‹ Un mariage de prince (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · DO · texte numérisé non relu

DO

tendres paroles , où de si douces caresses ratlcndaient... Il voyait la duchesse dans su séduisante toilette de bal, forcée d'entendre des mots passionnés, qui lui faisaient horreur...

Son ouïe, devenue plus subtile par la tension extrême de son esprit , par la violente surexcitation qu'il éprouvait, lui transmettait confusément les paroles qui s'échangeaient dans le pavillon.

Parfois il lui semblait entendre la voix dure et forte du maréchal , grondant soui'dcment comme la foudre éloignée pendant l'orage.

Puis une voix plus faible, presque gémissante, s'unissait par moments à l'organe sonore de l'époux courroucé...

Mais, tout à coup, Odoart pâlit, le sang reflua violemment vers son cœur, sa main tira de sa poitrine un poignard de Damas qui ne le quittait pas...

Le malheureux amant venait de voir par les fenêtres du pavillon, dont les pcrsienncs étaient ouvertes, la lumière quitter le boudoir, et deux ombres se diriger vers la chambre à coucher de la duchesse.

— ÔG —

Ces deux ombres, qu'il avait reconnues, étaient celles du maréchal et de sa femme.

En ce moment rien ne le retint, ni l'honneur de la duchesse, ni la vie même de la malheureuse femme qu'il allait livrer par sa présence à la fureur de son mari...

Plus prompt que l'éclair , il courut vers le perron du pavillon, en franchit les degrés, poussa la porte, que dans sa précipitation le maréchal n'avait pas refermée, et se trouva dans le vestibule, avant d'avoir réfléchi à la déplorable action qu'il allait commettre... lorsque ces mots, du maréchal à la duchesse, parvinrent à l'oreille d'Odoart, et lui rendirent le calme et le sang-froid :

— Je vais porter à l'empereur ces papiers secrets, que je vous ai confiés, madame, disait-il , et cette nuit même je repars pour l'armée.

En parlant ainsi le due se disposait à sortir, précédé de la femme de chambre qui l'éclairait, un bougeoir à la main ; il descendait l'escalier intérieur qui communiquait du rezde-chaussée au premier étage...

Quelques marches encore, et il apercevait Odoarl, dont le moindre mouvement pour

sortir du pavillon devait trahir la présence.

Mais à l'instant on le due se retournait ponr saluer la duchesse appuyée sur la rampe, la femme de chambre entrevit le jeune homme, et, avec cette présence d'esprit qui n'abandonne jamais les femmes dans les positions délicates ou difficiles , l'adroite camériste laissa tomber son bougeoir , descendit lestement les degrés, courut à Odoart, et le poussant dans un petit oratoire qui ouvrait sur le vestibule, elle en referma la lourde porte sur lui...

Un cri sourd, déchirant, quoique étoufl"é, retentit dans l'oratoire, et fut aussitôt couvert par les imprécations du maréchal contre la maladroite qui le laissait ainsi dans l'obscurité

Une demi -heure après cet événement, lorsque tout fut rentré dans le silence, lorsque le bruit lointain de la voiture qui emmenait le maréchal eut constaté son départ , la duchesse courut à l'oratoire... il était vide...

Une fenêtre ouverte sur le jardin avait sans doute facilité la fuite du jeune homme.

Le jour parnissait alors, et la duchesse resta frappée de crainte et d'horreur, en voyant de larges gouttes de sang ruisseler le long de la porte de chêne que l'on avait fermée sur Odoart...

HHabcmoisellc la mûrqutee.

Dans la rue Culture-Saintc-Catherine , presque en face de riiôtel Carnavalet , Parnasse, comme on disait autrefois, cercle, comme on dirait aujourd'hui, de tous les basbleus du grand siècle de Louis XIV , hôtel fameux, où la plus grande bavarde du temps, madame de Sévigné, déchiquetait à coups de plume ses amis et ses ennemis, faisant de la sensiblerie maternelle à l'endroit de madame

de Grignnn, lorstiu'cllc en était éloignée, et se disputant bel et bien avec sa chère fille, quand elles se trouvaient réunies, presque en face de cet ex-bureau de faux esprit, où l'on aflirniait que Ruciiie passerait comme le café, ce qui ne les a empêchés de durer ni l'un ni l'autre, on voyait s'élever, en 1810, une maison simple, à deux étages, qui se trouvait occupée ainsi que nous allons le dire :

Au premier, demeurait mademoiselle Prudence, la |)Ius célèbre fleuriste du Marais.

Pas un bouquet de mariée , pas une couronne de fleurs d'oranger, n'étaient achetés hors de son magasin , dans toute l'étendue du huitième arrondissement.

Mademoiselle Prudence justifiait la confiance des familles par la qualité de ses fleurs, leur prix modéré, et le fini de l'exécution.

C'était au point qu'à chaque nouveau printemps, deux magnifiques rosiers, placés en montre au rez-de-chaussée de la maison, appelaient le doigt du curieux, pour qu'il put distinguer la naturelle l'imitation.

Mademoiselle Prudence possédait encore un autre mérite : lille très-majeure, douée

(l'un pliysique sobre d'attraits, d'une figure à qui le travail assidu de l'atelier, à qui le eélibat, peut-être, avaient donné cette teinte jaunâtre, eénobitique, dont Lesueur a particulièrement gratifié ses moines de Saint- Bruno, mademoiselle Prudence offrait à ses j)ratiques une enseigne vivante de la vertu faite fleuriste.

Et mademoiselle Prudence n'avait pas seulement l'extérieur de l'emploi, elle en possédait les sévères qualités.

Elle exigeait dans ses ouvrières, sinon son j)liysique rassurant, c'était difficile, mais son maintien grave, sa tenue modeste, ses propos réservés et souvent béats.

Aussi son atelier de fleuriste était-il cité, depuis la rue Saint-Louis jusqu'à la place Royale, comme une sainte maison, où l'on honorait le Seigneur, tout en se livrant à la copie frappante de ses plus ravissantes créations.

Un seul homme avait ses grandes et ses |)etites entrées dans cet éden fleuri.

M, Anatole Simoriet était ce mortel favorisé.

Neveu de mademoiselle Prudence , fils

IN JUKIAtt Ut l'KlNl,.,. i 4

d'une sœur que chérissait la fleuriste, et d'un père qui avait cru devoir garder l'incognito, mademoiselle Prudence avait élevé, soigné, mijoté le jeune Anatole depuis sa plus tendre enfance, car sa mère était morte en lui donnant le jour.

Peut-être, la faute de sa sœur avait-elle été pour beaucoup dans le développement des austères vertus de la fleuriste. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le cœur de la vieille fifle n'aimait, après Dieu, au monde, que son beau neveu, comme elle le nommait d'ordinaire.

Nourri, ainsi que Vert-Vert, au milieu des femmes et des chatteries de celte espèce de couvent, Anatole avait été la sagesse et la modestie même, jusqu'au moment où il avait fallu songer à lui donner une profession, à lui préparer un avenir.

Cet avenir était une charge de notaire, qui ne coûtait |)as alors quatre cent mille francs, comme elles les ont valu depuis, et la profession de M. Anatole consistait à faire les courses de M. Bonami, le patron , en qualité de petit clerc.

C'est dans cette honorable condition qu'A-

nnlole avilit commencé à comprendre la vie, mieux que cela, même à en user!

Les petites réunions intimes chez mademoiselle Prudence , où seul de son sexe il était admis, écouté, admiré de toutes les ouvrières de sa tante, les jeux innocents du dimanche, les parties sur Tlierbe, les offices de l'église, tout cela parut bien fade au jeune Anatole, en comparaison des récits sensuels que messieurs les clercs faisaient devant lui de leurs plaisirs, de leurs b:ds au Colysée , et surtout des délices qu'ils goûtaient avec profusion au carnaval !

Et puis, Anatole grandissait, Anatole était monté en grade, et nous le trouvons troisième clerc de l'étude, à l'époque où il prend sa place dans cette histoire.

Le jeune Simonet était ce qu'on appelle un bel homme ; mais d'une beauté conimune et dont ne voudraient pas beaucoup de gens très-laids !

Grand, fort, le visage coloré, trop coloré peut-être, ce qui lui ôtait cet air sentimental qu"il désirait en vain se donner, une taille épaisse, des cheveux d'un blond risqué , des mains et des pieds formidables , et vous

finrrz le portrait coinplcl du troisième cirrc de M, Boiiiimi.

Mndcinoiscllc Prudence n'avait pas vu sans terreur la métamorphose morale de son neveu ; quant à ses développements physiques, son admiration s'était accrue avec eux , et il y avait matière à admirer!

Anatole, ainsi que le coq de village, exerçait sans rival l'empire de ses s<kluctions sur les ouvrières de mademoiselle sa tante, et plusieurs des jeunes filles s'illusionnaient au point de voir un futur mari dans le galant clerc de notaire.

M. Simonet était donc un objet de discordes intestines parmi les jeunes fleuristes; mais aucune jusque-là n'avait avoué publiquement ses csjjérances et ses désirs.

Le feu couvait sous la cendre ! Mademoiselle Victoria, seule, la première ouvrière de mademoiselle Prudence , celle que ses talents et son rang de chef de l'atelier semblaient désigner comme le successeur probable de la maîtresse fleuriste, mademoiselle Victoria laissait |)arfois entrevoir les sentiments de prédilection (juc lui ins[iirait Anatole.

Par une belle mfitinée d'automne, toutes les fleuristes se trouvaient réunies dans leur atelier, dont les fenêtres donnaient sur un petit jardin froid, humide , resserré entre trois maisons de quatre étages, et dont quelques vieux arbres rabougris, commençant à se dépouiller de leurs feuilles, composaient la rare et triste végétation.

Ces demoiselles achevaient une commande pressée.

Mademoiselle Prudence , en ce moment absente, avait laissé ses ordres en partant, et les doigts agiles des jeunes filles allaient pour le moins aussi vite en besogne que leurs langues.

— On ne voit goutte ici , dit tout à coup mademoiselle Victoria en se levant , je nuance tout de travers !... Mes roses de Bengale sont jaunes comme des soucis, et je vais achever ma guirlande dans le cabinet de madame ; c'est la seule pièce de l'appartement où donne le soleil...

El, ce disant, mademoiselle Victoria saisit la planchettte sur laquelle était dé[)osée sa batiste découpée, ses pinceaux, ses couleurs, et sortit vivement de Tatelier.

— Cost loiis les jours la même chose, dit mademoiselle Joséphine , petite hrunelle à l'œil vif, h la taille cambrée, et la mauvaise tctc de l'atelier ; on n'est i)as dupe de ce beau prétexte!... Son soleil, à elle, c'est M. Anatole, qu'elle peut ainsi voir venir |)ar la fenêtre qui donne sur la rue ; mais elle perd son temps, le bel Anatole ne fait attention ici qu'à mademoiselle la marquise.

— Encore une belle mijaurée, reprit Julienne, grosse blonde aux mains rouges, crevant de santé , comme elle le disait ellemême ; une vi-aie pimbêche, qui ne dit pas quatre mots dans toute une journée, qui n'est jamais de nos dîners sur l'herbe !

— Fi! répondit Joséphine, mademoiselle Blanche est aussi bonne que jolie ! à la voir si simple et si complaisante , on ne se douterait jamais que c'est une demoiselle comme il faut.

Le dernier mot de Joséphine allait soulever une tempête de colère parmi les ouvrières ; car chacune d'elles, tout en aimant la compagne dont il était question, supportait avec peine la supériorité de naissance et de distinction de celle qu'elles avaient ironique-

nicnl surnonimée : Madentuiselle lu tnurqiiise!

Mais un coup de sonnette se fit entendre... Ce torrent d'indignation se calma sur-lechamp, et les jeunes lillcs reprirent silencieusement leur ouvrage.

Mademoiselle Victoria entra dans Tatelier, introduisant un petit vieillard qui salua les jeunes ouvrières et s'assit sans façon, au milieu d'elles, à la grande surprise de Victoria, qui ne l'y avait pas le moins du monde engagé.

— Pardon, mes belles demoiselles, dit-il, mais votre escalier est un peu dur j)our mes jambes de soixante ans; et puis je viens de loin , et à mon âge on se repose où l'on l)eut, et dès qu'on le peut; c'est le privilège de la vieillesse.

L'ii.ibit brun, assez râpé, de Tinconnu , son vaste gilet frangé, d'un blanc fort douteux, sa culotte de casimir soutenant à peine des bas de laine noire formant mille plis autour de ses jambes menues et grêles, son cliaj)eau à larges bords dont les services étaient constatés par de vastes sillons d'usure, tout cet aspect misérable et besoigneux

ne donna pas aux jeunes (illos une haute icJée de la forlune du visiteur.

Aussi, mademoiselle Victoria lui demandât-elle, de sa voix la plus aigre, ce qu'il y avait ])Our son service; ajoutant qu'un ouvrage attendu ne lui permettait pas de perdre son temps en ce moment.

— Et vous ne le perdrez pas avec moi, ma belle dame, répondit le bonhomme, car je viens aussi pour une commande pressée; mais j'ai bien peur, dit-il en jetant un regard in- (pjisiteur autour de lui, de ne pas trouver ici ce que je cherche !

— On trouve ici toutes les plus belles fleurs de Paris, monsieur, dit sèchement mademoiselle Victoria, dont l'amour-propre d'artiste se trouvait blessé par le doute du vieillard ; mais il faut y melti-e le prix, car nous ne fabriquons pas de camelote comme en demandent beaucoup de gens qui n'ont pas le moyen de payer cher... Aussi je crains bien, à mon tour, ajouta-t-elle avec un sourire j)erfide, (jue monsieur ne puisse pas s'arranger ici !

— Peut-être... dit l'inconnu sans avoir l'air de comprendre l'intention pi(iuanle de

\i\ fleuriste; croyez-vous (|ii(' cent éciis siiCfiseiit pour une parure de bal complète, bouquet, coifl'ure et garniture de robe?

— Cent éeus ! reprit Victoria, passant tout à coup de sa superbe insolence à la servile courtoisie de Tesprit de commerce.

— Si ce n'est pas assez, dit simplement le bonhomme , j'y mettrai davantage ; mais comme il me faudrait cinq parures semblables, j'espère qu'en faveur du nombre vous me les donnerez toutes à ce prix.

Les paroles du vieillard furent un véritable coup de tbcàtre dans l'atelier.

La moquerie des jeunes ouvrières s'arrêta sur leurs lèvres, et ce fut avec une curiosité presque mêlée de respect, que ces demoiselles se mirent à examiner ce nouveau client de mademoiselle Prudence.

— C'est donc une fourniture de quinze cents francs à faire?... demanda timidement Victoria , craignant d'avoir mal compris.

— Quinze cents francs , ou même deux mille, répondit le bonhomme ; attendu que je tiens à ce qu'il y a de mieux, de plus fi'ais, et de plus nouveau.

La stupéraclion redoulda.

— Je n'y mets qu'une condition, ajouta le vieillard, c'est que tout cela sera prêt avant huit jours, ce qui me semble difficile, car ces demoiselles, quoique très-habiles sans doute, ne sont pas nombreuses..., et à moins, dit-il en coni|)tant de l'œil les tabourets placés autour de la table de travail, à moins que l'atelier ne soit pas complet...

— Il ne manque ici qu'une seule de nos compagnes, qui ne peut tarder à venir, répondit Victoria ; elle n'est pas forte sur la confection, mais elle monte à merveille, les guirlandes surtout ; on la chargera des vôtres, et si monsieur veut designer lui-même le genre de fleurs qui lui convient, on quittera tout pour le servir.

Ce fut alors un mouvement général dans le magasin ; mille petits soins furent prodigués à la riche pratique.

L'une de ces demoiselles le débarrassa du eljapeau vétusté, naguère objet de mépris de la société; une autre lui enleva sa canne, lui olfrit le fauteuil imposant de mademoiselle Prudence, et dans un instant le bonhonmie se vit assis commodément , et placé devant

un vaste carton de fleurs artificielles dans lesquelles il se mit à fourrager avec le sangfroid, le goût et le calcul d'une jolie coquette choisissant sa parure de bal.

Un observateur aurait pu remarquer cependant que l'attention du vieillard n'était pas uniquement concentrée sur le choix de ses fleurs.

Chaque fois que s'ouvrait la porte, il relevait vivement la tète et semblait éprouver quelque déception en ne voyant paraître que des pratiques de la maison.

Une voix de basse-taille très-prononcée retentit tout à coup dans l'escalier.

Cette voix modulait du ton le plus faux et le plus prétentieux ce bel air de Moiitano et Stéphanie, l'opéra de Berton, fort à la mode alors :

Quand on fut toujours vertueux, On aime à voir lever l'aurore.

Poésie d'opéra-comique, dont il est permis de critiquer quelque peu la pensée; car il y a une foule de gens très-vertueux qui ont horreur de l'aurore, lui fcrmeut impiloya-

hiciiiciil leurs volels an iicz, cl loi [irôfcrent infiniment son confrère Morphée.

Je suis tout à fait de ces gens-là, et ne nrcn déclare pas moins la vertu même.

Le clianteur qui confiait ses accents aux échos du palier de mademoiselle Prudence ♦■ntra bientôt dans l'atelier, où les chants qui l'annonçaient avaient déjà fait battre tant de cœurs.

— Bonjour, mes anges ! dit le bel Anatole en passant ses doigts dans sa chevelure dorée; ma tante est absente, tant mieux. Je vous donne campo, d'après mes droits d'hél'itier, et nous allons jaboter un peu des nouvelles du jour.

— Impossible, M. Anatole, s'empressa de <lire mademoiselle Victoria, qui voulait se I éserver pour elle seule les propos aimables et les nouvelles du troisième clerc; nous avons une commande pressée, et qui ne soufire pas de retard.

— Quel(]ue coiffure de noce?... reprit le clerc; c'est toujours la même chose, les futurs ne veulent pas attendre, et ça se conçoit, (juaiid la mui'iée est jolie... N'est-ce pas, mademoisclk' Victoria ?

— Je suis de voire nvis , M. Anatole... répondit la première demoiselle du magasin en rougissant jusqu'aux oreilles, car elle croyait voir une intention matrimoniale dans celte question ; mais il ne s'agit pas de mariage... ou, du moins, de coifTure de mariage... des toilettes de hal , tout simplement, dont monsieur choisit les fleurs en ce moment...

Et elle indiqua du doigt, au troisième clerc, le bonhomme (|ui semblait absorbé dans son occupation.

— Ça?... dit à mi-voix Anatole en désignant à son tour le vieillard, ça choisit des toilettes de bal !... mais il ne ferait pas mal d'abord de se choisir un habit et un chapeau ! C'est sans doute quelque marguillier de paroisse, chargé par la fabrique d'acheter des fleurs pour le maître-autel de son église !

— Du tout! répliqua Joséphine toujours à voix basse, je le soupçonne d'être un vieux \icieux qui veut faire débuter sa belle à 1 Ambigu-Comique ou au théâtre des Jeunes- Élèves ; il a l'air, courbé ainsi sur nos fleurs, d'une chenille sur des roses !

1 ii

— Sa commande est de quinze cents francs! dit Victoria.

— Croyez-moi, répondit Anatole, faitesvous payer d'avance , ou cette commande-là n'augmentera guère mon héritage.

— Le fait est qu'il n'a pas l'air cossu !... dit Julienne.

— Sa défroque tout entière , ajouta le beau clerc, ne vaut pas le prix d'un de vos œillets...

Mais tout à coup Anatole se tut ; une vive émotion se peignit sur ses traits; le vieillard, qui lui tournait le dos, se trouvait alors debout devant lui , et avait pu saisir ses dernières paroles.

— Vous ici , monsieur? lui dit létranger avec politesse; charmé de vous trouver... Cela m'évitera la peine de passer à l'étude de votre patron ; dites-lui , je vous prie , qu'il m'attende demain , à huit heures du matin ; j'ai cinq cent mille francs à lui porter pour l'acquisition de l'hôtel dont il m'a parlé. Quant aux quatre cent autres mille, qu'il a reçus hier, il en fera l'emploi dont nous sommes convenus.

— C'est donc un Crésus, que cet homme-

là?... dit tout biis Victoria au clerc à peine rerais de sa surprise.

— Ça doit être un nabab... répondit Anatole ; il a déjà placé plus d'un million , par rentreniisc du patron !

En ce moment , la porte de l'atelier s'ouvrit; une jeune fille de dix-huit ans environ parut.

Rien de plus doux, de plus poétique, de plus suave que cette charmante personne. Son visage un peu pâle , encadré dans deux naltes de cheveux blonds qui couvraient ses tempes, rappelait les béaliques figures des vierges de Raphaël.

Une taille d'une finesse extrême, une main blanche et petite, un pied d'enfant, complétaient ce ravissant ensemble.

Sa toilette était celle d'une simple ouvrière; mais sa distinction était telle, qu'on devinait sans peine la femme de naissance et de race, sous la robe d'indienne et le tablier noir de la fleuriste.

Son entrée produisit un effet presque théâtral, car chacun des persoiuiages en ressentit une sorte de commotion dramatique.

— Voici la reine de l'atelier !... s'écria le

giilaiit troisième clerc, cédant à son admiration et à un autre sentiment plus tendre.

— C'est elle !... fit à part le vieillard en examinant curieusement la jeune fille.

— C'est mademoiselle la marquise!... dit Victoria d'un ton aigre-doux , provoqué par le transport d'Anatole.

fc clieoalicr be Saint- Cnurent,

Le second étnge de la maison où viennent de se passer les événements qui précèdent était plus aristocratiquement occupé que le premier.

Là, pas d'atelier, pas d'ouvrières turbulentes, pas de ce mouvement continuel, inséparable d"un commerce quelconque.

Un calme complet , un silence froid et digne, qu'interrompaient seuls , parfois, les

accents d'une voix fraîche et douce, rëgniiient ordinairement dans le petit appartement habité par la marquise de Montaran , et Blanche, sa fille, surnommée par ses compagnes mudenioisello la marquise, en raison du litre de sa mère.

Une première pièce servait d'entrée au logement du deuxième étage , et recevait la lumière par les carreaux dépolis d'une cloison qui séparait cette espèce d'antichambre d'une cuisine.

Un salon assez vaste , la pièce d'honneur de l'ajjpartement , était meublé de quelques antiques fauteuils et d'un sofa de bois peint en blanc, recouverts d'un vénérable lampas, dont on distinguait à peine la couleur jaune, flétrie par un long service.

Un tapis d'Aubusson, évidemment acheté pour une pièce moins spacieuse , n'occupait que le milieu du salon , et laissait à découvert, sur ses quatre côtés, de larges platesbandes de carreaux rouges, cirés avec un soin scruj)uleux.

Une antique pendule de Boule ornait la cheminée du salon , flanquée de deux vases de porcelaine dorée, où s'étalaient coquette-

ment de jolis bouquets de fleurs «rlificielles, premiers essais, dans ee genre, de mademoiselle Blanche de Monlaran.

Une petite salle à manger, dont le mobilier était plus modeste encore que celui du salon ; la chambre à coucher de la marquise, dans laquelle un lit de repos était dressé pour sa fille ; telle était la simple demeure de ces deux femmes dont la plus âgée avait eu jadis cent mille écus de rente , et dont la plus jeune s'était faite ouvrière pour nourrir sa respectable mère.

Ruinée par la révoluti'ôn de 93, la marquise émigra, ainsi que sa fille, alors enfant; et le marquis de 3Ionlaran , mort à Quiberon, avait laissé sa veuve sur le sol étranger, sans ressources et sans appui.

Une rencontre providentielle pour la marquise la préserva seule du désespoir près de l'atteindre.

Un ancien frère d'armes du marquis de Montaran, son ami d'enfance, son fidèle compagnon de guerre et de plaisir, fut retrouvé par la pauvre femme , dans les environs de Mittau , rendez-vous général des émigrés, et lui aj)parut comme un ange sau-

vcur, au milieu de sa ruine et de son abandon.

Le clievalier de Saint-Laurent avait fui sa patrie, comme tous ces nobles français qui remplissaient alors l'Europe de leurs lamentations et de leur rage impuissante contre ce torrent populaire qu'ils n'avaient eu ni le courage, ni la force de refouler dans son lit.

Triste spectacle des revers de la fortune, que toute cette élégante et oisive noblesse , errant à l'aventure par tous les royaumes de l'univers!... Pauvres comparses, chassés de leur théâtre, dépouillés de leurs oripeaux dorés, étalant aux yeux de tous les peuples qu'ils visitaient les débris de leur opulence passée... débris que la vanité disputait chaque jour à la misère !...

Et maintenant encore, des vaincus de tous les partis se promènent à travers le monde ; ruines vivantes, frappées par le marteau souverain du peuple, qui émielte les trônes pour égaliser la puissance, et qui retrouvera toujours des chefs et des maîtres, des distinctions et des supériorités, ne fûl-ce que celles du courage et du génie; car le niveau général que rêvent les utopistes a toujours

été, comme il sera toujours, impossible.

Le chevalier de Saint-Laurent, l'un des beaux de la cour de Louis XVI , spirituel , riche et garçon, avait eu des succès de tout genre.

Admis dans le cercle des favoris de Trianon, ses plus riantes années s'étaient écoulées au milieu de toutes ces adorables femmes que la hache révolutionnaire vint frapper jusque dans l'intimité de la reine Marie-Antoinette.

Grand seigneur, de race et d'habitude, le chevalier souffrait plus que tout autre de cette vie nomade qu'il menait en Allemagne, de ces privations de luxe, de bien-être, d'élégance, si cruelles pour ceux qui ne les ont jamais connues.

La marquise de 3Iontaran avait été Tune des plus grandes admirations du chevalier; mais, honnête homme avant tout, et ami du marquis, il en était reslé, auprès de cette aimable femme, au sentiment purement contemplatif, et jamais un mot, un regard, n'avaient pu révéler à la marquise un autre désir chez le chevalier, que celui de la plus affectueuse amitié.

Sé|)aré de la nnirquise pendant plusieurs années, le chevalier la retrouvait bien différente de ce qu'elle était autrefois.

Des rides précoces sillonnaient ce front d'ivoire, sur lequel se jouaient jadis les fleurs et les diamants.

Les cheveux de la marquise étaient devenus blancs ; sa taille, toujours imposante, ne se redressait qu'à de rares intervalles ; une courbure habituelle indiquait la fatigue et l'épuisement ; mais ce son de voix si doux et si mélodieux, qui faisait battre autrefois le cœur du chevalier, venait encore porter le trouble dans son âme, et quand M. de Saint- Laurent regardait la fille, en écoutant la mère, il voyait revivre à la fois toutes ses fraîches illusions de jeunesse.

Le brave chevalier, se dévouant donc à la fcnnne et à la fdle de son ancien ami, risquant sa vie pour rentrer en France, était parvenu, à force de soins et de démarches, à obtenir la radiation de la marquise de la liste Aitale des émigrés ; et quand nous le voyons apparaître dans notre histoire, il avait ramené les deux dames en France, les avait installées dans le petit appartement de

la rue Culturc-Sainte-Catherine, et, contiminnt auprès d'elles sa touchante mission, il les entourait de ses soins, de ses conseils, de sa protection.

La marquise de Montaran avait confié, en partant pour rAllemagne, quehjues diamants à une femme de chambre qui les lui avait scrupuleusement restitués à son retour.

Il en fut de même de plusieurs meubles de son hôtel, vieux vestiges d'une richesse passée, et que la même main fidèle avait soustraits au séquestre révolutionnaire, pour les rendre plus tard à leur propriétaire.

Par un motif de délicatesse qui se devine, la marquise avait exagéré aux yeux du chevalier le prix de ses diamants et le produit de leur vente, car cette valeur était Tunique ressource de la noble veuve et de sa fille chérie.

La marquise avait à grand'peine obtenu quarante mille francs, d'un écrin qui en valait soixante mille.

Ces quarante mille francs, placés chez un ancien notaire de la famille, M. Bonami, rapportaient deux mille francs, et ce revenu modeste suffisait aux dépenses des deux

(Ittmcs, grài-e à la plus stricte, h la plus sévère économie.

L'amour du chevalier pour madame de Moutaran s'était changé en une tendresse de frère, au milieu de laquelle perçaient, comme malgré lui, les soins et les attentions d'une secrète et respectueuse galanterie.

Plein d'égards et de soins pour la marquise, il ne manquait jamais de lui faire deux visites cha(iue jour ; et chaque jour, il re|)araissait dans le salon de madame de Montaran, un bouquet à In main, se privant souvent de son café du soir, pour apporter son gracieux tribut à l'objet de son ancienne passi(»u.

Quant à lîlanche de Montaran , il la chérissait comme sa propre fille.

Les goûts, les désirs, les pensées de Blanche, étaient épiés par le chevalier, pour les réaliser et les satisfaire ; il aurait donné sa vie afin de lui épargner un chagrin.

C'était avec lui seul qu'elle sortait ; c'était lui qui la conduisait le dimanche à la messe, et, dans les beaux jours, à la promenade, depuis que des souffrances aiguës retenaient la marquise dans son appartement.

Le fhevalicr, (]iii avait conservé l'usage de la poufire, revêtait, dans ces occasions-là, son uniforme de la marine royale; et, son chapeau lampion sur le coin de l'oreille, sa jolie pupille au bras, l'air superbe et un peu crâne, il se croyait encore au temps glorieux de sa jeunesse, où il traversait le parc de Trianon, accompagnant la duchesse de Tourzel, ou donnant le bras à la charmante madame de Polignac.

Cette petite colonie, cette excellente trinité de trois cœurs n'en faisant qu'un, vivait donc heureuse ainsi, supportant patiemment le présent, espérant de meilleurs jours dans l'avenir.

Le rêve favori du chevalier pour Blanche, objet de ses continuelles préoccupations, était un beau et riche mariage ; ce à quoi la marquise répondait à son vieil ami , que l'argent appelait l'argent , et que la naissance ne comptait plus pour dot, dans un temps où la noblesse du jour était née de la veille.

Le chevalier n'en poursuivait pas moins son idée fixe; et, toutes les fois que quelque figure d'homme , jeune encore, regardait sa i 6

jolie Blanche sur le boulevard, à travers la portière d'un splendide éqin'page, il rentrait tout fier ehez la marquise et lui affirmait que la jeune fille avait fait la plus brillante conijuète.

— Au reste, ajoutait-il , sans être riche, vous jouissez d'une bonne rente, plus que suffisante pour deux femmes seules; vous n'avez rien à désirer ; grâce au ciel , rien ne vous manque , et vous pouvez attendre.

Le chevalier croyait à ses amies trois fois autant de revenu qu'elles en possédaient réellement, et la marquise l'avait laissé dans cette erreur, connaissant son cœur et le sachant capable de s'imposer la plus grande gêne pour leur éviter une seule privation.

Le brave homme était donc fort éloigné de penser que, loin d'avoir le superflu , la marquise et sa fille manquaient presque, depuis quelque temps, du nécessaire.

Une longue maladie de madame de Montaran l'avait forcée d'entamer le petit capital de quarante mille francs.

Les intérêts se trouvaient réduits à quinze cents livres; de telle sorte que, le loyer de six cents francs payé, neuf cents livres restaient

à CCS deux intéressantes femmes pour leur existence et leur entretien.

Mais plus la gène augmentait chez madame de Monlaran, plus elle et sa fille mettaient de soins et d'adresse à la cacher aux yeux du chevalier.

Il n'y avait donc pas de petites ruses, d'ingénieuses subtilités qu'on n'inventât pour abuser M. de Saint- Laurent , et lui faire croire à un bien-être fort loin d'exister dans cet intérieur.

C'est ici peut-être le cas de nous excuser de quelques minutieux détails qu'il nous ftïut aborder; on peut les négliger dans un vaste tableau dhistoire; mais tout ceci n'est qu'une peinture de chevalet, où les plus petits accessoires sont indispensables pour donner de la vérité, de la vie aux personnages.

Le jour de la semaine où la maniuise et Blanche avaient besoin de leurs plus grands efforts d'imagination pour tromper le chevalier sur leur situation, était le jeudi.

Ce jour-là, depuis plusieurs années, M. de Saint-Laurent dînait chez son amie; ce jour, autrefois attendu, désiré, par Blanche et sa mère, comme un jour de bonheur et de fête,

excitait depuis quelques mois de vérititbles alarmes chez la noble veuve.

Son convive, bon vivant, fort gourmet, buvant sec et se connaissant merveilleusement en vins, possédait, à l'endroit de la table, une susceptibilité qui inspirait jadis la plus vive terreur à tous les maîtres dhôtel de ses amis.

Le chevalier, devançant Brillât -Savarin dans son admirable code culinaire, avait créé des principes, formulé des préceptes gastronomiques, hors des(|uels il assurait qu'il n'y avait pas de salut pour un repas.

Ses voyages en pays étrangers favorisant ses recherches, son répertoire de bouche s'était augmenté des plus succulentes compositions de l'Allemagne et de l'Italie.

M. de Saint-Laurent était donc un connaisseur embarrassant pour la table recherchée d'un millionnaire, à plus forte raison pour lordinaire modeste de son amie.

Ce n'est pas qu'il ne sût se contenter des mets fort simples qu'on lui servait rue Culture-Sainte-Calherine ; mais l'afTection délicate de la marquise, flattant les goûts du chevalier, l'avait habitué à mille petites sen-

siialilés devenues dispendieuses pour la pauvre veuve.

Or, le jeudi était arrivé, le couvert mis, le dîner commandé h la l)onne Marianne, excellente fille, et détestable cuisinière, (pie les conseils du gastronome émérite n'avaient jamais pu rendre plus habile.

A quatre heures précises, le chevalier parut; il baisa la main de la marquise , s'assit pi'ès d'elle, sur un vieux pliant, avec ce bon air de cour qui ne le quittait jamais, et s'étonna de ne pas voir arriver Blanche, que la commande extraordinaire, faite par le vieillard dont nous avons parlé plus haut, retenait encore à l'atelier du premier étage.

— Blanche est en retard, dit le chevalier, et le chapon, que j'ai enjoint à Marianne, jeudi dernier, de ne laisser cuire que deux heures dans son jus, sera trop rissolé quand elle nous le servira.

Cette phrase , bien simple, causa presque de l'effroi à madame de Montaran; mais son agitation s'accrut encore lorsque le chevalier ajouta :

— Il en sera de même des perdreaux; nous les mangerons desséchés!... La brave fille a

compté sur quatre heures, et voilà la demie près de sonuer !...

La marquise cherchait une réponse , et une excuse pour Marianne, qui certes n'en avait pas besoin à l'endroit du chapon et des perdreaux, quand Blanche parut.

Elle courut à son impatientami, l'embrassa tendrement, et reçut à bout portant le feu d'une série de conseils sur l'exactitude nécessaire pour trouver toujours son dîner cuit à point.

— C'est , ajoutait le bon chevalier s'efforçant de dissimuler sa secrète gourmandise sous le voile de l'intérêt qu'il portait à la santé de ses deux amies , c'est une question capitale d'hygiène... Un peu trop de cuisson, en absorbant le suc des aliments, les prive de leurs vertus nutritives, et les rend indigestes et malfaisants pour des estomacs délicats.

Ce disant, le chevalier offrit son bras à la marquise, et Ton passa dans la petite salie à manger.

Le fumet d'un potage savoureux rendit à M. de Saint-Lauronl toute sa bonne humeur.

Un formidable Ixuiilli, mollement couché

sur son lit de persil, remplaça le potage, et le ehevalier se permit de blâmer ce mets, un peu bourgeois ; non pas, dit-il, que je ne lui reconnaisse du mérite, mais à une seule condition, c'est que le bouillon sera détestable; car, s'il lui a donné toute sa saveur, tout son principe nourrissant, évidemment il n'a rien dû garder pour lui , et il devient alors une véritable déception pour le crédule convive qui en espérait quelque chose!... Or, comme le consommé se trouvait excellent , je suis d'avis de renvoyer cet imposteur à l'estomac vulgaire de Marianne, et de passer au chapon.

Le chapon, hélas ! était une fiction.

Le crédit delà marquise se trouvait épuisé; le trimestre du revenu n'avait pas même suffi aux dépenses journalières; Blanche, qui était censée, aux yeux du chevalier, n'apprendre à fiibriquer des fleurs artificielles, qu'à titre de distraction , et comme un amusement de jeune fille, Blanche travaillait en réalité plusieurs lieures par jour, et souvent même par nuit, pour un modique salaire.

Ce n'était pas sans une peine profonde que madame de iMonfaran a\ait consenti à ce dévouement de sa fille; mais les embarras

croissaient clifK| lie jour, et le propriétaire de la maison s'étnit présenté plusieurs fois, sans être reçu , pour réclamer les trois derniers termes échus.

Un conseil privé s'était tenu le matin entre Blanche et sa mère, pour aviser au dîner que l'on donnerait au chevalier.

Marianne, comme ministre des finances, avait annoncé que l'acquisition du chapon et des perdreaux commandés dépasserait toutes ses ressources ; que l'on pourrait tout au plus se permettre le fin gigot de présalé, qu'elle devrait encore à la confiance et aux sentiments affectueux qu'éprouvait pour elle le fournisseur ordinaire de madame la marquise.

Ce fut donc le gigot de présalé que le chevalier vit paraître sur la table, au lieu du chapon si ardemment attendu.

Peindre la stupéfaction du gastronome serait impossible. Un mouvement d'humeur lui succéda bientôt.

— Marianne est folle, dit-il; un gigot dans cette saison! c'est une faute énorme, un barbarisme en matière de cuisine! Le mouton est dur, indigeste, et d'ailleurs ce rôti-là

n'est sup[)oi'table ijuaprès une longue préparation !...

Le chevalier allait continuer ses fulminantes imprécations contre Marianne et son rôti, lorsque, voulant prendre la marquise à témoin de sa juste indignation, il la vit pâle, abattue, les yeux baissés, doù s'éehap})aient deux larmes de bonté et de douleur.

— Qu'est-ce que j'aperçois? s'écria-t-il , changeant de ton et passant de la colère à la plus touchante inquiétude ; qu'arrive-t-il donc? et d'où vient votre émotion, madame la marquise?... Je devine... ma vivacité ridicule... Ce que c'est que la gourmandise ! un vieux péché qui m'entraîne toujours trop loin... Mais vous offenser, vous blesser au point de vous causer une peine, de faire couler vos larmes...

Et M. de Saint- Laurent , au désespoir, saisit la main de la marquise et y posa ses lèvres avec l'expression d'un humble et profond repentir.

— Ce n'est pas à vous , mon bon chevalier, c'est à moi, ou plutôt à notre pénible situation que j'en veux, dit la marquise, de ne pas me permettre d'avoir un chef digne

diin convive tel que vous ; miiis Marianne se sera défiée d'elle pour le dîner que vous lui aviez coniniandé, et elle a tout bonnement apprêté un repas, bien bourgeois, bien simple, et plus à la portée de ses talents.

— Excellent ! excellent ! s'empressa de répondre le cbevalicr qui voulait expier son incartade à tout prix, j'ai métîit du rôti de Marianne; il est parfait, très-tendre, cuit à merveille !

Et, pour preuve de ce qu'il avançait, il scia , plutôt qu'il ne coupa , une énorme tranclie du plus coriace gigot qui eût jamais été servi, et la fit dis|)araître de son assiette sans se donner le temps de la broyer, ce à quoi , du reste , ses dents sexagénaires se seraient complètement refusées.

Blancbe avait écouté cette scène avec une anxiété cruelle en songeant que, tôt ou tard, il faudrait initier le bon chevalier à leurs peines secrètes, et elle redoutait cette confidence, encore plus pour lui que pour elle.

Le dîner finit plus tristement que de coutume. M. de Saint-Laurent sortit pour faire sa promenade habituelle ; et dès que les deux

(lames furent seules, elles se jetèrent en pleurant dans les bras Tune de l'autre, et confondirent, dans un douloureux embrassement, leurs inquiétudes et leurs chagrins...

Blanche descendit à son atelier.

— Le propriétaire, dit Marianne en entrant, fait prévenir madame la marquise qu'il viendra lui parler ce soir, et la prie de l'attendre.

Ce fut un nouveau coup pour la malheureuse veuve. Ce propriétaire, dur et impitoyable, ne supportait d'ordinaire aucun retard dans le payement de ses loyers.

Trois termes étaient dus par la marquise, et elle tremblait d'avance à Tidée de la scène humiliante qu'elle aurait à subir avec cet homme grossier, petit marchand, péniblement enrichi dans un bas commerce, et qui j)rofessait une publique horreur pour tout ce qu'il appelait les ci-devant.

Ce fut donc avec une vive angoisse que madame de Montaran entendit sonner à sa porte, deux heures après la sortie de Marianne.

Le chevalier de Saint-Laurent reparut.

Sa belle coiffure à frimas semblait déran-

gée par une course nipido ; ses traits exprimaient une émolion qu'il cherchait en vain à cacher, et que h» f'ail)le vue de hi marquise ne lui permit |)as (Tapercevoir.

îl s'assit, ou plutôt se laissa choir sur l'antique sofa du salon , en se plaignant de l'extrême chaleur de la soirée, excuse assez peu vraisemblable, car le tem|)s était glacial ; et puis , ajouta-t-il, j'ai couru un peu vite, de la place Royale ici : la nuit arrivait; et quand on n'a pas d'armes, il est fort imprudent de se trouvcrdehors aussi lard, avec une somme d'argent assez considérable sur soi !

Madame de Montaran le regarda d'un air étonné.

— Et surtout, reprit le chevalier, lorsque cette somme ne vous appartient pas!...

— Que voulez -vous dire? demanda la bonne dame.

— C'est une surprise que je vous ménageais, continua le chevalier, une petite rentrée de fonds qui vous arrive, bien inutilement, sans doute, car vous avez plus d'argent que vous n'en dé|)ensez ; mais il faut vous résigner à thésauriser... et d'ailleurs, notre

chère Blanche achètera quelque jolie toilette (le plus... en un mot, il s'agit d'une restitution : douze cents livres, que le comte de Prosny, un ancien camarade de mon pauvre Montaran, lui devait depuis dix ans... je l'ai rencontré, il y a huit jours, à Paris; il m'a prié de remettre cet argent à sa veuve, et je vous l'apporte.

Puis, tout en parlant ainsi, le chevalier alignait devant madame de Montaran, stupéfaite , douze rouleaux qu'il tirait de toutes les poches de son vaste habit.

— Douze cents francs?... s'écria la marquise.

— Douze cents francs, répondit froidement le chevalier; quant aux intérêts, j'ai cru devoir les refuser... votre mari n'en eût pas voulu... les prêts de l'amitié ne sont pas des affaires...

Madame de Montaran serra la main du chevalier , avec une muette expression de bonheur : car aucune parole ne vint sur ses lèvres pour exprimer sa joie d'un secours si imprévu , mais elle adressa mentalement au ciel une fervente prière d'actions de grâces.

— ■ Et mitintenniU, dit le chevalier, ne ferons-nous pas notre piquet? Vous me devez une revanche dhicr au soir.

— Merci, dit la marquise qui tremblait que le chevalier ne rencontrât le visiteur qu'elle attendait, je suis un peu souffrante... D'ailleurs, il se fait tard, et j'ai besoin de repos.

— Il n'est pas huit heures !... dit le chevalier.

— Il doit en être neuf, répondit la marquise; consultez plutôt votre belle montre de Lépine, enrichie de brillants, à laquelle vous tenez tant, et sur laquelle vous réglez toujours notre vieille pendule.

— 3Ia montre... balbutia le chevalier, je ne l'ai pas sur moi ce soir... Mais je me retire , et vous souhaite une nuit calme et bonne.

— Elle sera tout cola, mon ami, lui dit affectueusement la marquise, car je m'endormirai en songeant à vous !

Vingt ans plus tôt , un pareil mot eût transporté le chevalier d'ivresse et de bonheur!... Ce jour-là, il le rendit tout bonnement heureux.

Depuis ce jour, M. de Saiut-Laurcnt ne régla plus la pendule de son amie sur sa belle montre enrichie de brillants... mais le loyer de la marquise fut payé.

îKnr ambû66ttbc.

Marianne avait parlé.

Lorsque le bon chevalier sortit pour aller faire sa promenade de digestion , comme il le disait lui-même, il aperçut la pauvi'e servante tristement assise dans un coin de sa cuisine, et pleurant.

Le cœur du digne homme se sentit ému ; 1 7.

c'était il SOS reproches, à sa colère, sans doute, qu'il devait attribuer le chagrin de la fidèle servante.

Il s'approcha d'elle et lui adressa quelques mots bienveillants; mais la fibre sensible de Mtirianne n'en fut que plus excitée par ce témoignage d'intérêt, et un torrent de pleurs s'échappa de ses glandes lacrymales.

— Ah! M. le chevalier... lui dit -elle d'une voix entrecoupée de sanglots , je sais bien qu'un gigot ne vaut pas un chapon... surtout quand il est dur comme le nôtre... nvns nous sommes encore bien heureuses d'avoir pu vous l'ofïrir... Nous n'en pourrons peut-être même plus faire autant jeudi prochain.

Le chevalier ne comprit pas d'abord toute la portée de cette confidence; mais frappé d'une crainte vague, il entraîna Marianne sur le palier de l'étage supérieur, et, lui faisant subir un interrogatoire en règle , il apprit avec un vif chagrin toutes les misères cachées de ses deux amies.

Un pacte de discrétion se conclut entre Marianne et le chevalier.

L'im devait ignorer tout ce qu'il a[)pre-

nait, laiilre devait taire tout ce qu'elle venait de confier.

Ce fut donc au tour de M. de Saint-Laurent à recourir à l'adresse, à la ruse, pour tromper la susceptibilité de la marquise et venir en aide à sa respeclable amie , sans qu'elle pût se douter qu'il fût instruit de ses douleurs privées.

Ainsi disparut, du large gousset de M. le chevalier, la belle montre de Lépine, au profit du propriétaire de madame de Montaran.

La canne à pomme d'or ciselé suivit la montre, et fut presque aussitôt rejointe, chez l'orfèvre comiilaisant, par deux superbes paires de boucles de jarretières en diamants, qu'accompagnèrent quelques épingles ornées de pierres fines , et deux ou trois bagues assez chatoyantes , souvenirs galants d'anciennes passions, vieux signets mis aux pages effacées du livre des amours de M. de Saint- Laurent.

Instruit par Marianne, sa confidente, des embarras sans cesse renaissants de madame de Montaran, du mauvais vouloir de certains fournisseurs, à l'endroit de la table ou des

besoins urgents de la marquise, le chevalier payait à son insu , et Marianne assurait effrontément à sa maîtresse que l'on inmit tout pour rien en ce moment!... que c'était plaisir de vivre à Paris , tant l'existence était à bon marché !

— C'est au point , ajoutait-elle , que les chapons sont maintenant au même prix que les gigots, et que madame aurait bien tort de n'en plus commander les jours de dîner de M. le chevalier.

La marquise, ignorante comme toutes les grandes dames de son temps, des choses matérielles de la vie, se fiant, pour les soins et les emplettes de son petit ménage, à la probité sévère, au dévouement complet de Marianne, croyait aveuglément tout ce que lui contait la vieille fille, et jouissait, sans se l'expliquer, de ce retour imprévu de l'aisance et du bien-être, si différent des humiliantes et cruelles tribulations d'intérieur qu'elle subissait depuis quelques mois.

Mais le chevalier voyait avec une terreur secrète diminuer chaque jour ses modiques ressources.

Une faible rente viagère constituait toute

sa fortune, et, ses derniers bijoux vendus, il devrait renoncer à ce rôle si doux de providence occulte, qu'il remplissait avec tant de bonheur auprès de madame de Montaran et de sa fille.

Le sort de Blanche effrayait surtout M. de Saint-Laurent.

Il avait le secret des travaux de la pauvre enfant ; ce qu'il croyait d'abord un passetemps aimable était un travail fatigant et pénible.

De jour en jour, il la voyait pâlir davantage; un cercle de bistre se dessinait autour de ses yeux d'azur ; une toux sèche indiquait une irritation de poitrine, que développaient chez Blanche sa vie renfermée , et l'atmosphère viciée au milieu de laquelle s'écoulaient ses heures du jour, et souvent celles de la nuit.

Le chevalier perdait toutes ses riantes illusions sur l'avenir de sa protégée.

Ce mari charmant , riche , noble et beau , sur lequel il avait si longtemps compté , ne se présentait pas pour la jeune fille. Et , de fait, il paraissait assez difficile qu'un époux de cette sorte vint chercher mademoiselle

(le Montaran , fraîche et siniple violette cachée sous l'herbe, dans un modeste atelier de la rue Culture-Sainte-Catlierine au Marais.

Ce mari phénix était pourtant trouvé ; mais s'il ne réunissait pas toutes les qualités qu'avait rêvées le chevalier pour Blanche, il présentait cependant quelques avantages dont pouvaient se contenter beaucoup de gens moins difficiles.

Trois mois s'étaient écoulés depuis le jour où nous avons vu paraître dans l'atelier de la maîtresse fleuriste le petit vieillard qui fit une si belle commande à mademoiselle Victoria, la première demoiselle du magasin.

Le bonhomme, sous prétexte de surveiller lui-même l'exécution de ses parures , revenait presque tous les matins s'établir dans l'atelier, passant ainsi de longues heures au milieu des jeunes filles, qu'il amusait par ses récits et son esprit caustique et malin.

Voulant à tout prix se concilier les bonnes grâces de mademoiselle Prudence , il avait fait de nouvelles commandes , qu'il payait sans marchander ; et quant aux jeunes ou-

vricres, commpnt ne l'eussent- elles pas adoré! il n'arrivait jamais près d'elles sans avoir les poches pleines de bonbons et de friandises, destinées, disait-il, à leur donner du zèle et du cœur h l'ouvrage.

Il appelait cela le picotin de ces demoiselles.

Les fleuristes attendaient donc chaque jour avec impatience l'arrivée de M. Daquin; c'était le nom qu'avait inscrit le vieillard sur le livre des fournitures de la maison.

Mademoiselle Prudence, conciliant les scrupules de son austère morale à l'endroit des hommes, avec les intérêts de son commerce, qui lui ordonnaient de ménager une bonne pratique, et après examen sérieux du vieillard, avait décidé, dans son for intérieur, que les assiduités de M. Daquin ne pouvaient compromettre aucune des brebis conflées à sa garde ; et le bonhomme usait des franchises que lui donnaient son physique et son âge, pour redoubler ses assiduités dans l'atelier.

Seule des jeunes filles, Blanche lui montrait une réserve extrême, répondant par monosyllabes aux questions que lui adres-

sait M. Daquin sur ses travaux cl sa santé.

Les yeux toujours attachés sur son ouvrage, elle semblait indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, et souriait à peine aux histoires, souvent piquantes, dont le vieux conteur amusait à la journée son joyeux auditoire.

Mademoiselle de Montaran n'en était pas moins l'objet des préférences et des attentions du vieillard.

C'était près d'elle qu'il faisait placer son fauteuil ; c'était à elle qu'il offrait ses boîtes de dragées les plus enrubanées, et ses plus délicates chatteries. Il sortit un jour tout exprès de l'atelier, en l'entendant tousser, pour aller lui chercher, rue Saint-Louis, quelques pâtes béchiques et calmantes.

Il devint clair pour toutes les jeunes ouvrières que les fleurs étaient le prétexte , et mademoiselle Blanche la véritable cause des visites fréquentes que leur faisait M. Daquin, ou plutôt le père Daquin, ainsi qu'elles l'avaient baptisé, et l'on ne parla bientôt plus de lui que comme de l'amoureux de mademoiselle ta marquise.

On comprend que Victoria, blessée de la

prédilection qu'accordait à Blanche le bel Anatole, en dépit de ses espérances, ne manipia pas de lui faire part des observations de râtelier.

— M. Daquin, ajoutait-elle, n'est ni beau, ni jeune, mais il est riche, immensément riche, nous avez-vous dit, et lu pditc noble ne fait peut-être ainsi la pie-grièche avec lui , que pour le décider à un bon mariage.

Anatole fut frappé au cœur par cette cruelle confidence.

Il nourrissait depuis longtemps une passion violente pour mademoiselle de Montaran ; il s'était même corrigé de ses habitudes clérimanes, dans l'intérêt futur de son amour secret.

On ne le voyait plus au café Turc, héros de la poule, gagnant des queues d honneur, ou promenant triomphalement à son bras quelques jolies virtuoses des théâtres du boulevard.

11 accourait à l'atelier de mademoiselle Prudence dès (jue l'étude se fermait le soir, et ne manquait jamais d'aller à la messe le dimanche, afin d'y apercevoir mademoiselle Blanche et le chevalier de Saint-Laurent. 1 s

La réforme du vertueux clerc était si com- |)lète, que MM. ses confrères ne l'appelaient plus que Saint-Anatole Simonet, et ne parlaient pas moins que de le canoniser après sa mort.

Comme compensation aux plaisirs dont il se privait , Anatole avait vu sa fortune resplendir d'un éclat imprévu.

Favori du patron, M. Bonami, qui, connaissant les intentions de mademoiselle Prudence, devinait un successeur, et mieux encore , un bon acquéreur futur de sa charge de notaire, dans le neveu de la fleuriste, M. Bonami venait d'appeler Anatole au rang éminent de second clerc, et d'un jour à l'autre le poste important de maître clerc devait échoir à Saint- Anatole, à la grande édification de rétiide et de la basoche.

Fier de son avancement, confiant dans le brillant avenir qui se préparait pour lui, en proie aux plus vives inquiétudes, à la suite des confidences de mademoiselle Victoria, le beau clerc s"arma de résolution , et courut chez mademoiselle Prudence pour lui annoncer son projet arrêté de demander en mariage la fille de sa noble voisine.

— Y peiises-tu ?... s'écria la fleuriste stupéfaite, te marier, à ton âge, à vingt-deux ans à peine... et avec une fille sans fortune, loin (le là même, la fille d'une femme qui n'a que des dettes, qui paye fort mal son ternie, et qui souvent ne le paye pas du tout !

— Je le savais!... réj)ondit Anatole avec l'air tragiipie de feu M. Tautin dans le Monastère abandonné, le chef-d'œuvre des mélodrames du temps; mais je ne demande à mademoiselle de Montaran que ce qu'elle peut m'a))porter... la vertu, l'esprit et la beauté !

— Jolie dot ! ré|)ondit mademoiselle Prudence; on fait bien aller une maison avec ça !

— Vous êtes là, pour le reste, mon aimable tante, continua le beau neveu, avec cette assurance d'héritier unique, bien sur de la tendresse qu'il inspire ; et d'ailleurs, tôt ou tard je serai notaire, et vous rendrai au centuple les avances que vous ferez à notre jeune ménage.

— Mais, pour être notaire, dit mademoiselle Prudence avec aigreur, il faut que je paye ta charge , et j'avais toujours compte sur la dot de ta femme pour cela !

— Vous aurez mal couipté, et voilà tout, mon ange de tante!... Vous vendrez votre belle maison de la rue Saint-Martin , que vous avez eue à si bon compte, grâce à mon excellent patron, M. Bonarai, et vous vous trouverez de cette façon une bicoque de moins, et une adorable nièce de plus ! . . . C'est un marché d'or.

— Non ! s'écria la fleuriste avec une colère croissante, je ne donnerai pas les mains à une pareille folie !... Je ne consentirai pas à ton malheur, et te déshériterai plutôt!

— Faites, madame, dit le clerc se drapant pour ainsi dire d;ms sa plus belle dignité, vous êtes maîtresse de votre bien... mais je suis le maître de mon cœur!... A dater de ce jour, vous n'avez plus de neveu ; je brise votre bâton de vieillesse... je vous abandonne à vos remords... et à vos rhumatismes!... Un jour viendra, peut-être, où vous regretterez d'avoir fait le malheur du plus tendre des héritiers!... mais il sera trop tard alors; car si l'on me refuse la main de celle que j'aime, par votre faute vous apprendrez où conduit un amour sans espoir et vous pourrez lire mon sort dans le quatrième

volume de Victor ou l'enfant de (a forêt ! Ça sera mot pour mot la même chose !

Puis, finissant cette jjompeuse (iradc j)iir une pantomime expressive et tragique, Anatole saisit son chapeau , l'enfonça sur ses yeux et quitta sa tante, émue, tremblante, anéantie d'un pareil désespoir.

La nuit porte conseil, dit un ancien proverbe, et le conseil qu'en reçut mademoiselle Prudence fut sans doute favorable aux désirs ardents de son neveu, car le lendeuiitin, à sept heures i\u soir, tout se |)réparalt chez la fleuriste pour la plus ébouriffante toilette qu'elle eût jamais faite.

La vieille fille n'avait pu supporter l'idée de la douleur d'Anatole ; argent, raison, tout s'effaçait pour elle devant cette image désolante.

Elle ouvrit ses bras à l'amoureux clerc, et la promesse d'aller, le soir même, demander mademoiselle de Montaran à sa mère vint sceller la réconciliation de la tante et du neveu.

Voilà doue pourquoi nous retrouvons mademoiselle Prudence, la tète ornée d'un chapeau pyramidal, en satin rose, dont la passe 1 8.

immense laissait à peine apereevoir la figure au fond de ce long corridor.

Un bouquet d'hortensias, fleurs fort à la mode alors, était hissé sur le haut de cette espèce d'obélisque.

Une robe de sirsacas, couleur mauve, et dont la ceinture sanglait le dessous des bras, comme les lisières d'un jeune enfant , un châle fie taffetas orange, entouré d'une ruche formidable , complétaient cette stupéfiante parure.

Majestueuse et digne, mademoiselle Prudence monta lentement les marches du second étage, s'apprêtant à faire une entrée pompeuse, une entrée dij)lomati<iue, dans le salon de la marquise de Montaran,

Blanche travaillait à l'atelier, ne se doutant guère qu'il fût aussi sérieusement question d'elle eji ce moment.

Quant à M. de Saint-Laurent et à sa vieille amie , réunis comme de coutume pour le piquet du soir, ils cherchaient en vain, depuis une heure , à comprendre le sens et l'objet d'une lettre que venait d'apporter au chevalier, chez la marquise même, un valet couvert d'une riche livrée.

— 9o — Voici la lettre :

«i Monsieur le chevalier,

u Une affaire de haute importance, ct(|ui «i intéresse gravement madame la manjuise it de Montaran, dont vous êtes l'ami, m'o- II hlige à vous prier de me faire l'honneur <( de me recevoir, chez vous, rue du Pas-de- «1 la-Mule, demain à midi.

t( Vous n'avez aucune réponse à faire au «1 porteur de cette lettre. Si vous êtes absent u demain , je me présenterai de nouveau «1 quelque autre jour.

11 Votre serviteur,

it AmOI.NE DaQUI.N. 1)

Les deux amis n'étaient pas encore revenus de leur étonnemcnt, et se perdaient en conjectures sur la lettre et son auteur, lorsque Marianne annonça mademoiselle Prudence.

— Pardon, madame la marquise, dit la fleuriste en entrant et en s'asseyant avec des précautions infinies pour la magnifique robe de sirsacas, dans le fauteuil que lui avança galamment le chevalier, je ne voudrais pas

vous déranger en ce moment, mais il y a des circonstances dans la vie où le cœur rend indiscrète, et je me trouve dans une de ces circonstances-là.

Cette phrase, dite d'un ton sentimental et pénétré, fut une nouvelle surprise pour madame de Montaran.

Elle n'avait eu jusque-là que fort peu de rapports avec mademoiselle Prudence.

Bien édifiée sur l'honnêteté de sa maison, elle y laissait aller sa fille en toute confiance; mais la solennité qui entourait la visite de la fleuriste annonçait un grand événement que la marquise était bien loin de pressentir.

Le silence qu'elle garda lorsque mademoiselle Prudence eut fini de parler embarrassa cruellement celle-ci.

Cédant aux obsessions de son neveu, et ne voyant d'abord, entre sa position et celle de la noble dame , qu'une différence tout à son avantage, du côté de la fortune, la fleuriste avait fait bon marché du rang et du titre de la mère de Blanche ; mais quand elle se trouva vis-à-vis de cette femme imposante de dignilé, pleine de la distinction que donnent les habitudes d'un monde élégant et

supérieur, elle s';iperçut un peu Inrd du pas difficile où elle venait de s'engager.

La modeste fortune, ou plutôt la quasimisère de la marquise, disparut aux yeux de la marchande, pour ne lui laisser voir que la grande dame à qui elle venait demander sa fille en mariage pour son neveu , second clerc de M. Bonami.

Ce fut donc avec un grand embarras qu'elle aborda le sujet de sa visite.

M. Anatole, son neveu, jeune homme de la plus belle espérance, n'avait pu voir sans trouble, sans émotion, mademoiselle Blanche.

Jeune, ardent, inflamraiible comme tous les hommes de son âge, il avait bientôt conçu pour elle la plus ardente et la plus respectueuse passion; elle Tcn blâmait, sans doute, s'empressa-t elle d'ajouter, mais une tète de vingt-deux ans était bien difficile à calmer; et quoiqu'elle fût riche, fort riche mcnie , pour une simple marchande, elle donnerait toute sa fortune pour voir son neveu raisonnable... ou heureux... ajouta-t-elle en baissant la voix , et comme honteuse du désir quelle venait d'exprimer.

La rïiarquise et le chevalier reçurent celte

coiifidencc avec une stupéfaction qui se peignit à la fois sur leurs traits, mais dont les elTets furent bien différents.

Le chevalier ressentit une sourde colère de ce qu'il qualifiait dans son esprit d'audacieuse insolence ; et la marquise, faisant un prompt retour sur sa triste position , excusait, sans l'approuver, la demande hardie de la fleuriste.

Craignant , d'après la vive rougeur qui montait au visage de M. de Saint-Laurent, qu'il ne répondît avec hauteur à la tante d'Anatole , la marquise s'empressa de prendre la parole , et feignant , avec cette habitude du monde, avec cette délicatesse de langage , dont les natures d'élite ont seules le secret, de ne voir dans l'aveu de mademoiselle Prudence que la sollicitude d'une bonne parente pour les chagrins que pouvaient causer à son neveu des sentimens imprudents et malheureux :

— Je suis profondément touchée de votre confiance, ma chère dame, lui dit-elle, et je veux unir mes efforts aux vôtres pour guérir M. Anatole d'une passion qui ne lui donnerait que des peines.

« Je comprends très-bien la part que vous me reservez dans tout ceci ; vous désirez , sans doute, (jue j'éloigne de ce pauvre garçon celle qui cause bien innocemment son malheur; je le ferai sans hésiter, malgré mon profond regret de vous retirer ma fdic; mais Tabsence est le meilleur remède à des maux de ce genre, et je ne romprai pas nos bonnes relations de voisinage, sans vous exprimer encore toute ma reconnaissance pour le talent gracieux que vous doit ma chère enfant. »

Mademoiselle Prudence a|)erçut le piège adroit où on la jetait ; elle sentit que la marquise ne voulait pas comprendre.

Son orgueil plébéien grinça dans son âme; la marchande fut au moment de reparaître, sous les atours empesés de la bourgeoise , avec sa verve mordante, et la confiante faconde que donne toujours aux enrichis l'argent gagné dans de pénibles labeurs; mais le bon sens de la femme trionq)ha.

Mademoiselle Prudence jaunit excessivement, et faisant un victorieux elTort sur ellemême, ce fut avec un calme très-satisfaisant qu'elle se mit à naviguer dans les eaux de la marqin'se.

Klle lit remercia de sa sollicitude pour son neveu , regretta de perdre nue aussi charuïante personne , et une ouvrière aussi adroite, ne tarit pas sur les qualités, la douceur, la modestie de la jeune fdlc , et finit par assurer la vieille dame qu'un parti su- |)erbe ne pouvait manquer de se présenter, tôt ou tard, pour mademoiselle de Montaran.

Puis voulant cependant sortir de la lutte avec les honneurs de la guerre, et terminer le combat par une dernière décharge :

— Nous avons peut-être un prétendu sous la main, dit-elle, et qui pourrait convenir à madame la marquise.

— Quel est-il? demanda vivement M. de Saint-Laurent.

— Un millionnaire!... répondit la marchande; une de nos meilleures pratiques !... M. Antoine Daquin !

— Antoine Daquin ! s'écrièrent à la fois la marquise et le chevalier.

— Par malheur , continua mademoiselle Prudence, il est vieux, infirme, laid... et roturier... Mais un million, ajouta-t-elle en sortant et avec une piquante ironie, cela fait j)asser sur bien des choses !

Scnu bc comcbie.

Le nora (rAntoine Daquin , l'an leur inconnu de celte lettre qui intriguait si fort la marquise et le chevalier, produisit une telle impression sur eux, que le sarcasme de mademoiselle Prudence manqua complètement son effet, à la sortie de la fleuriste.

La vieille fille descendit rapidement chez elle, odhliant, dans le paroxysme de sa fu- 1 9

rcur, tout ce qu'elle devait d'égards à sa splendide parure ; et, détachant par un mouvement fébrile et violent les brides de l'auvent en satin rose qui lui servait de chapeau, elle tomba presque pâmée sur une chaise de sa chambre, ne pouvant répondre à son cher neveu, qui l'interrogeait avec anxiété, que ces mots hachés par la colère :

— La fille est une pimbêche!... et la mère une insolente!

Nous laisserons la fleuriste porter en pleine poitrine de son héritier le coup terrible qui devait anéantir ses espérances , et nous retournerons chez la marquise de Montaran, où, ni elle, ni son vieil ami ne pouvaient revenir de leur étonnement réciproque.

— Quel temps!... quel siècle!... s'écriait le chevalier. Une marchande s'avise de songer à une alliance entre elle et les Montaran! Un M. Antoine Daquin... quelque commerçant de la rue des Lombards, peut-être... enrichi dans rhuile et le savon... vieux et laid, par- dessus le marché, s'il faut en croire cette femme, et (jui ose prétendre à la main de la plus noble , de la plus jolie fille de Paris !

— Sans doute, dit la marquise ; mais vous pourriez ajouter aussi de la plus pauvre !.., ce qui expli(|ue leurs espérances.

— Et qu'importe la fortune ! s'écria le chevalier ; ce serait beau, vraiment, de voir greffer sur l'arbre généalogique des Montaran un Daquin ou un Simonet!

« Mais aujourd'hui, tout se passe ainsi ; les filles de marchands épousent les maréchaux de l'empire !... Il est vrai que tous ces genslà se valent, et qu'ils peuvent se donner la main. »

— Vous êtes bien sévère, chevalier, re[)rit doucement madame de Montaran , et vous oubliez que de notre temps nous avions , nous aussi, la savonnette à vilains.

— Horreur ! infamie!... re})rit le chevalier; c'était une des monstruosités de notre époque , une tolérance coupable de la noblesse... Pour moi, les vilains sont toujours restés vilains... et le baptême que nous leur donnions ne les a jamais lavés de la tache originelle !

Ce fut donc dans ces dispositions furibondes à l'endroit des mésalliances que le chevalier de Saint-Laurent se prépara, dès le

lendemain, à recevoir , diius son troisième étage de la rue du Pas-de-la-MuIe , l'impudent personnage qui, selon mademoiselle Prudence, osait aspirer à la main de Blanche de Montaran.

Le bruit de la sonnette, retentissant à la porte du chevalier, se confondit avec le timbre de la pendule qui tintait midi.

— Allons, murmura le chevalier, il est exact.

«i Morbleu ! nous allons rire un peu des prétentions de ce monsieur !... certes, nous ne sommes pas riches... nous sommes même tout le contraire... mais foin de la fortune au prix d'un pareil mariage ! >

Puis, tirant ses manchettes, rajustant sa croix de Saint-Louis, il attendit de pied ferme Tarrivée de M. Antoine Daquin.

— Vous demeurez un peu haut, monsieur le chevalier, dit le bonhomme en entrant et tout en saluant M. de Saint-Laurent avec cet air sans façon qui ne le quittait jamais ; vos trois étages m'ont valu la plus belle quinte de toux que j'aie eue depuis un mois ; mais je n'en suis pas moins charmé de faire votre connaissance.

Le chevalier, toujours poli, toujours gentilhomme, même avce ceux qui lui inspiraient le moins de sympathie, le chevalier fit signe au portier, métamorphosé ce joui'-là en valet de ehamhre, et qui avait introduit le visiteur, de lui avancer un siège,

M. Daquin s'y plaça sans cérémonie, et comme s'il eût été l'ami du chevalier depuis vingt ans.

M. de Saint-Laurent eut besoin de tout son savoir-vivre pour ne [)as laisser paraître l'humeur que lui causaient les manières de cet homme; mais il se contint encore et lui demanda s'il était bien la j)ersonne (jui réclamait un entretien de lui.

— Et qui serait-ce donc, je vous prie? répondit le vieillard: je ne connais qu'un Daquin au monde, et c'est moi. Je me déclare le signataire du billet que vous avez reçu : voilà l'identité reconnue ; entrons en matière, s'il vous plaît.

— Soit! monsieur, dit le chevalier que ce ton cassant irritait de plus en plus; mais soyons brefs, voici l'heure de ma promenade habituelle, et je suis réglé...

— Mieux (|ue votre montre... interrompit 1 i).

M. Daquin d'un ton légèrement narquois... J'en suis fâché, mais notre conversation sera plus longue que vous ne le souhaitez.

— Et si je la veux courte , moi , monsieur!... reprit aigrement le chevalier.

— Vous pouvez la désirer ainsi dans ce moment, continua le bonhomme, mais je ne vous donne pas dix minutes pour changer d'opinion, et ce sera vous alors qui me retiendrez malgré moi.

— Va pour dix minutes, M. Daquin ; mais je vous engage à trouver le secret de m'intéresser, car je ne vous accorde pas une seconde de plus.

— Madame la marquise de Montaran est votre amie, dit M. Daquin, je sais quil n'y a pas au monde une femme plus honorable et plus digne de respect , car elle supporte avec un courage admirable des privations de toutes sortes et une infortune qu'elle n'eût jamais dû connaître!...

— Et qui vous a dit que madame de Montaran fût malheureuse?... s'écria le chevalier, blessé jusqu'au fond de Tàme que les peines de la marquise fussent connues d'autres que de lui.

— La marquise est d'une santé déplorable, continua M. Daquin sans se déconcerter; sa fille est une pauvre fleur qu'un travail écrasant flétrit tous les jours davantage et courbe de plus en plus vers la terre, dont cbaque veille forcée la rapproche !...

<( Il leur reste à peine neuf cents livres de rente; leurs dettes augmentent, et leurs ressources diminuent. Soyez franc, monsieur, n'est-ce pas là le tableau triste et fidèle de la situation de vos amies ? i>

— Monsieur, dit le chevalier, je ne reconnais à personne le droit de s'immiscer dans des intérêts privés comme ceux dont vous me parlez ici , et à vous , moins qu'à tout autre, car je ne sais qui vous êtes, et ce ne peut être qu'au moyen d'investigations téméraires et coupables, qu'il vous a été possible de savoir les détails intimes que vous venez de me donner !

<i Ainsi donc, monsieur, brisons là !... Si vous étiez plus jeune, je vous demanderais peut-être raison de votre insolente conduite!... Mais, par égard pour vos années, je veux bien vous épargnei' le soin de me faire connaître le but de votre visite, dont je

suis iiistniil cravtmce , il lïtiit bien vous h; dire, et dont il est superflu de causer entre nous !... »

— Vous savez le but de ma visite? s'écria le bonhomme... Ah ! parbleu ! je vous défie bien de me rapprendre!...

— C'est un mariage, répliqua froidement le chevalier.

— .4vec un fou très-riche, et dont la tète fêlée a pu seule rêver une pareille alliance!

— Son nom? monsieur, son nom? demanda le vieillard , éprouvant une émotion qu'il ne put cacher.

— Eh ! morbleu ! son nom , c'est le vôtre!... répondit brusquement le chevalier, puisque vous me forcez à vous le dire.

— Moi ! dit le bonhomme en se renversant dans son fauteuil au milieu d'un rire homérique, moi, me marier ! moi, solliciter la main de mademoiselle de 3Iontaran !... car c'est de ce petit ange blanc et rose qu'il s'agit, n'est-ce pas? Ah! M. le chevalier, regardez-moi donc bien en face , je vous prie... Est-ce avec une figure ridée comme un vieux citron oublié dans l'oflicine d'un

cpicior , cucc des jambes de cette ténuité, avec une li.ille de cette élégance, et des elieveux dont la teinte jaune soufrée leur donne Taspect d'une clievelure passée à l'œuf, estce, en un mot, quand on est doué de pareils agréments physiques, que l'on peut songer à se marier?

— Ce n'est pas de vous dont il est question?... dit M. de Saint-Laurent, surpris.

— Monsieur, reprit le vieillard en se levant avec une dignité qu'il n'avait pas encore montrée, je serais jeune, riche et beau , que je n'aurais jamais eu la témérité d'olTrir à mademoiselle de Montaran de changer l'illustre nom de ses ancêtres contre le nom vulgaire et roturier d'Antoine Daquin.

— Mais alors, que me voulez-vous donc? demanda le chevalier |)Ius touché qu'il ne le voulait paraître de la déclaration pleine de convenance que venait de faire le vieillard.

— Ce (jue je veux, répondit malignement celui-ci, je vous le dirais bien si les dix minutes que vous m'avez données pour m'expliquer n'étaient pas expirées.

— Parlez, monsieur, parlez... dit le chc-

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