VIE PARISIENNE
Deux représentants échangent quelques mots un peu vifs à la Chambre. On prend quatre témoins^ on monte en deux fiacres^, on se rend aubois^ on tire deux coups de pistolets, on se manque, on rentre à la Chambre au moment de Vite missa est. Tout est fini, discussion, séance et duel. Il y a seulement six députés (quatre témoins et deux combattants parlementaires) qui ont fait perdre cent cinquante francs au budget des pères conscrits, à vingt-cinq francs par jour.
Tout cela s'est passé sous Toeii magislral de M. Dupin, qui a en horreur le duel, depuis son épigramme contre le consul Calpurnius Glausel , et qui poursuit les duellistes avec la hache et les faisceaux de plâtre incrustés sur la porte do la Cour de cassation; M. Dupin a vu cette école buissoiinière, il a vu deux députés rentrer noircis de poudre dans l'enceinte législative, et il ne s'est pas ému sur son trône ! il n'a pas fait un seul bon mot ! il n'a pas cité les deux vers de Voltaire *
Extermibt^z, grands Dieux, de la terre où nous sommes. Quiconque, avec plaisir, verse le sang des hommes!
il ne s'est penché sur Foreiile d'aucun questeur !
Cette mansuétude anormale annonce- t-elle une forme nouvelle dans la législation du code Dupin sur le duel ? ou bien faut-il adinoître que les représentant^ déjà reconnus inviolable devant les balles du champ
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clos, le sont aussi devant les lois? Au milieu de ce clia'os d'anomalies, base de notre existence politique et sociale, un représentant est un homme qui peut tenir ce langage : je suis représentant; je fais des lois, je dois ainsi donner l'exemple du respect aux choses que je fais; le duel est défendu par M. Dupin, président^ que j'ai librement élu ; eh bien ! comme je suis inviolable de toute façon, je m'insurge contre les lois, en ma qualité de législateur; je charge mes pistolets à la barbe de M. Dupin; je quitte la classe; je vais effrayer, à quatre heures d'après-midi, les femmes qui se promènent au bois, en leur tirant deux coups de pistolets aux oreilles; je vais manger, en fiacres, mes vingt-cinq francs, mon pain quotidien; après quoi je rentrerai dans le palais de carton législatif, en bravant la colère muette de M. Dupin, grand-prôtre de Thémis.
Demain (comme cela nous est arrivé à nous-mêmes, dernièrement), quatre humbles témoins représentés, iront aussi, à l'exemple de leurs représentants, faire une campagne à Vincennes ou au bois, et ils recevront une citation timbrée aux fins de comparoir; ils seront forcés de monter le grand escalier de Barbin, de regarder la statue grotesque de Malesherbes, de respirer les miasmes cholériques de la salle des Pas-Perdus, de questionner le cicérone du labyrinthe de Thémis, de côtoyer deux torrents de plaideurs furieux, de traverser une mer noire d'avocats, et de subir entin, après quatre heures de pérégrination, l'interrogatoire éternel d'un juge, qui vous traite absolument comme si vous aviez commis un de ces crimes qu'un charpentier peut traduire en cinq actes sur un théâtre de boulevard.
On devrait bien songer à mettre un peu de logique dans tout cela. Il est vrai que si on se déterminait un jour à soumettre notre chaos social aux exigences de la logique, un premier p^s nous mènerait trop loin.
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Mieux vaut alors ne pas commencer. Tout est bien.
Il s*est passé, la semaine dernière, un fait très-curieux, et que nous enregistrons, comme annexe aux anomalies du présent. Une comédie du célèbre écrivain dramatique, Legrand, a été interdite. On jouait cette pièce en 17^21 ; on la jouait tous les jours; elle faisait fureur. La cour et la ville assiégeaient les portes de la Comédie- Française. Cette comédie est intitulée Cartouche ; nous la regardons comme un cbef-d'œuvre d'esprit, de style et d'originalité.
Le journal dramatique, rédigé en 1721 , parles frères Parfait, donne de singuliers détails sur ceite comédie, dans laquelle étaient violemuient attaqués les gens du roi, les procureurs, les notaires, les gendarmes, la police, tout l'ordre social enfin de 1721. Le célèbre Cartouche, ayant été pris, Legrand et le procureur général lui firent une visite dans son cachot. On se mit à table, et Cartouche raconta une foule de détails de sa vie privée, avec beaucoup de verve et d'esprit. Legrand prenait des notes pour sa comédie, et le procureur général riait aux larmes. A la fin de la séance, dit le journal, les trois interlocuteurs qui avaient bu, à chaque tour raconté par Cartouche, étaient dans un état complet d'ivresse. Le voleur fatroaé le lendemain.
Les mœurs tolérantes de cette époque ne furent point du tout scandalisées de l'équipée de Legrand et du procureur général. La scène bachique et folâtre de la prison donna un attrait puissant à la nouvelle comédie, dont le scénario avait pour auteur Cartouche luimême, et un procureur du roi. Chacun y avait mis du sien. Le soir de l'exécution, en place de Grève, les comédiens jouèrent Cartouche avec un succès sans égal au théâtre. A la chute du rideau. Cartouche fut rappelé par le public, et roué d'applaudissements.
Voilà donc la comédie qui vient d'être interdite en 4819. Nous n'avons pas la pensée de blâmer cette in-
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terdiction, car nous n'accordons aucune sympathie à toutes les choses dramatiques qui ne réveil) ont pas les nobles instincts de Thumanilé; mais notre opinion personnelle mise à part^ nous ne comprenons pas la mesure adiiiinistrative. Da^^s cotte comédie. Cartouche est puni de mort au dénouaient : il est roué. Mais le répertoire du Théâtre National ahonde en Scapins, en Frontins, en Valéries, en Érastes, en neveux, en fils, en légataires, en Cartouches de toute espèce, gens à paillettes ou à livrée, charmants escrocs de salon ou d'antichambre, qui ne sont pas punis par la loi à la chute du rideau, et qui saluent le public au dénoùment, en lui promettant de recommencer leurs équipées le lendemain. Les oncles volés par leurs neveux; les pères escroqués et raillés parleurs fils; les maîtres filoutés par leurs valets, composent en masse le fond de l'ancienne comédie ; et Cartouche pour Cartouche, nous aimons mieux voir au théâtre le voleur roué que le roué voleur... On ne perd pas au moins la moralité de la leçon.
A propos de théâtre considéré sous le point de vue politique et moral, les affaires de Rome se sont arrangées à la Porte-Saint-Martin. Il n'a i;illu que seize jours de répétitions et deux hommes d'esprit pour changer la face de Rome. Quel exemple pour nos sept cent cinquante collaborateurs du Palais législatif qui opèrent sur Rome en ce moment I ^
Une mauvaise nouvelle a circulé hier; la municipalité de Paris a volé un surcroit de subsides contre les directeurs dramatiques et les auteurs. M. Dupin a parlé en faveur de l'augmentation du droit des pauvres, et sa harangue a convaincu tous les esprits municipaux. On croyait que le droit des pauvres serait aboli; il sera exagéré. Il n'y a pas de droit plus inique, et le momeut est bien choisi pour écraser les artistes ! On connaît, ou pour mie.ix. dire, on ne connaît pas l'ori-
SCENES DE LA VIE PARISIENNE
gine de ce droit fiscal, qui oblige exclusivement une industrie pauvre à secourir des hôpitaux riches. Sous Louis XIII, quand florissaient Théophile, Garnier et les farceurs italiens, le prélat métropolitain ût enregistrer une ordonnance qui frappait d'un dixième les recettes de? théâtres^ afin de luiriter le piirdon du crime commis dans la maison du diable ; — on appelait ainsi le théâtre en ce temps-là.
Les légisiatem's du Directoire, qui ont bâclé ou révisé tant de mauvaises lois et ordonnances, en nivôse et en pluviôse, à tel poiirt qu'on ne peut faire un pas dans la vie sans se heurter à quelque date de ces deux mois, les législateurs du Directoire, grands écoliers de Voltaire et de Pigauli-Lebruu, conservèrent étourdiment l'ordonnance du prélat métropolitain sur la Maison du Diable; et comme en France toute chose mauvaise et illogique est indestructible, parce que personne ne veut avoir Pair de s'être trompé, l'ordonnance du droit des pauvres a traversé toutes les révolutions, et aujourd'hui, sous une république, elle va renchérir d'exigence sur le mysticisme de Louis XIII et de la sacristie de Notre-Dame de Paris. Il est donc convenu que chacun peut vendre ses plaidoyers, comme M. Dupin, ses châles, comme M. Biétry, ses chapeaux, comme J\L Gibus, ses habits, comme M. Dusautoy, ses épiceries, comme tout le monde, sans payer le moindre dixième de ses recettes aux hospices, les artistes senis, c'est-à-dire les gens les plus pauvres du pays, sont seuls justiciables de ce droit. II avait bien raison, ce malheureux vir' :ose mort à THôtel-Dieu le 31 décembre 1846 : J'ai donné dans ma vie de concerts, disait-il, cent soixante mille francs de droit aux hospices; si je les avais encore, j'aurais pu me bâtir un hospice pour moi !
Il y a de quoi s'indigner, quand on songe que toute r'administratiou^ en France, est organisée ainsi.
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Et que l'ont les artistes pour se venger? Ils viennent en aide à toutes les infortunes et se multiplient pour secou"^.r; ils consacrent leurs talents, leur santé, leurs forces à de bonnes œuvres. Voilà comment ils sont payés en 18i9 par ces enfants étourdis qu'on appelle des gens sérieux, et qui ont gouverné et gouverneront éternellement les choses administratives de ce pays spirituel.
il y a comme contraste une bonne nouvelle ; nous la tenons du célèbre artiste italien Bordogni, que nous avons rencontré Tautre jour sur le boulevard, et qui, sur notre demande banale, qu avons-nous de neuf? nous a répondu: Rossini vient se fixer à Paris! Le maître immortel vient chercher une Italie calme sur notre boulevard Italien. Nous le reverrons encore avec sa redingote grise, flânant comme un mortel entre les deux théâtres où ses divines mélodies se sont exhalées comme les échos des cieux! Après la seconde chute du Siège de Corinthe (la chute du Siège de Corinthe!!!), il avait quitté Paris; Moïse n'avait eu à rOpéra qu'une vingtaine de représentations. Moïse ! ! I Guillaume Tell n'avait été, après neuf ans é2 coupures sacrilèges, reconnu chef-d'œuvre que grâce au suivez-moi de Dupré ; il y avait vraiment de quoi contrister une âme d'artiste. Rossini avait donc suivi l'exemple d'Alfieri, dans sa fugue au delà des monts. Mais l'imitation s'est bornée au passage *des Alpes. Rossini n'a pas composé de misogallo comme Alfieri; il a toujours aimé la France ; il a toujours parlé d'elle avec enthousiasme, parce qu'i sait que, dans aucun pays, il n'a de plus dévoués, de plus ardents amis ou admirateurs. Qu'il revienne donc parmi nous, le divin créateur de tant de chefs-d'œuvre, et que notre République tresse une couronne à ce roi de la mélodie I Après les ténèbres, la lumière viendra, comme dans Moïse, et des voix amies lui chanteront son hymne
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merveilleux, Céleste man placata, qu'il a copié sar une partition du ciel!
En attendant les plaisirs publics promis par la saison, le? plaisirs clandestins continuent à se publier. On consomme des masses énormes de cartes dans des asiles interdits à l'œil du jour, et non à l'œil de la police. C'est une razzia permanente de joueurs ténébreux. Si la police ne protège pas les citadins nocturnes, comme à Londres; si elle ne protège pas les femmes contre Tinsolence des Ixions de carrefours; si elle ne protège pas les passants contre les encombrements des voitures; si elle ne protège pas les piétons contre les bandes vagabondes des chiens molosses démuselés; en revanche, la même police ne laisse pas un seul tapis vert se dérouler dans les gynécées et les boudoirs des Aspasies. Toutes les nuits, au moment où un doigt clandestin taille un lansquenet, un trente-un; ou un baccarra, la brèche est faite à la porte, fit via vi; des ligures ardentes apparaissent; on déploie les écliai'pes tricolores; les Aspasies s'évanouissent, les lions se cachent sous les tables, les banquiers recom* mandent leur âme au démon. Procès- verbal est dressé. On fait deux ou trois prisonniers et prisonnières. Les vainqueurs sortent triomphants et chargés des dépouilles opimes de la banque, apportées au greffe, moderne Achèron qui ne rend jamais sa proie.
Ces razzias n'auront pas de fin. Depuis la suppression des jeux publics, alimentés par de riches étrangers, les jeux clandestins se sont constitués en permanence, et tous les Argus de la police ne feront jamais que déplacer le mal; ils ne l'extirperont pas. Sous Louis XIV, on fulmina^ dit Dussault, un édit terrible contre les jeux clandestins. Que firent les joueurs? Us inventèrent un jeu. Des amis ou des ennemis se rassemblaient dans un salon autour d'un tapis blanc ; chaque joueur avait devant lui une goutte de miel^ et
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déposait un ôcu au milieu de la table; personne ne parlait; aucune formul(i aléatoire n'était prononcée dans cette cérémonie taciturne. Une mouche décidait du gain, en venant se poser sur le miel (Van joueur favorisé par Tinsecte banquier. Cet élu ramassait toutes les mises; personne ne s'y opposait, et on recommençait la partie. Ce jeu pouvait être joué partout, excepté en hiver, et dans la chambre de l'empereur Domitien, qui, d'après l'histoire, exterminait chez lui toutes les mouches, à tel point, qu'an visiteur illustre venant s'enquérir s'il y avait quelqu'un dans la chambre de l'empereur, un esclave répondit : Il n'y a personne, fas même une mouche; ne musca quidam. Cela ne doit pas pourtant empêcher la police de veiller sur les clandestinités aléatoires; car s'il y a des jeux clandestins où la loyauté règne encore, il y a aussi des coins ténébreux où, so is prétexte de République, on retourne à l'écarté, des rois illégitimes, de ces rois qui ne partiront jamais pour l'exil.
Une anecdote assez plaisante a égayé l'autre soir une de ces histoires de razzias de joueurs. La scène se passait rue Saint-Lazare. Un banquier, âgé de soixante-dix ans , et portant des lunettes à taffetas vert, taillait pontificalement un trentc-^n, La séance avait un aspect religieux. On aurait cru voir, disent les témoins, une congrégation d'hommes persécutés par un Néron quelconque, et se réfugiant avec leur culte, dans les catacombes. Selon l'usage, la police enfonce la porte du sanctuaire, et tombe, avec ses vingt grilTes, sur le tapis verL Le banquier reste immobile comme un homme foudroyé sur un sixain. Le chef da la razzia procède à l'interrogatoire.
— Votre nom, monsieur?
— Jérôme Champ...
— Votre âge?
— Soixante-dix ans.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
— Malheureux ! Votre profession ?
— Tailleur.
— De quoi ?
— De trcnle-un.
— Votre domicile^
— Je loge chez une femme que je ne puis nommer à cause du rang qu elle lient dans le monde.
— Nommez-la.
— Il me semble avoir dit que je ne pouvais la nommer.
L'homme de ^T^'lce se retourna vers les siens^ et causa quelques minutes à voix basse; puis il dit au tailleur :
— Vous allez nous suivre en prison.
— Je veux bien^, répondit le banquier clandestin. On descend l'escalier qui était fi)rt sombre, on ouvre
la porte, et à la faveur d'un rayon de gaz qui éclaire le vestibule, le chef de la police vit devant lui un jeune homme de vingt ans, d'une mise très-recherchée, qui lui dit :
— Je suis locataire de cette maison, et j'en connais tous les secrets; en ma qualité de victime de leur jeu, je puis tout dire sans indiscrétion déloyale. Vous n'avez saisi qu'un faible échantillon de cette banque. Les fonds et les sixains de carte sont dans une caisse de fer au troisième étage, où vous les trouverez; il y a cent vingt-cinq mille francs, en billets, argent et or.
Le chef bondit à cette nouvelle ingénument donnée par un jeune homme de vingt ans. Il remercia le locataire, et après lui avoir serré la main, il referma la porte et remonta l'escalier.
Le locataire était sorti.
Avant d'envahir le troisième étage , le chef voulut faire subir un second interrogatoire au vieux tailleur. On le chercha partout, sur l'escalier et dans i'appar^
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tement du jeu clandestin, on ne le trouva pas : il était beaucoup plus clandestin que son jeu.
Enfin, en mieux éclairant les ténèbres de l'escalier, on découvrit sur une marclia /a défroque d'un fugitif; elle se composait de l'inventaire suivant : un paletot noisette, une épaisse cravate de madras, une perruque de cheveux gris, et des lunettes chargées de taffetas vert.
Le tailleur de ce salon clandestin était un jeune homme de vingt ans, né avec l'expérience du vieillard; il prévoyait l'inévitable razzia, et se déguisait en conséquence. Sa toilette aurait fait honneur à un artiste engagé au théâtre pour y jouer les travestis; il s'était surtout, dit-on, composé un nez céréal, véritable chef-d'œuvre d'un salon de Gurtius. Ce nez, dont la racine se perdait sous le tafletas des lunettes, se recourbait avec mélancolie sur le tapis vert, et complétait le déguisement. La police a subi, dans cette occasion, un grand échec moral dont elle prendra la revanche à la première nuit.
A l'insu des hommes politiques, nous marchons à un dénoûment inattendu, le seul qui puisse nous faire un avenir habitable. Lord Normanby, cet habile diplomate qui veut faire à la fois les affaires de deux grandes nations, a laissé échapper l'autre soir un mot sur les empires d'Orient et d'Occident. On a Mi des conjectures, et on tient peut-être la vérité.
La France garderait Rome pour y tenir en échec perpétuel les Autrichiens, et l'Angleterre prendrait Constantinople pour y tenir sa mèche allumée sur les flottes russes de la mer Noire. A l'aide de ce plan, qui reconstituerait la constitution de 305, sous Arcadius et Honorius, la France enverrait dus hommes de bonne volonté pour défricher les terres incultes qui s'étendent de Ponte-Centino à la Storta, de Rome à Fiumicino, et pour dessécher enfin les marécages qui désolent
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la campagne romaine au lieu de la féconder. Sans ce grand travail^ qui ne peut être opéré que par des auxiliaires, tout gouvernement est impossible à Rome; au bout des meilleures institutions, il y aurait toujours la misère, la maladie et la faim. En môme temps TAngleterre raviverait ce i;orps malade qui languit sur le Bosphore, et qui n'est aujourd'hui ni musulman ni européen. Le colosse du Nord et Tempereur d'Autriche enverraient des notes diplomatiques et des menaces, et n'enverraient pas autre chose. La France et TAngleterre poursuivraient leur noble entreprise au nom de la civilisation et de la liberté.
Les hommes qui parlent sans cesse de Rome ne connaissent pas ce pays ; ils ne savent pas que Rome est sans ressources, sans commerce, sans industrie, sans agriculture, sans revenus; les plus beaux rêves politiques du monde ne lui donnent pas une gerbe de blé, ou une baïoque, soit avec le gouvernement papal, soit avec le gouvernement garibaldien. Rome n'a vécu, depuis Jules II, qu'avec les indulgences et l'or des étrangers. Qui paie des indulgences aujourd'hui? Qui va visiter Rome aujourd'hui? Cette malheureuse ville ne pourra donc jamais ressusciter d'entre ses tombes qu'avec le concours et l'aide de ses amis; tant que l'immense cimetière qui l'entoure ne sera pas changé en campagne féconde; tant que l'air de la vie ne circulera pas sur ses marécages pestilentiels, vous aurez beau promulguer des motu proprio, des chartes, des constitutions, Niobé s^^ra toujours Niobé; elle pleurera toujours sur les rives du Tibre, comme, sur les rives de i'Euphrate, pleurait Israël. Su2)er jlumina Babylonis fievimus.
UN
Le monde savant connaît Belzoni, illustre voyageur qui a découvert la seconde pyramide^ et publié un ouvrage sur TÉgypte et sur le cours du Nil^ depuis le Takase jusqu'à la nier^ en oubliant toutefois la presqu'île de ^îeroë, qui, d'après Hérodote, fut le berceau des Gymiiosopbistes, et qui a le privilège d'avoir conservé, vivant sur les arêtes de ses nopals, le scarabée sacré cber aux prêtres d'Isis.
Ne vous alarmez point de la gravité de mon début. L'ennui est fils du sérieux, et il recule toujours devant un parricide qui rendrait les livres fort amusants, s'il s'accomplissait. Ce que Tennui n'o=e faire par pitié filiale, faisons-le ce soir.
Avant d'embrasser la profession honorable de savant, Beizoni était danseur de corde, et lorsque Mé»hémet-Ali, absorbé par les soins de l'héritage de^ Pharaons, et privé d'un bon conseil, Joseph, laissait tomber sur sa barbe sa tète pleine d'un souci pyra-
212 l'X TOYAGE AÉRIEX. '
midal, il appelait Bclzoni, qui n'était pas encore savant, et le priait de danser sur une corde tendue entre deux palmiers. Cet exercice est très-pénible en Egypte, et la sueur du funambule, coulant sur le chanvre tordu, rend le terrain glissant. Belzoni fit quelques cluites et donna sa démission. M. Hogges, de la Société royale de Londres, lui conseilla de se faire savant,, et il obéit. En Egypte, il est assez diflicile d'acquérir de la science depuis que le grand Omar a rendu à l'humanité l'immortel service de brûler la bibliothèque d'Alexandrie, ce qui console les bibliothécaires présents, déjà si mal logés à l'étroit. Cependant Belzoni eut le bonheur d'acquérir une haute réputation dans la science, en fumant beaucoup de pipes devant l'inscription de la colonne de Pompée, et en expliquant à M. Hogges quelques hiéroglyphes, comme des rébus du jour de Fan et des énigmes du Charivari.
Un jour, M. Hogges lut dans ui] journal anglais la traduction d'un feuilleton des Débats, dans lequel notre célèbre compositeur, Hector Berlioz, qui est aussi un homme d'infiniment d'esprit et de style, indiquait un nouveau moyen de traverser les déserts sablonneux, sans être exposé aux vieux inconvénients de ce voyage. Il s'agissait de monter en aérostat suspendu et attelé à un dromadaire, attelé lui-môme à un fellah. Ce plan était peut-être une ingénieuse plaisanterie du spirituel écrivain, mais M. Hogges le prit au sérieux et le communiqua à Belzoni. Le savant italien, qui se souvenait de la corde horizontale, sourit à l'essai deb f:orde verticale, et demanda mille livres à M. Hogges pour avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage aérien.
M. Hogges lui dit :— Je ne tiens pas à mille livres, comme tout Anglais; voici mon mandat sur M. Jules Pastré^ à Alexandrie. Les frais de notre voyage seront
UN YOTAGE AÉRTÊN; 213
feî considérables, que cette somme disparaît dans la masse. Il faut d'abord que le vice-roi nous donne des Crmans, et envoie des Ari'bes jusqu'aux monta.aues de la Lune, source présumée da Nil, pour y établir, loas de bonnes huiles, desdepôîsdezinc et de toutes lorles d^, provisions. Je paierai iu zinc, les provisions e' les Arabes. Il nou5j:.ul loule la provision de baudruche qui est à Alexandrie, pojr arrondir un aérostat Immense. Enfm, nous devons avoir des dromadaires de rechange pour entretenir l'attelage et le renouveler au besoin.
Alors Belzoni lui dit : — Monsieur Hogges, ce que vous me dites là m'encourage à vous deuiai?der mille livres de plus, pour être plus digne encore de Phonncur de vous accompagner. Une occasion pareille na te présente qu'une fois et je veux la saisir. J'ai à Ve^ Eise une femme fort obère et trois enfants.
Une larme mouilla un œil de Belzoni, et M. Hogges, allendri, accorda tout. — Voici maintenant, dit M. lïogges, le but de ce voyage; tout voyage doit avoir un but sérieux. Nous ne voulons pas faire une promenade en l'air pour amuser les autruches, les crocodiles et les ibis. L'Europe nous regarde, selon son usage. Nous voulons acbever l'œuvre pénible déjà commencée par IMongo-Park, Prilchi, Bruce, Rossignol et bien d'autres : nous voulons découvrir les sources du Nil sans être incommodés, comme nos devanciers, par la cbaleur, les insectes, la poussière, le sable et les bosses de dromadaires. Il nous sera donné de découvrir les sources, à moins que le Nil n'ait pas de sources, ce qui sorait contraire aux habitudes des fleuves de tous bis pays. Depuis le r^gne de George III, la Trésorerie a dépensé soixante-dix millions pour trouver le bercean du Nil : avec cette iomme, en aurait fait boire du porter et du sherry aux ouvriers jusqu'à la lia de l'A ngl*:- terre, si l'Angleterre
doit avoir une fin quelque jour, ce que je ne crois pas. Aujourd'hui, c'est à mes frais que nous faisons cette expédition, et le lord de la Trésorerie nous remboursera peut-être l'argent.
— Alors, dit Belzoui, cela m'autorise à vous demander mille livres de plus, parce que je suis le seul savant attaché à cette expédition.
— Accordé, dit le généreux Hogges.
11 fallut trois mois pour organiser le service de l'aérostat. Belzoni employa ce délai à fouiller quelques nouveaux puits de la seconde pyramide, et il découvrit deux mines de momies vierges, de i'espèce^de celles que M. White, chimiste à Londres, King-William Street, fait étuver proprement pour ses remèdes contre les maladies du larynx.
Tout étant prêt, Belzoni, M. Hogges et madame Hogges, jeune Alexandrie] ine de trente ans, s'embarquèrent sur le Nil, et le remontèrent jusqu'aux roches brunes de Phil. M. Hogges avait pris des leçons d'aérostat d'un élève de Garnerin, qui s'étaitfait musulman au Caire pour épouser un sérail, en haine du mariage. Belzoni, avec son intelligence naturelle, devina bientôt tout le mécanisme du métier. On venait de faire, entre Akmounain et Assouan, une répétition générale avec les accessoires, laquelle avait parfaitement réussi. On allait s'élancer vers l'azur sous de favorables auspices, et respirer en Egypte cette fran heur aérienne que le mont Blanc garde sur ses sommets. Voyager ainsi, c'est se bâtir sous les pieds une succession de crêtes de montagnes ^. l'intlni, en économisant les bases. Ainsi parlait h savant italien.
Bientôt, le désert nu et sans arrosage se déroula devant eux. Madame Hogges menaça son mari du se précipiter entre deux crocodiles endormis sur un lit de roseaux, si elte n'était pas accei;lce comme compagae de ce beau voyage. M. Hogges, redoutant beau-
UN VOYAGK AÉRIEN. 215
coTip pins les pourvoyeurs de sérail quelescroco<liles, doiiiia la main à sa courageuse épouse, et l'embarqua sur la vaste nacello. On déroula une corde sans fin, tordue à la corderie du vice-roi, et on l'assujélit par un énorme cro^liAt do Cît à une ceinture de cuir qui cerclait i.ii ■ nlre ses deux L sses. Un
Arabe coidi 1. Le ballon s'éleva majes-
trcusement dans les airs.
Oelzoni et les époux Hogges éprouvèrent des frissons de joie on s'élevant au dessus du niveau de la chaleur. Du haut des airs, la vaste plaine avait une blancheur cblouissaiile; et; à Tinverse des ascensionnaires du mont Blan.-, la tendre leur parut couverte de neige, ce qui leur don la plus de fraîcheur encore. Madame Hogges prit son châle, et les deux voyageurs, qui avaient oublié leurs manteaux en Egypte, comme Joseph, commencèrent une partie d'écarté. L'aérostat, poussé au trot du dromadaire, plus agile que le cheval, laissait le vent lourd en arrière : on filait douze nœuds à l'heure. A midi, M. Hogges quitta le jeu pour relever une erreur géographique de Bruce, lequel a oublié sur ses cartes de consacrer un point noir à la presqu'île de Meroë. De la nacelle de Taérostat on découvrait, à gauche, sous une zone ardente, les quarante pyramides qu'Hérodote le Véridique a comptées sur ses dix doigts.
Lanuit^venue, l'aérostat descendit dans le vallon osseux formé par les bosses du dromadaire. Les voyageurs avaient atteint déjà l'oasis de Belk-Alzir, qui sert, pour ainsi dire, de péristyle végétal à la vallée profonde où l'armée do Cambyse fut asphyxiée par le Karasin, au retour de son expédition contre les augustes nez des dieux d'iigypte et des sphynx.
A l'aurore du lendemain, le ballon reprit son essor; trente Arabes envoyés d'avance à l'oasis avaient fait les préparatifs nécessaires à la seconde ascension. C'était
le second relai. A« départ, le thermomètre Farenheit marquait déjà 33 degrés 8° 5', et quand l'aérostat eut épuisé la corde, !^. mercure descendit à 4 degrés 9°.^^ 3'... L'aspect du pays devenait affreux. Vers le nord^ couraient des montagnes nues qui pourraient bien être une déviation de l'épine dorsale du Mokatan, égarée au désert. L'Abyssinie apparaissait entre quatre horizons avec ses pâles horreurs ; à d'énormes intervalles se révélaient quelques oasis, comme des points noirs sur une carte blanche. Les autruches ressemblaient à des hirondelles rasant le sol. Un coup de vent supérieur ayant enlevé des mains de Hogges les cinq cartes de son jeu, au moment où il disait : Coupe, atout et pa/ise mon roi, toute distraction fut enlevée au trio voyageur. Seulement Belzoni se baissait, par intervalles, pour essayer de ramasser un aigle dans les airs.
Lorsque l'immense obélisque de Nen-Assoûn marqua midi comme une aiguille solaire sur un cadran, M. Hogges se pencha, pour faire la sieste, sur un trousseau de cordes, et son épouse Timita. Belzoni,' abandonné de ses compagnons et ne sachant que faire, se rendit amoureux de madame Hogges, et composa un sonnet italien qu'il écrivit au crayon, avec l'intention de l'offrir au moment opportun. 11 faut toujours qu'un Italien fasse des sonnets.
Madame Hogges se réveilla un peu avant son mari, et Belzoni, avec un sourire gracieux, lui présenta sa déclaration d'amour. Le sonnet commençait ainsi: Nel cielo tua hdlezza. Madame Hogges lut le sonnet et s'excusa de ne pas le comprendre. L'audacieux Belzoni prit la main de la jeune voyageuse et la serra vivement : révoltée de cette impertinence, elle poussa un cri, et M. Hoggos bondit sur son oreiller.
Celait un mari fort jaloux et méfiant ; en se réveillant il vit un grand trouble sur le visage de Bel-
zoni, et une teinte de colère pudique aux joues brunes de sa femme. Le sonnet éclaircit bientôt la situation; il était sur les genoux de la femme, et le vent avait oublié de Tenlever. INI. Hogges s'empara de celte pièce de conviction, et la traduisit en anglais, en lançant à cbaque vers un regard indigné sur Tinfàme séducteur aérien. Belzoni baissait les yeux comme un coupable. L'époux, cruellement outragé, méditait un duel à vingt pas. L'épouse tendait ses bras vers la terre, comme pour supplier le ciel de sauver son honneur et son mari. Le moment était solennel, le silence effrayant, la hauteur démesurée. Quelques aigles, seuls témoins de cet incident, rasaient la nacelle.
Une violente secousse, imprimée par la corde au ballon, détourna les esprits de cette scène de jalousie. Quelque chose de terrible menaçait sans doute les voyageurs. M. Hogges serra le sonnet dans son portefeuille, et ouvrit les cinq tubes de sa lunette dapproche pour examiner la situation des choses de la terre. Ce qu'il vit le glaça d'effroi. L'Arabe conducteur avait disparu, et lé dromadaire fuyait au bout de sa corde, ayant aux trousses deux superbes lions à tous crins.
— Nous sommes perdus ! s'écria M. Hogges; et il céda le télescope à sa femme, qui regarda et pâlit sous les couches brimes de sa figure alexandrine. BeJzoni, absorbé par son amour, qui avait déjà de profondes racines, — les passions vont vite en aérostat, c'est le chemin de fer de l'amour ! — Belzoni , sentimental comme Pétrarque, composait un autre sonnet sur le bonheur de mourir avec madame Hogges, et d'être enseveli dans le même tombeau, le ventre d'un hon : Nella stcs.^a iombOy colla mia I.aura.
Les deux lions atteignirent le dromadaire, et tout à coup le ballon s'arrêta dans le ciel, comme le soleil
de Josué. L'émotion des époux ITosgcs était au comble, et ils se cédaient mutuellement la lunette, comme font deux voisins au tliéàtre pour voir déclamer un ténor de cent mille francs, lorsqu'il ne cLante pas, Belzoni s'abandonnait intérieurement à tout le délire de son amour, et sa pose était calme comme celle de Daniel dans la fosse aux lions.
Cependant, d'après le rapport infaillible de sa lunette, les lions ne perdaient pas leur temps : on eût dit qu'ils avaient subi un long jeime au désert, depuis le grand festin de l'armée de Cambyse. L'un des deux, la femelle sans doute, détacha un quartier de dromadaire, et le porta probablement à sa jeune famille, domiciliée dans les grottes du Mokatan abyssin. Le lion qui restait s'accroupit, en spliinx nonchalant, devant les trois autres quartiers du chameau, comme un lazzarone devant un plat napolitain, et se mit à dévorer, pièce à pièce, l'attelage de l'aérostat.
— Mon Dieu ! s'écria M. Hogges en embrassant sa femme, qu'allons-nous devenir!... Cette insolence de bonheur conjugal irrita Belzoni, et il éprouva l'horrible velléité de lancer cet heureux époux, par dessus la nacelle, dans la fosse aux lions, en guise de dessert, après le repas du dromadaire.
— Voilà un lion, disait Hogges, comme pour s'expliquer nettement la crise, voilà un ion qui va dévorer sa proie jusqu'à la dernière tranche, jusqu'au dernier os. Il lui faudra, sans doute, plusieurs jours pour voir la fin d'un dromadaire ; il partira souvent, et reviendra souvent, à ses heures d'appétit, comme on va chez un restaurateur... Puis, lorsque tout sera dévoré, quel sera notre destin? Les vivres vont nous manquer! Le ballon restera planté ici comme un navire à l'ancre; et si nous dérapons, Dieu sait où le vent nous poussera. Les (juatre i)oints cardinaux sont quatre goufires, quatre écueils, quatre tours d'Hugo
lin; espoir nulle parti Encore cette fois, les sources du Nil gardent leurs mystères. 0 ciel, notre secourable voisin, viens à notre secours !
M. Hogges avait bien raisonné. L'appétit n'est pas éternel, même dans Testomac d'un lion. Celui-ci, après avoir mangé deux bosses et bu quelques litres de sang frais, se retira d'un pas joyeux, en secouant sa crinière, jouant du bout de sa queue avec les arêtes des nopals, et poussant, par intervalles, des rugissements mielleux, comme un gastronome qui fredonne u:.e chanson après un bon repas.
— Mais que dites-vous de cela, monsieur Belzoni ? s'écria Hogges en croisant les mains sur son front; vous avez une tranquillité offensante pour nous. Voyez, que faut-il faire ? Donnez un avis...
— Ah! dit Belzoni avec des soupirs mystérieux, la vie m'est odieuse, et il m'est fort égal d'être enterré dans les nuages ou ailleurs. Votre bonheur me révolte, et je ne demande pas mieux que de vous voir expirer dans mes bras.
— Prenez donc pitié de cette pauvre femme qui pleure et tremble, monsieur Belzoni !
— Savez-vous bien, monsieur Hogges, que je perds, moi, les trois mille livres de notre traité ! soixantequinze mille francs, monnaie de France ! prenez pitié de moi !
Sur ces entretiens la nuit tomba, et il fallut bien se résigner à la passer au même gîte. On entendait au dessous mugir les bêtes fauves, comme on entend, dans an lit d'auberge, les coassements des marais. Par moments, l'hôtellerie de baudruche éprouvait une secousse brusque : c'était sans doute quelque animal carnassier qui arrachait une côtelette au dromadaire et faisait un médianoche en passant. Belzoni fredonnait à la sourdine une octave du Tasse, comme un gondolier vénitien à l'ancre devant Saint-Marc, Hogges^
220 UN VOYAGE AÉRtEN.
armé d*une perche, chassait les aigles, qui, prenant Taérostat pour une montagne endormie sur un nuage/ menaçaient de crever la haudruche d'un coup de bec et de donner passage au gaz évaporé. Cette nuit fut bien longue; madame Hogges goûta pourtant quelques heures de sommeil.
Le lendemain, à Paurore, la lunette d'approche permit de distinguer les ravages que les convives avaient faits sur la nappe blanche du festin . Quelques miettes de dromadaire restaient encore ; le squelette se montrait dans sa nudité sanglante, et si une faim extrême ne poussait pas de ce côté quelque animal à jeun ou amateur des os décharnés, il fallait s'attendre à une station perpétuelle dans la région des nuages; l'aérostat passait à l'état de planète fixe et servait de demi-lune aux astronomes abyssins.
La puissante carcasse du dromadaire retenait toujours la corde de l'aérostat à son crochet de fer, et il était défendu aux navigateurs aériens d'aborder aux côtes du squelette, car les bêtes fauves du voisinage n'auraient pas manqué d'accourir pour dévorer les voyageurs descendus en s'aidant de leur corde de salut. Le statu quo était aussi désespérant que tout autre procédé de manœuvre.
Malheureusement la discorde régnait dans la population de l'aérostat. Les plus vives passions étaient aux prises. Deux hommes composaient ce peuple, bercé par le vent sur un cratère de lions, et les deux camps se rangeaient en bataille pour s'égorger. S'ils avaient eu deux presses dans leurs bagages de nacelle, on aurait vu éclore deux journaux, et la femme aurait ouvert un cabinet de lecture. Voilà l'homme ! Étonnezvous ensuite des violenles disputes des Grecs, lorsque Mahomet II était aux portes de Gonstantinople, menaçant la croix avec les deux becs du croissant turc...
UN VOYAGE AÉRÎEN. 221
Bolzoni, dans im louable désir de paix, fit à M. Hopges ime proposition assez étrange.
— iMonsieiir, lui dit-il, les lois anglaises et votre re- .Jigion autorisent le divorce, n'est-ce pas?
— Oui, Monsieur, dit Hogges.
— Je consens à vous aider dans ce péril, si vous signez cet écrit que j'ai rédigé, au clair de la lune, la nuit dernière.
— Est-ce encore mille livres que vous me demandez ? dit Hogges.
— Moins que cela; je vous demande le divorce avec Madame.
— Ciel ! s'écria Hogges comme on appelle un voisin à son secours.
— Si vous hésitez, je coupe la corde, et nous allons voyager dans la lune tous les trois. Votre existence tient à un fil; voilà un couteau ouvert... je suis votre Parque, je vais couper!
Hogges arrêta le bras de Belzoni.
— Et les sources du Nil, monsieur Belzoni ! les sources du Nil !
— Je me moque des sources du Nil comme d'un verre d'eau; j'aime votro femme, et 'si vous ne me promettez pas de faire prononcer le divorce devant un tribunal anglais, à notre descente surlaterre^ je cre-^e notre ballon.
— Il le ferait comme il le dit ! s'écria madame Hogges en essuyant ses yeux avec un nuage. Sacrifiezvous pour vos enfants, cher Hogges, et oubliez-moi...
— Vous voyez, dit Belzoni, que Madame accepte le divorce.
— Eh! mon Dieu! s'écria la voyageuse, dan? notre position, que n'accepterait-on pas! nous sommes à quatre mille mètres au dessus des lois humaines et du code social !
Hogges voila son front d'un nuage, et demanda ub
quart d'heure de réflexion. Belzoni tira sa montre et fit un signe d'acquiescement.
Le quart d'heure expiré, M. Hogges renoua l'entretien, et dit :
— Savez-vous bien, monsieur Belzoni, que ce que vous me demandez là est horrible ?^
— Voilà donc, monsieur Hogges, dit M. Belzoni en reprenant son couteau, voilà donc ce qu'un quart d'heure de réflexion a produit ! Je vous le répète. Monsieur, j'aime votre femme; je l'aime d'un amour de quatre mille mètres au dessus du niveau de la mer ; je l'aime comme en doit aimer au vestibule du paradis. C'est une passion inexorable : ainsi n'essayez pas de la contrarier. D'ailleurs, vous n'avez plus de droits sur votre femme.
— Ah ! ceci est trop fort ! s'écria M. Hogges; je n'ai plus de droits sur ma femme ! et qui me les a ôtés, ces droits ?
— Notre nouvelle position. Monsieur. Vos nœuds sont brisés. Ce que vous avez contracté sur la terre n'a plus de valeur dans un nuage. Réfléchissez encore: votre existence ne tient plus qu'à un fil.
— Monsieur Belzoni, soyez juste...
— Je suis amoureux !
— Et moi aussi, monsieur Belzoni ; je suis amoureux de ma femme...
— Insolent! s"écr:a Belzoni; mesurez vos expressions, ou redoutez mon désespoir. Comment avez-vous l'audace de me parler de votre amour !
— Mais il me semble que j'en ai le droit! dit M. Hogges avec dignité; ne suis-je pas l'époux légal de ma femme ?
— Malheureux ! s'écria Belzoni en se levant avec une violence de mouvements qui faillit les faire chavirer dans les flots de l'air; malheureux! ce divorce que vous me refusez, je vais le prendre. Le tranchant
LN VOYAGE ÀÉRIEX. 2i23
de cotte lame d acier va nous lancer dans l'intini; nou- allons nous élever vers des ri'gious si hautes, qu'il nous faudra cinq ans pour desc^.ndre. Au début de ce voyage, je vous précipiterai dans l'espace, comme Mentor lit de Télémaque; et nous resterons seuls. Madame et moi, dans le palais :flotlant, libres comme Pair, h nreux de vivre sans témoins; ne recevant de lois que de nous-mêmes; aflranchis du joug des despotes ; mangeant des aigles et buvant la pluie à nos repas; humiliant la t rre du haut de notre nacelle narguant les cadis d'Egypte et les constables de Londres; fondant un monde nouveau, comme Adam et Eve, et élevant nos fils dans des idées de grandeur et de liberté que la boue de Londres ne leur donnerait pas ! Un jour, nous descendrons sur quelque zone hospitalière, au centre de l'Afrique, près d'un lac couronné d'ombrages ; notre jeune famille, née au ciel, apportera à la terre les vertus f[ui lui manquent, et la ville que nous bâtirons, nous et nos enfants, sera une cité vierge, et pure de tous les maux invétérés que vos habitants et citoyens d'Europe transmettent à leurs neveux de génération en génération. Voilà mon plan : méditez-en toute la profondeur, et si vous n'êtes pas le dernier des hommes, vous lui donnerez votre adhésion, et vous vous précipiterez vous-même pour ne pas entraver mes nobles desseins, et vous dérober par la fuite au spectacle de notre bonheur.
— Monsieur Belzoni, dit Hogges tout ému de cette allocution, vous me demandez une chose au dessus des forces humaines... Permettez-moi de vous rappeler à des idée? d'honneur ; il y a une fable qui dit : Deux eoqs vivaient...
— Au diable vos fables! monsieur Hogges! dit Belzoni ; je ne les aime pas. Les Anglais n'ont jamais au bec que des histoires de coqs. Nous sommes des hommes, >ous et moi, et Madame n'est pas une...
224 UN YOTAGE AÉRIEN.
Respectez Madame^, ou je saurai bien la faire respecter ici !
— Eii bien! je ne demande pas mieux, dit Hogges, dont la douceur de caractère était épuisée ; il faut que cela finisse, et le sort des armes en décidera. Choisissez vos témoins, Theure et le lieu.
A ces mots, madame Hogges, qui avait écouté cette fâcheuse irritation la tète voilée d'un nuage, sortit de son asile vaporeux, et poussant un cri lamentable, elle se précipita entre les combattants, comme Hersilie entre Tatius et Romulus dans le tableau de David.
— Qu'allez-vous faire, insensés ! s'écria-t-elle ; vous n'avez pas un mètre de terrain sous les pieds, à vous deux, et vous songez à vous ranger en bataille? Et moi, que deviendrai-je, dans ce pays de l'air que je ne connais pas? que deviendrai-je, si vous tombez tous deux frappés de mort ! Certainement, la famine pourra m'obliger, malgré moi, à me nourrir de vos corps ; mais quand ces faibles provisions seront épuisées, à quelle auberge céleste dois-je m'adresser ? quel marché public m'est ouvert au milieu de ces nuages? Au nom du ciel, notre voisin, prenez pitié d'une pauvre femme isolée que votre fureur folle peut priver du même coup d'un amant et d'un mari !
Puis, se mettant aux genoux de M. Hogges, elle ajouta de sa voix la plus tendre et la plus douce ;
— Hogges, m'aimes-tu toujours?
— Si je t'aime ! répondit l'époux avec deux larmes que les nuages pompèrent subitement.
— M'aimes-tu comme dans cette douce lune de miel que nous avons passée à l'hôtel de Star and Garier, à Richmond, cette île de Cythère des nouveaux mariés du comté de Middlesex?
— Oui, mon adorable femme, je t'aime comme le jour où je traversai Charing-Cross pour t'épouser à Saint-Martin.
— Eh bien! prouve-moi une dernière fois ton amour.
— Parle, je l'obéis.
— Hogges, nous sommes clans une triste position...
— Parbleu! je le vois bien !
— Tu ne le vois pas assez, mon adoré Hogges. Nous sommes trois dans une nacelle à une place, et nous sommes beaucoup trop de trois. Un de nous doit être sacrifié au bonheur des deux autres, et c'est toi que j'ai choisi.
— Moi ! s'écria Hogges, et il aurait volontiers reculé d'un pas s'il avait eu le terrain assez large derrière lui.
— Toi ! poursuivit sa femme... M. Belzoni ne cédera pas : son amour a jeté de profondes racines, et il n'y renoncera pas pour t'obliger.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Hogges, quel étrange discours me faites-vous ici, Madame !
— Du calme, du sang-froid, Hogges. Tu le vois, je suis tranquille, moi, et je ne suis qu'une faible femme, isolée entre deux déserts. Tantôt, M. Belzoni a eu la bonté de nous soumettre un plan admirable et beaucoup plus beau et plus sensé que celui de la découverte des sources du Nil, lequel probablement n'a point de sources. Le plan de M. Belzoni est providentiel; nous sommes probablement destinés, lui et moi son indigne collaborateur, à fonder une colonie modèle dans le plus étrange des pays. Vouloir t'opposer à la réalisation d'un plan aussi beau, c'est vouloir élever un sacrilège obstacle aux destinées futures de l'humanité. Souviens-toi, Hogges, que tu présides, à Londres, le Philanthropie-Club, et que ton devoir est de t'immoler pour nous deux en particulier, et pour l'univers en général.
— Oui, dit Hogges, je suis le président du Club philanthropique, mais je suis misanthrope comme tous les philanthropes de Londres. Vous savez cela aussi
UN VOYAGE -AERIEN.
bien que moi, Madame. Vous savez que notre institution charitable a pour but de soulager les maux des pauvres sauvages qui habitent le cap Horn et le Van- Diemen, et que nous faisons cent discours sur ces cannibales tous les mois; mais vous savez aussi que nous fermons les yeux sur quatre-vingt mille femmes de Londres qui se promènent de London-Bridge à Keesington-Garden, nuit et jour, sans souliers et sans vertu. Ainsi, point de mauvaise plaisanterie, madame Hogges; vous savez que je ne suis pas d'humeur à rendre service au genre humain.
— Tant pis pour vous, IMonsieur ! répondit sèchement la femme. Oui, je vous ai toujours connu égoïste sur la terre, et vous ne vous êtes pas corrigé dans le ciel.
— Mais enfin, s'écria Hogges, ce que vous me proposez est inadmissible !
— Inadmissible pour des poltrons. Monsieur!
— Mettez-vous à ma place. Madame.
— Monsieur, je reste où je sais.
— Quitteriez-vous votre position. Madame, pour tenter une chute verticale de la hauteur du mont Blanc?
— Oui, Monsieur.
— Eh bien, essayez, je vous la donne en trois.
— Ah ! vous me raillez. Monsieur ! est-ce ainsi que vous vous souvenez des préceptes de la galanterie française que vous avez apprise à Grammar-School de Birmingham ? Où sommes-nous, grand Dieu ! et dans quel monde vivons-nous? Un homme, un chevalier anglais ose proposer à une femme d'arpenter le mont Blanc du haut en bas, comme une avalanche ! Vous êtes un félon. Monsieur!
— A la bonne heure ! dit Hogges avec un effroi déguisé en calme.
— Vous allez donc essayer la chute? dit la femma en montrant l'abimc du bout du doigt.
tJN VOYAGE AÉRIEN. 527
— Allons, cllo y tient ! dit Hogges... Madame, si vous continuez à exercer contre moi cette tentative d'homicide avec précipitation, je vous traduirai devant les tribunaux.
— Traduisez, Monsieur, vous êtes libre.
— Vous savez. Madame, combien je déteste les querelles de ménage.
— Si vous les détestiez véritablement, vous auriez déjà sauté par dessus le bord de cette nacelle, et nous serions tranquilles en ce moment.
— Et je serais mort sur ce désert, là-bas, et sablé!
— Qu'importe, Monsieur, si ce noble dévouement eût fait le bien général du peuple de cet aérostat?
— Mais je fais partie aussi de ce peuple, moi!
— Vous êtes la minorité. Monsieur !
— Je suis le tiers de ce peuple.
— Oh! de grâce, épargnez-nous ces honteux calculs de statistique , Monsieur ! Le noble Curtius ne perdit pas autant de paroles oiseuses, lorsqu'il se précipita dans un gouffre pour sauver le peuple romain.
— Bah ! c'est une fable, Curtius !
— N'insultez pas les héros, poltron !
— J'aurais voulu le voir, ce Curtius, à ma place !
— A votre place, il n'aurait fait qu'un saut à la première sommation, lai et son cheval.
Le silence régna quelques instants.
Si l'anarchie n'eût pas régné dans la petite colonie aérienne, composée d'un trio sans harmonie sociale, ce malheureux peuple aurait vraiment joui d'un spectacle superbe, car la lumière du jour, s'afTaiblissant par degrés rapides, permettait de voir une successioa de mirages, perpétués à l'infini. L'œil d'un spectateur calme aurait suivi, dans son exhumation fantastique, une longue rue, faite de deux mille cités colossales, et dont le Nil était le ruisseau, depuis Éléphantine jusqu'à la province des roses, cette gracieuse et odo-
Tante Arsinoé que nos barbares géographes modernes appell-ent platement Faïoun ! Hérodote a vu cette merveilleuse rue, qui n'était autre que la vieille Egypte; elle est aujourd'hui hachée en morceaux sur les bords de son fleuve, toujours jeune; mais la magique vertu du mirage la recompose, de temps en temps, par d(;s secrets de prisme inconnus aux physiciens; et quand ce prodige s'opère, on croit même assister à la résurrection complète de cet empire, comme si les mille catacombes rendaient aux cités du Nil un monde de momies plus nombreuses que les grains de sable de Suez et d'Ophir. On voit les interminables processions d'Isis et d'Osiris, défilant, par l'avenue des Sphinx, sous les colonnades du temple de Luxor; on suit du regard les flots vivants de la foule, sous les arceaux des cent portes de Thèbes; on admire les sacrifices d'Anubis, dans le sanctuaire d'or et d'azur du temple d'Hermès, et les pléiades d'astronomes descendant au crypte de Tentyris. Maisle plus merveilleux de tous ces pompeux tableaux antiques, ainsi exhumés par la décomposition des rayons solaires, est celui que présente le labyrinthe du lac Mœris. Il est facile même de distinguer, aux limites de l'horizon, les deux pyramides de cent quatrevingt-quinze mètres de hauteur, surmontées de deux statues de bronze doré, que le véridique Hérodote a vues, comme je vous vois, et qui furent englouties, d'après Strabon, dans les eaux profondes du lac.
Ces merveilles échappèrent à nos trois voyageurs, dont deux étaient des savants.
Hogges ressemblait à un aérolithe, il était pétrifié; il croyait tomber de la lune et s'arrêter à moitié chemin.
— Madame Hogges voit les choses de haut, dit Belzoni avec une dignité calme, et je donne toute mou approbation à ses paroles. La sagesse de son discours a imprimé une nouvelle violence à ma passion : je sens maintenant, plus que jamais, que Tien ne pourra
désunir nos doux cœurs : nous venons d'écrire notre pacte d'amour dans le ciel.
— Vraiment! dit Hogges d'une voix de statue amollie^ je ne me suis jamais trouvé dans un pareil étonnement et dans un semblable embarras ; je tombe des nues.
— Tombez! tombez! dit madame Hogges; suivez cette bonne inspiration et laissez-nous le champ libre. Nous vous promettons d'aller chaque jour pleurer sur votre tombe^ si vous pouvez en trouver une là-bas avec la protection de Méhé met-Ali...
— Quelle perplexité ! murmura Hogges.
— Allez donc^ dit sa femme avec une voix persua^ sive^ allez-, mon cher Hogges; il n'y a que le premier pas qui coùte^ vous verrez ensuite comme il est facile de continuer... Vous hésitez encore^ époux imprudent! voulez-vous que je vous écrase d'une dernière et victorieuse raison?... eh bien! Hogges^ la voici: as-tu oublié dans les airs^ père ingrat, que tu as laissé au Caire deux petits enfants à l'auberge de Coulomb?
— Oh non! je ne l'ai pas oublié! dit Hogges trèsému.
— Que vont-ils devenir, ces enfants! s'écria la femme.
— Si je meurs?...
— Non, si tu as la lâcheté de vivre. Oh ! malheureux! ces pauvres enfants seront orphelins, et s'engageront comme tambours dans l'armée du vice-roi. Monsieur Beizoni, jurez de les prendre sous votre protection.
— Je le jure ! dit Belzoni.
— Eh bien ! continua la femme, tu balances encore, après cet exem-ple de dévouement que M. BeJzoni vient de te donner. Ne sais-tu pas qu'il y a dans l'histoire beaucoup de pères qui se sont sacrifiés pour leurs enfants : Brutus^ Abraham, Icare, Ugolin ! Ajoute un nom
de plus à cette liste paternelle;, et songe que du bas de ces profondeurs quarante siècles te contemplent! Allons ! mon cher Hoggcs, un bon mouvement !
— Elle appelle cela an mouvement ! murmura la malheureux époux avec mélancolie; un mouvement qui me procure une chute de quatre mille mètres!... Oh! si je pouvais, comme Hugolin, me sacrifier pour mes fils en les mangeant à mon dîner, et leur conserver ainsi les jours de leur père pour les sauver du malheur d'être orphelins !
Disant cela, il prit un de ses pieds avec ses mains et lui fit franchir le bord de la nacelle.
Madame Hogges battit des mains et s'écria : — Enfin il s'est décidé ! mes enfants vivront, et nous aussi î
Belzoni arrêta le second pied au moment où il se levait pour suivre Tautre. — C'est bien, dit-il, je suis content de vous, monsieur Hogges ; vous ferez moins que cela, puisque vous alliez faire davantage. Je me contente du divorce: signerez-vous?...
— Mais pourquoi, dit la femme, enlever à M. Hogges l'avantage de choisir lui-même son genre de dévouement? On peut divorcer de toutes manières : et si mon époux adoré penche pour une chute de quatre mille mètres de hauteur, cela tranche toute difficulté ultérieure, et assure beaucoup mieux l'avenir de notre colonie africaine et le bonheur de nos enfants.
— C'est juste, dit Belzoni, il ne faut pas disputer des goûts. M. Hogges est libre de choisir.
— J'aime mieux signer, dit Hogges avant réflexion.
— Réfléchissez mieux, dit la femme; vous regretterez peut-être un jour, sur la terre, cette occasion aérienne de faire un autre divorce qui conciliait tous les intérêts domestiques, et vous garantissait la tranquillité sans nuages de l'avenir.
— Non, dit Hogges, toute réflexion faite, je m'exposo volontiers à ces reixrets.
UN VOYAGE AÉRTEy. 231
— Pienez garde, mon époux ! prenez garde ! lorsque TOUS serez là-bas, témoin de notre bonheur, vous vous direz: Oh! que ne suis-je encore là-haut, un pied hors la nacelle, et si bien placé pour me sacrifier au bonheur de mes fils !
— Eh bien ! je me résigne à faire cette exclamation. J'aime mieux signer...
— Imprudent ! nmrmura madame Hogges; voyons, monsieur Belzoni, vous qui avez du bon sens, que feriez-vous à la place de mon mari ?
— Oh! je me précipiterais sur-le-champ.
— Parce que vous m'aimez, vous, monsieur Belzoni; mais lui... lui... cet ingrat, il ne m'a jamais aimée!...
— Enfin, dit Belzoni, il faut se contenter d'un divorce vulgaire : notre bonheur ne doit pas être exigeant...
Un nouvel incident, puisé au fond même de la situation, vint distraire les voyageurs de la question du divorce. Les vivres étaient épuisés; la faim criait et sonnait l'heure du dîner, depuis la veille, dans les entrailles des voyageurs. Hélas! dit le poète, la faim est une mauvaise conseillère, mal esuada famés! Belzoni, qui mangeait comme un funambule, se plaignit tout à coup de son état et murmura des menaces sourdes qui rappelaient le radeau du naufrage de la Méduse. — Monsieur, dit-il à Hogges, la question du divorce devient secondaire; il fau\ diuer avant tout. Notre séjour ici peut se prolonger, et il n'y a pas d'auberge dans le voisinage, ni de marché. Je suis le plus fort, vous êtes donc le plus faible, et si cela dure un jour de plus, je suis obligé de devenir anthropophage dans l'intérêt de ma conservation. Il faut aussi que madame vive, et la loi vous ordonne de la nourrir. Demain, si nous ne sommes pas délivrés par un miracle, je suis obligé de sacrifier un voyageur, pour
232 UN VOYAGE AERIEN.
donner à manger aux deux autres. Vous voyez, monsieur HoggeS;, que le divorce est inévitable dans les deux cas.
M. Hogg(}s courba la tète comme un prisonnier sauvage dans l'ile de Robinson.
Un lion passait en ce moment sur la terre, et son rugissement suspendit cet entretien. Le télescope fut braqué sur le dernier débris du dromadaire.
Tarde venienlibus ossa! telle fut la réflexion que parut faire ce roi des animaux devant le dernier fragment du squelette. 11 y avait pourtant encore un morceau assez délicat : c'était la ceinture de cuir de bœuf à laquelle était attaché le crochet de fer. La Fontaine a dit : « Les loups mangent gloutonnement; » qu'aurait-il dit des lions? Celui-ci, alléché par l'odeur, se précipita sur la ceinture de cuir de bœuf et l'avala gloutonnement. Une vive secousse ébranla l'aérostat. L'animal avait englouti dans sa poitrine le crochet de fer, et ses bonds furieux attestaient des douleurs au dessus des forces léonines. Le ballon, depuis si longten"g)^ stationnaire, s'agitait convulsivement, mais sans direction fixe. Il flottait au hasard, selon le caprice de son conducteur étranglé.
— Signez ce papier, dit Belzoni à Hogges, et je vous sauve...
— Signe donc! dit l'épouse; c'est un cas forcé. Hogges poussa un soupir et signa.
Belzoni prit la corde et la secoua fortement, comme un pêcheur qui sent que le poisson a mordu sur l'appât. Le lion poussait des rugissements d'agonie et se débattait avec les derniers eflbrts de sa vigueur. Un râle suprême retentit dans la solitude, et le monstre retomba de tout son poids de cadavre sur le sable, en communiquant au ballon un mouvement de descente très-vif.
— Et maintenant, dit Belzoni, aidez-moi tous deux:
nos six mains à la corde, et de l'ensemble surtout! L'espoir de salut doubla les forces des voyageurs. Belzoni, vigoureux comme \m funambule, et habitué aux manœuvres de chanvre roulé, tenait la place de deux chevaux remorqueurs. Le lion s'élevait majestueusement à chaque etfort des six mains unies, et quand il fut arrivé à tleur de nacelle, Belzoni lui coupa les quatre pattes et quelques filets succulents; puis, abandonnant le reste aux vautours, il dit à W. Hogges :
— Le vent souffle vers Éléphantine; nous allons dîner avec notre pèche, et nous coucherons ce soir sous les huttes d'Assouan.
Le ballon, qui n'était plus captif, fendit l'air avec la rapidité d'une flèche, pendant que les trois convives s'occupaient en famille des apprêts de leur festin. Belzoni, qui était le plus vigoureux, abusa encore de sa force et se fit la part du lion; mais il eut la galanterie de servir à madame Hogges les morceaux les plus délicats.
Comme Belzoni l'avait prévu, l'aérostat descendit dans l'oasis de Syèue ou Assouan, un peu avant le coucher du soleil. Ils étaient en pays habité.
— Monsieur Hogges, dit Belzoni en lui tendant la main, je déchire le papier signé là-haut, et je vous rends votre femme !
Madame Hogges fit un léger mouvement de dépit.
— C'était une plaisanterie, excusez-moi, poursuivit Belzoni; je m'ennuyais là-haut, et j'ai voulu inventer quelque jeu pour tuer le temps. Après l'écarté, nous avons joué au divorce. Reprenez votre femme, comme fiche de consolation.
Le lendemain, ils s'embarqueront sur le Nil, et dormirent jusqu'aux pyramides de Giseh.
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