le duc d'Estrény, qui était un homme
7& UN MARIAGE Dâ19S LE fflOBlDE
superbe et d'une puissante encolure, il faut aimer les femmes d'amour, ou ne pas s'en mêler! Moi,... je désespère cette pauvre duchesse, parce que je ne l'airoe pas d'amour, parce que je ne lui fais pas de vers... Eh! mon Dieu, non... C'est un malheur, mais je ne fais pas de vers...
Que voulez-vous! je suis bâti comme ça,...
je-ne-fais-pas-ae-vers !
Et il scandait ces roots avec force comme pour laisser entendre que, s'il ne faisait pas de vers, il se regardait en revanche cQjnme un prosateur des plus distingués.
Pendant oette tirade, la duchesse ôtait ses gants et ajustait ses bagues avec une nrine de froide inattention. Quand le duc eut terminé ses joyeux propos, elle se
UN M AHIAGiS DANIS Lfi MONDE 79
tourna simplement vers mademoiselle Fitz- Gérald et lui dit :
— Viens-tu?
Elles se dirigèrent toutes deux yers le piano. La duchesse soulagea d*abord par une fusée de gammes chromatiques son Ame indignée ; puis les mesures d'une valse à quatre mains éclatèrent bruyamment dans le salon et firent palpiter les corsages des demoiselles d'honneur.
Un peu plus tard dans la soirée, Lionel vint s'asseoir à côté de madame de la Veyle, qui assistait d'un air de satisfaction épanouie à cette fête de famille.
— Ma chère marraine, lui dit le jeune homme d'un ton sérieux, est-ce qu'il est «encore temps de rompre ?
- Comment,... de rompre? s'écria la
marquise , qui bondit sur son fauteuil.
Est-ce que vous êtes fou, mon ami?
— Je le suis certainement de mademoiselle Fitz-Gérald.
— Eh bien, alors?
Au même instant, mademoiselle Marie, qui valsait, s'arrêta devant eux, et, se penchant vivement, le sourire aux lèvres :
— Qu'est-ce qu'il vous dit, madame?
— Il me dit qu'il est fou de toi.
' — Oh! la bonne folie! dit gaiement la jeune fille en s'élançant de nouveau dans le tourbillon .
— Jamais, reprit Lionel, je ne l'avais appréciée comme aujourd'hui. Elle est simple, elle est vraie, elle est tendre, elle est honnête... C'est une créature charmante, un être exquis (
Mademoiselle Fitz-Gérald, comprenant
qu'on parlait encore d'elle, arrêta pour la
seconde fois son valseur sur place :
— Qu'est-ce qu'il vous dit encore, madame? demanda-t-elle à demi-voix.
— Il me dit que tu es un être exquis !
— Il est vraiment fou ! dit-elle.
Et elle se remit toute rayonnante aux bras de son valseur, qui souriait agréablement, mais que tout cela n'amusait pas.
— Et cependant, poursuivit M. de Itias d'un ton plus confidentiel , je suis tourmenté ce soir des idées les plus sinistres.
— Quelles idées, mon pauvre ami?
— J'ai remarqué une chose effrayante.
Nous avons parmi nos invités sept ou huit
Lges qui n'ont pas été choisis assuré-
ment, qui sont pris au hasard dans le monde,... et il n'y en a pas un seul qui ne soit à r^tat flagrant de mésintelligence et de désunion. Jetez les yeux autour de vous, et je vous défie de me démentir.
La vieille dame parcourut le salon du regard, et, faisant des lèvres une moue plaisante ;
— Il est. certain, ditHelle, qu'en fait de ménages exemplaires nous n'avons pas ici la fleur des pois.
— Eh bien, reprit Lionel, je me dis,...
je me dis amèrement que tous ces gens-là, ou du moins le plus grand nombre, se sont aimés comme nous nous aimons, mademoiselle Fitz-Gérald et moi, qu'ils ont tous eu une veille de mariage pleine de charme et d'espérance comme la nôtre, et j'en
UN MAJRIAGB DANS LE MONOB trS
•cc«iclus qu'il doit y avoir dans l'état de notre civilisation, particulièrement peutêtre dans nos mœurs mondaines , quelques causes générales qui altèrent le mariage dans sa source , et y déposent un germe fatal ,..• qui d'avance frappent
<ie stérilité les dispositions les plus gêné-
reuses et les plus sincères, et qui font presque infailliblement d'une institution d'amour et de paix une institution de haine et de guerre!... Vous m'avouerez que ce sont là des pensées terribles pour un homme qui se marie demain !
— Mon Dieu, ne cherchez donc pas inidi à quatorze heures, mon enfant, dit la
marquise : il n'y a pas de causes gêné-
raies, il û'y a pas de germe fatal,... il n'^ ien de tout cela... J'ai déjà eu l'honneur
de vous le dire, il y a de mauvais maris, voilà tout.
— Mais je n'admets pas du tout votre théorie, s'écria Lionel ; elle est en tout cas beaucoup trop absolue !
— Permettez, mon ami... Examinons un peu tous ces maris-là, je vous prie...
Voilà en premier lieu le duc d'Estrény, n'est-ce pas? C'est un très-brave homme sans doute; ce n'est pas un mauvais mari, si vous voulez,... mais c'est un absurde maladroit. Sa femme est une petite personne délicate et sentimentale comme la rosée,... et lui, c'est un serrurier,... c'est un vrai serrurier ! Par-dessus le marché, il ne cesse pas de la plaisanter sur son innocente manie romanesque... Eh bien, il la blesse, il l'exaspère; elle finira par trouver
UN MAAIAGE DANS LE MONDE tô
quelqu'un qui la comprendra , c'est certain;... mais à qui la faute?. •• Maintenant, nous avons ce petit de Ghelles..-
— Oh! de Chelles, dit Lionel, je vous l'abandonne... Il fait mener à sa femme la vie de garçon ;... c'est un sot.
— Bon ! dit la marquise, en voilà déjà deux... Eh bien, les autres, c'est encore pis... Vous n'ignorez pas que M. d'Éblis a commencé par faire patronner sa femme dans le monde par sa maîtresse... Joli début, comme vous voyez... En voilà un autre là-bas dont la sordide avarice a poussé sa femme aui expédients, aux emprunts et à tout ce qui s'ensuit... Si vous ne le saviez pas, je vous l'apprends... Charny, lui, n'est pas avare, au contraire..,, il vient
donner à mademoiselle je ne sais qui
des Variétés un attelage de vingt-cinq raîHe francs , et sa femme, modesteme'jft traînée par une paire de chevaux de trois mille francs, la rencontre tous les jours au Bois dans cet ^uipage, dont elle n'ignore pas la provenance, soyez-en sûr.,. M. de Lastère est un homme sérieux, trop sérieux; il veut être mimstre,... il s'occupe d'économie politique; sa femme n'entend rien à tout cela; il la méprise, il l'abandonne;...
mais il a pitié d'elle,... il lui envoie tous les jeunes gens qu'il rencontre sur le boulevard : « Allez donc voir ma femme,... allez donc tenir compagnie à ma femme,... allez donc faire de la musique avec ma femme », etc... Ce pauvre Laumel, lui, a des goûts tranquilles; il est modeste, il est timide^ il se défie
UN HABIAGë dans le monde €7
de lui-même ;... il a peur des actrices, il a peur des femmes du monde et même de la sienne;. •• mois il n'a pas peur des femmes de chambre; ... c'est sa ccmsolation.
— Eh bien, mon ami, il me semble que c'est tout, et que cela est fort rassurant pour vous?
— Pardon! pas le moins du monde, dit Lionel en riant malgré lui de cette impitoyable énumération. D'abord, j'ai grand'peine à croire que les femmes de ces messieurs soient toutes de pures victimes, parfaitement ii^ocentes des torts de leurs maris... Ensuite, même en me prêtant complaisamment à votre système, je me demande quel homme peut se flatter d'échapper à qu^qu'une de vos catégories;... car enfm, ^ ^'oD n'est pas un pervers et un sot^ on
est un maladroit,... et combien y a-t-il de manières d'être maladroit?
— Il y en a cent mille, mon ami, dit la marquise, et il y en a une en particulier qui consiste à faire de la philosophie et à cnercher la quintessence des choses avec sa vieille marraine, au lieu de valser avec sa leune femme quand elle en meurt d'envie.
Sur cette sage observation, M. de Rias courut à son devoir, qui n'avait pas encore cessé d'être son plaisir, et eut bientôt oublié sous le regard bleu de sa fiancée les fâcheuses préoccupations qui l'avaient un moment obsédé.
La journée du lendemain, qui fut celle du mariage, parut tout à fait insupportable à Lioiiel. Il avait, quelque temps auparavant, suggéré timidement à madame Fitz-Gérald
ridée de procéder au mariage civil et reli- ]
gieux, soit à six heures du matin, soit à minuit, dans la stricte intimité de la famille. Madame Fitz-Gérald avait repoussé cette suggestion comme une excentricité sauvage qui eût prêté au mariage de sa fille une sorte de caractère clandestin. Le mariage eut donc lieu à midi, au son des cloches du village et au milieu de l'allégresse publique. Il fallut subir la curiosité de la foule, les cocardes multicolores des chevaux et des cochers, les livrées neuves et la grosse joie des valets, bref tout l'appareil à la fois éclatant* et vulgaire d'une noce.
Pendant la cérémonie religieuse, qui seul lui plut et le toucha, M. de Rias ne laissa pas de remarquer un fait qui pouvait donner nup.lque apparence de raison aux théories
de sa marraine. Parmi les assistants, les hommes avaient pour la plupart des attitudes distraites, indifférentes Ou doucement ironiques; les femmes, fort sérieuses au contraire, montraient une sorte de ferveur passionnée, et, courbées sur leurs chaises»
s'absorbaient dans des recueillements mystérieux; quelques-unes pleuraient : toutes semblaient se souvenir avec angoisse qu'il y avait eu dans leur vie une heure pareille, remplie de pureté, de confiance, d'espoirs infinis et de doux serments qu'elles auraient voulu tenir.
On avait d'abord projeté de terininer la fête par un départ immédiat des jeunes mariés pour l'Ecosse ou pour l'Italie; mais madame Fltz-Gérald avait supplié son gendre de lui laisser sa fille qudque temps
encore, et M. de Rias, trop essentiellement VaxiBkaa pour avoir le goût des voyages, s'était rendu volontiers à ses instances.
Il faut avouer qu'il s'en repentit lorsque, le lendemain de son mariage, il dut descendre daiB le salon à l'heure du déjeuner et se produire devant une douzaine de parents et d'amis qui avaient été retenus au château. Dans ces étranges conjonctures, les hommes les plus spirituels scmt en réalité fort embarrassa de leur contenance : en pareil cas en effet, le sourire est gauche, le rire déplacé, l'épanouissement niais, l'abattement ridicule, l'air de triomphe grossier.
L'air nd^>urel serait le meilleur; mais il est impossible.
Madame de Rias, en revanche, parut avec "*^nlomb véritablement infernal qui distin-
gue les jeunes femmes d'un jour. Elle servit le thé à l'ordinaire en souriant paisiblement, le front pur et l'œil limpide.
Dans cette matinée, la comtesse Jules quitta le château : après être montée en voiture, elle fit approcher sa petite-nièce, l'embrassa une dernière fois, et lui laissa pour adieu cette belle maxime :
— Rappeïle-toi toujours, ma pauvre enfant, que la femme est faite pour souifrir... et l'homme pour être souffert.
Après deux ou trois semaines passées à Fresnes dans les enchantements de leur mutuel amour 5 M. et madame de Rias s'installèrent à Paris vers le commencement d'octobre, dans un petit hôtel de la rue Vanneau qui appartenait h Lionel.
Madame Fitz-Gérald revint en même temps occuper son appartement de la rue de la issée-d'Antin. C'était un peu loin de
sa fille ; mais elle était habituée à son quartier, qui était un quartier tranquille, comme elle le disait intrépidement. La vérité est que le faubourg Saint-Germain, par sa solitude relative, lui rappelait la paix des champs qu*che avait en horreur.
On était aux premiers jours de février de l'hiver suivant, et la lune de miel n'avait pas cessé de briller de son plus doux éclat dans le ciel du jeune ménage, quand un matin madame de Rias manda sa mère auprès d'elle, par un billet furtif. Madame Fitz-6érald accourut aussitôt rue Vanneau :
après une mystérieuse conférence avec sa j fille, elle alla trouver M. de Rias, qui travaillait dans sa bibliothèque; elle avait les yeux humides, mais le visage radieux.
— Mon ami, lui dit-elle d'une va:
UN IIARIAGB DANS LE liaNBK 96^
émae, Marie est un peu souffrante ce matin, mais ce n*est . pas grave ^ ce n*est pas grave. Par une timidité bien naturelle chez une jeune femme , elle n'a pas osé vous dire elle-même... Enfin, mon ami, allez l'embrasser.
— * Comment?... Vraiment, chère madame? dit Lionel.
— Oui, mon. ami y allez l'embrasser,...
ça la remettra.
— Mais, rq>rit M. de Rias, es<r-ce que,... est-ce qu'elle se tourmente, est-ce qu'elle s'affecte ?
— Pourquoi voulez-vous qu'elle s'affecte, mon ami? Elle a la pi as belle santé de la terre ; eHe ne s'affecte pas le moins du monde » maïs ei^n c'est une drcon*
ce qui étonne toujours un peu les
jeunes femmes, n'est-iî pas vrai?... Ainsi allez l'embrasser.
Lionel s'empressa d'aller remplir cet agréable devoir, tandis que madame Fitz- Gérald parcourait la bibliothèque à pas lents, et s'éventait doucement avec son mouchoir en parfumant l'air autour d'elle des plus fines essences.
Quelques minutes plus tard, la table de famille réunissait pour le déjeuner trois convives parfaitement heureux. Madame Fitz-Gérald, fière de sa fille, la contemplait d'un œil de triomphe attendri ; madame de Rias, secrètement fière d'ellemême, laissait voir un mélange de gaieté et de confusion tout à fait charmant; Lionel admirait sa femme, qui lui appanaissait extrêmement touchante sous cette
face nouvelle de jeune mère» en fleur.
L'intéressant événement qui venait de lui être ofTicielIement communiqué causait d'ailleurs à M. de Rias plus d'un genre de satisfaction. Non-seulement il flattait son légitime orgueil de famille, il éveillait en même temps dans son cœur les mouvements d'une sensibilité généreuse : il sem- » blait aussi devoir mettre un terme à une première période du mariage que Lionel avait acceptée avec bonne grâce, mais dont il commençait à souhaiter ardemment la clôture. Cette période avait été naturellement consacrée à l'amusement de sa jeune femme, et en particulier aux plaisirs mondains qui ont pour une nouvelle mariée l'attrait du fruit défendu. Il l'avait menée aux petits ♦^^'^^tres avec sa cousine de Chelles, il lui
«8 UN MARIiEGE BANS LE MONDE
avait laissé savourer jusqu'à Taube les ivresses du cotillon; il lui avait permis la chasse à courre ; bref, il l'avait fêtée et gâtée en amouieux et en galant homme. Il l'avait même accompagnée dans ses visites de noce, bien que le cercle lui en eût paru démesurément étendu.
Parmi ces plaisirs et ces obligations, il y en avait bon nombre dont M. de Rias avait dès longtemps, comme la plupart des hommes de son âge, perdu le goût et l'habitude. Pour son compte, il ne faisait plus de visites que très-rarement, se résignant aux plus nécessaires ou choisissant les plus agréables. Il avait été autrefois un fougueux conducteur de cotillon, mais il avait peine à concevoir qu'il eût pu jamais jouer ce rôle puéril, et les réunions mondaines
surtout celles où Ton dansait, lui étaient dévoues BouveraioemeBt insupportables.
Il passait ses soirées à son cercle, quand il ne les donnait pas à l'étude. Il allait eùcare au théâtre, mais le plus souvent en dilettante blasé, c'ei^-à-dire derrière la toile. Soutenu par la puissance initiale de sa passion pour sa jeune feoune, il avait repr» momentanément avec consplaisance quel*ques-uns des goûts de sa propre jeunesse.
Cette phase aiguë du mariage était entrée au reste dans sob programme ; mais il n^entendait pas qu'elle passât à l'état chronique, et il commençait à rêver aux moyens d'apaiser et d'asseoir sa vie conjugale, quand l'heureuse indisposition de madame de Rias vint résoudre ce problènie avec opportunité pravidentielle.
Quelques craintes lui restaient encore :
il appréhendait que sa femme , arrêtée ainsi dans son premier élan, en pleine fête mondaine et au cœur de l'hiver, ne boudât contre sa destinée et n'essayât même de s'obstiner contre elle. A cet égard, il se trompait : s'il avait son programme, sa femme avait le sien, et ce qui lui arrivait en faisait partie; c'était le complément prévu et même désiré de sa parure de mariée et de sa dignité de femme; elle avait toujours entrevu ce berceau au fond de sa corbeille. Loin de prétendre se dissimuler à elle-même ou dissimuler aux autres ses espérances maternelles, elle en fit au contraire étalage , et se plut à en accuser les symptômes avec un innocent orgueil. Elle renonça s^ns hésiter aux sor-
ties du soir 9 et reçut dès ce moment ses visites en robe flottante , étendue sur sa chaise longue et affectant des langueurs prématurées.
Tout cela parut très-rassurant à M. de Rias; une si complète et si aimable résignation à cette épreuve austère ne le laissa guère douter qu'il n'eût trouvé en mademoiselle Fitz-Gérald l'idéal qu'il avait rêvé et qui est le rêve général de son sexe : — une femme d'intérieur.
Fort satisfait du présent, Lionel portait des yeux confiants sur l'avenir. Quelles causes en effet pourraient altérer désormais une union dont chaque jour d'intimité avait serré les liens et mieux établi Thannonie ? De la part de sa femme, aucun
)ger à prévoir : il avait depuis quelques
102 UN MARIAGE BAÏïS L£ IklONDE
mois appris à la bien coiînaître; elle était parfaitement droite ^b* vraie; elle n'avait que d'honnêtes instincts, fortifiés par réducation et par les exemples qu'elle avait reçus d'une mère Iionnête femme. Elle aimait son mari, et elle avait tout ce qu'il fallait pour lui plaire et se l'attacher :
charmante à voir, elle ne l'était pas moins à entendre, car elle avait infiniment d'esprit. Son seul défaut était l'insuffisance évidente de son éducation intellectuelle, de son instruction : en diverses circonstances, Lionel avait pu constater que les connaissances de fia femme en matière historique «t littéraire étaient étrangement vagues ; mais il y avait dans son ignorance même quelque chose de piquant, -et M. de Rias s'amusait beaucoup des fantaisies de son érudition.
Quant à lui, il avait beau s'interroger sévèrement, il ne se voyait ni coupable ni capable des torts généralement attribués aux maris malheureux par leur faute. Sans s'exagérer ses avantages personnels, il les* connaissait et y puisait de justes nK)tifs de confiance : il était digne de TafTection d'une femme; il avait conquis, à n'en point douter, le cœur de la sienne : par quelles fautes ou par quelles maladresses pourrait-il jamais se l'aliéner? Il n'irait pas assurément se bris^ contre les écueils vulgaires, et il n'await même pas grand mérite à les éviter, car aucun de ses penchants ne l'y attirait. Il n'était pas avare, et il avait réglé avec une grande libéralité la pension de madame de Rias et son état ^aisoa. — Il n'était pas homme à
perdre et à démoraliser lui-même sa femme en la menant souper dans* les cabinets particuliers. Il n'était pas aveugle, et il saurait écarter de son ménage les intimités périlleuses au lieu de les y appeler comme tant d'autres. Il était revenu de bien des choses; il aimait sa femme d'ailleurs et ne se sentait aucune tentation de lui infliger d'outrageantes rivalités. Bref, de son côté comme du côté de madame de Rias, il ne voyait, après mûr examen, que des garanties d'union paisible et de bonheur durable.
— Sur ces flatteuses réflexions, il se mit gaiement à organiser sa vie nouvelle comme il la comprenait.
Homme de mœurs élégantes, M. de Rias était en même temps homme d'étude : il était instruit et lettré. Il avait débuté autre*
fois avec un mérite remarqué dans la diplomatie ; mais il avait quitté brusquement cette carrière pour venir habiter avec sa mère quand elle était demeurée veuve.
Afin d'occuper une oisiveté qui lui pesait et qui le mortifiait, il avait entrepris alors assez mystérieusement une œuvre littéraire considérable qui le relevait à ses propres yeux en attendant qu'elle lui fît publiquement honneur : c'était .une histoire de la diplomatie française au xviii^ siècle. Ce sérieux travail, souvent ralenti et quelquefois interrompu par les distractions d'une vie tout extérieure , Lionel s'était toujours proposé de s'y appliquer d'une manière soutenue le jour où le mariage aurait rendu son existence plus fixe en rendant son 'r plus attrayant. Ce jour étant venu, i^
se tint parole, -et passa désormais mie partie de sbn temps à recueillir aux archives des affaires étrangères des matériaux quMl classait ensuite et mettait en œuvre dans sa bibliotiièque. Pour faire diversion & cette oœupation sévère, M. de Rias reprit avec plaisir quelques habitudes qui lui étaient devenues à peu près indispensables et qui lui parurent honorablement conciliables avec l'état de mariage. Connaisseur en fait d'af t et très-curieux des choses du sport, il aimait à suivre le mouvement parisien dans ses manifestations incessantes et variées ; il aimait à le saisir au jour le jour sur le vif, teuitôt dans les salons de son cercle, tantôt dans les tribunes des courses, parfois dans les foyers et dons les coulisses des théâtres.
UN MABUGB DANS LX HONDB fOT
Sa jeune femme cependant Tattendait sar sa chaise longue- avec une tendre impatience ; il la retrouvait lui^^i^nte avec un contentement sincère et profond, car ce genre de vie réalisait ses espérances les plus ambitieitôes : tm doux visage souriant, lui faisant accueil de» qu'il retrait au logis, une femme attentive à lui épargner les menus soucis de la vie matérielle, un foyer toujours vivant, des fleurs toujours fraîches, un asile toujours prêt pour les heures de fatigue et d'ennui, — bref, le charme d'un intérieur gracieux, orné, paisible, s'ajoutant à l'intérêt de ses occupations et de ses distractions personnelles, c'était bien là le mariage tel que M. de Rias s'était plu à le concevoir, — et il n'est pas le seul.
part quelques appréhensions nata-
relies, le temps que la jeune madame de Rias passa sur sa chaise longue fut pour elle, comme pour son mari, un temps déli' cieux. Elle était très-visitée et très-entoii rée : ses brillantes cousines, mesdames de Lorris, de Chelles et d*Estrény, lui apportaient à peu près chaque jour les nouvelles de la ville. Sa mère ne la quittait que pour courir les magasins et choisir les divers éléments de la layette, qui étaient ensuite soumis à l'approbation de madame de Rias. La chaise longue et le parquet même étaient continuellement inondés de lingerie fine, d'étoffes de laine, de dentelles, de rubans et de petits capuchons étranges. Mesdames de Lorris, de Chelles et d'Estrény péroraient sur tous ces articles et offraient les avis de leur expérience. M. de Rias tombait vers
la fin du jour au milieu de ce cercle d'agréables matrones et y redoublait l'animation.
Il arrivait généralement les poches et les mains pleines de petites boîtes, de gros sacs, de paquets mystérieux. On développait tout cela : on admirait les bijoux, on se partageait les fleurs, on croquait les bonbons. Enfin c'était une fête.
L'arrivée de la comtesse Jules, vers la fin du mois d'août, imprima aux circonstances un caractère plus grave. — Quelques jours plus tard, on put la voir dans l'église Sainte-Clotilde, tenant sur les fonts de baptême le jeune Louis-Henrî-Patrice .de Rias. — Le lendemain, elle repartit avec son tricot pour son manoir des environs do Cherbourg.
Madame de Rias se rétablit avec une promptitude qui faisait honneur à son tempérament, et elle se montra bientôt sur le boulevard dans toute sa gloire maternelle, escortée d'une nourrice provençale dont la coiflfure bizarre et les yeux noirs éveillaient l'attention profane des passants. — Lionel aurait vivement désiré que sa femme nour-
^lle-même leur fils ; mais madame Fitz-
Gérald, au nom de la santé et de la beauté de sa fille, avait opposé à ce désir quelques-uns de ces spécieux arguments féminins auxquels les hommes n'ont rien à répondre, attendu qu'ils n'en savent pas davantage. — Il se félicita, au reste, de voir que la jeune mère s'occupait de son enfant avec une sollicitude passionnée ; mais il vit en même temps avec regret que cette occupation laissait à madame de Rias des loisirs considérables. Il n'était pas tenu, à la vérité, d'en remplir tous les vides; il put même continuer pendant le jour sa vie accoutumée; car il n'est pas d'usage que les maris accompagnent leurs femmes dans leurs visites et dans leurs promenades de la journée, et à cet égard il crut faire plaisir à sa femme en lui laissant son indépen**
dance, comme il se faisait plaisir à luimême en gardant la sienne. Il n'en était malheureusement pas de même des soirées :
ni la bienséance, ni la prudence ne lui permettaient de souffrir que madame de Rias courût les bals et les spectacles sans son mari, et une vive recrudescence de goût pour ces sortes de distractions s'était naturellement manifestée chez la jeune femme après les longs mois de réclusion et d'abstinence qu'elle venait de subir. L'hiver parisien se trouvait être cette année-là particulièrement brillant, çt Lionel s'estimait heureux quand la même nuit ne lui offrait pas trois ou quatre fêtes successives ; mais sa femme avait certainement droit à quelques compensations, et, quoique cruellement ' Hourné par cette fièvre mondaine de ses
habitudes et de ses travaux, M. de Rias^ par affection et par justice, se résignait avec une bonne grâce au moins apparente :
c'était, il l'espérait, une crise passagère à traverser ; — peut^tre aussi se flattait-il au fond de son cœur que la Providence, qui l'avait secouru l'hiver précédent avec tant de bienveillance, lui viendrait encore en aide dans cette épreuve nouvelle.
Un matin, en effet, vers la fin du déjeuner, sa femme, qui avait été pendant tout le repas remarquablement sobre et rêveuse^
se couvrit tout à coup le visage de ses deux mains, et fondit en larmes.
— Ah! mon Dieu, ma chère enfant, qu'est-ce qu'il y a donc ? s'écria M. de Rias en courant à elle.
— Rien, dit-elle à travers ses pleurs :
— ce n'est rien... je voudrais voir ma mère...
— Mais enfin qu'avez-vous ? qu'est-ce qui vous arrive?
— Rien... envoyez chercher ma mère, je vous prie.
Au même instant, madame Fitz-Gérald, attirée sans doute rue Vanneau par quelque vague pressentiment, faisait son entrée dans la salie à manger. Sa fille, sans lui laisser le temps de s'étonner, Tentraina aussitôt dans le salon voisin où Lionel, le moment d'après, put entendre confusément un duo de murmures plaintifs et de sai^glots étouffés.
La situation était pénible pour M. de Rias; il leva légèrement les épaules, aima un cigare et se mit à parcourir un
journal d'un œil distrait, en attendant Tis- . sue de la conférence.
Au bout d'une demi-heure, qui lui sembla longue, la porte se rouvrit, et madame Fitz-Gérald reparut seule, les yeux rouges et te teint enflammé; elle promit à sa fille de venir la voir dans la journée, puis elle ferma la porte, et, passant devant son gendre en se drapant dans ses fourrures :
— Vous pourriez, lui dit-elle, vous dispenser de tuer ma fille !
Après quoi, elle sortit majestueusement.
M. de Rias, en des conjonctures si délicates, montra une fois de plus qu'il avait l'esprit et le cœur d'un galant homme.
Après avoir vaincu, non sans effort, les révoltes intimes de sa fierté, il entra chez sa
femme, qui était encore tout éplorée : il lui parla le langage d'une raison à la fois tendre et enjouée, la gronda un peu, Tem-
brassa beaucoup, et finit par lui persuader qu'elle était une petite personne assurément digne de pitié, mais en somme fort aimée et passablement heureuse. Madame Fitz-Gérald, quand elle revint vers le milieu du jour, les trouva tous deux sur un canapé, la main dans la main, souriant au jeune Louis-Patrice, qui faisait de la gymnastique primaire sur le tapis.
— Vous ne sauriez imaginer, ma chère, dit gaiement Lionel à sa femme, combien votre mère a été dure pour moi ce matin !
— Mon Dieu, mon ami, dit madame Fitz-Gérald, un peu apaisée par la scène
famille qui frappait ses regards, je vous
iiS UN MARIAGE DANS LE MONDE
demande mille fois pardon. •• J'ai eu tort^ j'en conviens... mais vraiment il y a de ces choses qui n'ont pas de nom... Si vous vouliez faire de ma fille une couveuse, il fallait le dire... On prévient dans ce cas-là... Au reste, il paraît que ça lui convient ; ainsi je n'ai plus rien à dire.
— Ça ne me convient pas, maman, dit madame de Rias ; mais je me fais une raison!
— Eh bien, ma fille, si tu te fais une raison, c'est parfait.
Lionel ne crut pas avoir acheté trop cher au prix de cet orage, si léger d'ailleurs, la période nouvelle de repos, de calme et de vie intérieure que cette matinée semblait devoir inaugurer pour son ménage. Il ▼oyait déjà se développer devant lui une
série de mois paisibles et confortables dans un séduisant tableau, dont la chaise longue de sa femme occupait le centre. — C'était un mirage trompeur. Il ne tarda pas & reconnaître que les meilleurs expédients s'usent, et que les mêmes causes n'pnt pas toujours les mêmes effets. La santé générale de madame de Rias s'était tellement fortifiée depuis Tannée précédente, qu'elle put cette fois-<îi en dérober fort longtemps au public l'altération accidentelle. A force de discrétion et d'héroïsme, elle continua de suivre le mouvement mondain pendant le reste de l'hiver, passa l'été à Trouville sur l'avis d'un médecin complaisant, et n'adopta le régime de la chaise longue qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire pendant înze jours. Bref, sans humeur, sans bou-
mi
derie, et même avec une sorte d*allégresse, elle parut s'appliquer à démontrer aux gens que Ton ne gagnait pas grand'chose à certains calculs machiavéliques.
M. de Rias^ tout en trouvant sa femme très-spirituelle, tomba dès ce moment dans un état moral voisin du découragement.
Une charmante petite fille lui était née, à la vérité; mais l'accroissement de sa jeune famille, les soins réclamés par ces deux enfants, auraient-ils pour effet de calmer la fougue mondaine de leur mère et de la fixer à son foyer? Il l'espérait à peine, et il avait raison. Madame de Rias donna à ses devoirs maternels le temps qu'ils exigeaient; mais elle n'en poursuivit pas moins avec beaucoup d'entrain ce genre de vie qui était le seul dont elle eût la notion, et qui lui
UN MARIAGE DANS LE MONDE Aï
semblait parfaitement correct et irréprochable.
Lionel essaya du moins quelques palliatifs. Il imposa certaines restrictions, et, pour les faire accepter sans murmure, il eut l'adresse de s'assurer la complicité de sa belle-mère. C'était à l'occasion d'une de ces ventes de charité où des femmes du monde se divertissent à tenir, au bénéfice des pauvres, de petites boutiques élégantes, achalandées par leurs beaux yeux. Madame de Rias, invitée à figurer parmi ces gracieuses marchandes, sollicitait l'agrément de son mari.
— Mon Dieu, ma chère, lui dit-il, vous ferez assurément ce qui vous plaira... ou plutôt c'est votre mère qui va en décider.
^ Voyons, madame, ajouta-t-il en s^'adres-
t^ UN MARIAGE DANS LE MONDE
sant à madame Fitz-Gérald, vous qui avez:
en matière, de convenances un tact si sûr, si délicat, et, permettez-moi de dire, si exquis, qu'en pensez-vous?
— Mais, mon ami, dit madame Fitz« Gérald, ainsi prise par son faible, à parler franchement, je ne suis pas folie de ces sortes d'exhibitions. De mon temps, cela ne se faisait pas... II est vrai que les jeunes fenmies d'à présent n'y regardent pas de si près.
— Vous voyez ce que dit votre mère, ma chère enfant, reprit M. de Rias; eh bien, je vous avoue que je suis tout & fait de son avis, et que j'aurais horreur de voir le nom de ma femme imprimé dans le journal avec, des commentaires aimables sur sa toilette et sur son physique. •• Je ne désire
pas, en un mot, que vous fassiez partie de ce qu'on nomme vulgairement tout Paris!
Et tenez, pendant que je suis en humeur de tyrannie, j'aimerais à rayer sur la liste de vos distractions présentes ou futures toutes celles qui exposent une femme à cette sorte de publicité malséante... Je vois votre mère qui m'approuve du regard, et cela m'encourage... Je voudrais donc supprimer les apparitions bruyantes aux courses, les apparitions clandestines dans les petits théâtres de scandale, la fureur des premières représentations, des bals travestis, des comédies de salon ; enfin, toujours en m'en référant au bon goût de votre mère, généralement tout ce que recherche et tout ce que se permet votre cousine nia- ' uie de Chelles... Je voudrais même, si
votre mère n'y contredisait pas, supprimer madame de Ghelles elle-même, qui devient décidément une personne à ne pas voir...^ n'est-il pas vrai, chère madame?
— Mon Dieu, mon ami, dit madame Fitz- Gérald, il est certain que c'est une jeune femme qui se lance beaucoup... Au reste, ma fille n'est pas très-heureuse dans ses cousines... J'en excepte madame de Lorrîs, qui est une petite perfection...; mais cette pauvre duchesse m'inquiéterait passablement, si j'avais la prérogative d'être son mari.
— Oh ! maman, s'écria madame de Rias à bout de sacrifices, laissez-moi la duchesse! Elle est un peu coquette, c'est vrai..., mais si doucement,..; et puis elle meplatttanti
UN MARIAGE DANS LE MONDE m
- — Si elle lui plaît tant, dit M. de Rîas, laissons-lui la duchesse.
Il n'ajouta pas que la duchesse lui plaî-
sait assez à lui-même, ce qui était pourtant la vérité.
Après avoir pratiqué dans les plaisirs de sa femme cette sorte d'élagage, Lionel ne se sentit pas en réalité beaucoup plus heureux qu'auparavant. A quelques égards, sa dignité et ses susceptibilités de mari étaient mieux sauvegardées; mais son indépendance personnelle continuait d'être fort entravée. Dans les limites qu'il lui avait tracées, madame de Rias trouvait encore un cercle d'activité mondaine très-étendu, et, forcé de l'y suivre, il y portait, sous son apparence habituelle de gravité et de
rtoisie, un profond ennui.
TU
Vers cette époque, madame de Rias eut 18 regret de se voir séparée pour quelquç temps de celle de ses cousines qui tenait daxiS ses affections la place la plus large et la plus méritée. Madame de Lorris alla rejoindre son mari, récemment arrivé de r Indo-Chine, et qui devait passer une ou deux années à Cherbourg avant de
.endre la mer. En même temps, ma-
dame de Rias, pour complaire à Lionel, laissait se refroidir sensiblement ses relations avec sa cousine de Chelles, dont ede se fit par parenthèse une ennemie cordiale.
Elle reporta donc toutes ses ardeurs d'amitié sur la duchesse d'Estrény, dont les grâces languissantes, la mélancolie tendre et la distinction suprême avaient pour elle un grand attrait. Elles eurent cette année-là une loge commune à l'Opéra et aux Français. La duchesse payait d'un juste retour la sympathie de sa cousine.
Elle se préoccupait affectueusement du bonheur de son jeune ménage ; elle l'interrogeait en fixant sur elle ses beaux yeux noyés d'une éternelle tristesse :
— Ton mari t'aime-t-il bien, ma chérie?
— Je le crois, disait madame de Rias»
UN MARIAGE DAISS tE MONDE 129
— Mais t'aime-t-il d'amour?
— Oui, il me semble.
— Tu ne désires rien de plus?
— Non.
— Pauvre ange ! tu es heureuse !
Et elle lui baisait le front maternellement.
C'était, au reste, une habitude de la duchesse que de porter des regards curieux et quelquefois peu discrets sur l'intimité conjugale des jeunes femmes de sa connaissance. Tous les maris, excepté le sien, étaient pour elle l'objet d'un intérêt particulier. Elle s'inquiétait de leur manière d'être, de leur langage, de leurs procédés dans le sein de leur intérieur domestique, et elle établissait ensuite mentalement des
..paraisons où il est douteux que le duc
i3(^ UN MARIAGE DANS LE MONDE
obtînt Tavantage» Le duc, il est vrai, continuait de la plaisanter cruellement sur ses manies romanesques et sur ses rêveries idéales, oubliant trop qu'on exaspère un malade en contestant le sérieux de sa maladie, et que cela lui donne la tentation d'en mourir.
La duchesse, pour protester apparemment contre le matérialisme de son mari, et spécialement contre son brillant appétit, affectait de manger fort peu : elle laissait croire volontiers qu'elle se nourrissait à peu près exclusivement de fleurs et de fruits; elle mordillait tout le long du jour des feuilles de rose et des fleurettes de lilas; quant aux fruits, elle n'aimait que les plus rares : elle avait en toute saison des ananas dans sa serre; elle les décou-
Ulf MARIAGE DANS LE MONDE 131 ê
pait elle-même en tranches fines, et elle en avait toujours des salades à côté d'elle sur un guéridon. Le duc, dans sa grossièretéjoviale, prétendait qu'elle se relevait la nuit, comme la goule des contes arabes, qu'il l'avait suivie une fois par curiosité, et qu'il l'avait trouvée attablée devant un énorme pâté de lièvre et de jambon.
— Ce qu'elle en mangea, ajoutait le duc, cela me fit peur à moi-même!...
On dansait chez la duchesse tous les mardis, et madame de Rias y était naturellement très-assidue. — Un soir, 9u plutôt un matin, comme elle s'oubliait dans les délices d'un cotillon indéfiniment prolongé, sa cousine de Chelles, qui se retirait, lui dit par-dessus l'épaule en passant près le :
— Quand tu voudras ton mari, ma chère, tu le trouveras dans la serre avec Sabine, 'tu sais?
Madame de Ghelles accompagnait cet avis bienveillant d'un sourire qui ne Tétait guère et qui n'échappa pas à madame de Rias. Elle la remercia toutefois d'un coup d'oeil et continua de danser jusqu'à ce qu'elle l'eût vue disparaître. Puis, prétextant la fatigue, elle fit une brusque révérence à son danseur et s'éloigna d'un air de nonchalance.
Elle traversa deux ou trois salons qui étaient alors à peu près déserts, et arriva bientôt devant une glace sans tain qui laissait apercevoir l'intérieur de la serre. La jeune femme plongea son regard entre les i grands feuillages exotiques dont la serre
était magnifiquement ombragée, et une sensation de froid passa subitement dans ses veines. Ce qu'elle voyait n'avait pourtant rien de fort extraordinaire : son mari était paisiblement assis sur un canapé à côté de la duchesse, et ils causaient à demi-voix en souriant. Leur dialogue ne semblait même pas très-animé; il y avait des pauses et des silences ; par intervalles, la duchesse arrachait des brins de violette qui s'étaient fanés sur son sein pendant la soirée et les mangeait : seulement, de temps en temps, elle en jetait quelques-uns à M. de Rias, qui paraissait y trouver également beaucoup de saveur. — Passant alors à quelque chose de plus substantiel, la duchesse prit dans une assiette du Japon — 3 tranche de ses chers ananas et la mît
SOUS ses dents blanches; mais elle n'en mangea que la moitié, et, après une minute d'hésitation pendant laquelle M. de Riar murmurait quelques mots probablement fort éloquents, elle lui en abandonna l'autre moitié.
Madame de Rias, en voyant la progression inquiétante que suivait ce poétique repas, jugea inutile d'en attendre le troisième service. Elle entra dans la serre avec bruit.
— Ah ! vous êtes là, dit-elle. Eh bien, venez-vous?
— Comment, déjà? dit en riant Lionel, qui s'était levé avec empressement ; mais i!
est à peine trois heures, ma chère;... voua m'étonnez !
Elle reçut ou plutôt subit le baiser d'adieu de la duchesse, et ils partirent.
A peine en voiture, madame de Rias s'endormit profondément dans un coin, et Lionel se sentit agréablement soulagé des appréhensions que sa conscience troublée lui suggérait»
Arrivé à l'hôtel, il allait se séparer de sa femme après l'avoir conduite jusqu'au boudoir qui précédait sa chambre, quand elle lui saisit les deux mains avec une sorte de violence, le regarda dans les yeux et dit d'une voix brisée :
— J 'ai tant de chagrin ! . . .
Puis elle se jeta sur un fauteuil et se mit à sangloter amèrement en mordant la dentelle de son mouchoir.
Cette explosion de douleur avait été si
soudaine, que M. de Rias en demeura
^ord interdit. Redevenu bientôt maître
de ses esprits, il s'approcha de sa femme, et, s'asseyant à ses pieds sur un tabouret :
— Voyons ! Marie, dit-il avec une grâce affectueuse, qu'y a-t-il, ma chérie?
• Et, comme elle ne répondait que par de nouveaux transports de désespoir :
— Oh! mon Dieu ! pôursuivit-il, jesais ce que c'est : vous m'avez vu manger les violettes de la duchesse... C'est cela, n'est-ce pas?
Elle essaya de parler à travers ses sanglots :
— Et l'ananas ! dit-elle.
L'accent pathétique avec lequel elle prononça ce mot fit sourire M. de Rias :
— Et l'ananas aussi? dit-il; alors, c'est complet 1
— C'est mon malheur qui est complet, dît tristement la jeune femme.
— Quant à cela, vous ne le pensez pas, ma chère mignonne, reprit Lionel : vous êtes trop sensée pour interpréter si sérieusement de pareils enfantillages... Vous savez bien qu'ils ne tirent pas à conséquence. . . surtout avec une personne comme votre cousine, qui est un pur esprit, et qui s'en tient au langage des fleurs. *
^- Et des fruits ! dit madame de Rias, qui se remettait tout doucement.
— Et des fruits, si vous voulez... Ce n'est pas que je prétende l'excuser, notez bien. Ces sortes de coquetteries sont assurément fort inconvenantes. . • Elle a ue grand tort de se les permettre et moi de
\f prêter... Mais enfin, ma chère enfant,
quelle est la moralité de cette histoire?
— Franchement, je na la vois pas, dît madame de Rias.
— Eh bien, ma chère, permettez-moi de vous la faire voir, dit Lionel en se levant pour déployer plus à l'aise son éloquence.
Vous aimez beaucoup le monde : votre vie, la mienne par suite, n'est qu'un bal perpétuel. Vous dansez à Paris l'hiver, l'été aux eaux, l'automne à la campagne... Vous n'y voyez pas de mal, et cela vous fait. honneur; mais veuillez en croire mon expérieiïce : » on n'allait dans le monde que pour y danser, passé vingt-deux ans personne n'irait, il n'y aurait que des bals de collégiens et de pensionnaires, les salons se fermeraient; le monde a malheureusement un autre genre d'attrait : le monde
est en réalité un commerce de galanterie, et c'est là sa vraie raison d*ôtre, La danse même n'y est le plus souvent qu'un prétexte et une occasion. Ce que les hommes y cherchent toujours et les femmes volontiers, c'est ce qu'on appelle un intérêt de cœur, bien que le cœur joue généralement un rôle très-effacé dans ces choses*là... Il arrive même qu'on l'y rencontre, cet intérêt, sans le chercher... parce que cela est dans l'air, parce que cela est fatal, parce qu'il est impossible d'imaginer qu'un homme qui ne danse pas, qui ne joue pas et qui n^est pas un imbécile, passe chaque soir trois ou quatre heures d'horloge dans un salon sans éprouver les tentations malsaines de l'ennui... G est ainsi que, sans cesser vous aimer parfaitement et uniquement»
je me trouverais quelque jour une sorte d'infidèle sans le vouloir... Quant à vous, ma chère, vous êtes encore tout entière aux ivresses innocentes de la toilette, du mouvement, de la sauterie; mais un moment viendra où ces plaisirs vous paraîtront fades à vous-même, s'ils ne sont relevés par quelques distractions de plus haut goût... Bref, voulez-vous savoir quel avenir le monde promet à notre ménage, si nous continuons de l'y traîner avec cet acharnement ? Je vais vous le dire en deux mots : je vous tromperai, vous pleurerez i..
et vous me pardonnerez. Vous me tromperez; je ne pleurerai pas, et je ne vous pardonnerai pas !
— Je n'irai plus, murmura la jeune femme en essuyant deux larmes qui lui
étaient arrachées moins par la pensée de son sacrifice que par la sécheresse du lan^ gage de son mari.
— Je ne vous demande pas cela. Je vous demande seulement de suivre le monde avec un peu plus de modération , et de permettre que, dans ma juste défiance de moi-même, je vous y laisse aller le plus souvent avec votre mère.
— Je n'irai plus ! répéta rnadame de Rias d'un ton d'accablement.
— Vous y penserez, ma chère... Tout ce que vous ferez sera bien fait... Bonsoir... Pardonnez-moi , ou plutôt plaignez-moi , car v(us savez que j'exècre l'ananas...
Il lui baisa les cheveux et se retira.
Il se retira, il faut l'avouer, assez coni de lui-même. Par une savante manœu-
vre, il s'était fait de son tort un grief, et non-seulement il s'était dégagé sans dommage d'une situation difficile, mais il en sortait avec avantage. D'une part, il avait reconquis sous les prétextes les plus honorables l'entière liberté de ses soirées, il se flattait d'autre part qu'à force de rétrécir de plus en plus la sphère d'action de madame de Rias, il la réduirait enfin à n'être plus dans sa maison qu'un point fi^e, — type achevé et sublime de la pure femme d'intérieur.
Le lendemain, madame de Rias revêtit une toilette d'une simplicité sévère, et resta chez elle tout le jour. Elle fit des gammes sur son piano , et entreprit un ouvrage de broderie* — Elle reçut dans l'après-midi la visite de la duchesse Sabine d'Estrény, qui arriva plus languissante que jamais, ce qui n'était pas surprenant, si elle n'avait rien mangé depuis la veille. Les deux cou- •^ s'embrassèrent comme de coutume;
i44 UN MARIAGE DANS LE MONDE
après quoi, madame de Rias reprit son travail avec une application extraordinaire.
La duchesse attachait sur elle des regards inquiets. La conversation se traîna quelque temps dans les lieux communs, puis elle tomba tout à fait, et le silence ne fut plus interrompu que par le pétillement du feu
et par les soupirs de la duchesse.
— Est-ce que tu es malade? dit sèchement madame de Rias sans lever les yeux de sa broderie.
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Tu ne fais que soupirer*
— Oui..., je suis un peu souffrante..., et puis j'ai envie de pleurer...
— Pourquoi as-tu envie de pleurer ?
— Que veux-tu!... Toujours la même chose !
— Quelle chose?
— Je suis si malheureuse avec mon mari!
— Et tu as espéré être plus heureuse avec le mien? dit madame de Rias dressant brusquement la tête et regardant la duchesse en face.
Madame d'Estrény , après quelques secondes de muette confusion, se laissa glisser aux pieds de sa cousine, et, pâmée dans l'ampleur de ses jupes, elle fondit en larmes :
— Que dois-tu penser de moi? murmura-t-elle.
— Je pense que tu n'es pas une bonne
amie.,. Voilà ce que je pense,
— Je t'assure que si , je t'assure...
st un moment de folie!... j'ai été jalouse
fêê
de toi, de ton bonheur, c'est vrai,.. ; niais j'ai été si punie, si humiliée.,, j'ai si bien vu qu'il ne m'aimait pas, ton mari !
— Ce n'est pas à moi de t'en consoler, je suppose ?
— Il n'aime que toi, va, sois tranquille.
— Ce n'est pas ta faute, franchement...
Voyons, relève-toi, Sabine... Je t'ai dit ce que j'avais sur le cœur..., n'en partons plus.
— Je t'ai fait beaucoup de peine »
Marie? dit la duchesse, dont les larmes redoublèrent.
— Beaucoup, dit Marie, qui commença elle-même à s'attendrir.
— Ma pauvre chérie!
— J'avais tant de confiance en toi ! reprit madame de Rias d'une voix suffoquée»
UN MARIAGE DANS tB MONDE 147
— Mon Dieu! mon Dieu! dit la duchesse.
Et la fin de cette scène se perdit dans un bruit confus de pleurs et de baisers.
Quand M. de Rias rentra vers le soir, il trouva sa femme piquant sa broderie avec acharnement :
— Ciel! ma chère enfant! s'écria-t-il, en* croirai-je mes yeux?... qu'est-ce que vous faites là ?
— Je brode un col pour ma mère.
— Ah! c'est un col... pour votre mère?... eh bien, c'est très-joli,... vous faîtes très-bien ces choses-là... Je ne vous connaissais pas ce talent...; mais, voyons, c'est très-avancé déjà... Vous avez donc travaillé toute la journée?
— Toute la journée.
— Comment !.•• pas sortie du tout?
— Non,
— Pas allée au Petit-Saint-Thomas?
— Non.
— Pas allée aux Trois-Quartiers... ni au Louvre ?
— Non.
— Pas chez Guerre, non plus?
~ Non.
— Mais c'est la fin du monde alors ! dit M • de Rias en payant sa jeune femme d'un baiser qui lui parut délicieux. Mais il ne faut pas non plus vous cloîtrer , ma chère petite...; il faut au moins prendre un peu l'air dans la journée... Ainsi vous êtes restée toute seule comme cela depuis ce matin?
— La duchesse est venue, dit madams de Rias d'un ton de négligence.
— . Ah ! vraiment , la duchesse est venue!... ah! vraiment... Eh bien, comment... comment vous êtes-vous quittées?
— Très-bien..., comme à Tordinaire.
— Sage petite femme! dit Lionel en l'embrassant de nouveau.
— Nous avons un peu pleuré toutes deux, voilà tout.
— Oh ! ça. . . ça devait être !
A dater de ce jour, madame de Rias, sans s'astreindre quotidiennement à une réclusion aussi rigoureuse , continua de montrer une louable résolution de modifier son genre dévie. Elle ne sortit plus le soir; ce fut à peine si elle parut en robe montante dans quelques modestes réunions de famille. A ceux qui s'étonnaient de ne plus voir dans le monde .•
150 UN MARIAGE DANS LE MOTïDE
— Que voulez-vous ! disait madame Fitz- GéraM en levant les yeux au ciel , ma fille se plaît beaucoup chez elle : c'est tout simple : mon gendre est si aimable !...
et puis si instruit ! c'est un homme plein de ressources !
Si plein de ressources que fût M. de Rias, il lui était difTicile de remplir les immenses loisirs qu'il avait faits à sa femme. Ses occupations et ses distractions particulières ne lui permettaient d'apparaître chez elle qu'à de rares intervalles dans la journée : le soir, il lui tenait compagnie après le dîner pendant quelques instants, se faisait jouer une valse ou deux et s'en allait travailler ou se promener dans Paris. Il la conduisait quelquefois au spectacle; mais le plus souvent il l'aban-
donnait à ses seules ressources, s*imaginant apparemment qu'elle en avait autant que lui. — La vérité est que leur intimité, n'étant soutenue par aucun intérêt d'esprit qui leur fût commun, était pénible. La conversation entre eux languissait dans une stérilité embarrassante. Avec une intelligence naturelle très-vive et très- ouverte, madame de Rias avait sur toutes choses Tignorance remarquable des jeunes Françaises : en matière d'art, de littérature, d'histoire, de politique, elle ne possédait que les notions légères et confuses dont une Parisienne s'imprègne au jour le jour.
Il arrive qu'à la longue ces notions finissent par se classer et se consolider dans la tête d'une femme intelligente, et lui comsent bon gré mal gré un fonds raison-
ib2
nable d'instruction et d'entretien; maïs, chez madame de Rias, elles n'étaient encore qu'à l'état de vapeur, et son ignorance étourdie, qui avait beaucoup diverti son mari au début de leur mariage et de leur amour, ne le divertissait plus autant.
Elle le vit rentrer un jour fort soucieux :
— Ma chère enfant, lui dit-il brusquement , vous voulez donc me rendre ridicule?
— Comment cela, mon ami ?
— Vous allez conter à tout le monde que j'écris une histoire de la diplomatie française... au viii* siècle !
— Mais je croyais,... vous me l'aviex dit...
— Je ne vous ai jamais dit une absur*
dîté pareille... Quelle diplomatie française voulez-vous qu'il y eût au viii* siècle ?.••. avant Charlemagne ! c*est insensé. — Quand on confond le vm* siècle avec le xvIIl^.., on parle de chiffons, on ne parle pas d'histoire !
— Je vous demande pardon, mon ami, dît la jeune femme terrifiée ; mais enfin le ridicule , si ridicule il y a, est pour moi.
— Il est pour nous deux, ma chère.
Le boudoir de madame de Rias fut plus d'une fois le théâtre de petites scènes de ce genre. Les symptômes d'ennui qu'elle ne pouvait toujours réprimer, les bâillements, le< langueurs, les larmes furtives, irritaient son mari.
— C'est une chose inouïe, disait-il, que femmes ne puissent pas se plaire dans
leur intérieur. •., il faut absolument qu'elles soient dehors.^. Eh! mon Dieu, comment faisaient donc les honnêtes femmes autrefois, quand ce qu'on appelle le monde n* existait pas ?••• A Rome, par exemple, ••• une honnête femme ne passait pas ses journées à courir les magasins et ses nuits à danser; elle élevait ses enfants et filait tranquillement. .., et elle était heureuse!... Je ne vous en demande pas tant; mais vous avez mille moyens de vous occuper...
Vous avez vos enfants, votre ménage, vos fleurs, votre aiguille, votre piano..., des livres tant qu'il vous plaît... Vous avez vos devoirs religieux!... et avec tout cela vous vous ennuyez mortellement..., c'est f&cheux !
Quand il rentrait le soir, il la trouvait
souvent endormie sur sa broderie ou sur quelque numéro de revue: quelquefois, il la surprenait dans un tête-à-tête confidentiel avec sa mère, et il voyait qu'elles avaient pleuré. Sa fierté en souffrait, peutêtre aussi sa bonté.
— Ma chère enfant, lui dit-il un jour, je n'aime pas beaucoup les airs de victime que vous affectez, et que madame votre mère paraît encourager... Je ne suis pas un geôlier... Si vous restez chez vous tous les soirs à vous lamenter, c'est que vous le voulez bien. Vous savez parfaitement que je vous ai autorisée à aller dans le monde avec votre mère, quand cela vous conviendrait... Allez-y donc!... J'irai vous prendre de temps en temps en sortant du cercle.
La jeune femme, qui se sentait au bout
de son héroïsme, et sur qui les arguments empruntés à l'histoire romaine avaient fait d*ailleurs une faible impression, profita volontier3 de la permission, et ne tarda pas à sortir de sa robe montante, comme un papillon de sa chrysalide. Elle rentra triomphalement dans le monde comme dans son élément naturel, et s'y plongea de plus en plus avec l'ardeur innocente mais irjréflé chie de son âge.
Pour rendre justice à chacun, îl faut dire que M. de Rias était alors beaucoup plus malheureux que sa femme. Pendant qu'elle s'étourdissait bruyamment de sa jeunesse, de sa beauté et de ses succès, son mari méditait fort tristement sur les ruines de ses dernières illusions, et voyait avec une profonde amertume son ménage prendre la plus misérable et la plus vulgaire tournure.
Un soir de janvier, après avoir promené quelque temps sur le boulevard ses sombres pensées, il entra machinalemeiît dans un théâtre voisin où la foule se portait à cette époque avec une curiosité empressée.
On y fêtait les débuts éclatants d'une jeune actrice nommée Jeanne Sylva, qui était arrivée récemment de Russie avec une réputation méritée de beauté et de talent.
Mademoiselle Jeanne Sylva, quand elle avait quitté, quelques années auparavant, Paris pour Saint-Pétersbourg, était une soubrette de troisième ordre : partie à Tétat de simple nébuleuse, elle revenait avec le rang d'une étoile de première grandeur, et le public parisien confirmait chaque soir par ses applaudissements la légitimité de cette rapide promotion. Lionel, qui n'avait
pas encore vu mademoiselle Sylva, mais qui eo avait beaucoup entendu parler à son cercle, fut fort étonné de reconnaître en elle une figurante obscure qu'il avait autrefois rencontrée dans quelque coulisse, et qu'il n'avait pas remarquée autrement.
Il admira, comme tout le monde, sa brillante métamorphose, et crut devoir aller lui en faire compliment pendant un entr'acte.
Nous avons quelquefois ouï-dire dans le monde que le prestige des comédiennes cessait dans les coulisses, oîi Ton peut voir de près tous les horribles artifices dont elles ont soin, comme Jézabel, de peindre et d'orner leur visage. Suivant nous, c'est une erreur, et, si le prestige des comédiennes cesse quelque part, ce qui est possible assurément, ce n'est pas dans les coulisses.
160 UN MâHIAGE dans LE MONDE
C'est là au contraire qu'il se montre dans toute sa puissante et singulière fascination. Le blanc, le rouge, le noir, le bleu, dont elles se servent pour mettre leur beauté dans la perspective théâtrale, leur prêtent en dehors de la scène un éclat étrange et un peu surnaturel qui en fait des sortes de fantômes très-séduisants. Toute cette alchimie dont elles se parent a de plus l'avantage de sentir fort bon, et de répandre autour d'elles une atmosphère musquée qui a son ivresse. Nous ne conseillerons donc pas aux mères de famille d'envoyer leurs fils dans les coulisses pour les décourager des amours de théâtre : l'épreuve, nous le croyons, tournerait au rebours de leurs e;^
pérances.
Lionel trouva mademoiselle Sylva enve-
loppée de cette lumière d'apothéose que jettent derrière la scène les feux éblouissants du gaz ; elle était debout, et recevait avec des grâces et des sourires de reine les hommages d'un cercle de fanatiques en cravate blanche. M. de Rias attendait q'jie la foule s'éclaircît pour s'approcher à son tour, quand il vit le regard de la jeune actrice s'attacher tout à coup sur lui, et ses traits s'empreindre subitement d'un sérieux extraordinaire • Elle demeura un moment muette et immobile; puis, fendant le groupe qui l'entourait, elle vint poser le bout de son gant sur le bras de Lionel.
— Vous voilà donc! lui dit-elle.
— Vous me faites l'honneur de me reconnaître, mademoiselle? dit Lionel domi-
sint une assez vive surprise.
lâ2 UN MARIAGE DANS LE MONDP
— ■ Naturellement! dit -elle en riante comme si elle eût répondu à quelque pen* sée intime.
Puis, redevenant sérieuse et le regardant fixement avec ses grands yeux aux cils peints :
— Vous voilà ! reprit^elle avec un long soupir ; eh bien, il faut avouer quMl y a de bons moments dans la vie!
Et, après une pause elle ajouta :
— Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas?
— Mon Dieu! mademoiselle, pardon, ••• mais ne commettez-vous pas quelque méprise?
— Oh ! non, monsieur de Rias, non, Je vous assure ! reprit mademoiselle Sylva avec une inflexion de voix d'une douceur
infinie ; mais dites-moi franchement, comment me trouvez-vous?
— Très-belle.
Elle eut un geste d'impatience.
— Oui, reprit-elle; mais ai-je du talent?
— Beaucoup; vous m'avez extrêmement ému tout à l'heure... Vous êtes une grande artiste.
— Eh bien, dit-elle gaiement, je le répète : il y a de bons moments dans la vie !
Au revoir, monsieur.
— Mais enfin, mademoiselle, dit Lionel, vous ne pouvez pas me quitter comme cela... Il y a entre nous un mystère, une énigme... je ne sais pas quoi... Est-ce, que je ne peux pas en connaître le mot?
— Est-ce bien utile? dit mademoiselle (va en penchant de côté sa jolie tête.
— Cela me sera fort agréable.
— Je ne sais pas... Vous êtes marié, h ce qu'il paraît?
M. de Rias s'inclina légèrement avec gravité.
— Au surplus, dit-elle, vous êtes marié. . . , je suis une vieille femme (elle avait vingthuit ans), nous pouvons donc traiter cette histoire de jeunesse comme un pur enfantillage, et en réalité ce n'est pas autre chose. Ainsi mettez- vous là.
Elle le fit asseoir près d'elle dans un coin retiré, sur un banc de jardin.
— Monsieur de Rias, reprit-elle alors, vous souvenez- vous d'avoir rencontré quelquefois dans ces mêmes coulisses, il y a cinq ans, une humble fillette qui s'appelait alors Jeanne tout court?
— Je m'en souviens parfaitement,
— Imparfaitement serait plus vrai, je croîs; mais n'importe... Je n'avais alors ni figure ni talent ; mais j'avais un cœur três-tendre, très-ardent et très-ambitieux... Vous veniez souvent ici pour flirter avec mes grandes camarades, et vous me paraissiez un homme . . . , comment dire cela ? . . . non pas très-beau, mais très-bien..., supérieurement distir-gué... J'ai un pied de blanc sur les joues, Dieu merci!... Je ne me permettais pas de vous aimer, grand Dieu! mais je me permettais de vous admirer:... je n'étais rien; cependant il me semblait que, si vous m'adressiez un mot de bonté et de sympathie, cela me donnerait un courage de lionne, et que je de-
ndrais quelque chose. J'essayai un soir
d'attirer votre attention, et, comme vous passiez près de moi pour porter vos hommages à ma plus grande camarade. — que je détestais cordialement, par parenthèse.., pauvre bonne femme, je lui par donne à présent!... je laissai tomber à vos pieds une fleur de mon bouquet..., un brin de lilas blanc, je me rappelle..., histoire d'engager la conversation, vous comprenez... Vous mîtes tranquillement votre botte sur mon lilas... et, remarquant mon pitoyable petit visage, vous crûtes m' avoir heurtée; vous me dites : « Pardon, ma chère petite !... » et vous passâtes, allant à vos amours... Moi, je vins me cacher dans ce même coin où nous voilà, et j'y pleurai toutes mes larmes...
Comme mademoiselle Sylva en était k
ce point de son récit, un régisseur vint respectueusement l'avertir qu'elle allait manquer son entrée.
— Ah! mon Dieu! dit-elle en se levant brusquement, j'oubliais...
Elle brassa ses jupes d'une main hâtive, repoussa sa traîne d'un coup de talon, composa son visage, et, respirant l'air comme un pur-sang qui va courir, elle se précipita survie théâtre. — C'était une fin d'acte; elle y jouait une scène très-courte, mais très-dramatique. Lionel entendit vaguement sa voix musicale résonner au ipilieu d'un tel silence qu'on eût cru la salle vide; puis un cri navrant auquel répondirent des acclamations prolongées et des rappels frénétiques. Après avoir reparu à
TX ou trois reprises devant ce public
exalté, Içt jeune artiste, chancelante et ha^letante, les lèvres ouvertes, les yeux en feu, saisit les deux mains que lui tendait Lionel.
— C'est pourtant à vous que je dois cela! dit-elle.
Puis, se laissant retomber près de lui sur le banc :
— Je ne sais plus trop où nous en étions..., reprit-elle; d'ailleurs, il faut que j'abrège, — car je change de robe dans Tentr'acte... — Donc, en deux mots, dans mon dépit et dans ma douleur, je partis pour la Russie, me jurant d'y laisser ma petite personne ensevelie sous les neiges, ou d'en revenir avec du talent... Et voyez comme c'est singulier, et comme ces rêves d'enfant sont tenaces. J'ai eu de grandes
joies là-bas^ j'en ai eu également ici depuis mon retour..., car on est parfait pour moi... Eh bien, je n'ai été réellement heureuse que ;!
quand je vous ai vu arriver \h tout à |
l'heure... Alors, oui, j'ai été contente..., c'était complet ! Maintenant, je me sauve 1 Elle se leva et lui tendit la main :
— Vous reverrai-je?
— Je ne sais vraiment pas, dit Lionel.
Nous venons de passer tous deux une heure enchantée. Ne pensez-vous pas que tout ce qui serait de la vie réelle romprait le charme ?
— C'est possible, dit-elle très-doucement, comme vous voudrez !
Et elle disparut dans un couloir.
M. de Rias sortit du théâtre et prit le nin de son hôtel, en proie à une vio-
lente agitation d'esprit. Il était loin d'être insensible aux séductions de l'aventure qui paraissait assez clairement s'offrir à lui.
Ses espérances de bonheur légitime et domestique n'étaient plus que d'amers souvenirs. Comment n'accepterait-il pas cette agréable diversion qui venait l'arracher à son foyer désert et découragé? Et cependant il hésitait. Il comprenait que cette défaillance morale pouvait être décisive dans sa vie. Céder à cette tentation, c'était mettre lui-même la main à son naufrage, et le rendre irrémédiable; car enfin ce qu'il avait espéré du mariage, ce n'était pas le bonheur seulement, c'était aussi le respect de lui-même^ la bienséance de sa vie, la dignité de son âge mûr. Parce que le bonheur lui manquait, allait-il donc aban-
donner. tout le reste à la dérive? Allait-il laisser les passions de la jeunesse reprendre tardivement sur lui leur empire, pour se transformer peu à peu en désordres de mari libertin et en vices de vieillard ?
Sa femme était sortie ce soir-là, comme à peu près toujours ; elle était allée au bal avec sa mère : il ne pouvait donc chercher auprès d'elle ses inspirations ; mais il pensa à ses enfants qu'il aimait et à qui l'honneur de sa vie n'importait pas moins qu'à lui-même : ce fut à leur berceau qu'il résolut de demander conseil.
Il avait coutume, quand madame de Rias n'était pas chez elle, de passer dans sa chambre pour gagner celle de ses enfants. Il traversa donc l'appartement de sa ' — ^Tie; à sa vive surprise, il vit qu'elle était
rentrée, et probablement depuis longtemps déjà, car elle était couchée et elle dormait. Elle dormait, un bras replié sous sa tête. L'image pâle et ardente de la comédienne, qui avait suivi Lionel jusque- ' là, disparut tout à coup devant cette tête charmante, — pure et calme comme une fleur. Il s'arrêta et la regarda : son cœur s'attendrit, et il y sentit rentrer à flots l'amour et la confiance. — Non, tout n'était pas perdu! Sur ce front chaste, dans ce sein que soulevait à peine un souffle d'enfant, c'était l'honnêteté et la vérité mêmes qui respiraient... Pourquoi donc désespérer? Qu'y avait-il entre eux? Rien... Quelques nuages, quelques malentendus qu'une parole, une minute d'affection, un élan du cœur dissiperait à jamais-. • S'il essayait?
S'il lui disait : « Écoutez-moi, ma cJiérie, je vous aime et vous m'aimez... , nous sommes cI*honnêtes gens tous deux.,., nous avons le bonheur entre les mains, — et cependant il nous échappe, hélas!... pourquoi? Cherchons ensemble, voulez-vous »
Il s'approchait quand elle s'éveilla soudain : son regard, vaguement étonné d'abord en rencontrant les yeux de son mari, prit presque aussitôt une expression d'inquiétude et même d'alarme; ses sourcils se plissèrent légèrement, et elle se rejeta un peu en arrière dans une attitude de timide défense.
M. de Rias devint subitement fort pâle :
une froideur rigide glaça ses traits, et, souriant amèrement :
— Oh! ne craignez rien, dit-il, j'allais
174 UN MARIAGE DANS hE MONDE
chez mes enfants. Je ne vous savais pas rentrée; c'est un miracle en effet que vous le soyez à cette heure-ci!... et permettezmoi de vous dire, puisque l'occasion s'en présente, que vous vous dissipez* beaucoup : vous n'êtes plus chez vous ni le jour ni la nuit... C'est un peu trop.
— Si vous y étiez vous-même plus souvent, dit la jeune femme, vous sauriez que mes enfants m'occupent tous les jours jusqu'à trois heures, et que je ne sors jamais le soir avant de les avoir couchés.
Mes devoirs remplis, je me distrais comme je peux... Je vais dans le monde où vont toutes les femmes de ma condition.-. Vous y faites le mal ; moi, non... Vous ne voulez pas m'y accompagner ; vous ne voulez pas que j'y aille seule ; vou» ne voulez plus, à
ce qu'ii paraît, que j'y aille avec ma mère... Que voulez-vous donc?... Que je sois un meuble dans votre maison..., un meuble qui ne sente rien, qui ne pense à rien, qui n'agisse pas..., qui soit là toujours immobile et inerte à attendre votre très-rare présence et votre bon plaisir?... Si c'est là ce que vous voulez, dites-le !
— Je ne veux rien, dit Lionel d'un ton de froid dédain... Adieu, Marie.
Et il sortit de la chambre.
Il y avait eu dans son adieu un accent si sérieux et si profond, que la jeune femme en comprit soudain la signification suprême.
— Ils étaient séparés. — Elle eut un geste de désespoir : elle se souleva à demi ; elle était près de s'élancer, de rappeler d'un ceiui qui s*éloignait« celui qu'elle avait
tant aimé, et qu'elle aimait encore pardessus tout... Puis, saisie d'une sorte de convulsion de douleur, elle plongea sa tête dans ses oreillers et y étouffa ses sanglots.
Deux ans s'étaient passés, — Dès le commencement de juillet, madame de Rias était installée à Deauville pour la saison avec sa mère et ses enfants. Elle habitait la villa des Rosiers, dont le jardin s'ouvre sur la terrasse entre le casino et les dunes. Elle avait autour d'elle bon nombre de ses amies de Paris, et en particulier mesdames de lies et d'Estrény 2 madame de Chelles.
avec qui elle avait renoué ses anciennes relations assez malheureusement , était à Villers, -r- la duchesse à Houlgate. Les trois cousines voisinaient entre elles fort activement, et formaient le noyau d'une coterie élégante qui ne.se piquait pas de mélancolie. Quelques-uns de leurs valseurs de l'hiver étaient par hasard répandus sur la côte, et contribuaient, comme on dit, à animer le paysage. Ils étaient chargés d'inventer et de mettre en scène chaque jour quelque divertissement nouveau sur la terre ou sur Tonde : promenades en mer, parties de pêche, cavalcades à travers les campagnes, dîners sur l'herbe et retours au clair de lune. Parfois le soir cette bande brillante envahissait triomphalement quelqu'un des casinos de la plage; mais le plus
souvent on dansait entre soi, ou Ton jouait la comédie tantôt dans le salon d'une de ces dames, tantôt dans les bosquets de tamaris pavoises de lanternes vénitiennes. Une vive pointe de galanterie se mêlant à tout cela, c'était en somme un genre de vie fort gai pour tout le monde, excepté pour madame Fitz-Gérald, qui en suivait le mouvement avec quelque fatigue, et pourM.de Rias, qui ne le suivait pas du tout.
Il était demeuré, quant à lui, en villégiature à Paris, selon sa coutume, et ne faisait à la villa des Rosiers que de rares et courtes apparitions consacrées à l'édifia cation du pubfic et des domestiques. Il n'y avait jamais entre sa femme et lui l'ombre d'une scène ou d'une explication ; mais ce
le pouvait être alors leur intimité, on le
180 UN MARIAGE DANd LE MONDE
devine : c'était ce misérable état d'hostilité sourde et permanente qui est celui de. tant de ménages, où l'un ne peut dire un mot sans être contredit par l'autre, où chaque parole est une allusion perfide, un reproche amer, une rancune.
Madame de Rias voyait avec plaisir disparaître à l'horizon la physionomie sombre et ironique de son mari. En revanche, madame 'Fitz-Gérald épuisait toutes ses grâces, vainement il est vrai, pour retenir auprès d'elle un gendre qui n'avait pas assurément réalisé toutes ses espérances, maïs pour lequel elle conservait un certain faible, et dont elle ne prenait pas d'ailleurs les fredaines galantes trop au tragique.
— Ce qui m'étonne de mon gendre, disait-elle confidentiellement à la marquise de
La Veyle , qui était elle-même en déplacement à Trouville, ce qui m'étonne de mon gendre, c'est son attitude avec ma fille!
Mon Dieu! qu'il trompe ma fille,.., qu'il coure les demoiselles,... (à propos il paraît que c'est fini avec cette Sylva,.., nous rentrons dans le corps de ballet tout bonnement!...) eh bien donc! qu'il trompe ma fille,... qu'il coure les demoiselles, c'est ce qui se voit tous les jours ; mais ce qui ne se voit pas tous les jours, c'est qu'avec cela il soit mal pour ma fille !.•• Il est charmant pour moi, tout à fait charmant,... car c'est un monsieur excessivement agréable quand il veut...
— Je crois bien... l'animal ! murmura la vieille marquise.
- Eh bien ! pour ma fille, il est de la
182 UN MABIAGET 0AKS IM MO^DE
plus extrême m^Kessaderie. Non content de la trahir jour et nuit, il la boude!... "Vous m'avouerez que de îa part d'un homme aussi ^irituel que mon gendre c'est une chose incompréhensible l... Qu'eôt-ce qu'il veut?
veut-il pousser ma fille à bout? Qu'il la trompe tant qu'il lui plaira, mais au moins qu'il soit aimable pour elle... G'est élémentaire ! Autrement ma pauvre fille finira par perdre la tête, ... car enfin elle est fort entou*rée, cette jeune femme. . . Certainement j'ai la plus entière confiance dans ses principes; mais, après tout, elle n'est pas de pierre!... J'aime beaucoup mon gendre, — malgré ses torts incontestables, et je serais désolée qu'il lui arrivât quelque chose de fâcheux ; mais véritablement il est tron léger,... il est trop léger ^
— Il astfott! dtt IximBrqaiae. Je vous dis qu'il est fotu.. Qu'on ne m'en parte plu»! Les alarmes qixe l'instiitct de la femme et de la mère éveillait efaez madame FHz-Gé~ raid étaient malheureusement justifiées.
Madame de Bias en était venue h cette heure fatale que l'expérioice de son mari lui avait «itrefois prédite. Elle s'était blasée peu il peu sur les joies bruyantes qui av^ent enivré sa premièrejeunesse. L'agitation mondaine, la toilette, la danse, ta réte perpétudle de sa vie, ne lui suffisaient plus. Son jmaginatîon et son cœur la sollicitaient en même temps d'jùouter à ce fonds banal quelque intérêt plus nouveau, plus vif et plus- sérieux. On peut croire qu'il ne (]
manquait pas de gêna autour d'elle tout t?
Hs h seconder de telles dispositions.
Il n'est pas rare que les excitations et les luttes de la vanité se joignent aux mouvements de la passion pour déterminer les préférences d'une femme. Dans les groupes mondains réunis par des relations particulières de convenance et de plaisir, il se trouve assez habituellement quelque personnage principal qui a le privilège de provoquer la concurrence des coquetteries féminines, et dont la conquête n'est pas seulement une satisfaction du cœur, mais en même temps un triomphe de l'orgueil.
Ce rôle agréable était rempli dans l'entourage de madame de Rias par le vicomte Roger de Pontis, qui était le parent du duc d'Est ény. — C'était une manière de mauvais sujet sympathique. Après avoir mangé sa fortune dans les coulisses et sur le turf,
il s'était engagé à vingt-c^nq ans dans un régiment de hussards. Il s'y étaitfort vaillamment comporté, et y avait gagné rapidement le grade de lieutenant. Puis, à la suite d'un héritage inespéré, il était rentré dans la vie civile. Ses folies, son courage, ses aventures de guerre et d'amour le recommandaient puissamment à l'intérêt des dames; elles l'aimaient pour ses qualités, plus encore peut-être pour ses vices. Il avait au reste le mérite de se dépenser pour elles sans
mesure et sous toutes les formes. Il faisait douze lieues à cheval dans la nuit pour aller l^eur acheter un écheveau de soie qu'il dévidait ensuite à leurs pieds. Il leur chantait des romances, il leur donnait des leçons d'équitation, il menait le cotillon, il orgaiait les charades, les parties de campagne»
les lunch , les feux d'artifice^ et tcmtes les fantaisies dont elles pouvaient s'aviser. Il était propre à Unâ et prêt k iout pour leur plaire, leste et gai comme un page, souple et ardent comme un tigre.
Sous ces apparences d'aimable fou, Ro* ger, vicomte de Pontis, était un homme et surtout un amoureux très*fm , très-expérimenté et très-dangeureux. Fort épris de madame de Rias^ il l'avait jugée tout de suite avec «ne grande sûreté de coup d'œil; il avait parfaitement compris qu'une place aussi neuve et aussi forte ne pouvait s'emporter par un coup de main de hussard.
Il avait donc procédé par de savantes manœuvres* Il l'avait d'abord étonnée en s'occupant très-peu d'elle, tandis qu'il dirigeait de vives attaques c(»itre ses deux cousines»
UN MARIAGE DAIfS LE SIONDE U7
Madame de Rias, qai était et qui savait être la fleur du troupeau, en conçut un peu de dépit, et affecta bientôt de lui rendre mépris pour mépris. C'était un premier tuecès pour lequel M. de Pontis se marqua un bon point. — Il s'expUqua : sa froideur était di» respect ; «n ne faisait point la cour à une femme comme elle. Pourquoi? Parce qu'on la sentait trop au-dessus de ces galanteries vulgaires,... et puis, fallait-il tout dire? Elle lui faisait peur! C'était étrange; mais c'était ainsi. Une femme comme elle ne pouvait inspirer qu'un attachement sérieux et durable, une grande passion, et M. de Pontis avait toujours redouté de s'engager dans une passion de ce genre, précisément parce qu'il savait quel terrible empire elle prendrait sur sa vie. Il avait tort peut-être, car
un tel sentiment serait, sans aucun doute, le terme de cette vie folle dont il commençait à rougir, ce serait sa réhabilitation et son salut ;... mais enfin il avait peur!
Sur ce texte, il y avait de fort jolies choses à dire, et il les dit.
L'idée de se perdre pour sauwr ce hussard parut d'abord singulière à madame de Rias. Elle fut cependant flattée d'avoir été choisie entre toutes pour opérer un miracle si remarquable, et, tout en se défendant très-convenablement d'en être digne et capable, elle permit pourtant insensiblement à son jeune cœur de caresser cette séduisante chimère. Bref, cette intrigue, habilement poursuivie, semblait approcher des plus graves péripéties , quand l'apparition d'un nouveau personnage vint jeter momen-
tanément quelque trouble dans le jeu du vicomte.
Vers la fin de juillet, madame de Lorris, dont le mari avait repris la mer quelques mois auparavant, rejoignit la marquise de La Veyle à Trouviile. Elle était accompagnée de son frère Henri de Kévern, dont le nom a déjà été prononcé dans ces pages, mais que nous présentons pour la première fois au lecteur. M. de Kévern était un homme dont l'extérieur froid et un peu sévère cachait une âme profondément aimante.
Il portait encore au fond du cœur le deuil d'une jeune femme, — charmante et parfaite, il est vrai, — qu'il avait perdue une dizaine d'années auparavant. Son désespoir sous le premier coup de ce malheur, avait " é tel que sa sœur avait craint quelque ré-
solution sinistre; puis il s'était jeté dans des voyages lointains dont l'intérêt et les périls avaient apporté quelque distraction à sa douleur, mais sans jamais Ten consoler. Il avait gardé à travers tout un fonds de mélancolie sauvage qui Téloignait du monde.
Quand il rentrait en France, il vivait le plus souvent à la campagne, et ne voyait guère que sa sœur, dont l'affection passionnée s'ingéniait sans cesse à le tirer de son isolement. — Une fidélité conjugale si extraordinaire était passée à l'état de légende dans la haute société parisienne, où M. de Kévem était considéré par les femmes comme un héros, et par les hommes comme un poseur.
dès le lendemain de son arrivée, madaaxfô de Lorris accourut chez madame de Rtas,
avec laquelle elle était toujours liée d'une étroite amitié, bien que sa jeune sagesse blâmât un train d'existence dont madame de Rias s'excusait sur son abandon et sur ses chagrins domestiques. — Après les premiers épanchements, et comme elles se contaient réciproquement leurs nouvelles t
— A propos, ma chère, dit madame de '■:'!fl Rias, tu ne sais pas ce qui m'arrive? J'ai un amoureux.
— N'en-as tu qu'un? dit madame de Lorris.
Madame de Rias rougit légèrement.
— Oh ! quant ôi cela, reprit-elle, c'est une variété qui pousse assez volontiers sur cette plage ;... mais celui-ci est tout nouveau,... et puis il m'intrigue, parce que sa figure ne m'est pas inconnue, et je ne puis
me rappeler où je l'ai vu,... c'est peutêtre en rêve... Enfin il est fort ridicule, ce monsieur;... depuis trois jours il me suit partout, à pied et à cheval... Il ne fait que passer et repasser devant ma grille. Hier j'étais à Trouville, et je l'ai vu le nez collé sur tous les magasins où j'entrais... Ce matin, il m'attendait à la sortie de l'église... Je t'assure qu'il m'ennuie.
— Quel homme est-ce?
— C'est un homme très-bien mis,..w
l'air très comme il faut,... mais un peu égaré, je ne sais quoi... Enfin qu'est-ce que tu me conseilles, s'il continue?
— Je te conseille de ne pas y faire attention... D'abord es*tu sûre que ce soit à toi qu'il s'adresse?
— Enfant ! dit madame de Rias en
levant les épaules. — Tiens! ajouta-t-elle presque aussitôt, regarde, le voilà!
' .Elles étaient assises h. l'extrémité du salon, dans une sorte d'hémicycle vitré qui avait vue sur la terrasse, et dont quelques panneaux étaient ouverts. Madame de Lorris jeta un coup d'oeil sur le mystérieux inconnu que madame de Rias lui désignais de la tétè, et se mit h rire.
— C'est 1er ton amoureux? dit-elle. Ëh bien! ma chère, je souhaite que tu n'en aies jamais de plus redoutable.
— Tu le connais? dit vivement madama de Rias.
Sans répondre,' madame de Lorris se pencha un peu au dehors, et agitant son mouchoir, elle appela à demi-voix :
— He?iri!
104 UK MARIAGE DAIfS LE UONBE
— M< de Eévern ! s'écria madame de Rias.
* — Lui-même, ma chère. Il est arrivé ici un peu avant moi; je comptais te le présenter un de ces jours ; voilà Toccasioa toute trouvée. «« Quant à son acharnement à te smm:e eti te contempler... pauvre homme! c'est bien innocent, va^ je vais t'expliquer le mystère d'un mot : tu ressembles à sa femme !
M. de Eévern cependant, répondant k l'appel de sa sœur avec plus de soumiœion que d'enthousiamne, avait ouvert tranquillement la grille du petit jardin qui entourait la villa, et montait à pas lents l'escalier extérieur du salon.
Les deux jeunes femmes s'étaient avancées sur le perron.
— Mon frère ! dit madame de Lorris ; ma cousine de Bias!
Madame <le Rias, qui se souvenait à peine d'avoir entrevu autrefois M. de Kévern, mais qui connaissait à merveille son histoire, ne trouva pas en lui l'espèce de ténor sentimental et douloureux qu'elle avait imaginé. Petit, alerte et robuste, le teint hâlé, les cheveux noirs et grisonnants sur les tempes, il avait l'apparence d'un officier de chasseurs à pied en tenue civile. Le regard qu'il attachait sur elle avec une évidente curiosité était ferme et presque dur. Il s'assit quelques minutes. Il la questionna d'une voix un peu brusque sur ses enfants , sur ses goûts, sur ses plaBÎi^, reçut ses réponses d'un .air froid et distrait, et s'en Ma par où il était venu, la laissant média-
crement charmée de sa visite et de sa personne.
— Et tu dis que je ressemble à sa pauvre femme? demanda-t-elle à madame de Lorris dès qu'il se fut éloigné.
— Beaucoup. Il y a longtemps que j'en ai été frappée,... et j'étais sûre qu'il s'en apercevrait.
— Tu penses vraiment qu'il s'en est aperçu?
— Il me l'a dit.
— On croirait qu'il m'en veut de cette ressemblance,... ce n'est pourtant pas ma faute.
— Où prends-tu cela?... Il ne te plaît pas alors, mon frère?
— Comment veux-tu que ton frère ne me plaise pas!... Il est d'une nuance un
peu sombre pour mon genre de beauté 5.».
mais il est ton frère, n'est-ce pas ? Donc je l'aime... veux-tu même que je Tadore?
Dis-le !
— Non, pas ça; mais sois aimable pour lui, je t'en prie, je voudrais tant le sauver de lui-même... 11 est si malheureux,... il est si bon,... je lui dois tant!... tu sais que c'est lui qui m'a élevée...
— Et qui a fait de toi la petite perle que tu es ! interrompit madame de Rias en embrassant cordialement sa cousine. Eh bien! sois tranquille, ma chérie,... nous l'égayerons, va, nous l'égayerons... ça n'a pas l'air très-facile ; mais en s'appliquant ! . ..
Madame de Lorris, toujours préoccupée d'arracher son frère à sa solitude, ait déployé sa plus tendre éloquence pour
Tentralaer avocelte à TrouviUe. Elle compiait siior la facilité de relations et s«r la familiarité d'habitudes qui caractérisent les stations de bains, pour le faire rentrer tout doucement dans le comm^ce de la vie. La ressemblance Ibizarre dont la nature avait doué sa cousine de Rias et Tattrait particulier que cette ressemblance pouvait offrir à son frère n'étaient certes pas entrés dans ses calculs; mais elle y vit une chance de succès dont elle s'empara sans aucun scru-* pule; car cette sage jeune femme était pourtant une femme, et sa passion fraternelle, qui était à peu près l'unique passion de son cœur, lui dissimula ce qu'il y avait d'un peu équivoque à utiliser, même au profit des plus honnêtes desseins, une circonstance si délicate. — Madame de Hias
iiif hariagb dans us monde 199
de BOQ eôté comprit à demiHtnot le rôle qui lui éiait assigné par la dgdomatie de madame de Lorris, et elle Taccepta avec une bonne grâce à laquelle se mêlait une forte dose de curiosité et peut-être de malice.
Qet innocent complot ne rencontra pas chez M. de Eévern toute la résistance que Ton pouvait craindre. Sa sœur, pendant les longues absences de son mari , était con* damnée à une existence bien retirée et bien austère pour son âge ; il était son seul protecteur; il pouvait seul lui donner un peu de liberté et de distraction en l'accompagnant de temps en temps dans le monde.
Il s'était souvent reproché de ne pas en trouver le courage. Peut-être le trouva-t-il à son insu dans Tespèce d'intérêt mélanco-
ue que lui inspirait madame de Rias.
Quoi qu'il en soit, il consentit à dîner chez elle le lendemain; elle le convia dans la soirée à la suivre le surlendemain avec sa sœur dans une partie de campagne, 6t il y f consentit encore, si bien qu'elle n'hésita pas à croire que M. de Kévern était un homme surfait et au-dessous de sa réputation :
Son innocence enfin commence à lui peser I
dit-elle en riant à sa cousine de Chelles par un souvenir classique emprunté aux mardis du Théâtre-Français.
Au retour de la fête champêtre, où M. de Kévern s'était montré d'une humeur encourageante, on dansa chez madame de Rias.
Elle, jugea plaisant d'affirmer sa puissance en faisant danser ce veuf inconsolable, et.
courant à lui tout à coup, elle essaya de l'enlever pour une valse. M. de Kévern la refusa par un non fort sec appuyé d^un regard glacial. Peu habituée à ces sortes d'écTiecs, la jeune femme fit avec dépit une profonde révérence et alla cacher sa confusion dans les bras du vicomte Roger, qui ne demandait pas mieux. La valse terminée, elle alluma une cigarette, comme par bravade. — M. de Kévern s'approcha d'elle, et la saluant d'un sourire qui donnait à son grave visage un charme très-doux :
— Je vous demande pardon, lui dit-il ; vous m'avez trouvé bien maussade tout à l'heure, n'est-ce pas?
— Oui.
— Voyons, madame, reprit- il avec ^é, entendons-nous bien tous deux. Par
sot UN H^UirAGff DANS^ LE IfORDB
amitié pour ma sœur, et pcmr avoir le plaisir de vous rencontrer, je me suis dêcfdé à reparaître dan? le moirde... Je tâche de ne pas y être un trouble-fSte,... je ne viras pas y étaler mts chagrins personnels ; mais vous les connaisse? r pourquoi ne les respecter-vous pas ? Pourquoi voulez-vous me rendre ridicule? Cf n'est pas bien, ce n'est pas d'une amie,... et f espérais que vous en seriez une pour moi.
Il y avait dans ces snnples paroles un ton de franchise et de confidence qui toucha madame de Rias, dont le cœur était affolé, mais nullement déjpravé. — Elle tendit la main à M. de Kévem, et lui dit avec une affectueuse gaieté :
— Une seconde soeiur, alors?
— Je vous en prie, dît Kévern.
UI9 MARIAGE lyAKS Lfi HOUDB 203
* Apfès une pause et une boisée de cigarette, elle reprit d*un air sérieux :
— Il est certain cpe f aurais assez besoin d'iHi Êrère.
M. de Eévern slnclina sans répondre.
— Vous le pensez, n^est-ii pas vrai?
demandait-elle.
--^ Vous me le dites.
— Quand vous ne serez pas content de moi, vous me gronderez,... n*est-ce pas?
— Sigit !... tout de suite, si vous voulez!
— Ahî... voyons!
— Eh bien, dit-il en souriant, ne fumez pas.
Une teinte rosée couvrit les traits charmants de la jeune femme : elle laissa tomsa cigarette :
— C'est entendu, dit-elle, et elle se mit au piano.
Dans les jours qui suivirent, madame de Rias se fit un aimable jeu de soumettre ses faits et gestes à l'appréciation et au contrôle de M. de Kévern. Elle l'interrogeait sur ses toilettes,... n'étaient- elles pas trop tapageuses ? — sur sa manière de valser :
était- elle suffisamment convenable? sur certaines expressions dont elle se servait :
n'étaient-elles pas trop vertes et trop familières? Approuvait-il qu'elle eût des bottes jaunes? Devait-elle porter une canne? — M. de Kévern se prétait à ces enfantillages avec une sorte d'ironie tranquille et un peu dédaigneuse; mais elle ne laissait pas d 'entrevoir qu'il blâmait généralement tout ce qu'elle disait et tout ce qu'elle fai*
m MARIAGE DANS LE MONDE 805
sait, dm l'eosemble et dans les détails.
— Décidément, ma chère, dit-elle un
jour à madame de Lorris, ton frère est un
gêneinrl
Ce gêneur cependant l'occupait et lui imposait La forte personnalité de M. de Kévern, sa supériorité intellectuelle, la teinte romanesque de sa vie, l'autorité de son caractère à la fois énergique et doux, M inspiraient un respect mêlé d'attrait.
Peut-être n'eût-il dépendu que de lui de prendre dans le cœur de la jeune femme la place qu'y avait usurpée le vibomte de Pontis; mais c'est à quoi M. de Kévern ne songeait pas. Il se renfermait scrupuleusement dans l'emploi fraternel que r^adame 4e Rias lui avait attribué, et quand sa jeune lie » entraînée par ses habitudes de
coqaettériev essayaôt dT agiter un pea lear»
relations, il avait des sévérités de regard et ^ea brusqueries imf^érieusGs de langage que réprimaient impitoyablement ces mànoeur* vrcs irrégulières.
Les femmes, malheureusement, n'aiment pas beaucoup qu'on les aime à demi, etma^dame de Bàas, <^s la crise quf elle^ trâversaitalom, avide d'intéresser et de paseâonœr sa vie, était moins dsposée que toute autre à goûter les simples douceurs d'une mutuelle sympathîe.^ — Le bouillant vicomte, excité par la lutte, redoublait en ce moment même d'habileté', de verve et d'audace. Il s'était hasardé à écrire, et on recevait ses lettre»^ Pour qui savait y voir, les a parte fréquents-, les coups d'oeil échangés, les regards sup^ pliants d'un côté, attendris de l'autre, tout
UN IURJAG£ PANS hi HONI^E 9UT
arnionçait le déooûmeBt prx)cbain et fatal de Taveûture.
Ces symptômes {xrécurseurs devaient d'autant moins échapper à M. de Ké^rern que madame de Rias paraissait mettre une étrange affectation h ïea rendre témoin. Il y a dans le oœur des femmes des mystères si insondables que nous n'entreprendrons pas de deviner pourquoi madame de Rias, si curieuse en général de plaire à M. de Kévern, le soumettait h ces épreuves qui ne pouvaient que lui être désagréables.
Elle fit mieux encore. Par une belle soirée d'août, comme on revenait en cavalcade d'une ferme que M. de Ghelles possédait aux environs de Caen, et où l'on avait dîné fort joyeusement, elle faussa tout à coup com- """griie au vicomte Roger pour joindre
M. de Kévern, qui marchait un peu à Técart, et, profitant des ombres de la nuit, elle lui tint ce singulier langage :
— Monsieur, j'ai quelque chose à vous
dire,
— Voyons, madame.
— Votre amitié m'est très-précieuse, de plus en plus précieuse.
— J'en suis très-heureux.
— Mais croyez-vous qu'une amitié, si précieuse qu'elle soit, puisse remplir le cœur d'une femme?
— Je n'ai pas cette prétention. .
— Eh bien! si un jour un sentiment plus puissant s'emparait de ma vie, si je lui sacrifiais des devoirs... dont on a tout fait pour me dégager, vous le savez... pourrais-je toujours compter sur votre amitié î
— Non, dit froidement Kévern.
— Comment, non? Pourquoi? Ne me serait-elle pas dans mon malheur,... dans ma faute, si vous voulez,... plus utile, plus secourable que jamais ?
— C'est possible; mais le rôle de confident d*un amour coupable ne me convient pas.
— Du moins... si cela arrivait,... vous ne m'en voudriez pas ?
— Je vous en voudrais beaucoup.
— Est-ce parce que vous seriez ja-
loux?
— Je ne serais pas jaloux, car je n'ai pas d'amour pour vous, et je n'en puis avoir. Les souvenirs que vous me rappelez me défendent contre vous-même ; mais je vous
voudrais beaucoup d'attacher une sorte
210 UN IkUaiAjQlg: i)ANS LE «ONDB
de flétrissure à. ces souvenirs ; comprenezvous?
— Non, dit-elle, c'est trop «ubtil pour moi!
Elle cravacha son cheval, et alla reprendre rang dans le groupe principal^ où il l'entendit rire aux éclats.
Au retour, un souper attendait les gens de la fête dans le chalet que madame de Ghelles occupait sur la plage de Villers. On devait naturellement danser ensuite jusqu'à l'aurore. M. daKévern, qui désirait distraire sa sœur, mais pas à ce point-là, refusa de s'arrêter à Villers, et continua avec elle son chemin vers Trouville. Ils avaient le matin amené madame de Rias^ dont la mère était allée passer iqnelques jours à Paris. Il était naturel qu'elle retournât en leur compagnie»
DN MARIAGE DANS LE MONDE 31t
et qu'ils la remissent chez elle eu passant; mais eHe ne voulut pas partir de si bonne heure, etdl fut convenu qu'elle serait reconduite un peu plus tard par sa cousine de Chelles, laquelle ne se couchait jamais qu'à la dernière extrémité.
Après quelques minutes d'une marche silencieuse sous le charme d'une nuit d'été :
—Louise, dit brusquement M. de Kévern à sa sœur, cette pauvre enfant est perdue.
— Oh! mon ami! s'écria douloureusement madame de Lorris.
— Parfaitement... c'est ennuyeux. Son mari n'est pourtant ni un sot ni un drôle.*.
A quoi pense-t-il ?
Il était environ onze heures du soir quand niadame de Lorris rentra dans le cottage ondbragé qu'elle habitait avec son frère sur les quais de Trou ville. Presque aussitôt, à sa grande surprise, on lui annonça que M« de Rias était, à sa porte et demandait à lui parler. Elle consulta son frère du regard.
— Mais certainement, lui dit-il, reçois-le.
Et il se retira.
M. de Rias se présenta d'un air fort gai, ou qui du moins voulait le paraître :
— Je suis de la dernière inconvenance, s'écria-t-il, et je vous prie de m'excuser; mais j'ai su que ma femme était partie avec vous ce matin,*., et j'ai pris la liberté de venir m'informer si j'aurais le plaisir de la revoir.
— Très -probablement, dit en riant madame de Lorris; mais asseyez •vous donc.
— Non, non, je ne m'assois pas... Ayez simplement la bonté de me dire où est ma femme, et je me sauve.
— Elle est h Villers, chez les de Ghelles, qui vous la ramèneront eux-mêmes dans xu* au)ment.
Ul!f^ M'AHri^GB DAKS I.& ItfONDB 215
— Et pourquoi n'est^le pâs revenue avec vous?
— J'étais un peu fatiguée, et je n'ai pas voulu l'enlever sitôt h nos amis;... mais depuis. quanS êtes- vous ici?
— Je suis ici depuis cinq heures,... je suis venu par le traân des maris, naturellement... On m'a dit à mon arrivée que ma beil€*-mère était h Paris avec mes enfants, et qu'on ne savait pas où était ma femme. •• Là-dessus j'ai fait, comme vous pensez, un dîner des plus agréables,... et puis me TOïlë.... J'espère que je suis assez ridicuie... Bonne nuit, chère madame.
— ^nne nuit... Si elle tardait un peu à.
rentrer, ne vous inquiétez pas.
— Non, non... Bonsoir.
1 s'en allait, quand la jeune femme le
Sld UN MàRIAGE DANS LE MONDE
rappela doucement en lui touchant le bras du bout de sa cravache %
— Monsieur de Rias ?
— Madame.
— Vous n'avez pas Tair bien.,. Est-ce que vous êtes souffrant?
— Je ne suis nullement souffrant^ je vous remercie.
— Vous ne gronderez pas trop Marie quand elle rentrera ?
Il la regarda comme étonné, sans répondre.
— Vous vous rappellerez qu'elle est un peu abandonnée?
Il la regarda encore fi ement, puis, après un silence :
— Vous me condamnez donc, vous aussi!
dit-ii.
— J'aime beaucoup Marie.
— Je l'ai aussi beaucoup aimée, dit Lionel
d'une voix sourde.
— Et maintenant? demanda madame de Lorris.
— Maintenant, madame,... c'est trèsdifférent*
Puis, avec un éclat soudain :
— Elle est abandonnée, dites-vous? En effet ! mais quel homme dé sens et d'honneur pourrait s'associer à. une vie comme la sienne?
— Pardon, dit-elle avec la même douceur; mais la vôtre vaut-elle mieux?
— La mienne... eh ! grand Dieu! n'est-ce pas elle qui m'y a jeté?
— Ne peut-elle en dire autant de son -^*é?
— Oh ! sans doute, reprit amèremeni Lionel, — et c'est à elle que vous donnez raison !.•. S'il y a pourtant une personne au monde qui dût être juste pour moi, c'est vous,... car si je'suîs malheureux,... et je le suis au plus huit degré, . . . véritablement vous en êtes un peu la cause.
— Moi!
— Vous-même... Je vous supplie de ne pas voir dans mes paroles une intention de galanterie qui serait par trop déplacée en ce moment; mais daignez, vous rappeler cette soirée qui décida de mon sort,... cette soirée où ma pauvre marraine combattait mes objections trop fondées contre le mariage... Ce ne fut pas son éloquence qui en triompha, je vous le jure... Ce fut vous seule,... ce fut votre présence, votre
exemple. . . Je vous regardais et je me disais : Eh bien ! oui, il y a des femmes comme cela, s^rès tout ! Le bonheur est possible !
•^ Mon Dieu ! monsieur de Rias, dit madame de Lorris, épargnez-moi , je vous en prie.* . et permettez-moi de vous dire que je connais votre femme... depuis longtempo,... qu'elle m'est très-supérieure à tous égards... et qu'elle était pour le moins aussi digne que moi de faire le bonheur d'un honnête homme.
— Soit! dit froidement Lionel. C'est donc moi qui Tai perdue... Adieu, madame.
H. de Rias traversa le pont qui relie les deux territoires rivaux de Trouville et de Deauville, et reprit, en côtoyant la mer, le ^hemin de la villa des Rosiers. Il y arriva
un peu après minuit. Madame de Rias n'était pas rentrée. Il monta chez lui et essaya de lire ; puis il y renonça, et commença h travers sa chambre une promenade agitée qui malheureusement devait être longue.
A mesure que le temps s'écoulait dans ^tte vaine attente, tous ses griefs, tous ses ressentiments contre sa femme, exaspérés par les pénibles incidents de cette soirée, lui montaient au cerveau avec des flots de colère ; — car, il faut le dire à sa louange, Lionel de Rias n'avait point, comme tant d'autres, pris son parti du désordre de son ménage. Il était de ceux pour qui le mariage, quand il a cessé d'être un charme, reste un supplice : la femme sur laquelle il avait fait reposer ses espérances de bonheur et qui portait son nom pouvait lui être
odieuse, jamais indifférente, ' Elle lui était odieuse. Il ne lui pardonnait pas d'avoir détruit l'idéal, un peu vague peut-être, mais après tout honnête et sincère, qu'il s'était formé du mariage. Il se disait, non sans quelque apparence de raison, qu'il avait été pour elle un mari comme on en voit fort peu dans le monde, tendre, généreux, délicat — et même fidèle jusqu'au jour où elle avait brisé de sa propre main le lien con-
jugal. Depuis ce temps, elle était heureuse : son étourderie, sa frivolité, sa vanité, se donnaient pleine carrière et lui suffisaient Quant à lui, sa vie était manquée : il ne trouvait plus dans les distractions et dans les étourdissements de la jeunesse que le vide, l'ennui et le dégoût. Il était le plus lisérable des êtres, découragé et désen-
382 UN UARrAGB DANS LE MONDE
chanté de tout, de son foyer et de son tran vaît, sans but, sans avenir, sans dignité, et peut-être bientôt, — grâce h elle, — sans honneur! — ^ c'était elle que Ton plaignait, c'était lui qu'on accusait ! — La pensée que Fhonnète et gradeose madame de Lorris était une de ses accusatrices ne contribuait pas à calmer son irritation.
Les pr^nières lueurs de Faube le surprirent dans ces amères réflexions. On était alors à la fin du mois d'août. Il était donc près de cinq heures du matin, et madame de Rias ne retrait pas. Passer toute une nuit hors du logis, sans sa mère et sans son mari, en compagnie de jeunes viveurs et sous l'égide unique de madame de Gbelles, c'était assurément une escapade im peu forte. —* Lionel sentit toute patience
lui échapper : il descendit aux écuries, se fit seller un cheval et prit le chemin de Villers.
La route de Deauville à Yillers, ainsi que le savent la plupart de nos lecteurs, après avoir tracé quelque temps sa ligne firoite entre les prairies et les dunes, ne tarde pas à escalader le flanc d'une falaise qui domine l'Océan. La pente est assez longue et assez raide. M. de Rias gravissait cette rampe au pas de son cheval, quand un bruit de voix et de rires s'éleva à quelque distance et vint frapper ses oreilles dans le silence du matin. Au bout d'mi instant, ce bruit cessa, et d'autres sons lui succédèrent : le sol retentit sourdement, comme si une bande de chevaux échappés eût monté au galop le versant
opposé de la falaise. Tout à coup le sommet de la côte s'anima, et Lionel vit se dessiner sur Tazur encore pâle du ciel des silhouettes de cavaliers et d'élégantes formes d'amazones. Il comprit aussitôt que sa femme devait être un des ornements de cette société.
La cavalcade, arrivée sur le plateau, s'était mise au pas, et descendait lentement la côte. Les voix joyeuses, les cris et les rires se firent entendre de nouveau avec un redoublement d'éclat : puis brusquement tout s'éteignit dans un vague murmure qui s'éteignît bientôt lui-même dans un silence morne. On avait, suivant toute vraisemblance, aperçu à travers la brume le cavalier solitaire qui se détachait en vedette sur la blancheur de la route.
On l'avait même probablement reconnu.
M. de Rias continua de s'avancer d'une allure tranquille jusqu'à ce qu'il se trouvât à quelques pas du brillant escadron ; puis il s'arrêta, et, sans laisser voir d'autre signe d'émotion qu'une extrême pâleur, il salua.
— Je vous demande pardon, dit-il en s'adressant à. sa femme d'une voix calme et basse; mais j'étais un peu inquiet et je suis venu au-devant de vous.
— Vous voyez, dit madame de Chell€s, qu'elle était en bonne compagnie.
— Excellente, dit Lionel. Je vous suis reconnaissant. r. Venez-vous, ma chère?
Il salua de nouveau, tourna bride aussitôt et reprit aux côtés de sa femme la section de Deauville, tandis que madame
de Cbelles et son cortège retournaient à Villers.
Après un moment de pénible silence entre les deux ^Kmx :
— Qaand donc êtefr-vous arrivé? demanda madame de Risus.
— Hier soir.
— Ah!
I) y eut une longue pause; puis elle reprit :
— Vous avŒ vu ma m&re k Paris?
— Non.
— Elle revient dans deui jours... Vous savez qu'elle a enimené les enfants?
— ^ Je sais.
Ils étaient alors au bas de la côte^ et un temps de galq) mit fin à cette conversation languissante. Quelques minutes plus tard»
ils entraient dans la cour de la villa.
Ils montèrent sans échanger une parole Tescalier qui conduisait à leurs appartements respectifs. — Au moment oîi madame de Rias venait d'ouvrir la porte de sa chambre et s'apprêtait à la refermer :
— Pardon! dit Lionel, et il la suivit <hez elle.
A peine la porte fermée, et comme la jeune femme hésitante et inquiète se tenait debout devant lui, sa longue jupe d'amazone retroussée sur son bras :
— Ah çà, lui dit-il en fixant sur elle un regard chargé de colère, vous menez donc la vie d'une fille, décidément?
Madame de Rias devint blanche comme une cire. Elle parut chanceler, laissa échapper sa traîne, qui glissa sur le par-
quet, et s'appuya sur le premier meuble que sa main rencontra; puis, se remettant aussitôt et bravant le regard de son mari :
— Je croyais, dit-elle, que le moyen de vous plaire était de ressembler à ces femmes-là,
— Vous voyez bien que non! répliqua durement LioneL Ah! poursuivit-il avec un emportement croissant, vous vous plaignez d'être abandonnées, de n'être pour vos maris que des maîtresses d'un jour... Eh bien! c'est la vérité, vous n'êtes pas autre chose!... Et savez- vous pourquoi? C'est justement parce que vous ressemblez à ces femmes-là !.. • parce que nous cherchons dans nos femmes le contraire de ces femmes-là,... parce que ce qui nous plaît chez elles nous fait horreur chez vous,
parce que nous vous demandons d*en différer et non de leur ressembler,... de nous les faire oublier, et non de nous en faire souvenir!... Enfin c'est parce que vous ne leur ressemblez même pas,... vous n'en êtes que de pâles et maladroites copies!
Vous imitez leurs toilettes, leurs allures, leur ton, leur langage... Vous avez leur puérilité, leur dissipation folle, leur ignorance,... vous avez, comme elles, le mépris du devoir et la crainte des enfants;...
mais, croyez-moi, ce n'est pas assez! Vous êtes toujours vaincues dans cette misérable lutte;... vous y perdez votre charme et vous n'atteignez jamais au leur... Vous n'êtes plus des honnêtes femmes et vous n'êtes même pas des courtisanes;... vous s des épouses sans vertu et des maî-
tresses sans vice!... — Vous n'êtes rien!
A cette implacable tirade, madame de Rias, soit qu'elle en admit les cruelles vérités, soit qu'elle en dédaignât les cruelles injustices, ne répondit pas. Elle repoussa sa robe d'un coup de talon, et^ s'avançant vers un cordon de sonnette :
— Permettez-moi, dit-elle, d'appeler ma femme de chambre. Je sais un peu lasse.
Lionel sortit aussitôt, emportant contre sa femme un nouveau grief, celui de l'avoir provoqué à des violences de langage trèscontraires à ses habitudes de dignité et de •bon goût.
Deux ou trois heures plus tard, une voiture l'attendait dans la cour pour le mener à. la gare. Il rencontra dans le vestibule la
UN MARIA^GE DANS LE 3iOND£ 231
femme de chambre de madame de Rias :
— Madame dort encore sans doute? loi dît-il.
— Oui, monsieur, madame dort, dit cette fiUe d'an ton bref.
— Je ne veux pas la réveiller, reprit-îl; je Fai prévenue an reste que j'étais forcé de repartir pour Paris aujourd*hui.
Et il partit.
Dans l'après-midi de ce jour, madame de Lorris arriva chez sa cousine pour s'informer des événements. Frappée de l'altération des traits de madame de Rias et de son agitation fiévreuse, elle la pressa de questions et en obtint le récit détaillé de la scène conjugale qu*elle avait subie dans la matinée. La voyant dans un état si violent, îUe ajourna les reproches que Tétourderie
de sa conduite lui semblait mériter et ee borna à lui prodiguer d'affectueuses caresses. Elle fut étonnée d'éprouver une sorte de résistance :
— Ne m'embrasse pas trop, Louisette, lui dit madame de Rias en souriant avec amertume; tu t'en repentirais peut-être tout à l'heure.
— Pourquoi donc?
— Je te vais le dire...
Elle se leva d'un mouvement brusque, alla prendre une lettre dans son buvard, et, la jetant tout ouverte sur les genoux de sa cousine :
— Tiens! lis cela.
Madame de Lorris parcourut la lettre à la hâte. Elle était du vicomte de Pontis :
elle contenait les expressions de la passion
la plus brûlante et la plus pressante, et sollicitait pour la nuit suivante un tête-àtête pour lequel l'absence de madame Fitz- Gérald offrait une occasion qu'on ne retrouverait pas. M. de Pontis suppliait madame de Rias de ne pas le réduire au désespoir en lui refusant quelques minutes d'entretien dans le jardin de sa villa. Il se présenterait à la grille entre onze heures et minuit, et il y attendrait la vie ou la mort.
— Comment t'exposes-tu à recevoir une lettre comme celle-ci? dit sévèrement madame de Lorris. J'espère au moins que tu y as répondu comme tu devais.
— Tu as raison, reprit madame de Rias avec son étrange sourire, hier j'ai répondu à cette lettre comme je devais, parce qu'hier ^'-^tais une honnête femme;... niais au jour-
d'hui je suis une fille.», et je vais y répon-» dre en cette qualité !
Elle saisit un crayon et traça rapidement au-dessous de la signature du vicomte ce seul mot : — oui! — puis elle fit passer la lettre sous les yeux de madame de Lorris, écrivit l'adresse et sonna.
Madame de Lorris s'était levée et la regardait d'un air de stupeur :
' — Marie! s'écria-t-elle, je t'en prie!
Un domestique entra.
— Jean, dit madame de Rias, vous allez de suite monter à cheval et porter cette lettre à Houlgate, à son adresse.
Puis venant vivement à madame de Lor« ris dès que le domestique se fut retiré :
— Toi, reprit-elle, ne perds pas tes 4)aro]es,... ne me dis rien! pas un mot!
Laisse-moi,... va-t'en chez toi! — Va me pleurer !
— Tu me chasses, Marie?
— Oui, je te chasse. •• Va!
— Ma pauvre enfant, dit madame dç Lorris en attachant sur elle u", regard d'une douceur et d'une pitié profondes, je t'aimerai toujours, tu sais... Calme-toi,... tu es trop exaltée en ce moment pour m'écouter, soit!..- je reviendrai.
Elle lui baisa les mains et la quitta.
Elle revint en eflFet vers six heures, après avoir fait quelques visites. On lui dit que madame de Bias était sortie et qu^elle ne dînerait pas chez elle. Sur la nune embarrassée du domestique, elle comprit que sa cousine avait donné l'ordre de ne pas la
revoir.
Comme elle rentrait au cottage le cœur navré, on lui remit un billet de madame de Rias, qu'elle ouvrit avec anxiété ; elle y lut simplement cette demi-ligne :
a Ne dis rien à ton frère ! »
La pensée que ce billet suggéra aussitôt à madame de Lorris, ce fut précisément de tout dire à son frère. Elle avait besoin de conseils. Sa belle-mère, madame de La Veyle, était retournée à Paris depuis plusieurs jours, et les circonstances étaient trop urgentes pour qu'elle pût s'adresser à elle. D'autre part, la préoccupation singulière qui avait dicté le billet de madame de Rias témoignait que M. de Kévern avait conquis sur elle un certain empire, dont il ne serait peut-être pas impossible de tirer parti. Elle courut donc à la chambre de
son frère, se posa à, genoux devant lui avec . ■]
sa grâce d*enfant, et lUi conta d'une voix \
basse et animée les tristes incidents de sa ^
visite à sa cousine de Rias. Elle termina son récit en lui montrant le billet qu'elle venait d'en recevoir; puis, avec toute l'éloquence de ses grands yeux éplorés, elle te supplia de lui prêter son aide pour sauver de la honte la plus chère amie de sa jeunesse.
M. de Kévérn l'avait écoutée sans laisser voir sur son sérieux visage la moindre impression ; quand elle eut fini :
— Ma chère petite, lui dît-il avec bonté, je comprends ton chagrin... J'en suis malheureux;... mais que veux-tu que je fasse? Je suis presque un étranger pour «'^«^e jeune femme... Comment veux-tu que
238 UM MARIAGE DAKS LC MONDE
je lutte conlre un mxri et un amant qui s'accordent sa parfaitement pour la pousser àTabîme?... C'est impossible! Mon intervention d'ailleurs serait inconvenante.*, et puis enfin je ne peuac pas forcer sa porte.
— 1^ tu lui écrivais, dit timidement madame de Lorris.
— Que diantre wax-tu que je lui écrive?
— Ce que tu croiras i
M. de Eévern songea un instant d'un air ennuyé, puis tirant à lui sa table de travail, il écrivit ce laconique billet :
« Vous sereE bien malheureuse demain.
fc Eévekn. »
— Fais porter cela si tu veux, ma chère, dit-il ; mais je te préviens que c'est
UN MARIAGB DANS LE MONDE 23d^
absolument inutile* Si tu veux bien réfléchir que ceci va tomber sur une femme que la passion de la vengeance et la passion de Tamour possèdent en même temps, tu comprendras que c'est une goutte d'eau jetée .
sur un incendie.
— le vais demander une réponse.
— Tu le peux, dit M. de Kévern avec sa calme ironie.
Une heure après, comme ils achevaient de dîner, le domestique qui avait porté le billet fut introduit dans la salle à manger : -^ Madame de Rias faisait dire que c'était bien, qu'il n'y avait pas de réponse.
M. de Kévern enunena madame de Lorris sur la plage. Il sentit qu'elle tremblait «"t frissonnait sous son bras :
— Tu as de la peine, pauvre Louise?
lui dit-il.
— Oui, beaucoup. Et puis la soirée est bien froide, je trouve,... on dirait l'automne déjà.
— Eh bien ! sais-tu ce qu'il faut faire?
il faut rentrer, allumer du feu et nous donner l'illusion d'une douce soirée d'hiver au coin d'un foyer paisible. C'est quelque chose quand on souffre d'avoir au moins autour de soi un cadre souriant.
Ils rentrèrent et furent bientôt installés tous deux dans le petit salon du cottage, auquel la flamme et le pétillement da foyer prêtaient un air de gaieté et de bienveillance. Madame de Lorris avait pris sa fidèle tapisserie, et son frère, assis en face d'elle, lui lisait un article de Revue. Elle parut
d'abord Técouter avec attention; mais à mesure que la soirée s'avançait, elle devenait plus distraite ; ses yeux se portaient à tout instant sur l'aiguille de la pendule, et ses traits accusaient l'angoisse qui lui serrait le cœur. Onze heures venaient de sonner quand M. de Kévern vit des larmes s'échapper des yeux de la jeune femme et tomber goutte à goutte sur sa tapisserie. Il interrompit sa lecture, et lui prenant les mains :
— Voyons, ma chérie, lui dit-il, voyons!
— Que veux-tu? murmura-t-elle ; elle m'a dit de la pleurer,,., je la pleure!
Et elle sanglota.
Tout à coup elle dressa la tête, et s'essuya vivement les yeux. — Une voiture' s'était arrêtée sur le quai, devant l'entrée
242 UN MARIAGE BANS Lfi MO^'DË
du cottage. Quelques secondes plus tard, on montait Tescalier. Elle se leva précipitamment et courut à la porte da salon, qu'elle ouvrit* Elle entendit aJors un bruit de soie froûssée, et l'instant d*après la tête fme et pâle de madame de Rias lui apparat sortant de l'ombre. — Elle eut nn cri :
Marie! ah! mon Dieu! — Puis elle la saisit et i'étoufia de baisers.
— S'anrachant tout émue et toute frémissante aux bras de sa cousine , madame de Rias lui dit avec une sorte de fièvre joyeuse :
— Ah çà, ma chère, peux-tu me loger?
— Te loger?
— Mon Dieu, oui. Figure-toi que j'ai peur chez moi la nuit, en Tabsence de ma mère et de mes enfants. •• Je me suis rap-
pelé que fa belle-mère éCait retournée à Paris, et j'ai pensé que tu pourrais me céder son appartement pour deux nuits.
— Je croîs" bien! s'écria madame de Lorris.
Elle sonna aussitôt sa femme de chambre ; pendant qu'elle lui donnait quelques instructions à voix basse, madame de Rias s'avança vers M. de Kévern, qui s'était tenu discrètement à l'écart depuis son arrivée, et lui tendant la main :
— Merci ! dit-elle.
M. de Kévern s'inclina profondément sans répondre.
Elle s'assit alors entre le frère et la sœur,
développa méthodiquement un ouvrage de
broderie qui, suivant toute apparence,
'avait pas vu la lumière depuis plusieurs
années, et ;s' accommodant dans son fauteuil :
— Vous avez fait du feu? dit-elle. Quelle bonne idée! Qu'on est bien ici!
A dater de ce moment/ une correspondance assez longue et assez active s'engagea entre les principaux personnages de cette histoire. Nous publions simplement les lettres nécessaires à l'enchaînement du récit.