‹ Un mariage de prince (volume 2)Chapitre 9 sur 12 · SIC · texte numérisé non relu

SIC

(le fiiirc respecter les arrêts, quelque absurdes ou désagréables qu'ils soient.

Le moment approcliait où Gaston allait S'engager pour jamais; quelques heures encore, et la pensée de Florine, si douce et si |)résente maintenant à son cœur , devenait un crime de lèse-fidélité envers Célénie!...

Depuis que Gaston connaissait madame de Lostange, il n'avait eu qu'un désir, il n'avait formé qu'un vœu : devenir l'époux de cette aimable femme ! Et il était bien résolu à expier, au profit d'un amour constant et légitime , les erreurs et les folies de son passé.

Souvent pourtant, et bien avant qu'il rencontrât Célénie, limage de Florine avait traversé lame de Gaston, comme les nuages sombres qui ternissent un instant l'azur d'un beau ciel; mais elle s'évanouissait promptement dans le rapide et brillant tourbillon qui entraînait chaque jour M. de Bcrneuil. Ce n'était de sa part ni insensibilité, ni ingratitude ; la vie fiévreuse et agitée qu'il menait lui donnait cette perpétuelle ivresse des sens, où l'esprit ne peut plus admettre une idée triste et sérieuse ; état moral habituel

fie ce qu'oïl nomme iliins le monde les hommes de phiisii".

Son amour pour Fiorine, son premier amour, dans l'aeceplion noble et pure du mot, n'en sommeillait pas moins au fond de son âme.

Le chagrin qu'il ressentit de sa perte, le remords affreux qu'il en avait éprouvé, n'étaient qu'assoupis, engourdis, pour ainsi dire; il ne fallait qu'une étincelle pour rallumer la flamme, et la scène de la nuit précédente avait produit cet effet, en remettant sous les yeux de Gaston le drame douloureux de son amour.

C'est dans cette disposition d'esprit que les premiers bruits de l'hôtel , que le réveil (le Paris, surprirent M. de Berneuil.

Homme d'honneur avant tout, il songea bientôt à Tacte imporlant qui se préparait, à l'affection si tendre de madame de Lostange, aux serments qu'il lui avait faits, et pressant une dernière fois sur ses lèvres la croix d'argent de Fiorine, il s'efforça de penser uniquement au devoir (ju'il avait à remplir...

M. Jîaplisle entra.

M. Baptiste était le v;det de chambre de 2 19.

Gaston. Confident de toutes les folies de son maître, espèce de Mascarille de 1835, joignant à l'astuce des laquais de Molière l'instruction bâtarde des domestiques de nos jours, M. Baptiste lisait les journaux, était au courant de la politique européenne et possédait bon nombre d'actions des cbemins de fer les plus accrédités.

Homme d'ordre , spéculateur babile , observateur profond, M. Baptiste avait basé sa fortune sur le cœur de son jeune maître. C'était un cbamp fertile qu'il ensemençait de son mieux et qui l'apportait souvent au delà de ses espérances. Tarifant d'un coup d'œil sûr chaque nouvelle passion de Gaston, Baptiste savait d'avance, à leur aurore, ce qu'elles auraient produit à leur déclin. En fflet , les dangers , les surprises , les billets doux à remettre, les arrivées inopportunes, les brouilles, les raccommodements, les factions de jour et de nuit, aux portes, sous les fenêtres, tout cela se payait à prix d'or!... Et M. Baptiste spéculait ainsi sur le bonheur ou sur les chagrins de son maître.

En di|)lomate exercé , le rusé valet augmentait souvent à plaisir et compliquait

adroitcinenl les périls des iiveiitiircs, car les prolils ctaienl toujours en raison des diflicullcs.

Il résuUail, par exemple, delà comptabilité de M. Baptiste, que les amants trompés lui avaient infiniment plus rapporté (jue les maris dans le nième cas; ce qui s'explique par les facilités que donnent généraleuient ces derniers aux flibustiers de IHyraen !... Aussi, m'a-t-il toujours semblé que cet excellent dieu , le moins malin de tous , avait [)eaucoup plus de droits que son frère au bandeau que MM. les poètes ont placé sur les yeux de l'Amour.

Ce qui nuisait essentiellement aux revenus de Baptiste, c'étaient les amours banales où le mystère n'avait point de rôle , où l'héroïne arrivait en plein jour, à visage découvert, sans voile de dentelle sur les yeux , sonnant bruyamment à la porte principale , comn)e aurait pu faire tout ami intime, ou tout honnête créancier. Baptiste, alors, ne cessait de combattre l'ennemi par tous les moyens en son pouvoir ; il établissait un système d'observation et de surveillance à l'endroit des habitudes et des relations de la

reine du moment, et Bnplistc réussissait presque toujours {• découvrir certaines peccadilles plus ou moins cachées , qui décidaient Gaston à jeter le mouchoir à quelque autre sultane.

M. Baptiste était enfin une véritable puissance dans la maison de M. de Berneuil.

Ce fut donc avec la famdiarité d'un confident éprouvé que Baptiste aborda son maître en lui tenant cet étrange discours :

— Monsieur a les yeux bien fatigués ce matin... et le lit de monsieur n'est pas défait!... Après tout, ça se conçoit... peutclre quelques adieux éternels à faire hors de l'hôtel... Il y aura tant d'infortunées pour une seule heureuse!...

— Taisez - vous !... lui dit brusquement Gaston; et habillez - moi... le mariage est pour midi !...

— Monsieur a le temps, continua le hardi valet, et sans doute plus de temps qu'il ne pense !...

— Que voulez -vous dire? reprit M. de Berneuil.

— Rien... presque rien... répondit Baptiste a\cc nue joie maligne; si ce n'est que

le mariage, de monsieur ne se fera peut-être pas aujourd'hui.

Il est inutile de faire observer que M. Baptiste ne voyait pas d'un bon œil l'union de son maître, qui lui enlevait ainsi le plus clair de son revenu.

— Expliquez-vous!... dit Gaston en se levant.

— Dame!... Un mariage n'est fait que quand il est fait... et il s'est passé cette nuit de si singulières choses à Thôtel ! ...

— Et quelles choses?... demanda Gaston avec la j)lus vive anxiété.

— Toute la nuit, répli(|ua Baptiste en baissant la voix, un bruit inaccoutumé s'est fait entendre chez madame la comtesse... on a vu des lumières se promener dans les appartements... sa femme de chauibre seule connaît le mystère; mais, celte fille -là est une muraille dont on ne peut rien tirer!... El tout ce qu'on a pu savoir d'elle, ce matin, en prenant le café à l'office, c'est que sa maîtresse avait passé une nuit fort agitée...

Rien n'est plus craiutif qu'une conscience coupable... Gaston se sentit saisi de terreur à ces paroles.

— Qu'est-il donc arrivé? se dit-il.

La sortie subite de CtMénie pendant la soirée de la veille, le trouble de ses traits en rentrant au salon, le secret dont il devait recevoir, le matin même, la confidence, toutes ces circonstances lui revinrent ensemble à l'esprit et le plongèrent dans une inquiétude qui n'échappa pas à M. Baptiste.

— Si monsieur veut savoir à quoi s'en tenir, reprit-il, fidèle à ses anciennes habitudes , j'essayerai de pénétrer, sous un prétexte adroit, jusqu'à l'appartement de madame, et de là j'observerai ce qui s'y passe...

— Baptiste!... lui dit M. de Berneuil d'un ton de colère auijuel n'était point habitué l'impudent valet, vous êtes un misérable et un sot !... Vous oubliez qu'il s'agit de celle (|ui va porter mon nom, de la femme que je respecte le plus au monde !... Il n'y a rien à observer chez madame de Lostange ; tout ce qui s'y passe, comme vous le dites, est simple et naturel!... Je ne crains qu'une chose, c'est qu'elle soit souffrante, et j'irai moi-même m'ini'ormer de ses nouvelles; quant à vous, songez à ne parler de madame

— "liô —

la comtesse qu'avec !e plus profond rcs()ect, ou je vous chasse.

M. Baptiste, stupéfait d'une pareille mercuriale, termina silencieusement la toilette de son maître, tout en lui gardant une profonde rancune pour ce terrible cou|) de boutoir au travers de son amour-propre.

La toilette de Gaston était achevée. Le costume noir de rigueur; uniforme général de tous les Français, le peuple le plus joyeux du monde !... triste couleur, adoptée pour tous les événements importants de la vie, heureux ou malheureux; si bien qu'en rencontrant un ami dans ces vêtements lugubres, vous êtes toujours incertain s'il vient d'assister à un mariage, ou à un enterrement!

Gaston s'apprêtait à sortir , lorsque ses yeux se tournèrent instinctivement vers la fenêtre de Florine.

Un cri de surprise s'échappa de sa poitrine ; il s'appuya contre un meuble , prêt à se trouver mal.

Il venait de revoir, sur la fenêtre de la jeune fille , le beau rosier blanc couvert de fleurs... ce rosier qui n'avait plus re|)aru depuis la fuite de Florine, et qui se retrou-

vait là, plus frais et plus fleuri ijue jamais !

— Qu'a donc monsieur?... demantia Baj»lisle en courant oflicieusemenl à son maître.

— Rien... rien... repondit Gaston, laissezmoi... sortez... ou plutôt, écoutez-moi : rendez-vous en face, dans cette maison...

— Où demeurait mademoiselle Florine?

s'empressa de dire Baptiste.

— C'est cela même... et tâchez de savoir... informez-vous adroitement quelle est la personne qui habite...

— La chambre de mademoiselle Florine?. . .

Baptiste, en appuyant sur le nom de Florine, ajouta, ayant facilement remarqué l'impression étrange quil produisait sur M. de Berneuil :

— J'y cours, et je reviens apprendre à monsieur tout ce qu'il désire savoir.

— Diable ! se disait-il en sortant , est-ce que nous aurions découvert une autre voisine?... Un homme marié, ou à peu près... une intrigue, dans notre position! Et madame qui est jalouse!... Il y aurait là de quoi acheter dix nouvelles actions d'Orléans !...

Gaston resta quelques instants les yeux

attaches sur la fenêtre de Fiorine; mais rien n'y parut; et le rosier blanc s'y pavanait seul, fièrement assis sur sa gouttière , comme un conquérant qui a repris possession du trône dont il était déchu.

— Madame la comtesse prie M. de Berneuil de vouloir bien l'attendre au salon , dit la femme de chambre de madame de Lostange à Gaston , qui venait de se présenter chez Célénie.

— Votre maîtresse est souffrante ? reprit-il.

— Un peu de malaise, de l'agitation nerveuse... madame sera prête avant une heure.

Et Gaston se rendit au salon, presque heureux de n'avoir pas été reçu par Célénie, dans le trouble violent qu'il éprouvait encore.

Baptiste attendait son maître :

— La chambre en question est inoccupée, dit-il à Gaston, la portière vient de me l'assurer; et aucun locataire n'y a demeuré depuis mademoiselle Fiorine.

M. de Berneuil lui fit signe de sortir.

— Il paraît, murmura Baptiste en s'éloignant, quil ne s'agissait que de la petite bro-

Vja MABIAUE DK PRINRK. 2 20

dense... un ancien accès de fièvre amoureuse qui reprenait à monsieur... rien à prélever là-dessus !... C'est une affaire de moins pour mon agent de change.

— Je suis fou, se dit Gaston, tous les rosiers se ressemblent , quoique voisin aura placé cet arbuste sur la croisée de Florine... et mon cœur pouvait seul abuser mes yeux à ce point!...

« Bannissons tous ces souvenirs, fermons notre âme à des regrets qui seraient des crimes en épousant Célénie!... Hier encore, j'étais loyal et sincère, en lui jurant que je n'aimais qu'elle !... Ah ! pourquoi ces lettres fatales ont-elles rouvert des plaies que je croyais cicatrisées pour jamais ! »

Un événement, bien simple en a|)parcnce, vint tout à coup jeter un nouveau désordre dans l'esprit de M. de Berneuil.

Il s'était approché du piano de la comtesse et venait d'y prendre, avec distraction, un morceau de musique placé sur le pupitre, lorsque le papier s'échappa de ses mains. Il pouvait à peine en croire ses yeux , la romance qu'il trouvait chez Célénie était cet air charmant de Boïoldieu, qu'il avait appris

à la pauvre Florine!... Cet air, qu'elle se prometlait , dans sa naïve confession, de n'oublier de sa vie!...

Par quelle bizarrerie du sort cette romance se trouvait-elle là ?

Célénie, excellente musicienne, préférant par goût, et un peu par ton, la musique italienne à la musique française , ne lui avait jamais fait entendre cette ancienne mélodie, et Gaston se perdait en conjectures sur la cause de ce singulier incident.

Encore une fois ramené vers le passé, cet air lui rappelait Tune des plus tendres scènes de sa passion pour Florine.

C'était un beau soir d'été. Florine,

résistant aux prières ardentes de ses lettres, avait jus(iuc-là refusé de le recevoir dans sa chambrette... Piqué de la résistance qu'on lui opposait, Gaston évitait depuis huit jours de rencontrer sa jeune voisine, et sa fenêtre, constamment fermée, témoignait assez à Florine de son indifTérenec et de son oubli.

Ce soir-là, ne voyant plus briller la lampe modeste de la petite brodeuse, Gaston ouvrit sa croisée, se mit à son piano et chanta la romance favorite. Comme il allait achever le

troisième couplet, une voix douce, fraîche, tremblante d'émotion, traversant l'espace et semblant descendre du ciel, s'unit timidement à sa voix, en répétant avec lui :

« Vivre loin de ses amours , « N'est-ce pas mourir tous les jours! »

Gaston courut à sa croisée... celle de Florine se ferma aussitôt...

Mais le soir du lendemain, ils chantaient tous deux ensemble le tendre refrain , à la même fenêtre !...

Sous l'impression de ce souvenir, Gaston s'approcha du piano, s'y assit, préluda quelques instants, puis recommença l'air simple et touchant qui avait été pour lui le signal du bonheur.

Tout à coup ses doigts s'arrêtèrent sur le clavier, son cœur battit à briser sa poitrine, son souffle se glaça sur ses lèvres, tout son être se concentra dans un seul sens... Gaston écoutait!... Gaston avait cru entendre murmurer au loin le refrain de sa romance, et la voix qui le disait, cette voix dont il connais-

sait chaque modulation, cette voix était la voix de Florine ! !...

— Est-ce un songe?... s'écria-t-il en se levant éperdu; ces accents n'existent-ils que dans mon imagination? V^iennent-ils du ciel, ou de la terre ? Dieu n'a-t-il pas attiré Florine à lui ?.. Est-ce elle? Est-ce sa voix d'ange que je viens d'entendre?...

Et Gaston, s'interrompant, cherchait à retrouver dans l'espace le chant vague et plaintif qui avait frappé son oreille!... Tout fut muet... et le bruit lointain de la ville arriva seul jusqu'à lui !...

Depuis quelques heures la vie de M. de Berneuil était un délire continuel ; chaque minute lui apportait une nouvelle émotion!... Mais ce dernier coup fut le plus violent de tous.

Croire à l'existence de la jeune tille était à la fois un bonheur et un supplice pour lui.

Un bonheur !... car il sentait qu'il Tadorait plus que jamais... Un supplice!... car on l'attendait à l'autel, et dans peu d'instants il allait perdre à jamais sa liberté.

Et puis, une pensée très-grave, une pensée que lui dictait l'honneur , vint le jeter

dans une perplexité douloureuse el terrible.

Madame de Lostange avait sa parole!...

Aux yeux du monde, Gaston était déjà son époux!... La signature de leur contrat, les apprêts de leur mariage, tout Paris convié à sa célébration, n'était-ce pas là un engagement public et formel? Pouvait-il se soustraire à un devoir que la veille encore il eût rempli avec tant de joie ? Était-ce d'ailleurs par une rupture éclatante qu'il reconnaîtrait la tendre et noble affection de Célénie, et cette organisation si impressionnable et si délicate ne succomberait-elle pas à ce procédé cruel?...

Mais si Florine vivait encore !... Si ses sens ne l'avaient pas trompé , si c'était bien elle dont il avait entendu la voix, ne devait-il pas aussi une sainte réparation à l'honneur de la pauvre fille? Et quelle autre indemnité lui offrir que son nom , pour des douleurs qui avaient jeté un ange du ciel dans un enfer de honte et de désespoir !

Puis, revenant à la comtesse , il s'expliquait alors le sentiment qu'il avait éprouvé pour elle... il s'apercevait, trop tard, que sa tète y avait eu plus de part que son cœur.

Lesprit, rélégaiice , les charmes de la belle veuve avaient exalté son imagination sans toucher véritablement son âme; mais il sentait aussi que s'il pouvait renoncer à l'amour de Célénie, il ne vivrait pas heureux sans son estime et sa tendre amitié !... Gaston, plongé dans ces amères réflexions, n'entendit pas le léger bruit qui se fit dans le salon... Et quand il leva les yeux, Célénie était près de lui.

Une simple toilette blanche ajoutait encore à la beauté de madame de Lostange; mais ses traits étaient si pâles, que la vie semblait les avoir quittés ; deux cercles de bistre encadraient ses yeux, et tout annonçait chez elle une souffrance récente et une agitation mal contenue.

— Gaston, lui dit-elle de sa voix si douce, nos amis vont venir ; êtes-vous prêt?...

Gaston, qui allait peut-être tout lui dire, sentit les paroles expirer sur ses lèvres en remarquant la pâleur extrême de Célénie.

— Tout prêt..., balbutia-t-il.

— Que dites-vous de ma toilette? continua la comtesse ; n'est-ce pas que le blanc me va bien?... C'est aussi quelquefois la cou-

leur du deuil !... On revêt ainsi, dit-on, dans certains pays, les jeunes filles que l'on conduit au champ du repos... et c'est comme cela que je voudrais qu'on m'habillât, si je venais à rejoindre ma mère.

— Quelle triste pensée , dit Gaston , un jour comme celui-ci !...

— Oh! reprit Célénie, c'est que, dans un jour pareil, on doit avoir des idées graves et solennelles!... Aussi, depuis ce matin, toutes les miennes ont-elles un caractère sérieux. Tout à l'heure encore, je faisais un retour sur le passé ; je me rappelais les premières années de mon enfance ; je n'habitais pas alors un bel hôtel ;jelais pauvre, Gaston, née d'une famille malheureuse; mon père vivait de son travail et ma pieuse mère élevait péniblement sa famille. Je ne vous en ai pas parlé, par un sentiment que je me reproche ; non pas que j'aie jamais rougi de ma naissance obscure, mais parce que je vous jugeais mal, et je vous en demande pardon... vous aimiez la noble comtesse de Lostange, et j'avais peur que le brillant Gaston de Berneuil ne perdît ses illusions en apprenant ma modeste origine.

— Célénie, dit Gaston, je valais mieux que vous ne pensiez.

— Oh! je le sais, répliqua madame de Lostange ; je sais que vous auriez épousé, sans hésiter, une fille du peuple, si vous l'eussiez trouvée digne de vous.

Gaston regarda la comtesse avec une surprise mêlée d'effroi ; mais Célénie continua sans le remarquer :

— A dix ans, j'étais orpheline... mon sort changea, par une circonstance sans intérêt pour vous ; et quelques années après j'épousai M. le comte de Lostange, qui me conduisit aux colonies, d'où je ne suis revenue qu'à sa mort. Voilà comment j'ai acquis un blason, une belle couronne de comtesse, une grande fortune, et le droit de vous offrir tout cela !...

Gaston, de plus en plus ému par les simples et touchantes paroles de la comtesse, voulut saisir sa main qu'elle retira vivement.

— Pas encore, lui dit-elle, vous aurez bien le temps de prendre cette main -là quand elle vous appartiendra pour toujours...

<! A propos, ajouta-t-elle, je vous ai promis, hier au soir, de vous confier un secret, et vous n'êtes guère pressé de le savoir. »

— Si fait, dit Gaston , espérant trouver dans la révélation de ce mystère quelque rapport avec sa situation actuelle; je brûle, au contraire, de l'apprendre.

— C'(,'St une lettre, dit la comtesse, une lettre que j'ai reçue hier, au milieu de notre réunion ; lettre sans signature, il est vrai, mais la personne qui me l'adressait l'apportait elle-même et demandait à me voir.

» J'ai lu cette lettre ; lisez-la à votre tour. »

Gaston la prit; l'écrihire était évidemment contrefaite ou altérée, comme celle d'une personne en proie à une violente émotion.

ti Madame,

<c Depuis hier, seulement, je sais que vous u habitez cet hôtel ; je sais aussi que vous «( allez vous marier avec M. de Berneuil.

«i L'intérêt que vous m'inspirez me décide .( à vous supplier, au nom de votre repos, de <i votre bonheur, de ne pas conclure celte

<i union!... La personne qui vous écrit ne <t veut aucun mal à M. de Berncuil; mais elle «c vous veut du bien, à vous, par un motif <c qu'elle vous dira elle-même.

<! M. de Berncuil vous trompera, madame, (1 comme il en a trom|)é tant d'autres!... <( Quelques mois suffiront pour éteindre l'a- » mour qu'il vous promet sans doute pour « la vie... et vous n'aurez bientôt plus de lui «i qu'indifférence et oubli.

«( Voilà le sort que son inconstance vous II réserve!... Songez-y bien, madame, un <( cœur comme le vôtre mérite mieux que <i cela ; et l'on veut vous éviter un avenir de « regrets et de désespoir, en vous conjurant « de rompre ce mariage. »

Gaston , les yeux attacbés sur cet écrit, n'osait plus les lever sur madame de Lostangc.

— Ne croyez pas, lui dit alors Célénie, que j'ajoute foi à de pareilles lignes!... J'ai pardonné le passé, quoique j'en aie beaucoup souffert, quoique j'en souffre cruellement encore, dit-elle en appuyant la main sur son cœur, mais vous m'avez assuré qu'aucun

ninoiir sérieux n'avait occupé votre âme, et je vous ai cru, Gaston.

Ces mots, pleins de sentiment et de confiance, frappèrent comme d'un coup de poi- £i;nard le cœur de M. de Berneuii. Il se sentit indigne de la noble femme qui lui parlait ainsi , et tombant à ses genoux , il s'écria :

— Grâce!... Célénie... Ecoutez-moi!...

— Relevez-vous, M. de Berneuii, lui dit la comtesse en lui indiquant les portes du salon qui s'ouvraient, voici nos amis et nos témoins qui arrivent.

En effet, le salon se remplit bientôt de ceux qui devaient accompagner les mariés à l'église.

Madame de Lostange, entourée de tous les invités, ne pouvait plus être abordée par Gaston.

La pâleur de la comtesse n'échappait point aux regards de ses amis, de ses amies, surtout!... Mais la cause en paraissait si naturelle : l'agitation inséparable d'un jour de mariage, l'insomnie de la nuit qui le précède, expliquaient suffisamment l'altération qui se peignait de plus en plus sur la belle figure de madame de Lostange.

Gaston , dans un trouble qu'il cherchait en vain à déguiser, suivait d'un œil presque égare les mouvements de Célénie. Un pressentiment secret semblait le préparer à quelque grave événement, et la voix mystérieuse qu'il avait entendue résonnait encore sourdement à son oreille et dans son cœur !...

Le moment du départ était enfin arrivé.

Le plus âgé des témoins de Célénie s'apprêtait, à défaut d'un père, à lui offrir la main; Gaston se soutenait à peine, lorsque madame de Lostange s'aperçut qu'il lui manquait son voile de noces...

— On ne se marie pas sans cela, dit-elle à Gaston, et l'ouvrière qui devait me le livrer est bien en retard.

— La voici, madame la comtesse, dit la femme de chambre en paraissant à la porte du salon et en introduisant une jeune fille qui tenait le voile de noces.

Les yeux de Gaston se tournèrent vivement de ce côté ; mais à peine eut-il vu la personne qui entrait qu'un cri s'échappa de sa poitrine, et succombant à la violence de ses émotions, il se trouva mal

Lorsque M. de Berneuil reprit ses sens, lout le monde s'était retiré, hors deux personnes qui se tenaient h ses côtés, et dont les soins empressés l'avaient rappelé à lui.

— Florine!.., c'était donc toi?... dit Gaston dans un transport de surprise et de joie, en apercevant la jeune ouvrière.

Puis, rencontrant le triste et doux regard de madame de Lostange, il baissa les yeux comme le coupable devant son juge.

— Florine est ma sœur, lui dit la comtesse avec simplicité, une sœur chérie dont mon absence de Paris m"a fait bien longtemps perdre la trace!...

— Votre sœur ! s'écria Gaston.

— La pauvre enfant fut bien malheureuse, 31. de Berneuil !... Mais à quoi bon vous raconter son histoire?... Ne la connaissez-vous pas comme moi !...

Les yeux de Gaston se remplirent de larmes. Célénie continua :

— Retirée des flots, grâce au courage d'un brave ouvrier, Florine fut accueillie par une honnête famille dont les touchants exemples de vertus ramenèrent, sinon le calme, du moins la résignation dans son cœur! ...

<i Mîiis lin [)remier amour a tant de force et ses racines sont si profondes, si vivaces, qu'il se remet souvent à fleurir quand on le croyait mort pour jamais !...

t( Florine, passant il y a (juclques jours par celte rue, ne put résister à Tenvie de revoir son ancien logement qui se trouvait libre.

>: En rentrant dans cette chambre, témoin de tant de désespoir, mais aussi de tant de bonheur, elle fut saisie d'un désir immense d'y revenir... Florine aimait encore; mais elle voulait aimer seule et invisible, comme nous aiment les âmes de ceux qui veillent sur nous dans le ciel!...

«1 La femme qui gardait la maison reçut l'ordre de ne jamais révéler sa présence. Un beau rosier blanc fut replacé sur la fenêtre, l'autre était mort... vous aviez tué la jeune fille, et la fleur !

•1 Hier, Florine m'aperçut comme je sortais de l'hôtel. Frappée de ma ressemblance avec cette sœur qu'elle pensait avoir perdue et qui la regrettait depuis si longtemps, Florine Jtpprit bientôt la vérité : Célénie, sa sœur tant aimée, était là , près d'elle , opulente, heureuse , à quelques pas de la jeune fille,

dont un travail pénible assurait loul au plus Tcxistence.

"Croyant à mon indifférence, à mon oubli, elle n'osa nraborder, elle douta de moi !... C'est tout simple, ajouta la comtesse en serrant Florine entre ses bras, le malbeur rend injuste, et l'apparence m'accusait.

<i Quand la pauvre enfant apprit que vous alliez m'épouser, une vive terreur s'empara d'elle. La compagne chérie de son enfance allait souiîrir, par vous, comme elle avait souffert elle-même!...

<i Toutes ses douleurs lui revinrent au coeur. Elle m'écrivit , non par une basse jalousie, son sacrifice était fait, elle ne croyait plus au bonheur; mais pour m'éviter les tourments dont vous aviez accablé sa vie.

<t Timide et tremblante, elle m'apporta sa lettre elle-même, et je ressentis à la fois la plus grande joie et le plus grand chagrin de ma vie : je retrouvais ma sœur, et je perdais votre amour!... Votre amour, continua Célénie en regardant tristement Gaston, car je connus bientôt le secret de Florine. Dès cet instant ma conduite fut tracée : je jurai de vous unir à elle!

« Il ne m'aime plus! me disait Florine en fondant en larmes ; je le craignais comme elle, Gaston , car je me rappelais vos serments... mais vous aviez un devoir à remplir, et je comptais sur votre honneur.

«Un événement inattendu me révéla bientôt le véritable état de votre âme.

u Ne voulant plus me séparer de Florine et désirant la soustraire quelque temps encore aux regards curieux de mes gens, j'étais montée, seule, au milieu de la nuit, par un escalier dérobé, dans une chambre de l'hôtel depuis longtemps inhabitée et dont je voulais faire la retraite mystérieuse de ma sœur. J'ignorais qu'une simple et légère cloison la séparait seule de votre appartement. Jugez de ce que je dus ressentir, lorsque j'entendis votre voix prononcer, avec l'accent d'une vive douleur, ces mots qui se gravèrent en lettres de fou dans mon cœur : u Florine! pau- "( vre Florine I... C'est toi seule au monde <i que j'aie véritablement aimée!... »

« Un long soupir que je ne pus arrêter sur mes lèvres répondit à vos paroles...

« A peine revenue à moi, je courus tout racontera Florine. Mais, incrédule comme 2 21.

loutes les cîindides natures que l'on h Iroiiipres une t'ois, elle refusait de me eroire, ou plutôt de eroire au retour de vos sentiments pour elle.

« Alors, et pour la convaincre, je la fis assister, invisible, au spectacle de vos émotions. Je vous entourai de tous vos anciens souvenirs ; j'exigeai qu'elle vous fît entendre sa voix ; et je la présentai enfin à vos yeux, dans le moment solennel où vous croyiez la perdre pour jamais.

« Votre saisissement à sa vue, le cri de bonheur qui tout à l'heure encore s'est échappé de votre cœur , ne peuvent plus laisser de doute au sien, Gaston, et j'ai rempli la lâche que je m'étais imposée. »

— Mais tu l'aimes... ma sœur... dit timidement Florine.

— Je l'aime à présent... comme un frère, répondit la comtesse en tendant la main à M. de Berneuil, qui s'était jeté à ses pieds et semblait attendre son pardon, et je remercie Dieu que notre union ne se soit pas acconiplie , car Gaston connaît la secrète maladie de mon âme, cette jalousie injuste, j'en conviens, mais invincible, de tout ce qui avait

précédé son amour pour moi ; et si je souffrais d'un passé futile, que n'aurais-je pas éprouvé de tourments à l'idée dune jiassioii vive et profonde !...

<i C'est une nionomanie bien ridicule, ajouta Célénie avec un sourire qui ressemblait à un rayon de soleil entre deux nuages, mais je n'ai pas encore trouvé de médecin assez habile pour m'en guérir. »

Huit jours après cette scène , M. Jules Dorsan, le notaire, apportait un nouveau contrat de mariage, toujours orné de sa belle faveur couleur de rose ; et quant à l'ancien contrat, ce fut cette fois Célénie qui en fit un auto-da-fé.

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