‹ Un mariage de ParisChapitre 1 sur 40 · UNE LETTRE DE PROVINCE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE PROVINCE

Les passants qui n'ont pas de maison, et qui sont condamnés à Féternei état de locataires, s'arrêtent toujours sur le boulevard des Capucines, pour contempler un inslant, avec Toeil morne de Tenvie, un petit hôtel décoré d'un joli iardin, visible l'été, à travers une grille.

Le 15 mai 1815, les passants s'arrêtaient là, en plus grand nombre que de coutume, pour regarder une scène de bonheur domestique, dans un cadre de gazon et de fleurs.

Un jeune homme et une jeune femme, assis sur des sièges de jardin, causaient ensemble et semblaient ne pas se douter qu'il y eût du monde parisien autour d'eux.

Les passants ne se coutentaieiit pas, cette fois, d'en-

vier le sort du propriétaire de cette jolie maison : ils^ se retiraient en donnant encore un soupir de jalousie à ces jeunes époux si heureux.

La jeune fennne tenait une lettre ouverte et la lisait à scn mari. Void celte lettre :

a Ma chère lucile,

a Quand nous étions toutes petites filles, toi «i moi, a au pensionnat de la rue de Ciichy, nous fiiisions « les plus doux rêves du monde; nous voulions épou- « ser deux amis, jeunes, riches et beaux, habiter la a même maison, vivre en commun, à Paris et à la « campagne ; voyager en Suisse, et donner à nos en- « fants le même précepteur.

« Tu te souviens de toutes ces folies, mon ange, et « bien des fois tu as dû rire, comme j'en ris en ce a moment.

c( Nous nous sommes mariées, à peu près le même a jour, il y a deux ans.

c( Tu as pris un jeune homme que tu aimais, et a moi j'ai épousé un homme jeune que j'estimais, a Ton mari est charmant, le mien est grave. Vous « habitez votre beau Paris, et nous habitons la proa vince. Vous êtes oisifs, et nous travaillons. Nos a rêves d'enfance ne sont point encore réalisés.

a Mon mari, qui est un des grands-prêtres de l'in- « dustrie française, est absorbé par les soins qu'il a donne à son usine : quand il trouve des loisirs dans a sa journée, il me les consacre; le soir, à sept « heures, ses occupations sont terminées; et il est « tout à moi.

« Nous passons des soii'ées fort calmes, en tête-à- « tête, le plus souvent, et quelquefois avec le maire, a ou quelque conseiller municipal. Nous avons ici un a théâtre, mais les acteurs manquent, et quand il y « a dos acteurs, ce sont les spectateurs qui manquent

;^. G à leur tour. Le dictionnaire de Vosgien affirme que « cette ville renferme huit mille âmes; c'est possible, « mais je n'ai jamais vu les corps de ces huit mille « âmes dont parle Vosgien .

« Tu vas croire, peut-être, ma bonne Lucile, que je a m'ennuie à mourir, et que je pleure sur mon 0 sort.

« Désabuse-toi ; les secrets de la vie me sont incona nus, mais quelque chose, dans mon instinct, me dit « que cette existence monotone est peut-être la seule « où le bonheur se rencontre ; et à mesure que je « m'habitue à aimer mon mari, je sens qu'il y a du « bon dans cette solitude, où il ne trouve que son traa vail et moi, où je ne vois que ma maison et lui.

a Avant le jour de l'expérience, nous ignorons « beaucoup de choses, nous autres femmes; mais « nous devinons vaguement les orages qui peuvent « éclater dans notre vie quand nous la livrons au frac cas du monde. La vie calme amène les ennuis, c'est c possible ; la vie bruyante amène les douleurs, c'est « inévitable : il n'y a pas à balancer sur le choix.

ce Ainsi, ma chère Lucile, ne me plains pas trop, « écris-moi à tes premiers loisirs, si tu en as, et aimea moi toujours.

a LÉONIE CHARVEL. »

La jeune femme plia lentement la lettre de son amie de province et regarda d'un œil sérieux son mari qui riait aux éclats.

— Cette pauvre Léonie ! dit-il après l'éclat de rire, la voilà bien loin de ses rêves enfantins de la rue de Clichy !... JMais conçoit-on qu'il y ait des gens assez bourgeois, assez végétaux pour s'embaumer de leur vivant, a la barba de G annal, et s'ensevelir dans ce tombeau qu'on appelle une petite ville de province.

— Tout le monde n'a pas vos idées, monsieur Gy-

4 TIN mautage de paris.

prien de Mayran, mon cher mari, — dit la jeune femme en caressant l'ivoire de son menton ave£ la lettre de son amie, — il faut avoir de l'indulgence pour les bourgeois et les végétaux.

— Voyons, ma belle Lucile, poursuivit Cyprien, consentirais-tu à quitter notre Paris, notre Opéra, nos boulevards, nos fêtes de tous les jours et de toutes les nuits, pour aller vivre dans une ville de huit mille âmes dont on ne voit jamais les corps?

— Sans doute, Cyprien, si tu m'accompagnais dans mon exil.

— Bah ! elles disent toutes cela, les femmes, et si on les met à l'épreuve, elles crient qu'elles manquent d'air quand elles n'ont plus sur leur tète la coupole du Panthéon de leur Paris.

— Eh bien ! mettez-moi à l'épreuve. . .

— Ce seraient des frais de chaise de poste inutiles, mon ange... Vois-tu, Lucile, je connais ton adorable sexe, comme si je l'avais inventé. Une jolie femme, la plus chaste, la plus honnête, a des habitudes de coquetterie invincibles; on est jeune, on est belle, on est riche, et on veut jouir en public de cette volupté innocente que donne un concert éternel d'admiration. C'est fort naturel.

— Oh! Monsieur, vous inventez un sexe à part, pour \ous dédommager de n'avoir pas inventé le nôtre...

— Tu es une enfant, Lucile, et la lettre de ta Léonie n'a pas le sens commun. Je n'ai vu qu'une seule fois ton amie de pension, et son industriel époux. Léonie aurait pu être belle, si Dieu l'eût voulu; et son mari a été oublié sur la liste des jolis garçons : cela explique leur coût pour la retraite. Ils n'ont rien à gagner à se laisser voir par Ics-amateiirs du beau.

— S'ils sont heureux^ que peuvent-ils demander de plus?

— Ah ! voilà précisément ce que je nie ! dit Cyprien. Le bonheur ne consiste pas seulement à s'admirer, en tête-à-tète matrimonial, comme deux tourterelles dans une cage ; le bonheur a d'autres exigences. On est heureux de s'entendre dire, quand on passe : Voilà un bel homme! voilà une belle femme! voilà de beaux chevaux! voilà une élégante livrée! On est heureux d'être considéré par les autres comme heureux. On est heureux d'exciter l'en\'ie, et même d'humilier un peu ses voisins et ses amis. Enfin, s'il faut tout dire, je suis heureux, moi, lorsque j'entre dans ma loge, à l'Opéra, ou que je descends de cheval sur le boulevard, d'entendre dire : Voilà un fort joli garçon ! Cela me caresse l'oreille comme une lèvre de velours; et je ne suis qu'un homme pourtant ! Que serait-ce si j'étais femme, et que j'entendisse autour de moi l'éloge de ma beauté !

1— Mon ami, vous êtes un fat, dit la jeune femme avec un sourire sérieux.

Cyprien frappa légèrement sa femme au visage avec une tige de dahlia qu'il tourmentait dans ses doigts depuis le commencement de l'entretien, et poursuivit en riant :

— Lucile, mon ange, tu défends ton amie absente, et tu fais bien. On doit toujours défendre les absents, même quand ils ont tort ; mais, à coup sûr, tu la défendrais moins si elle était ici,

— Et pourquoi, JMonsieur?

■—Ah!.,.

— Je ne comprends pas ce ah !

— C'est un manosyllabe bien clair pourtant.

— Pour celui qui le prononce.

— Pour celui qui sait l'écouter... Enfin, il faut aider tes oreilles paresseuses, ma chère Lucile... je mets mon indiscrétion sur ta conscience. Tu sauras donc que ta prude Léonie m'a regardé d'un certain air qui

ne manquait pas de promesses pour un avenir peu éloigné du présent.

— Mon Dieu ! de combien de femmes avez-vous dit la même chose, Monsieur? de cent, au moins?

— Gela ne détruit pas les promesses de Léonie : c'est une do plus à ajouter au cent, voilà tout.

— Les hommes sont plus femmes que nous avec leur amour-propre de démon, — dit Lucile, en enfonçant la pointe de son joli pied dans le sable du jardin.

— Au reste, ajouta Cyprien, ma vertu n'a couru aucun danger en cette occasion. J'ai pris devant ta Léonie la contenance gauche d'un écolier qui ne comprend pas le langage muet d'une femme amoureuse; et je me suis applaudi de ma conduite, car Dieu me préserve d'humilier une fennne.

— Oh! cela est vrai; je me plais à le reconnaître. Vous êtes délicat comme don Juan.

Le jeune mari secoua longtemps un éclat de rire dans le feuillage d'un saule pleureur qui Tombrageait.

Et les passants du boulevard des Capucines continuaient à faire leur métier de passants.

Devant la grille du jardin au fond duquel causaient les deux époux, on disait, çà et là, dans les groupes :

— On voit bien que ce sont deux jeunes mariés.

— La femme est une belle brune... Vingt ans tou* au plus.

— Le mari est un homme superbe ; j'attends qu'il se lève pour voir s'il est grand.

— Oh ! il s'est levé tantôt ; il a au moins trois pouces plus que moi, et je ne suis pas petit.

— Je n'aime pas ses cheveux.

— De la femme?

— Oh ! non ! la femme a des cheveux noirs magnifiques 3 je parle des cheveux du mari.

— C'est la couleur des cheveux de moa frère; un blond tirant sur le roux.

— Comme ils ont l'air de s'aimer !

— Je crois bien : ils sont jeunes, beaux, riches, avec une maison comme celle-là ! Si ceux-là ne s'aiment pas, il faut abolir le mariage et nous faire Turcs.

Ces propos et d'autres du mèaie genre cessèrent bientôt; nos deux jeunes époux venaient de monter dans leurs apparlemunts respectifs pour achever leurs toilettes de premières loges : c'était jour d'Opéra, et de Mayran ne manquait jamais ce spectacle, dont il se croyait un acteur obligé.

Notre jeune mari réglait toujours son temps et le pas de ses chevaux pour arriver -an premier acte, et ouvrir sa loge sur Vandante d'un duo ou d'une cavatine. On jouait ce soir-là le Comte Or y, pour introduction à un ballet.

Madaaie de Mayran s'assit, et supporta bravement, avec le courage de l'habitude, les feux croisés de mille lorgnettes, impitoyables envers la beauté. Son ^ari resta dt bout, comme un point de mire de tir, et ^^ndant que l'orchestre chantait une mélodie d'amour à rajeunir les vieillards, il débita ce monologue à sa femme qui écoulait Rossini.

— Ah! j'aperçois madame la comtesse d'Essonne dans sa log-; la voilà de retour d'Italie, avec un visage un peu souiiVant, mais toujours belle comme un ange tombé...

a Je viens de saluer mademoiselle de Vismes.. C'est une bien belle tète qui a oublié de trouver un corps...

a Oui, je ne me trompe pas, voilà madame de Vi- \onne; c'est toujours la plus jolie femme de Paris... avec sa sœur iikiJemoiselle d'Eyrague, qui doit épouser notre any le référendaire à la Cour des comptes... j'ai oublié son nom...

a Voilà le fils du général Morecour: on m'a soutenu Tautre jour qu'il était plus bel homme que le duc d'Alméda. Il y ados aveugles partout, excepté à l'hospice des Quinze- Vingts ! Le fils du général serait un Antinoiis... chez les Lapons...

c( Oui, c'est bien lady Hastings qui s'épanouit dans une baignoire à côté de l'avant-scène; une blonde adorable et qui méritait d'être brune ; sa chevelure étincelle comme une girandole de gaz... Avec quelle adresse elle a choisi, pour mari, ce petit habit noir, qui a cousu une tête de mandrille à son collet. Voilà comme on encourage les adorateurs!...

« Vraiment, l'Opéra, ce soir, est en fête; je n'ai jamais vu de plus jolies femmes et des toilettes plus riches ; chaque loge est un écrin de beauté.

L'acte finit. Un coup léger retentit mollement à la porte de la loge, et un jeune homme entra.

C'était Rodolphe Jefi'ery, un des amis, ou pour mieux dire, une des connaissances de Cyprien, car notre Cyprien avait trop d'heures à dépenser, dans l'adoration de sa propre personne, pour a\ oir des amis.

Rodolphe avait vingt-six ans; il était élégant de mise et de tournure, sans préméditation et comme à son insu : sa taille et son visage ne le recommands'cuL pas aux yeux des femmes, sous les avantages apolloniens de M. de Mayran; aucune admiration bourgeoise ne l'avait honoré ou afî'adi du titre de joli garçon, mais il avait dans son regard, dans son geste, sa parole et son esprit, tant de grûce exquise et de séduction naturelle, qu'on voyait disparaître sur sa personne, même au premier abord, tout ce que la nature y avait ciselé d'incorrect et de défectueux.

>— Ah ! c'est toi, mon petit Jeffery, — dit Cyprien en présentant le bout de son doigt au visiteur, — voilà quinze grands jours que je te demande à tous les échos de ton portier.

Rodolphe Jeffery salua respectueusement madame de Mayran, et après quelques formules échangées pour plaire à Tusage, il répondit à Cyprien :

— J'habite la campagne- depuis le 19 mai, mon cher Cyprien.

— Diable! quel empressement, mon petit Rodolphe ! tu te fais homme des champs de bonne heure... Nous ne partons, nous, que dans une quinzaine pour notre ennuyeux château... 11 faut subir la mode et la corvée de Tété, sous peine d'être soupçonnés de tenir boutique à Paris.

Au moins, si nous avions, pour voisinage, le personnel féminin de Topera de ce soir; mais notre maudit château est enclavé entre deux manoirs de douairières, qui ont été les maîtresses de Louis XV, à ce qu'elles m'ont laissé soupçonner. 11 faut vivre avec cette société jusqu'en octobre, et entendre causer tous les soirs de madame du Barry, du Devin, du village, du régicide Damiens, et de toutes ces vieilleries Pompadour, qui nous poursuivent depuis notre berceau. Je m'endors en y songeant.

— Mais il me semble, monsieur de JMayran, dit Lucile, que vous n'êtes pas absolument seul à la campagne.

— Absolument seul, quand les maîtresses de Louis XV n'y sont pas.

— Pourtant, j'ai toujours le bonheur de doubler votre isolement, dans vos ennuis de la belle saison.

— Oh! c'est juste, c'est juste... Mais... mais vous et moi, Lucile, nous ne faisons qu'un... Ah! il faut convenir que j'ai trouvé là quelque chose de fort galant pour un mari.

Lucile fit un mouvement imperceptible d'épaules, et dirigea sa lorgnette dans les profondeurs du cintre de TOpéra.

Le rideau était levé, le second acte du Comte Ory

marchait vers sa fin, et Cypricn, qui poursuivait sa revue de loge en loge, se retourna brusquement vers son jeune ami Rodolphe, et lui dit :

— Ah ! je comprends ton escapade, maintenant, mon petit Rodolphe; il y a aux secondes loges de face une fraîche rose de mai, avec un visage de madone, un maintien de couvent, et un corsage virginal^ que j'ai reconnue tout de suite. C'est mademoiselle Adrienne de Sivory. Voyez, comme il se trouble, cet enfant de Rodolphe, parce que j'ai découvert sa fiancée!... Impossible de me tromper, moi !...

— Mon Dieu! dit Rodolphe en riant ; je ne fais pas un mystère d'une chose connue

— Lucile, dit Gyprien en se retournant vers sa femme, je vous présente un futur mari, notre ami Rodolphe

— Monsieur se marie aussi ? dit Lucile avec un. soupir modulé sur cette phrase interrogative.

— Oh ! ce n'est point un secret. Madame, répondit Rodolphe. Mon mariage est conclu entre les deux familles. J'attends la majorité légale de mademoiselle Adrienne de Si vory . . .

— Et il l'épouse, ajouta Gypnen. *

— Elle est donc bien jeune encore, votre fiancée? demanda Lucile.

— Elle a treize ans et quelques mois, ^ladame.

— J'étais en pension à cet âge, et je voudrais bien y être encore...

— Pourquoi donc, Lucile? dit Gyprien.

— Pour apprendre ce que je ne sais pas.

— Avec cette ambition, remarqua Gyprien, on passerait sa vie sur les bancs d'un collège, et 0:1 mourrait ignorant...

•— Et heureux, ajouta Lucile.

■ Je pense bien que mademoiselle Adrienne n'est jj^ de cet avis ; demandez à Rodolphe.

UN MARIAGE CE PARIS. Il

— Mademoiselle Adrienne, dit Rodolphe, est soumise à la volonté de sa mère ; on lui désigne un mari, elle le prend.

— Alors, observa Gyprieu, ce n'est pas un mariage d'amour comme le nôtre.

— L'amour viendra probablement, répondit Rodolplie.

— De quel côté ? demanda de Mayian.

— Dos deux côtés, répondit JefL-ry. On ne m'a pas encore donné le temps d'aimer mademoiselle Adrienne. Sa mère la tient à distance de mes déclarations. Je m'essaie à l'aimer de loin ; mais je suis sûr que je me ménage une véritable passion dans l'avenir.

— Messieurs, dit Lucile, vous plairait-il de faire un moment de silence ? Je voudrais bien entendre le duo final ; on va bientôt le commencer.

— J'adore ce duo, dit Rodolphe; au moins, personne, dans ce duo, ne hurle sur la scène; personn^^ ne tourmente du cuivre dans l'orchestre, et je ne connais pas de musique où la passion et l'amour crient plus fort que dans ce duo. Il n'y a que Rossini qui sache faire tant de bruit avec le silence.

— Ce que vous dites là est bien vrai, — dit Lucile en attachant sur Rodolphe un long regard de satisfaction.

— Je ne te croyais pas si fort en musique, Rodolphe, dit Gyprien; tu viens de parler comme un feuilleton du lundi.

— Monsieur de Mayran, dit Lucile, taisons-nous quand Rossini chante.

— A la bonne heure, dit Gyprien.

Et il se mit à achever, avec les yeux, son voyage autour de la salle de l'Opéra.

A l'entr'acte, Rodolphe Jeffery salua madame de Mayran, serra avec ses mains les deux bouts de an^ que lui présenta Gyprien, et comme il sortait •

i2 TJN MARIAGE DE PARIS.

— Vicndras-tu nous faire une visite aussi courte à la campagne le mois prochain? lui dit celui-ci.

— Oh non! répondit Rodolphe; on traverse une loge, mais on s'arrête dans un château.

Quelques instants après, Cyprien proposa un tour de foyer à sa femme, qui refusa par un mouvement de tête fort léger.

— As-tu remarqué l'embarras de ce pauvre Rodolphe ? dit Cyprien ; il est venu sournoisement nous demander l'hospitalité d'un acte pour admirer au télescope, dans cette voie lactée de femmes, l'étoile de son amour. Ce bon enfant est timide envers une petite fille qu'il doit épouser !

— Gela se conçoit, remarqua Lucile froidement.

— Je crois bien, que cela se conçoit, poursuivit Cyprien ; c'est un assez bon diable, qui ne manque pas d'esprit, mais il a un corps si chétif, une tournure si gauche, et une figure si favorisée par la laideur, qu'il ne veut pas se prodiguer devant sa fiancée avant le contrat. Rodolphe gagne à être vu de loin, et quand sa belle Adrienne le regarde, il exploite la distance à son profit.

— Comme vous maltraitez vos amis ! dit Lucile.

— Oh ! je lui ai dit cela cent fois à lui-même ! Jeffery n'a point de prétentions ; il sait qu'il n'appartient pas à la race des Adonis. Los hommes ont plus de philosophie que les femmes, ils supportent avec résignation le poids de la laideur.

Le balltjt commença, et Cyprien s'assit pour écouter la pantomime avec une attention de connaisseur.

Le silence ne fut pas long; notre jeune mari se ménagea ' ucore un petit monologue sur le personnel des danseuses.

— Gela me rappelle, ajouta-t-il, l'efl'et que m'a produit, l'an dernier, un ballet que j'ai vu à Londres, à Drury-Lane, dans les huit jours que j'ai passés en An-

UN MArjAsS TE PAUlo. |3

gleterre. Il y avait un pas ..lolicieux, danré par trois étoiles^ trois femmes ravissantes^ faites comme les trois Grâces de Pradier. Je ne conçois pas que l'Opéra se laisse enlever toutes ses Hélènes par leb Paris de l'Angleterre . Toutes les belles artistes du monde devraient être domiciliées chez nous. Je paierais quatre fois le prix de ma loge, si on me montrait dans un ballet les plus charmantes danseuses, non pas de TEurope, mais de l'univers. Pourquoi n'a-t-on pas ici un certain nombre de véritables Aimées, Bayadères et Asparas, engagées en Egypte et dans Tlnde par les soins de nos consuls orientaux ? Gela ne ruinerait pas l'administration du théâtie; on leur donnerait à chacune le double d'appointements qu'elles ont chez elles, deux poignées de riz à l'eau pour leurs feux, et nous aurions ainsi dans les ballets toutes les nuances de la beauté terrestre, depuis le blanc mat d'Albion jusqu'à l'ébène abyssinien, en passant par le rouge des îles Marquises et le cuivre du Goromandel.

Madame de Mayran regardait son mari avec une expression de figure impossible à décrire, et qui participait de l'ironie et de la pitié; le monologue fini, elle se renversa nonchalamment sur son fauteuil, inclina sa tète sur l'épaule droite, et d'une voix calme : — Voilà un enthousiasme que j'aime ! vous êtes admirable, monsieur de Mayran, lorsque vous parlez des femmes, et notre sexe doit en être bien fier. Gomment donc ! voilà une salle de spectacle illustrée ce soir, comme un album anglais, des plus jolis visages de Paris ; vous leur avez envoyé à tous un madrigal sur les ailes de votre lorgnette. Puis les danseuses blancbes de Londres et de la rue Lepeiletier ont reçu vos hommages ; un autre, moins galant que vous, se serait borné à ce contingent honnête; mais votre ambition ne se contente pas de si peu; il faut à votre enthousiasme insatiable tous les gynécées de l'uni-

i4 UN MARIAGE DE TARIS.

very^ et même les nuances du beau sexe tatoué sous réquateur.

— Mon ange, dit Cyprien avec une figura radieuse composée pour le public, ta raillerie est d'un très-bon goût, je Taccepte en riant, et je reste dans mes opinions.

C'était la première fois que Lucile parlait à son mari en termes qui ressemblaient à la plainte d'un amour-propre blessé chaque jour; mais Cyprien, dont rintelligence comprenait admirablement toutes les choses de la vie, ne descendait jamais du haut de son orgueil au fond de la pensée des femmes.

Avant la fin du spectacle, madame de Mayran se leva, Cyprien ouvrit la porte, offrit son bras en jetant un dernier regard circulaire aux loges, et descendit avec sa femme l'escalier du théâtre sans dire un mot.

Quelques minut-es après, le jeune couple descendait de voiture devant son hôtel.

Lucile se retira dans ses appartements, son mari venait de lui annoncer, avec un respectueux baisement de mains, qu'il était obligé de se lover de trèsbonne heure, pour assister à un pari au tir aux

pigeons, où les plus adroits du sport, M. Cat et

lord S... devaient faire assaut à trente yards.

Cyprien sonna son domestique et entra dans sa chambre.

Le domestique monta l'escalier avec l'agilité d'un lutin : c'était un Italien de Zante greffé sur le Grec; jeune ou vieux, spirituel ou stupide, honnête ou fripon, à volonté, il se nommait Cgolo.

Sa tète, dégarnie avant l'âge, laissait à découvert un front à saiUie, dont les protubérances annonçaient rébuUition permanente de tous les péchés capitaux. Ses yeux, »run vert mat, sou regard lixe, son nez copié sur un bec d'oiseau fauve, ses jouos brûlées par l'haleine intérieure des passions, sa barbe rude et

VN ATAr.IAGE DE PARIS, 13

noire, composaient un ensemble de physionomie ip^ poussante et curieuse à la fois.

Cette tèto s'agitait sur un corps souple, gracieux, tissu de nerfs d'acier, et soutenu par des pieds flexibles qui semblaient cacher des griffes, dans une élégante chaussure de dandy.

— Ugolo, vous me réveillerez à six heures, demain, ditCyprien-, vous selleroz deux chevaux, et vous porterez cent louis pour mes paris de pigeons. ^

Le domestique s'mclina et se retira dans un cabinet voisin, où il dormait à côté de son maître.

Lucile s'était assise, en entrant dans sa chambre, et resta quelques heures immobile et pensive dans sa brillante toilette d'Opéra : elle se retourna de tous côtés avec tristesse, comme pour chercher un interlocuteur con-:olant.

Puis,- changeant de place, elle prit une feuille de papier et une plume, et écrivit une lettre à son amie, comme pour trouver un peu de repos dans un simulacre d'épancliement.

Cette lettre, fort longue, renfermait des détails intimes et des confidences tristes : le portrait de Cyprien de Mayran y était tracé en ces termes :

« Mon mari n'a pas été créé pour vivre avec une « femme; cependant, aucune de ses actions ne porte a le caractère de la méchanceté; il jouit de cotte orga- « nisation faite d'égoïsme serein, qui ne lui permet a pas de songer à faire du mal, parce que sa béatitude a en serait troublée.

i II porte pompeusement son corps, comme une « relique vivante, et s'expose à la vénération des « jeunes gens et des jeunes femmes.

« Au reste, il n'éprouve pas le besoin de se mettre a en contact avec les hommes, tant il se plaît avec ft lui-même, tant il se trouve heureux de vivre avec a lui!

ff Son intelligence est grande; mais il ne s'en sert a que pour se tromper. Son esprit est formé cVune « raillerie perpétuelle qui fait regretter souvent la a bêtise.

a INlon mari n'a pas les vices, les défauts, les pasce sions qui rendent malheureux : pourtant, il y a au « fond de ce caractère tous les éléments d'une catasa trophe domestique.

a Je t'écris en robe de gala, ma bonne Léonie; eli a bien! en regardant ma toilette à travers mes larmes, « il me semble que je suis couverte de baillons. Est- « ce une révélation de l'avenir?

a Brûle ma lettre. Que tu es heureuse; je puis « garder la tienne et la montrer à ton mari !

a LuciLE. »

L'aube blanchissait le fronton de la Madeleine quand cette lette fut finie. Madame de Mayran renonça au sommeil, et attendit le jour, abîmée dans ses cruelles réflexions.

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