esprit, il s'imagina l'avoir découverte. Madame de la Veyle lui avait soumis sa correspondance diplomatique du matin avec madame Fitz-Gérald, et, bien qu'en approuvant l'esprit général, il avait jugé passablement malheureux le détail relatif à son. habit. Il pensa que mademoiselle Fitz-Gérald, très-experte en fait de bienséances sociales, en avait été choquée elle-même, et que l'idée d'un homme qui courait les châteaux sans habit lui avait paru à juste titre assez ridicule.

Cette chimère était, comme on voit, une vraie puérilité d'amoureux. Lionel l'était-il - déjà? En réalité, il l'était avanJ même

42 un MAAUGm DAJNS LE HOND^B

d'avoir aqpefçu mademdsdle: Fitz-Gérald; car, 1^ rineoDna du mariage évmlle ches les hommes de Fâge de M» Biaa de secrètes époaTantes, il y a du iBoins cbns cet inconnu un point lumineux, une p^speetive nouvelle et certaine q^ les attive et les

charme puissamment. C'est rémotion d'une sorte d'amour et, û l'on ose dire, de volupté que leur vie passée, si riche qu'elle ait été en sensatioKis de ce genre, n'a pci leur faire co!nnaître. C'est le mirage d'une source pure où leur cœur fatigué et leurs sens blasés vont se retremper et se rajeusiir comme dsms use fraîche rosée. C'est enfin l'image idéale de cette jieune créature immaculée c(»nQi^. k marbre de PygmaUon, et dont le seia vterge leur réserve ses {meulières rougeurs.

UNf MâHIAGB dans le monde 43

Vivement épris depuis quelque temps de cette aimable vision, M. de Rias n*ettt pas de peine à s*éprradre de mademoiôelle Piti Gérald, qui lui en parut être rincarnation très-agréable. Elle était effectivement trèsjolie et très-gracieuse/ souple et ondoyante^ avec un air de nymphe un peu farouche, et de magnifiques yeux bleus sous des sourcils bruns. Lionel trouva seulement que le marbre ne s'animait pas à son contact avec toute la soudaineté qu'il avait rêvée.

La contenance de mademoiselle Marie pendant le dîner acheva de le mortifier. 11 eût été le curé de la paroisse qu'elle n'eût pas semblé plus indifférente à sa présence. Elle se montra tranquille et distraite, plaisantant par intervalles avec sa cousine de Lorris un ton d'enjouement paisible, et répon-

dant aux questions de Lionel avec une insouciante politesse.

Cette attitude finit par alarmer la vieille marquise elle-même, si versée qu'elle fût dans toutes les ruses de son sexe. Au sortir de table, elle prit sa belle-fille à part.

— Ma mignonne, lui dit-elle, tout va bien d'un côté : Lionel est évidemment sous le charme, mais cette petite fille m'inquiète; tâche donc de savoir ce qu'elle pense..., sans en avoir l'air, bien entendu.

Le moment d'après, on voyait les deux jeunes cousines courir et se poursuivre comme deux pensionnaires à travers les parterres qui ornaient la cour devant }a façade du château. Tout à coup madame de Lbrris^ s' approchant tout essoufflée d'une des fenêtres ouvertes, se pencha dans

le salon et fit un signe et sa belle«mère ;

— Maman, lui dit-elle, rassurez-vous,...

Elle ne m'a rien dit; mais je suis sûre qu'elle a tout deviné, et qu'il lui plaît, car elle m'embrasse et tout instant.

Cependant le train de Paris passait è. neuf heures, et Lionel devant, pour rester fidèle au programme, repartir le soir même, se disposa à regagner le Pavillon, qui n'était qu'à quelques pas de la gare. On lui amena son cheval dans la cour. C'était un arabe un peu vif qui fit quelques façons et quelques coquetteries en balayant le sable de ses longs crins flottants. Mademoiselle Marie paraissait le connaître, car elle l'appela par son nom : « Sahib ! » le calma de la voix et de la main, et le régala de feuillage, piîn. finît même par lui servir une grosse

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rose qu'elle enleva en riant du corsage d»

madame de Lorris. — Ces attentions, trèsgoûtées du cheval, le furent encore plus du cavalier.

Quelques semaines plus tard, on voyait dél^rquer au château de Fresnes une étrange personne. Cétdt la comtesse Jules de Bruce, sœur du comte Patrice. Elle habitait dans les environs de Cherbourg, et près de la mer, un manoir sauvage où elle s'occupait d'agriculture et de bonnes œu-^ vres. Elle n'en sortait jamais que dans les circonstances de famille extraordinaires, arrivée, disait-elle, équivalait à un

sacrement : elle était un signe assuré de mariage, de baptême ou de mort.

La comtesse Jules, malgré cette appellation juvénile qu'on lui avait conservée à travers les âges, était septuagénaire. C'était une petite vieille aux allures délibérées, mise avec une extrême propreté, mais avec une simplicité monastique. Elle était veuve depuis près de cinquante ans. Il était tput à fait impossible d'imaginer quel homme avait pu être dans son temps le comte Jules de Bruce. Elle n'en parlait jamais.

Quand on s'étonnait qu'elle eût persisté dans un si long veuvage :

— J'ai été mariée cinq mois, disait-elle, et cela a parfaitement suffi pour me faire reconnaître îe néant de ce genre de distraction.

C'était tout ce qu'on savait du comte.

Elle arriva de bonne hçure dans la matinée la veillé du jour fixé pour le mariage de sa petite-nièce avec Lionel de Rias.

Lionel, qui, depuis quelque temps, avait élu domicile au Pavillon, chez sa marraine, afin de pouvoir faire sa cour avec plus d'assiduité, était venu lui-même ce jour-là au château dès l'aurore. Il put donc être présenté immédiatement à la comtesse Jules, qui, après l'avoir regardé avec une fixité redoutable, lui dit d'une voix brusgue :

— Monsieur, je suis votre servante...

Vous êtes très-joli..., vous me plaisez beaucoup... C'est très-bien comme ça, larirette, c'est très-bien comme ça, larira!

Anrès quoi, elle lui tourna le dos, se

9» UN MARIâCB dans hE HONM

plongea dans on faoteail, dérouta un immense ouvrage de tricot, et se mit réso-

fôment à la besogne.

Cependant madame F!tz-Gérald était en

proie à de cruelles perplexités , dont elle fit part confidentiellement à la comtesse Jules.

— Ma bonne tante, lui dit-elle, vous êtes aimable d'être venue dès le matin,...

votre présence me sauve d'un grand embarras. Nous attendons une vingtaine de parents et d'amis dans l'après-midi...; j'ai une quantité de préparatifs à faire, d'ordres à donner, et par-dessus le marché mes deux amoureux à surveiller. .. C'est à en perdre la tête ! Dieu merci, vous voilà pour me relever de garde. J'ai la plus absolue confiance dans la délicatesse de

ITH KABIAGB BAI^ E.E HONM 5f

M. de Rîas...; mais enfin U y a ^ <^^venances qail faut obsenrer... Après la noce, taM qu'oa Toadra;... mais, jusqtoe- &, il me papattFaît souverainement déplacé qoe ma fiUe et mo» MUat gendre demeurassent en tête-è-tête Tombre d*un instant.

l'y ai mis bon ordre^squ'à présent ; mais, pour aujourd'hui, je vous les confie..., ne tes perdez pas. de vue une seote minute ^and ysr serai forcée de m'absenter. . . ; vous me le promettez, n'est-ce pas, ma bonne tante ?

Pendiant cette invocation, un sourire caustique se jouait smr les traits flétris de la comtesse Iules : elle araionça toutefois d*un ^gne de tête fortement accentué qu'elle acceptait la mission dont elle était '•*"^stie.

$2 UN MABtlAGE DANS LE MONDE

L'occasion de faire honneur à cet engagement ne tarda pas à lui être offerte.

Aprtjs le déjeuner, madame Fitz-Gérald suivit son oncle pour se livrer avec lui aux soins hospitaliers qui les réclamaient; mais elle ne quitta pas le salon sans avoir adressé à sa vieille tante un regard expressif et suppliant.

La comtesse Jules s'était installée dans l'embrasure d'une fenêtre; elle avait repris son ouvrage de tricot, et, tout en travaillant avec ardeur, elle lançait par intervalles des regards sévères sur mademoiselle Marie, qui déchiffrait une partition au piano, et sur M. de Rias, qui lui tournait les pages d'uq air fort mélancolique. Un rapide dialogue à demi-voix s'engagea entre les deux jeunes gens.

Ul« MARIAGE DANS LE MONDE 53

— Monsieur ? dit mademoiselle Fitz- Gérald, sans s'interrompre, en jetant ser paroles par-dessus l'épaule.

— Mademoiselle?

— Qu'est-ce que vous avez? Vous avez une physionomie de martyr?

— C'est que j'en suis un.

— Comment cela?

— Vous voyez ce qui se passe.

— Qu'est-ce qui se passe?

■— Nous voilà maintenant sous la surveillance d'un dragon... Votre mère est vraiment inconcevable !

— Vous savez comme elle aime les convenances... Est-ce que vous n'aimez pas les convenances, vous-même, monsieur?

— J'aime les convenances certaine- '.,., surtout Quand elles me convien-

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nent..*; mais» franchement, votre inère...

— Voyons, ne dites pas de mal de ma mère*

— Je l'adore*. •; mais enfin, franchement, elle pourrait se contenter de nous avcnr gardés à vue pendant deux mois, et nous laisser respirer au moins la dernière journée...

Pas du tout! elle nous livre à ce cerbère!

— N'est-ce pas qu'elle est amusante, ma tante?

— Mais ncMi...; elle est fort loin d'être amusante.

— Prenez garde !... elle n'est pas sourde.

— Je le regrette.

— Pourquoi?

— Parce que... naturellement... j'aurais mille choses à vous dire.

CfH llARlilGE DANS LE MONDE 55

— Ktes-ies. . . ; je tais mettre la pédale!

M. de Rîas se penchait ver» roreîllc de sa fiancée pour y glisser une des mille choses qu'il avait à lui dire, quand un regard plus fixe et plus austère de la comtesse Jules le paralysa soudain. En même temps , la vieille dame cessa de tricoter, planta son aiguille dans son bonnet et prit la parole :

— Mes enfaûts, dit-elle, approchez...

J'ai ouï dire aux personnes instruites, — et ma courte e:tpérience personnelle m'a confirmé à moi-même cette vérité, — que, dans le plus heureux mariage, ce qu'il y avait encore de meflleur, c'était la veille.

Je trouve donc parfaitement absurde qu'on

lus en laisse pas jouir en toute liberté :

c'est pourquoi j'use des pleins pouvoirs que votre mère m'a délégués pour vous donner la clef des champs. Il fait un temps superbe. Allez vous promener. Voyons, mes enfants, allez vous promener.

Mademoiselle Marie devint extrêmement

rouge.

— Mais, ma tante,... murmura-t-elle faiblement.

La vieille dame, sans répondre, la prit par la main et la poussa hors du salon par la porte-fenêtre, près de laquelle elle était assise, et qui s'ouvrait de plain-pied sur le parc. Lionel la suivit aussitôt après avoir baisé au passage la main de cette fée bourrue mais bienfaisante.

Une fois en plein air, les deux jeunes gens, pareils à des oiseaux longtemps

captifs, dont on vient d'ouvrir bJrusquement la cage, parurent un peu étonnés de leur liberté nouvelle. Ils se regardaient en riant, tout embarrassés de leur bonne fortune. Puis enfin mademoiselle Fitz-Gérald prit le bras que lui offrait Lionel.,

Comme ils se dirigeaient à pas lents vers la plus prochaine allée du parc , une fenêtre s'ouvrit derrière eux h. l'étage supérieur du château»

— Votre mère ! s'écria gaiement Lionel ; nous sommes perdus !

Et, dominant la faible résistance de la jeune fille, il l'entraîna dans une course folle sous le couvert de l'allée.

Ils arrivèrent bientôt au premier carrefour du bois, où ils durent s'arrêter pour adre haleine. Mademoiselle Fitz-

Gérald, se pr^jnii alors de bonne grâce à une aventure qui pirenait si franchem^it un tour d'espièglerie, i^estait suspendae au bras de Lionel, et, l'interrogeant d'une voix haletante avec de jolies mines effarouchées t

— Vraiment, monsieur, croyez -vous qu'on nous ait vus?

— Sans aucun doute on nous a vus.

— Marqère?

— Il m'a bien semblé la reconnaître.

— Qu'est-ce que vous croyez qu'elle va faire ?

— Elle va envoyer chercher la gendarmerie !

Ils se mirent à rire counne deux amoureux qu'ils étaient ; puis tout à coup :

— Écoutez! dit la jeune fille. Je vous assure que j'entends marcher.

M. deRiasprêtaToreille :

* — Certainement quelqa*un vient. •• Nous sommes poursuivis^.. Eh bien, mademoiselle, qu*en pensez-vous? Faut-il nous rendre ?

— Déjà! dit-elle.

Au même instant, un bruit de pas plus rapproché les fit détaler comme deux chevreuils, et ils se jetèrent h la hâte dans un sentier de chasse qui serpentait à travers !e taillis voisin. Ils y marchèrent quelques temps d*une allure précipitée, le jeune homme s'empressant d'écarter les branches et les broussailles qui embarrassaient le chemin, et se retournant par intervalles, pour sourire à sa fiancée souriante. Soudain elle le vit s'arrêter et avancer la tête dans '^"illage avec précaution. Ils n'étaient

plus qu'à quelques pas d'une des avenues , du parc à laquelle le sentier venait aboutir.*

— Qu'y a-t-il, monsieur? dit timidement .

mademoiselle Fitz-Gérald ; voyez -vous quelque chose?

— Chut! je vois votre oncle!... On l'envoie probablement pour nous tenir compagnie... Il cherche adroite et à gauche,...

il va passer..., vite, cachez-vous !

. Il y avait près de là un groupe de deux ou trois vieux chênes couverts de lierre, et dont les troncs étaient presque réunis.

Lionel se dissimula derrière ces arbres, tandis que la jeune fille s'agenouillait brusquement sur la mousse qui en tapissait les racines. Ils demeurèrent ainsi quelques minutes en silence : lui debout, un doigt sur ses lèvres, et la regardant ; elle, toute

UN MARIAGE DANS LE MONDE 6i

palpitante, pelotonnée à ses pieds comme ^un enfant, et tendant vers lui son doux visage tout resplendissant de plaisir, de tendresse et d'inhocence.

Le comte Patrice cependant, dépêché effectivement par madame Fitz-Gérald avec l'injonction de mettre un terme à l'inconvenance de ce tête-à-tête, promenait vaguement ses regards autour de lui, comme un homme qui accompht un devoir dont il ne s'exagère pas l'importance. Il s'arrêta une dernière fois pour écouter; puis, prenant son parti, il fit de la tête et de la main un geste annonçant qu'il abandonnait la poursuite. L'instant d'après, il avait disparu.

Lionel, s'étant assuré de cette heureuse "'-'^onstance, en informa mademoiselle Fitz-

Gérald, qui vint aussitôt le rejoindre dans l'avenue.

— Et maintenant, moiisieur, luidit-elie»

qu'est-ce que nous allons faire?

— Nous allons continuer de marcher devant nous, — seuls sous le ciel bleu...

Est-ce que ce n^est pas charmaat?

— Oui, c'est charmant, dit-elle. Je veux vous montrer les endroits que j'aime* Suivez-moi, monsieur*. ., ayez confiance*

— Je ne sais pas vraiment si je dois avoir confiance, dit Lionel ; je suis sûr que vous allez me perdre.

— Non, non, soyez tranquille.

Il suivait déjà les pas de la gracieuse fille, qui était entrée de nouveau dans les taillis, et qui s'y dirigeait avec la souplesse d'une couleuvre. Elle avait des petites mu-

N m MARIAGE DAN» LE BION&fi ^

les à taloB6 tiauts et à bcHieles d'argent, qis& semblaient peu faites pour une excursion en forêt, et qui toutefois s'en tibrai^it à merveille* LicHiel voyait avec un intérêt extraordinaire ces petites mules se poser et s'enlever sur le sol avec use fermeté élastique, méprisant les obstacles, franchissant les racines, se démêlant des broussailles et se perdant par intervalles dans des amas de feuilles *sèches pour reparaître aussitôt triomphantes.

Ils arrivèrent au bord d'un ruisseau* qu'il fallait traverser sur une digue de grosses pierres que la mousse humide rendait très-glissantes. Mademoiselle Fitz-Gérald passa ce gué comme un oiseau. Lionel fut moins heureux : le pied lui manqua à " ^^é route; il ne put éviter une légère

immersion, et json désastre eût été complet»

si mademoiselle Fitz-Gérald ne lui eût vivement tendu la main de l'autre rive, pendant qu'elle envoyait à l'écho des bois ses frais éclats de rire.

Elle le mena ainsi gaiement de bocage en bocage, par monts et par vaux, l'arrêtant devant ses sites préférés, devant les scènes riantes ou sauvages qui parlaient à sa jeune imagination, et qu'elle avait presque tous baptisés de noms symboliques. Il y avait la Salle de bal^ qui était une clairière bizarrement décorée de lianes suspendues comme des girandoles; — puis la Chapelle de V Ermite^ non loin du Rond des Fées. — Dans le genre sombre, elle lui fit admirer la Mare criminelle, vieille pièce d'eau fangeuse qiii semblait en effet cache»*

quelque mystère sinistre sous sa surface morne, et enfiti le Pont du secret^ ainsi nommé parce qu'il était violemment soupçonné de complicité avec la mare criminelle.

Ces menus épisodes de voyage servaient de texte à des réflexions plaisantes, à des polémiques folles, bref à des enfantillages peu dignes d'être recueillis par l'histoire, mais auxquels les deux jeunes fiancés prenaîent un plaisir extrême; car, lorsque l'amour tient le piano, l'air qu'on chante importe peu, et sur cet accompagnement délicieux tout est mélodie.

Cependant mademoiselle Marie, ayant consulté sa montre, poussa un cri d'effroi en reconnaissant qu'il s'était écoulé près de deux heures depuis leur départ.

Monsieur, il faut rentrer, dit-elle.

66 un M;^RIAGS dans L£ ]UM>Nt)t£

— C'est dommage, dit Lionel.

— Oui.

Malgré le: soupir qui accompagnait sa réponse» elle n'en choisit pas moins la route la plus directe pour regagner le château.

A mesure qu'ils s'en rapprochaient^ ils de-

venaient silencieux. Leur entretien, quandil& le reprirent, n'eut plus le même caractère d'enjouement Qt de légèreté. — Ils se trouvaient alors sur la terrasse de charmilles qui bordait le chemin public.

— Mon Dieu, dit Lionel, que j'étais inquiet et troublé la première fois que je sui& passé sous cette terrasse !

. — Vraiment?... Pourquoi donc?

— Parce que j'avais peur de ne paè vous plaire, et j'avais grandement raison, car la vérité est que je ne vous ai pas plu.

xm MARIAGE DANS LE BIONBE 69

— Conimefil; cela? Mais il me sembk...

Elle acheva sa phrase par un regard et

par ansoarise.

— Oui, ¥ocis TOUS êtes régnée depuis. . .^ mais avouez qu'au premier abord je V'Ous ai fort déplo.

— Qu'est-ce qui vous a fait croire ceb.?

— Votre accueil...; c'était de l'horreur.- Vous affectiez même de ne pas me regarder.

— C'est qm je vo«is avais déjà vu. ,

— Comment! où donc?

— Ici, dit-elle en montrant te chemin ;.

— par là, ajouta-t-elle en montrant k charmille.

— Quoil si jeune et déjà sî perfide! dit Lionel en serrant affectueusement le bra& qu'elle appuyait sur le sien.

^ près une pause :

— Croyez-vous, reprit-elle, que ce soil vrai, ce que dit ma tante..., que la veille est ce qu'il y a de meilleur dans le mariage?

— Je suis bien tenté de le croire en ce moment, répondit-il avec émotion, car je ne pense pas qu'il puisse y avoir une heure plus douce que celle-ci.

-^ Je ne le pense pas non plus...; mais ne pouvons-nous donc être toujours heureux comme nous le sommes maintenant, mon ami?

Il s^arrêta, lui prit les deux mains, et, les yeux attachés sur les siens ;

— S'il ne faut pour cela que vous aimer, Marie, difr-il d'un accent profondément pénétré, oui, nous serons heureux, car je vous aime bien...

Sa voix s'attendrit tout à fait.

-7 Je t'aime bien ! ajouta-t-il.

II r attira doucement : elle baissa les yeux; son visage, subitement altéré, revôtit une expression étrangement sérieuse, et elle tendit son front pur et pâle au jeune homme qui le pressa longuement sous ses lèvres.

ÎV

Imaginer que madame Fitz-Gérald accueillit les deux fugitifs avec des explosions de colère et de reproches, ce serait absolument la méconnaître. Elle était navrée sans doute d'une escapade qui choquait toutes ses idées sur les ccmvenances et sur le haut savoir-vivre ; mais le comble du mauvais goût eût été d'en exagérer elle-même la gra- Elle se contenta de sourire et de haus-

ser légèrement les épaules en apercevant les coupables.

-^ Mes enfants, vous êtes ridicules, leur dit-elle ; vous vous conduisez comme deux accordés de village !

— Maman, dit mademoiselle Marie en lui sautant au cou, nous avons obéi à ma tante.

— Mais ta tante, ma chère, ta tante est

une sauvage, tu dois le savoir... Elle n'a jamais vécu dans le monde;... c'est une

femme des bois, ta tante!... Enfin!

Dans l'après-midi et jusqu'au soir, le château fut le théâtre d'une extrême anîmation. Les divers trains de Paris amenaient successivement des fournées do parents, d'amis, de témoins et de demoiselles d'honneur, accompagnés de leurs bagages. Le roulement continuel des voitures dans la

cour, les salutations de bienvenue, les rires des jeunes filles, les cris des domestiques, le bruyant transport des caisses dans les escaliers, tout cela se mêlait dans un tumulte et dans une confusion indescriptibles.

Madame Fitz-Gérald et sa fille, aidées du comte Patrice, s'évertuaient à recevoir leurs hôtes, à les guider dans le dédale des corridors, h les caser tour à tour dans leurs logements respectifs. Lionel, dans la mesure de son rôle, prêtait son concours avec une bonne grâce courtoise, quoiqu'au fond de l'âme cette partie de la fête lui parût d'un intérêt médiocre. Une seule personne restait étrangère & tout ce mouvement.

C'était la comtesse Jules, qui, toujours assise dans sa fenêtre, continuait de tricoter une impassible sérénité.

A ce violent remtie-méiiage saccéda bien* tôt le bruit plus doux des longues robes traînantes dans les couloirs et des avalanches de soie dans les escaliers. Un dîner royal réunit tous les conviés dans une vaste galerie, au milieu d'un odorant encadrement de feuillages et de fleurs; après qaoi, on passa de la galerie dans le salon, avec cette belle humeur expansive et cette sympathie mutuelle qui sont, dans toutes les conditions sociales et sous toutes les latitudes, les c(»qk séquences ordinaires d'un repas confor* table.

Pendant qu'on prenait le café, mademoiselle Fitz-Gérald crut devoir présenter particulièrement son fiancé h deux jeunes femmes, la duchesse d'Estrény et madame de Ghelles, qui étaient, comme madame d

UN MARIAGE DANS hU MONDE 75

Lorris, ses cousines et ses amies d'eufaoce.

— Madame de Gbelles, rieuse, pétulante et d* allures un peu ts^ageuses, n'en avait pas moins par moments, au fond de ses yeux noirs, une expression bizarre de rêverie dis traite et presque égarée :

— Ma chère, dit-elle de sa voix brusque à mademoiselle Fitz-GéraM, (a première fois que tu iras aux Bouffes*Parisiens ou au Palais-Royal, tu me prendras avec toi* Je veux jouir de tes premières impressions* C'est très-amusant, tu verras... Moi, je me suis mariée principalement pour aller aux petits théâtres;... mais je commence à m'en lasser parce que mon mari m'en bourre!

— Plaignez-vous donc, ma chère, dit M. de Chelles, qui intervint en caressant sa

istache rousse. Moi, j'ai un système

ajouta-t-il d'un ton sentencieux, — car il était de ceux à qui le vin donne de la gravité, — îe fais partager tous mes plaisirs & ma femme. Je ne suis pas égoïste, ••• j'ai mes goûts, mais j'y associe ma femme.

Ainsi j'aime les petits théâtres où Ton dit des gaudrioles, •• • eh bien, j'y conduis ma femme avec moi. J'aime les courses,... j'y conduis ma femme. •• Je vais au bal de l'Opéra, j'y mène ma femme... Je vais souper avec quelques amis après le bal, je suppose,... eh bien, ma femme soupe avec nous... Une femme doit être le camarade de son mari,... voilà mon système!

— Âh ! mon Dieu, dit madame de Chelles, vous êtes bête avec votre système, allez, mon ami!... vous me perdez... Je vous méprise, du reste I

Et elle tourna sur ses talons en poussant un éclat de rire.

La duchesse d'Estrény était blonde, frêle, supérieurement élégante, avec des yeux pleins de langueur et même de tristesse. Elle était triste parce que le duc son mari, qui l'aimait incontestablement, ne Taimait pas d'amour. Quand M. de Rias lui fut présenté par sa cousine, elle le considéra d'un air d'intérêt douloureux; puis, embrassant tendrement mademoiselle Fitz-Gérald :

— Aimez-la bien, monsieur,... n'est-ce pas? dit-elle d'un accent profond.

— Oui! s'écria en même temps derrière eux une voix sonore et joviale; mais, diable ! aimez-la d'amour, mon cher ! Tout est là. Voyez-vous, mon cher Lionel, con-

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