‹ Un mariage de ParisChapitre 2 sur 40 · LA VIE DE CHATEAU · texte numérisé non relu

LA VIE DE CHATEAU

A peu de distance de la station de Nanterre, on rencontre, dans un massif de vieux arbres lézardés, un château bâti sous Louis XIll, dans ce style d'architecture où domine la brique rouge, comme la place Royale, au Marais.

Seulement, l'humidité de la campagne et le voisinage des arbres ont effacé peu à peu la teinte primi-

tive de ce manoir, et ont tissé sur ses murs un voile de mousse sombre, d'où se détacLent cà et là quelques tiges de fleurs sauvages, mentionnées dans la Flore des tombeaux.

Ce cbâteau n'a que deux étages ; il s'élargit démesurément et s'élève peu : deux tours le dominent à ses extrémités.

Le perron fait compter dix marches vermoulues et mal assises.

Une gî-ande porte cintrée permet de voir, quand elle est ouverte, un vaste vestibule, dont les murs disparaissent sous d'immenses tableaux complètement noirs.

Les salons du rez-de-cbaussée offrent un mélange de luxe des autres siècles et du goût moderne. C'est un assortiment de curiosités conquises à la criée des encans, ou cà Fbôtel BouUion, ou chez Gamba.

La pièce principale est correctement meublée; on y voit ce que la main du tapissier parisien pose, cloue, ajuste aujourd'hui dans tous les salons.

Pins tard, nous monterons l'escalier à rampe de pierre, et nous visiterons les étages supérieurs.

Trois mois après les scènes domestiques détaillées dans le prologue, un soir du mois d'août, à dix heures, Cyprien de Mayran, quitta le convoi à la station de Nanterre, et se rendit à pied à son château, celui dont nous venons d'esquisser le dessin au trait.

Le domestique Ugolo attendait son maître sur le perron; il se leva brusquement en reconnaissant le pas de G^-prien, et courut au devant de lui avec un flambeau à la main, car la voûte épaisse des arbres, et la teinte sombre du manoir, défendaient aux étoiles de laisser tomber sur la terrasse le moindre rayon conducteur.

— Oh! c'est décidé! dit Cyprien, «- comme s'il se fût parlé à lui-même, — dorénavant, je tiendrai à la

IS tJN MARIAGE DE PARIS.

campagne à cheval, par la route d'Asnières. Si on se met en retard cinq minutes de plus , à TOpéra, on manque le dernier convoi... — Ugolo, les soirs d'Opéra, tu tiendras deux chevaux sellés, au coin de la rue de Provence... Je meurs de chaleur et de soif... On n'a pas même le temps de prendre une glace chez Tortoni...

— Il y a des glaces pour Monsieur au château, dit Ugolo avec une voix d'une douceur très-italienne.

— Ah! voilà une attention dont je te sais gré... Vite, sers-moi à la salle; débarrasse-moi de cet habit serré qui m'exprime comme. une orange; donne-moi ma veste créole, ferme la porte, ouvre la fenêtre, et fais toutes ces choses à la fois, mon petit démon.

En un clin-d'œil Cyprien fut obéi ; il s'était assis devant une table chargée de toutes les fraîches et suaves friandises de la saison, et Ugolo, debout, semblait attendre de nouveaux ordres, comme un lévrier qui interroge le chasseur.

• — Ugolo, — demanda Cyprien d'un ton assez insouciant, — Madame s'cst-elle retirée de bonne heure?

— Au tomber de la nuit.

— Y a-t-il eu quelques visites?

— Les deux voisines... Oui, voilà tout.

— Oh 1 les inévitables douairières!... A-t-on un peu chaudronné au piano?

— Non, Monsieur.

— Et dans la journée, personne n'est venu par les convois de Paris ou de Saint-Germain?

— Personnel... Ah! j'oubliais... que Monsieur me pardonne cet oubli... ce jeune homme est venu... l'ami de Monsieur...

— Quel ami? Je n'en ai pas... Tu veux dire une connaissance !

— Oui, IMonsieur, celte connaissance qui s'appelle Rodolphe JefTery.

— TienS;, ce petit monstre est venu!... Il a été surpris de ne pas me rencontrer?

— Je l'ai trouvé peu surpris.

— Avec quel air il dit cela, ce diable d'Ugolo ! — Ah ! tu l'as trouvé peu surpris?

— Il s'est assis quelques heures dans le salon, et pour se reposer, ma-t-il dit en sortant.

— Il était donc bien fatigué?

Il descendait de vagon.

— Et qui lui a fait compagnie, pendant qu'il se reposait des fatigues du chemin de fer? Ugolo! il me semble que je t'ai adressé une question,' et tu me regardes sans me répondre )

— Que Monsieur me pardonne, le vent souffle dans les arbres, et je n'ai pas eu l'honneur d'entendre la question de Monsieur.

Cyprien regarda fixement Ugolo, et tressaillit d'un frisson involontaire en examinant cette figure étrange, contractée par la même expression d'ironie que Lucifer sculpte sur la face de ses administrés.

Il répéta la question, et cette fois Ugolo répondit :

— C'est madame qui a reçu M. Jefi'ery dans le salon.

— Avec quel air mystérieux il me dit cela ! Est-ce que par hasard, tu ma soupçonnerais de jalousie à l'endroit de Rodolph^e? J'ai connu des femmes qui baissaient les yeux quand ce monstre de Jefiery leur parlait. C'est qu'on n'est pas hideux comme cela dansle sexe masculin... Tu as secoué la tête d'un air d'incrédulité, Ugolo... Voyons, dis-moi ton opinion sur l'état physique de Rodolphe?... Si tu avais une femme ou une maîtresse, tu ne laisserais pas autour d'elle vingt Rodolphe, sans craindre ce que tu sais?... Ce diable d'Ugolo a des yeux qui disent des oui et des non, sans le concours de la bouche !... Tu as dit non 1 un Rodolphe te ferait peur dans tes amours.

— Oui;, Monsieur.

— Il est vrai que tu n'es pas très-beau, toi.

— Monsieur me permettra de lui dire qu'i'/ y a toutes sortes de beautés.

— Môme la beauté laide, n'est-ce pas, Ugolo ?

— 11 y a un poëte de mon pays qui a dit une chose.. . IMonsiour veut-il que je cite en italien?...

— Cite la cbose en français, Ugolo, c'est toujours plus clair.

— Donc, ce poëte a dit : Si les anges descendaient du ciel, toutes les femmes les épouseraient, et si les diables montaient ensuite de l'enfer, toutes les femmes divorceraient avec les anges.

— Ce poëte qui a dit cela est un imbécile, ou un pauvre diable qui a voulu se consoler de n'être pas un ange.

— An ! fit Ugolo en secouant la tête et dardant deux étincelles de ses yeux verts.

— Enfin ! Ugolo, où veux-tu en venir ? que signifient tes pantomimes? quel sens y a-t-il dans ce que tu dis et dans ce qu'i tu ne dis pas? Tu m'es dévoué, je le sais ; tu t'exagères souvent ton devoir, je le sais encore. Tu auras découvert ou tu auras cru découvrir que ce Rodolphe venait ici avec de grotesques projets de séduction, et tu veux m'éclairer sans doute, non pas sur un danger conjugal qui ne peut exister, mais sur la conduite et la trahison d'un faux ami... Voilà, je crois, ta pensée, et, pour te tirer d'embarras, je me donne à moi-même ton explication.

Ugolo regarda le plafond, puis le parquet, et fit le semblant de chasser du bout de son pied une chose qui n'existait nas.

— Oh ! pour le coup, dit Cyprien en se levant, tu t'élèves jusqu'à l'impertinence, Ugolo î

— Non, Monsieur, non, — dit le domestique avec une douceur respectueuse ; — j'étais dévoué à Mon-

sieur avant de le connaître. Une nuit, je passais sur le pont d'Higbgate, près de Londres; j'entendis un cri de détresse, poussé par une \'oix française; je n'avai? point d'armes; j'accourus et je sauvai la vie à un homme, en précipitant son assassin du haut du pont sur la route d'Oxford.

— C'est vrai, Ugolo, — dit Cyprien avec une émotion extraordinaire chez lui, — et maintenant, je vais achever l'histoire. L'homme dont tu as sauvé la vie ne fut pas un ingrat. Que faisais- tu à cette heure de la nuit sur l'arche solitaire d'Highgate? Tu méditais de commettre une mauvaise action, et le hasard t'en offrant une bonne plus facile, tu commis la bonne. Cela ne diminue pas pourtant à mes yeux la valeur du service rendu. Tu étais à vendre, sur le pavé de Londres, avec les défroques provenant de la faillite d'un ambassadeur, ton maître. Tu avais assez de dettes pour contracter un bail de loyer à perpétuité avec le geôlier de la prison de Surrey. Il te restait deux ressources, le suicide et le vol. Je n'invente rien, c'est toi-même qui m'as fait cet aveu dans un de ces moments où on dit tout. Je payai tes dettes, je te pris à mon service^ je t'amenai à Paris, et j'assurai ton sort.

— Tout ce que dit Monsieur est de la plus exacte vérité, dit Ugolo. C'est ce qui m'oblige à lui prouver mon dévouement, et ce n'tst pas avec des impertinences que j'arriverais à mon but... La chose est bien délicate, et il faut que je me souvienne de tous mes devoirs de reconnaissance pour me décider à parler.

— Prends garde, Ugolo !... — dit Cyprien en allumant dans ses yeux, si calmes toujours, la première étincelle de la jalousie. — Prends garde, Ugolo!... je crois deviner la confidence dans ton regard. Ce n'est point une calomnie que j'attends de toi, c'est une indestructible vérité. Point de détours, Ugolo] un mot.

un seul, terrible comme un coup de foudre; je suis prêt.

— Monsieur de Mayran, il y a dans ce château une femme qui trompe son mari...

— Ma femme ! — dit Cyprien avec une voix étoufféa dans sa poitrine ; — c'est impossible ! . . . impossible ! . . . Tu mens, Ugolo !

— Monsieur, dit Ugolo avec un calme effrayant, voici mon poignard, prenez-le, et si un indigne serriteur a osé calomnier une femme, et faire une insulte à son noble maître, voilà ma poitrine nue, frappez, vengezvous.

De Mayran saisit l'arme avec vivacité.

— Parle, dit-il, et prouve.

— Puisque Monsieur l'ordonne, je parlerai, je prouverai. Je suis rarement au château depuis deux mois, parce que j'accompagne presque toujours Monsieur dans ses courses à Paris; mais quand Monsieur me laisse au château, je me crois obligé d'observer ce qui se passe autour de moi. Ce n'est pas de l'espionnage, c'est de la fidélité. Nous autres. Grecs, Italiens, insulaires, fils de pirates, nous avons des instincts merveilleux pour découvrir ce qu'il y a d'équivoque dans le pas et le regard d'un homme ; et dès qu'un homme abandonne son allure naturelle, nous voyons poindre une trahison. i] '"avais donc remarqué chez M. Rodolphe Jefi'ery, vers la fin du mois dernier, dans ses nombreuses visites, des manières et des habitudes qu'il n'avait pas à notre arrivée à la campagne. Alors, je pris des airs de bonhomie et de somnolence à dérouter les plus fins; je choisis les meilleurs postes d'observation, et j'arrivai bientôt à un résultat satisfaisant.

Ugolo s'arrêta, et regardant la campagne et les étoiles, il fît à son maître un signe respectueux, qui signifiait : — Suivez-moi, et point de bruit.

Le domestique ouvrit avec précaution la grande porte du château^ descendit le perron sur la pointe des pieds, et conduisit Cyprien au fond du massif d'arbres qui entourait le château.

Le dernier de ces arbres, sur le petit sentier qui conduisait à la station de Nauterre, est un syciimore de montagne, dont l'écorce est très-unie sur le tronc. Ugolo s'arrêta au pied de cet arbre, et, à la lueur des étoiles, il montra du doigt à son maître des chiffres gravés tout fraîchement.

— Monsieur peut-il distinguer ces chiffres? demanda-t-il.

— Eh bien î dit Cyprien d'une voix de tombe, ces chiffres n'ont rien d'alarmant... Je vois les nombres 40, 2, 4, 5, i, 1-2, etc.

— Monsieur veut-il bien regarder ce petit ravin, bordé de broussailles, à dix pas de nous, dit Ugolo. Un jour, je vis madame de Mayran qui se dirigeait dans ce massif, et je suivis des yeux sa robe blanche jusqu'à cette lisière. Il y avait dans la démarche de ma noble maîtresse quelque chose de suspect qui me frappa : quand elle lut rentrée au château, je m'avançai jusqu'à la place où nous sommes, et je vis ce chiffre 4, tracé dans l'écorce encore humide de sève. Le lendemain, après votre départ pour Paris, je vins me blottir derrière ces broussailles, dans ce petit ravin, et, quelques heures s'étant écoulées, je vis M. Rodolphe arriver par le petit sentier de Nanterre, marcher droit à l'arbre, et s'incliner pour regarder le dernier chiffre. Après quoi, il reprit le même chemin et disparut. Ce jour même, au coup de quatre heures, M. Jeffery montait le perron du château, et se faisait annoncer au salon. Une preuve ne m'aurait pas suffi, et, avant de porter à mon maître un coup si affreux, mais dicté par ma conscience, j'ai cru devoir renouveler plusieurs fois les mômes observations : elles

n'ont jamais été en défaut. Bien plus, voyez, Monsieur, ce dernier chiffre 3, il a été tracé aujourd'hui; c'est donc une indication pour demain. Ainsi, demain à trois heures, M. Rodolphe viendra au château; je consens à être tué sur place, comme le plus vil des hommes, si ce que je dis n'arrive pas, et ne vient pas confirmer tout ce que j'ai avancé.

M. de Mayran s'était appuyé contre l'arhre, et attachait des regards sinistres sur la terre; puis, se relevant avec fierté :

— Ugolo, dit-il, je crois aux choses que tu as viies... mais je veux voir à mon toifr... et quand mes yeux... Oh! mes yeux auront tort!... Ma femme me tromper pour Rodolphe!... Oh! il faut admettre comme vérité l'association de Tahsurde et de l'impossihle!... Ugolo, si tu as été dupe d'une erreur, je ne te pardonnerai pas le crime d'avoir épié ma femme, tu seras puni comme un scélérat...

— J'accepte le châtiment.

— Un Rodolphe! un Rodolphe! poursuivit Cyprien ; et un éclat de rire contenu roula tristement dans sa poitrine;— enfin, je serai joyeux, oui, joyeux, qiîand j'aurai vu... Viens, Ugolo; mon plan est arrêté.

Ils rentrèrent tous deux au château, en ménageant le hruit de leurs pas. Cyprien donna quelques instructions à Ugolo, et se retira dans sa chambre pour veiller.

Le lendemain, à onze heures, M. de Mayran descendit au salon, où il trouva sa femme assise et brodant. 11 dompta énergiquement les émotions intérieures qui auraient pu le trahir, et se composa un masque d'emprunt qui ressemblait à sa figure des autres jours. Son abord fut gracieux et tendre même, sans affectation. Il causa légèrement de toutes choses frivoles, et surtout de ces mille petites affaires qui l'appelaient cuaque jour à Paris, et l'obligeaient même

UN mautage de paris. 25

à recueillir, au foyer de l'Opéra, les nouvelles de la Bourse et des actions de chemins de fer.

Madame de Mayran écoutait son mari avec une tranquillité merveilleuse, et ne paraissait nullement préoccupée de la terrible visite annoncée par le chiffre 3. La sérénité de sa figure, le calme de sa parole, la nonchalance aristocratique de son maintien, firent une si favorable impression sur M. de Aiayran, qu'il accusait déjà, au fond du cœur, le calomniateur, Ugolo, en attribuant ses horribles délations à quelque vengeance dont le motif était inconnu.

Il fallait pourtant aller jusqu'au bout, et dévorer les heures aussi lentement que la pendule les marquaitj sans trahir Timpatience. Après la lecture de quelques feuilletons, et quelques airs de piano, la conversation s'étant renouée entre nos jeunes époux, madame de Mayran mit sur son visage le masque de rinsouciance et dans sa voix le timbre le plus argentin, et elle dit :

— Enfin, je suis heureuse aujourd'hui de penser que je vous enlève à Paris ; c'est un jour à marquer avec une pierre blanche.

Deux heures sonnaient au salon : le mari tenait un journal par contenance.

Cette phrase de Lucile parut à Cyprien plus adroite qu'une interrogation directe, et plus suspecte aussi : un frisson glacial courut sur son épiderme, et le journal trembla au bout de ses doigts^ somme une feuille agitée par le vent. Il fallait pourtant répondre, de peur de se trahir.

— Ah!... oui, aujourd'hui, — dit-il en fixant ses yeux sur le journal, — aujourd'hui je m'accorde la campagne ; je me brouille vingt-quacre heures avec Paris pour me raccommoder demain... C'est d'ailleurs demain jour d'Opéra, On annonce une baisse sur tous les chemins de fer,

T. VII. i

Madame do Mayran se remit à sa broderie, en fre-» donnant le dernier air qu'elle venait de jouer au piano. Cyprien ouvrit son journal à deux battants et continua de ne pas lire.

On échangea encore de part et d'autre quelques paroles insignifiantes^ etàlongs intervalles; enfin l'heure attendue sonna.

La porte s'ouvrit au même instant, et Ugolo, d'une voix somnolente, annonça M. Rodolphe Jeffery.

Trois visages pâlirent à la fois; mais les arbres voisins versaient tant d'ombre dans le salon qu'aucun des trois acteurs de cette scène ne put remarquer la pâleur des deux autres. Cyprien se levéî vivement, comme s'il eût été ravi d'une visite agréable et inattendue : Lucile lit un léger salut de tête.

— Ce cher Rodolphe ! s'écria Cyprien ; voilà une surprise ! Nous ne nous rencontrons pas à Paris. On ne voii plus ses amis que dans la banlieue ou dans quelque gare de chemin de fer. Il est vrai que tout Paris est à la campagne en cette saison.

— J'arrive de Saint-Germain, dit Rodolphe, après s'être composé une voix en cherchant une place pour sa canne et son chapeau, et j'ai voulu voir si je serais assez heureux pour te rencontrer au château cette fois. J'ai déjà traversé plusieurs fois tes domaines, sans y trouver le seigneur châtelain.

— Eh ! mon cher, dit Cyprien en entraînant Rodolphe vers le divan, tu sais bien que je suis l'homme de loisir le plus occupé de Paris. J'ai mon nom engagé dans vingt affaires. Je me suis laissé nommer président de trois compagnies, et je ^is en instance auprès du conseil d'État pour la succession de feu mon oncle, lequel me tourmente bien du haut du paradis... Tu ne connais pas ces tracasseries, loi. Tu n'as que le beau côté de la richesse; cent mille francs de rente sur la caisse de dix gros fermiers.., A propos, et où en

sommes-nous de ton mariage avec la mineure Adrienne.

— Kh!... ce mariage... mon cher Gypi'ien, est toujours dans Tavenir...

— Par])leu ! puisqu'il n'est pas consommé.

— Je veux dire...

— Ah! voyons ce que tu veux dire, Rodolphe; Tamour lui trouble la raison à ce pauvre ami ! Heureux mortel !

— Je veux dire que tout ce qui est dans Tavenir est incertain, ajouta Jeffery.

— Voilà une vérité qui me fait craindre, Rodolphe, que ton mariage ne soit qu'une fable.

— Oh ! Gyprien, raisonnablement, peut-on épouser une jeune fille de quinze ou seize ans, à moins d'être créole ? on se fiance, à la bonne heure, pour obliger les deux familles, et quand on est fiancés, on attend le mariage toute sa vie, si cela convient.

— Vois, Rodolphe, comme cette théorie fait rire ma femme de bon cœur.

— C'est que la théorie de M. Rodolphe est en effet très-amusante, dit Lucile avec une voix enfin arrivée au diapason naturel.

— Lucile adore ces paradoxes à la folie, dit Gyprien en regardant sa femme avec une bonhomie amoureuse. — 11 est vrai que nous avons si peu d'occasions de rire à la campagne ! Ma foi, mou cher Rodolphe, je ne conseillerai jamais à un ami de mettre trop d'empressement dans les affaires matrimoniales; ce n'est pa^. Dieu merci! que j'aie à me plaindre de la précipitation avec laquelle mon bienheureux mariage a été conclu, mais je soutiendrai toujours que l'exemple d'un bonheur exceptionnel a souvent amené les imitateurs dans une vie de regrets.

L'organe de Gyprien était si naturel, son geste si magistral, son maintien si calme, que Rodolphe avait repris son assurance et son sang-froid,

— Ce cher Gyprien, — dit-il en osant se retourner vers madame de Mayran. — Savez-vous, Madame, que votre mari est un homme d'excellent conseil; et qu'il professerait très-bien un cours d'hyménée, en chaire de Sorbonnc !

■ — J'ai toujours remarqué, dit la jeune femme, que mon mari a deux sortes d'esprit; celui de la ville et celui de la campagne. Cyprien est un Gaton à la campagne, et un Alcibiade à Paris.

— Ah! ma chère Lucile, dit Gyprien, si tu me prouves cela, tu vas me faire déserter la campagne à tout jamais. Je déteste Gaton.

— Ajoutez, Monsieur, que vous adorez Alcibiade,

— Madame, c'était sous-entendu par modestie..- Tu vois, Rodolphe, à quoi on s'expose quand on fait un écart de sagesse devant sa femme; on vous lance à la tête deux vieux bustes de l'antiquité...

— Ah ! dit Rodolphe en se levant, j'entends sonner la cloche de la station; je n'ai pas une minute à perdre !

— Gomment! s'écria Gyprien, comment, Rodolphe, te ne dines pas avec nous?

— Impossible, aujourd'hui, mon cher Gyprien; je suis attendu par ce convoi... Le préposé de la station va crier les voyageurs de Paris ,

— Rodolphe, dit Gyprien, madame de Mayran et moi, nous t'accordons un congé aujourd'hui, à condition que tu dîneras à ta première visite au château.

Rodolphe s'inclina profondément devant Lucile, et sortit avec Gyprien, qui l'accompagna gaiement jusqu'au chemin de la station.

Ugolo attendait son maître dans le massif d'arbres.

Gyprien, délivré de toute contrainte, s'abandonna quelque temps à une fureur muette, indice des plus atroces plans de vengeance.

^ Étais-tu à ton poste, sous la fenêtre ? demandat-il à Ugolo.

— Oui, Monsieur.

— Tu as tout entendu? ^

— Tout.

— Mais j'ai vu, moi, j'ai vu cette femme et cet homme agités comme des criminels. L'absurde et l'impossible ont eu leur tour!... Oui, tout arrive dans ce monde... Ugolo, j'ai l'enfer dans l'âme, mais d'autres aussi seront brûlés vifs... Merci, Ugolo, merci... laisse-moi seul... j'ai besoin de méditer ma vengeance... Si on me demande au château, réponds.., ce que tu voudras.

Ugolo s'achemina tristement vers le perron, en répétant du bout des lèvres... Il me demande si j'ai

tout entendu! Oui, tout... et ceci encore ; Merci,

Ugolo, merci.

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