Un mariage de prince
En ce temps-là c'était un temps de gloire et de splendeur, la France régnait sur l'Europe... et le héros qui régnait sur la France avait doté ses frères et ses parents de tous les royaumes qu'il avait conquis.
L'empereur était le président, ou plutôt la Providence de ce royal congrès de famille, et cet astre rayonnait ainsi de tout son éclat sur les satellites dont il s'était cf)louré !
UN MARlAGIi lit; PRINCE.
Parmi les souverîtincs qu'avait improvisées Napoléon, la plus reine par les charmes, les talents, l'esprit et le cœur, était, sans contredit, la reine de Hollande, à qui la cour et la ville donnaient le nom gracieux de la reine Hortense.
Fille de madame de Beauharnais, de cette bonne Joséphine, de cette adorable créole, compagne lidèle et dévouée de Napoléon , Ilortcnse avait hérité de toutes les grâces de sa mère; la brillante éducation donnée par Joséphine h sa fille, secondée par une nature vive, impressionnable et tendre, avait développé en elle le profond sentiment des arts ; la reine de Hollande était une artiste d'inspiration, un compositeur plein d'âme, dont les faciles mélodies vibrent encore dans nos cœurs, et dont les airs si suaves ont survécu à son éphémère royauté.
A l'époque où commence cette histoire, on chantait les romances de la reine Hortense, on valsait les valses de la reine Hortense, et les éditeurs de musique se disputaient les petits chefs-d'œuvre émanés de cette lyre royale, comme ils s'arrachaient alors les chants de Méhul, de Dalayrac et de Nicolo.
Napoléon , qui embrassait de son vaste coup d'oeil les grands événements et les petites choses, qui connaissait Tesprit inquiet de notre pays, ne laissait jamais en repos cette turbulente nation ; quand il ne roccu[)ait pas du bruit de ses victoires européennes , il créait de nouveaux aliments à sa curiosité : les plaisirs, les spectacles et les fêtes, naissaient de toutes parts à son ordre suprême ; et Paris, ce dragon aux huit cent mille bouches, dont on a tant de peine à rassasier les appétits physiques et moraux ; Paris , ce grand clavier qui donne le ton à tous les peuples du monde, chantait, riait et dansait, de par Tcmpereur, lorsqu'il ne s'agitait pas au bruit retentissant des conquêtes de son souverain !
La rue Cérutti, depuis rue d'Artois... depuis rue Laffitte... et Dieu sait rue de quoi, un jour, resplendissait de mille lumières, le 8 mai 1809.
Un magnifique hôtel, un véritable château entouré d'un parc superbe, s'élevait glorieusement au milieu de cette rue élégante, et recherchée par le beau monde d'alors.
La reine de Hollande donnait un bal dans
sa villa parisienne... Cinq cents équipages se suivaient lentement dans une longue file bordée de badauds, chercliant à reconnaître dans les carrosses armoriés les illustrations impériales qui se rendaient eliez l'aimable souveraine.
Les voitures, après avoir déposé leurs propriétaires sous la vaste tente dressée dans la eour d'honneur, ressortaienl par la rue Taitbout , sur laquelle s'ouvrait la seconde issue de riiôtel.
Le luxe impérial, avec ses formes grecques et romaines, se déployait avec profusion dans les salons d'un immense rez-de-chaussée donnant sur les jardins.
Paris était à cette époque un immense bazar, où tous les peuples du monde avaient ap[)orlé leurs tributs d'art et de magnificence.
Les |)Uis beaux tableaux de l'Espagne et de l'Italie, les vases les [)lus précieux de la Grèce, les splendides tapis de l'Egypte, les tissus de la Perse, se rencontraient mêlés et réunis dans les palais impériaux , dans les somptueuses demeures des rois et des reines créés par Napoléon. L'hôtel de la reine llor-
tcnse se distinguait surtout par la réunion des plus rares chefs-d'œuvre du luxe et des arts.
Napoléon gâtait sa belle-fille, et lui expédiait sans cesse, sous forme de souvenirs, les objets admirables qu'il récoltait dans ses foudroyantes conquêtes.
Ce soir-h\ donc, tout était préparé dans riiôtel de la rue Cérutti pour une fête offerte à Napoléon , en l'honneur de ses dernières vicloires.
Depuis neuf heures , Hortense, placée sur une estrade élevée au fond de ses salons, entourée d'un ravissant état major féminin , composé de toutes ses dames d'honneur, choisies parmi les plus jeunes et les plus belles épouses ou fdles des grands dignitaires de la maison impériale , recevait et accueillait avec une grâce parfaite les hommages empressés de ses invités.
L'empereur était attendu, et c'était à qui, de la cour et de la ville , aurait le bonheur de passer cette soirée chez la reine , d'être remarqué de ce demi-dieu fait souverain , d'en obtenir un mot, un sourire, un regard.
C'est que cet homme prodigieux exerçait une fascination , inspirait un fanatisme comme jamais souverain n'en avait produit avant lui !... Une femme honorée de l'attention de l'empereur, dans une soirée , devenait à l'instant l'objet de la curiosité, de l'empressement général, et, le plus souvent aussi, de l'envie de toute la société- Napoléon ne se lit pas attendre ; il était annoncé pour dix heures, et dix heures sonnaient à la riche pendule de Ravrio qui décorait le salon d'honneur, lorsque les portes s'ouvrirent avec fracas, et l'huissier prononça ce mot magique, ce mot qui faisait battre et trembler tant de cœurs : «c l'empereur !... i» Hortense courut au-devant de Napoléon, qui, l'embrassant avec affection, lui dit de sa voix si douce et si séduisante :
— Pas de bonne fête sans moi... n'est-ce pas, ma fille? Voilà pourquoi je suis venu avec tant de plaisir à la vôtre ! Votre mère a sa migraine, ajouta-t-il , et je vous apporte ses regrets ; mais je la verrai ce soir même, et je lui raconterai les merveilles de votre bal.
— Sire, répondit la reine en s'inclinant ,
je possède en ce moment une toile merveille dans mon palais, qu'il serait bien téméraire à moi de vouloir en présenter d'autres !
— Décidément, dit l'empereur en riant, la flatterie est un mal bien contagieux, car il a gagné jusqu'à ma famille !...
Puis, apercevant Duroc et Savary à quelques pas de lui, il leur fit signe de s'approcher, et se mit à causer avec eux tandis que la reine ouvrait le bal avec le jeune colonel Nansouty, l'un des plus brillants officiers de la cour , et qui devait plus tard laisser glorieusement sur un champ de bataille l'une de ses jambes qui dessinaient si élégamment alors les pas nouveaux dus aux célébrités dansomanes du temps, les Trénis et les Pastourelle.
Tout ce qu'il y avait à Paris de généraux illustres, de princes de fraîche date, toute cette réunion de hautes intelligences, d'admirables capacités, dont l'empereur avait composé les grands corps de l'Etat, se trouvait ce soir-là dans les salons de la reine de Hollande.
La contredanse finie , Napoléon se mita parcourir les rangs pressés des invités de la
reine, distribuant çh et là ces mots rapides et brusques, quoique souvent gracieux, dont il avait le secret, et qui devenaient de précieuses faveurs, et autant de souvenirs, pour tous ceux qui en étaient l'objet.
Tout à coup , il s'arrêta , surpris et presque courroucé du spectacle qu'il avait sous les yeux.
Une jeune femme de la plus grande beauté, devant laquelle il se trouvait en ce moment, loin de se lever respectueusement comme toutes les dames dont il s'approchait , était restée assise, la tête appuyée sur sa main , paraissant complètement indifférente à ce qui se passait autour d'elle, et même à la présence du souverain.
Napoléon , strict observateur des convenances, ne souffrait jamais qu'on oubliât l'empereur, même lorsqu'il voulait n'être que l'homme du monde, aimable et bienveillant.
Un instant son sourcil se fronça devant la belle distraite; mais devinant aussitôt que quelque intime et puissante rêverie absorbait toutes les facultés de la jeune femme et la transportait, en pensée, dans un monde bien éloigné de celui qui l'entourait :
— Madame la maréchale , lui <lit-il, nous avons de bonnes nouvelles de voti'e mari ^ notre brave duc est sur le Tage , préparant des étapes pour nos victoires prochaines , et j'ai la douleur de vous annoncer un veuvage de trois mois encore... peut-être plus long , si les Portugais font les mauvaises tètes. Mais le duc n"est pas tendre , comme vous savez, et dans son impatience de vous revoir , il aura bientôt bâclé nos affaires là-bas !
Aux premiers mots de Napoléon , la duchesse d'A . . . s'était levée spontanément. Celte voix produisit sur elle le choc de létincelle électrique. Elle chancela , et serait retombée assise, sans le secours officieux que lui [)rèta l'empereur, en la forçant à s'appuyer sur la main qu'il lui présenta.
La pâleur mate de la duchesse avait fait place à la plus vive rougeur; la statue de marbre venait de s'animer, et la jeune femme, confuse de son irrévérence, balbutiait quelques mots d'excuse, lorsque l'empereur l'interrompit malignement, en lui disant presque à l'oreille, et du ton le plus affectueux :
— Si ce n'est pas à notre bon maréchal que vous rêviez si profondément tout à
l'heure, gardez vos beaux songes pour votre Itoudoir... Les salons sont de troj) grands écrins pour leur confier de si jolis bijoux !...
Puis, il s'éloigna de la duchesse, effrayée, confuse d'avoir été si bien devinée.
Garât fut prié de se mettre au piano; Garât , ce divin artiste, dont l'âme chantait autant que la voix; cet admirable chef d'école, qui nous légua toute une famille de rossignols, et dont les Damorcau, les Ponchard, les Rigaud, les Nourrit, nous ont transmis la grâce et la prodigieuse méthode.
Par une délicate flatterie d'artiste. Garât chanta l'air favori du jour :
Partant pour la Syrie,
Le jeune et beau Dunois...
dernière œuvre de la reine de Hollande ; jolie romance, qui naquit sur un trône, et se popularisa bientôt sur les orgues de Paris.
A peine Garât eut-il fait entendre les premières notes de la mélodie , que le silence remplaça les bruyantes causeries des salons.
L'empereur donna lui-même le signal de l'attention en interrompant une conversation
fort animée quil venait de commencer avec Regnault de Saint- Jean- d'Angely ; puis, quand le chanteur eut fini , Napoléon se tourna vers sa cluirmante belle -fille et partagea ses éloges entre le royal auteur et son habile interprète.
Un air de Cimarosa , le compositeur chéri du souverain, lut ensuite chanté à sa de-, mande; et comme, après Garât, aucun artiste n'aurait osé se faire entendre , le bal recommença plus vif et plus brillant que jamais.
Minuit venait de sonner , et la maréchale d'A..., qui n'avait cessé dètre entourée des plus grands personnages de la cour, sollicitée de tous côtés par les plus élégants danseurs, avait repoussé leurs instances , et s'en était excusée auprès de la reine de Hollande , dont elle était la première dame d'honneur, et, mieux encore, l'amie la plus chère et la plus dévouée.
La gaieté de cette fête, les hommages dont elle était l'objet, les propos galants de ses nombreux adorateurs , rien n'avait pu bannir l'inijuiètc émotion qui se lisait sur les traits de la maréchale ; ses yeux , sans cesse
tournés vers la porle principale du salon , scinhlaienl épier avec anxiété l'arrivée de (juelcprun (jui ne paraissait [)us... lorsqu'un tremblement nerveux, imperceptible [)our les indifférents, Tagila tout à coup; son regard s'anima, son cœur battit avec violence, son bouquet tomba de sa main, et ses lèvres murmurèrent avec une joie indicible ce mot qui semblait s'échapper de son âme :
Enfin !!!
Un grand mouvement s'opérait en cet instant dans les salons de la reine; l'empereur partait , reconduit par la souveraine , escortée du vaillant état-major qui l'accompagnait.
Napoléon n'avait plus que (|uelques pas à faire pour quitter la salle de danse, lorsqu'il se trouva vis-à-vis d'un jeune homme qui entrait dans cet instant.
Le nouvel arrivant pouvait avoir vingtcinq ans au plus ; il portait un habit de cour, à la française, sur lequel brillaient plusieurs ordres étrangers.
Une figure cliarmante, un air de mélancolie répandu sur ses traits, une chevelure
blonde et soyeuse , un peu de roideur dans sa tournure , l'auraient facilement fait remarquer parmi les plus élégants de cette élégante et martiale jeunesse d'alors ; mais il était facile de voir qu'il était né sous un ciel plus froid que le nôtre ; c'était le type du grand seigneur allemand, sur lequel avaient déteint les grâces et la distinction françaises.
L'empereur, qui possédait au suprême degré la mémoire des noms et des physionomies, faculté précieuse chez un souverain, et qui lui fait autant de partisans que le contraire lui attire souvent d'inimitiés, l'empereur, s'avançant vers l'étranger qui s'écartait respectueusement de son passage, lui dit avec une satisfaction qu'il ne cherchait pas à cacher :
— Je suis ravi de vous revoir, monsieur; nous nous apercevions , à la cour, de votre absence , et nous savons bon gré à notre frère Alexandre de nous renvoyer l'un de ses plus grands seigneurs et de ses sujets les plus distingués. La Russie et la France sont sœurs depuis Tilsitt, et nous accueillons vos compatriotes comme des frères et des amis.
L'étranger s'inclina profondement, et l'empereur sortit.
La duchesse n'avait pu voir la scène qui venait de se passer, de la place qu'elle occupait à l'extrémité du salon.
Et, le regard attaché sur la foule qui se pressait aux portes, elle cherchait vainement à retrouver celui qu'elle attendait, se persuadant parfois, dans sa fiévreuse impatience, que son cœur avait été le jouet d'une trop douce et trop chère illusion.
Mais le doute se dissipa bientôt, en voyant l'étranger reparaître à la suite de la reine, qui rentrait dans le bal.
En passant devant la duchesse, il lui fit un respectueux salut, mais ne s'arrêta pas, et reconduisit la souveraine jusqu'à l'estrade où elle reprit sa place , puis il se perdit dans la foule qui remplissait les salons du palais.
Le bal continuait et paraissait devoir se prolonger fort avant dans la nuit.
La maréchale d'A... refusait toutes les invitations qui lui étaient faites ; une fatigue, une tristesse qu'elle ne cherchait plus à dissimuler, se peignaient sur sa belle et noble figure.
Elle avait quitté la salle de bal et s'ëtait retirée dans le boudoir des Fleurs ; c'est ainsi que l'on avait nomme la plus petite, et certes la plus ravissante pièce de ce magnifique séjour.
Sa forme était circulaire ; sur ses parois de marbre blanc, l'on avait appliqué un treillage doré dans les losanges duquel se jouaient le jasmin d'Espagne et la clématite ; de larges vasques de porphyre, remplies des fleurs les plus rares, entouraient une élégante fontaine de marbre rose, d'où s'échappait une gerbe d'eau mêlant le murmure harmonieux de sa chute, aux harmonies lointaines de la musique du bal.
C'est dans ce frais réduit, où régnait une clarté douce et mystérieuse, que la duchesse avait trouvé un refuge contre les incessantes agitations de la fête.
Presqu'à demi couchée sur une ottomane recouverte de cachemire blanc, la duchesse, dont la vaporeuse toilette, dont le teint et les bras d'albâtre se confondaient avec l'étoffe de l'Inde, ressemblait, ainsi placée, à la statue de la Méditation , que nous a léguée le merveilleux ciseau de Canova.
Un léger bruit se fit enlendre... quelqu'un voilait de pénétrer dans le boudoir... quel- (|u'un dont les moelleux tapis de Perse avaient assourdi les pas.
La duchesse releva la tète, et vit debout devant elle, la regardant avec une vive expression d'amour et d'admiration, l'étranger dont l'arrivée chez la reine lui avait causé de si palpitantes émotions.
Muette, un instant, de surprise, de trouble et de bonheur, la duchesse allait parler... lorsque le jeune homme, élevant la voix de façon à être entendu de plusieurs personnes de la cour qui venaient de pénétrer dans le boudoir :
— La reine désire, dit-il, que madame la duchesse veuille bien me faire l'honneur de m'accepter pour danseur, dans le quadrille où Sa Majesté va figurer...
Et recevant avec respect la main que lui offrit la jeune femme pour toute réponse, il la conduisit au milieu du salon principal, visà-vis de la reine qui les attendait.
Attirés par le quadrille royal , les invités de la fêle formèrent bientôt un vaste cercle autour de lui.
Des phrases frivoles et sans intérêt, monnaie courante des bals, furent d'abord échangées entre la maréchale et son partner ; mais celui-ci, profitant d'un moment où il crut remarquer qu'aucun regard de ceux qui les entouraient n'était attaché sur lui :
— Il faut que je vous voie... il faut que je vous parle sans retard, Stéphanie... dit-il à la jeune femme ; il s'agit de l'avenir de tout ce que vous aimez !...
— Cette nuit, à deux heures... ré])ondi( vivement la duchesse, dans le pavillon que j'habite... au milieu des jardins de l'hôtel...
Et tandis que l'étranger, plein d'espoir et de bonheur, reconduisait la belle danseuse à sa place, Fouché, le ministre de la police, disait à la reine, en lui montrant la maréchale d'A... :
— Je reçois à l'instant l'avis que le mare- « chai d'A... vient d'arriver secrètement à Paris, pour affaire pressante... Il est en ce moment chez l'empereur, et sera dans deux heures près de sa femme.
Huit b'angot96e0.
Le bal dtait fini; les dernières voilures quittaient la cour de l'hôtel ; de nombreux valets parcouraient les salons, éteignant les lustres, fermant les croisées, et rendant enfin à cette demeure le calme et le silence qui lui allaient si bien.
C'est que, hormis les jours où la reine Hortense ouvrait ses salons à la foule des courtisans qui s'y précipitaient, ce palais,
véritable oasis, tout entoure d'arbres magnifiques, enfoui pour ainsi dire au milieu des fleurs , isolé de la ville dans la ville même , était une retraite simple et tranquille, où la souveraine passait d'heureux jours, vivant de la vie intime avec quelques vrais amis, qui oubliaient la reine, pour ne voir et n'aimer en elle que la plus aimable et la meilleure des femmes.
Trois chambellans , et quelques dames d'honneur, composaient la petite cour de la reine.
Parmi ces dernières , celle qu'Hortense honorait de sa plus précieuse affection était, sans contredit, la maréchale d'A...
Mariée fort jeune au ducd"A..., la belle Stéphanie, fille d'un riche banquier de Paris, avait apporté la plus brillante fortune à son époux.
Ce mariage s'était fait d'après le désir, ou plutôt sur l'ordre exprès de l'empereur, qui s'occupait avec un soin particulier du bienêtre de ses grands officiers, et qui demandait à la caisse des financiers de l'empire la forlune pour ceux qu'il comblait de titres et d'honneurs.
Mais ce mariage , comme la plupart de ceux où l'on ne consulte que l'intérêt et la convenance, était loin d'être heureux.
Le duc, sorti des rangs du peuple, soldat de Sambre-et-Meuse, devenu officier par son courage, puis colonel, général enfin, à la suite de nombreuses actions d'éclat , avait conservé dans son intérieur ces formes brusques et vulgaires, ce ton de caserne et de commandement , qui devaient effrayer d'abord , et blesser vivement ensuite , une organisation aussi délicate que celle de sa jeune femme.
Stéphanie , élevée au milieu d'un monde distingué qu'attirait la fortune de son père, habituée dès son enfance à toutes les recherches d'une vie élégante et choisie, douée du cœur le plus aimant et le plus impressionnable, chérie de sa famille, qui l'entourait de soins affectueux, Stéphanie ne pouvait sympathiser avec la nature abrupte du général.
Éblouie un instant par ce titre de duchesse, que l'empereur venait de lui donner comme présent de noces , la jeune femme ne tarda pas à découvrir le triste avenir que son union lui réservait.
Un nouveau luallieur l'attendait encore.
Le duc sentait son infériorité près de sa femme , et ne voyait que trop son éloignement pour lui, malgré l'amour ardent qu'elle lui inspirait.
Le duc devint jaloux.
Ses fréquentes absences de Paris, les guerres qui l'en éloignaient sans cesse, ne faisaient qu'augmenter ses craintes et ses tourments.
De là, des injustices continuelles, qu'une insupportable brusquerie rendait plus cruelles chaque jour pour la pauvre duchesse.
C'était à la demande du maréchal que Stéphanie avait été nommée dame d'honneur de la reine de Hollande ; car il aimait mieux la voir dans cette espèce de domesticité royale, que de la laisser seule, dans son hôtel, livrée à elle-même, ou plutôt à toutes les séductions que les charmes et l'isolement de Stéphanie ne devaient pas manquer de faire naître autour d'elle.
Mais le duc s'était encore trompé dans son calcul, car rien n'est plus dangereux pour une jeune femme que ces réunions intimes, où l'on se voit à toute heure, où les plaisirs sont pris en commun, où toutes les émotions
se partngent, où l'amour arrive insensiblement, incognito, sous le bénin manteau de l'amitic. C'est ce qui fait que les voyages, la campagne, et la vie des eaux, sont les trois plus redoutables écueils du bonheur conjugal ; mais les maris n'en feront pas moins voyager leurs femmes, et la santé de ces dames est si délicate , que la campagne, ou les eaux , leur seront toujours indispensables.
C'était donc dans le cercle particulier de la reine, parmi le petit nombre délus admis chez la souveraine, que la duchesse avait rencontré l'étranger qui nous est apparu dans la première partie de cette histoire.
Tous deux jeunes , tous deux doués d'un cœur aimant, et qui n'avait pas encore aimé, ils formèrent I)ientôt une liaison d'autant plus ardente, d'autant plus forte et passionnée , qu'elle était entourée d'obstacles et de dangers ; car, de tous les coins de l'Europe qu'il parcourait avec nos armées victorieuses, le maréchal avait l'œil sur sa jeune femme, et la stupéfiait souvent en se montrant instruit des plus simples et des plus secrètes actions de Stéphanie.
Un point important avait pourtant échappé jusqu'à ce jour aux investigations de ce redoutable époux, et c'était le point essentiel : l'amour de sa femme pour un autre!...
Personne n'en sera surpris , en jetant les yeux autour de soi.
II existe chez les hommes les plus clairvoyants, les plus distingués par leur mérite ou leur intelligence , chez d'adroits politiques, chez d'habiles diplomates , une sorte d'ophlhalmie morale qui leur dérobe, à eux seuls, les trahisons de leur intérieur; et tel qui devine, sur le plus léger indice, la perfidie ou les projets hostiles de ses adversaires, n'aperçoit pas , dans son propre ménage, ce que tout le monde voit pour lui, et autour de lui.
Heureux aveuglement qui évite tant de scandales, tant de malheurs irréparables, depuis qu'un faux esprit religieux a fait supprimer de notre Code immortel l'une des lois les plus sages, les plus utiles, les plus équitables... le divorce!...
Une lune claire et brillante répandait sa lumière sur les verts massifs des jardins de riiôtcl.
Un silence complet, interrompu seulement par les mille petits cris des insectes , par le murmure d'une source coulant sur un lit de rocaillcs, avait succédé au tumulte joyeux de la fête.
Une ronde de surveillants parcourait à pas lents les jardins.
— Pierre, dit l'un d'eux qui semblait être le clief, n'as-tu pas entendu marcher de ce côté?
— Eh ! qui diable veux-tu qui marche, à deux heures du matin, dans le jardin de l'hôtel?... répondit Pierre ; les invités du bal ne sont pas des voleurs , pour se glisser ainsi dans nos bosquets.
Pierre et ses camarades , leur falot à la main, passaient en ce moment près d'un bosquet si épais, si fourré, que l'œil le plus exercé n'aurait pu percer sa profondeur; mais il y avait au fond de ce bosquet un cœur si violemment agité, que Pierre en aurait pu distinguer les battements.
La ronde s'éloigna sans apercevoir l'hôte mystérieux du bosquet.
Odoart , c'est le nom du jeune étranger, après avoir chargé un valet de confiance de 1 j
renvoyer sa voiture , profitant du mouvement que causait la sortie du bal, s'était dirigé vers les serres chaudes (jui donnaient dessalons dans le jardin, et, se glissant sous les ombrages des allées, était parvenu jus- (ju'au massif où les gardiens avaient failli le surprendre.
Il écouta longtemps leurs pas broyant le sable , le bourdonnement lointain de leur conversation à voix basse... puis, tout se tut, <;t Odoart sortit de sa retraite.
Prenant le côté de l'allée que la lune laissait dans l'obscurité, il s'avança ainsi jusqu'à ime belle pelouse découverte , au milieu de laquelle s'élevait un élégant pavillon construit à l'italienne.
On arrivait à ce pavillon par un chemin sablé qui traversait la pelouse; un petit perron, orné d'une rampe dorée, conduisait à la porte principale de cette demeure. Ses persiennes vertes, se détachant sur la teinte rose dont on avait couvert les murailles du pavillon , lui donnaient l'aspect d'un de ces jolis jouets denfanls , aussi invraisemblables par leur forme que par leur couleur.
C'était une fantaisie de la reine, et voil.à
pourquoi cette maisonnette s'appelait le Caprice.
Deux heures sonnaient à l'horloge du palais.
C'était le moment si vivement attendu , si ardemment désiré par Odoart.
Après avoir jeté des regards inquiets et prudents autour de lui; après avoir écouté tous les bruits qui retentissaient dans l'espace, toutes ces petites harmonies delà nature, musique charmante des nuits de printemps , il s'apprêtait à sortir de lobscurilé qui l'environnait, et à pénétrer dans le cercle lumineux au milieu duquel s'élevait le Caprice.
La nuit était si calme, qu'il put distinguer les pas légers d'une personne descendant l'escalier intérieur du pavillon et s'approchant de la porte d'entrée.
Odoart s'y élança d'un seul bond ; mais, au moment où il allait monter les degrés du perron , il entendit très-distinctement quelqu'un s'avancer vers le Caprice, par l'allée couverte qui lui avait servi jusque-là de refuge.
Le sol fortement battu par un pied lourd
et qui ne cherchait pas à dissiimiler sa marche, iiuc sorte de grognement sourd , (luel- (jucs mots prononces par intervalles , avec un accent de colère, tout cela retentit au cœur dOdoart comme un signal de douleur et d'effroi !
Le nouvel arrivant approchait.
Il allait franchir le coude de l'allée qui le plaçait en face du pavillon , et découvrir Odoart , inondé de lumière en ce moment. Le jeune homme se jeta rapidement sur l'un des côtés du pavillon, et, se dissimulant dans l'omhre que projetait le bâtiment , il gagna un berceau de jasmin d'où il pouvait tout voir sans risquer d'être aperçu.
Le maréchal d'A..., car c'était lui , gravit lourdement les marches du perron, au moment où la porte s'ouvrait pour un autre visiteur que lui.
Un cri, poussé de l'intérieur, apprit à Odoart la profonde surprise qu'éprouvait la personne venue à sa rencontre , en reconnaissant le maréchal.
— Vous mattendiez donc?... dit le due d'un ton brusque à la femme de chambre de confiance de la duchesse , qui , pâle et
tremblanic , pouvnit à peine en croire ses yeux.
— Non, monseigneur,.- rëpliqua-t-elle en cliercliant à cacher son trouble, je ne pouvais dormir par cette nuit brûlante , et j'allais respirer dans les jardins ;... mais madame la duchesse sera bien heureuse de revoir M. le duc.
Et sans laisser à celui-ci le temps de lui repondre, elle se précipita dans l'escalier qui conduisait au premier étage, en criant :
— Madame la duchesse! c'est M. le maréchal qui vient vous surprendre!... Quel bonheur que madame soit restée si tard au bal... M. le duc pourra l'admirer encore dans sa charmante toilette !
— Sortez!... dit le due à la femme de chambre, en entrant à sa suite dans le boudoir où la duchesse attendait Odoart.
Le jeune homme avait reconnu le duc ; c'était lui qui le remplaçait à ce rendez-vous si impatiemment attendu.
Il savait combien la duchesse redoutait son
mari. Cent fois , la jeune femme lui avait
raconté, les yeux en pleurs, les brusqueries
et les procédés cruels dont elle était victime.
Aussi les retours du maréchal , toujours annoncés à l'avance, étaient-ils pour les deux amants un sujet constant de terreur et de désespoir !
Mais une autre douleur vint bientôt traverser, comme un fer aigu, le cœur du pauvre amant.
Le maréchal était amoureux de sa femme! . . .
Il y avait tout un drame intime, terrible, désespérant dans cette seule idée.
Quel est l'homme, jeune, plein d'amour, ayant fait une idole de celle qu'il adore, qui n'ait pas éprouve d'horribles tortures dans la situation où se trouvait Odoart?
Se sentir jaloux d'une femme, jusqu'à la folie , être prêt à donner sa vie pour disputer sa moindre faveur à un rival, et la savoir seule et sans défense, près d'un autre à qui la loi donne tout pouvoir sur elle !...
Bien des lecteurs me comprendront et retrouveront dans la scène qui va suivre les pénibles émotions qu'ils ont éprouvées euxmêmes.
Odoart, abrité sous un massif, les yeux attachés sur le pavillon, se transportait en pensée dans ce boudoir délicieux , où de si