‹ Un mariage de prince (volume 2)Chapitre 8 sur 12 · L'AUTO-DA-FÉ · texte numérisé non relu

L'AUTO-DA-FÉ

Un soir du mois d"noût 1855, les salons de la comtesse de Lostange resplendissaient de mille lumières; une foule brillante s'y pressait, le Paris élégant, le Paris financier, le Paris aristocratique, tous les Paris enfin, excepté celui du peuple, qui a pourtant bien aussi quelques droits à un Paris, s'y étaient, donné rendez-vous. L'éclat des diamants, la suave senteur des fleurs, le choix exquis des

invités, le deriii-silence (|iii régnait dans cette vaste réunion, tout lui imprimait un cachet particulier d'élégance et de dignité.

C'est que la fête donnée par Célénie de Lostange n'était point une l'olle occasion de danse et de plaisir; son but était intéressant et grave, et les gens comme il faut de Paris, qui prennent si facilement la figure de la circonstance , avaient tous un air encourageant et gracieux, bien fait pour induire en mariage les deux héros de la fête : madame la comtesse de Lostange et M. Gaston de Berneuil.

On signait leur contrat ce soir-là même et leur union devait se célébrer le lendemain.

Jules Dorsan, jeune notaire de la plus belle espérance , à ce qu'assurait son prédécesseur, qui lui avait vendu cinq cent mille francs sa charge, venait de faire apparaître aux yeux de rassemblée un magnifique rouleau de |)apier timbré , orné d'une faveur rose, le rose étant de rigueur pour entourer les contrats de mariage, de l'avis de MM. les notaires, du moins; chacun, le sourire aux lèvres, s'empressait de coucher son nom sur l'acte authentique, sur ce traité d'alliance et

quelquefois de commerce, où deux piiiss.nices junies signent l;i paix, lout en ('ctisMiit mentalement leurs réserves pour la guerre.

Il n'en était pourtant pas ainsi de Célénie cl de Gaston ; c'était un nifiriage assorti de tous points : deiix noms distingués, deux grandes fortunes , deux cœurs généreux et bons, s'unissaient avec toutes les chances d'un avenir heureux. Et j'oubliais de vous dire, contrairement à l'usage de tous les romanciers qui commencent toujours par là, que madame de Lostange était bien la plus ravissante veuve qu'on pût voir, et M. de Berneuil un homme charmant, que les femmes avaient un peu trop gâté, peut-être; mais chose rare, qui n'en était devenu ni plus suiïisant, ni |)lus fat pour cela.

Les plus mauvaises langues, celles des vieilles filles elles-mêmes, ne pouvaient donc s'exercer aux dépens des deux futurs. Quelques douairières, pieuses habituées de Saint- Thomas-d'Aquin, disaient bien lout bas que feu leur parent, M. le comte de Lostange, s'était mésallié jadis en épousant Célénie; (jue la belle veuve n'était pas née !... Mais comme, du vivant de son époux, et depuis sa mort.

la comtesse avait eu la conduite la plus irréprochable, comme elle écoulait avec le plus profond intérêt les interminables conversations héraldiques de son illustre famille, elle en conquit j)romptement les bonnes grâces, et le faubourg Saint-Germain lui donna l'absolution de sa tache originelle.

Gaston de Berneuil n'était qu'à peu près noble, lui!... Il avait bien la particule , et l'avait par droit de naissance et non par droit de conquête, comme une foule de gens que nous connaissons... Il pouvait même s'arrondir d'un titre quelconque, et comme il l'aurait bien porté , personne n'eût jamais songé à lui demander où il l'avait pris; mais homme d'honneur et de cœur, il aurait rougi de cet habit d'emprunt, et le nom de sou père était assez honorable pour qu'il ne lui donnât point un passe-port de contrebande.

Une circonstance bien simple avait rapproché Gaston de Célénie ; la jeune veuve , après une année de solitude consacrée au regret sincère que lui inspirait la perte de M. de Lostange, avait quitté sa terre du Nivernais, et cédant aux instances de ses nombreux amis, était venue demeurer à Paris

dans un des beaux hôtels dont elle avait hérité.

Le troisième étaj^e de cet hôtel était occupé depuis longtemps par Gaston de Berneuil; et le premier, suffisant à l'état de maison que la comtesse voulait tenir à Paris, le jeune locataire conserva son logement de garçon, logement qu'il aimait beaucoup, car il était peuplé de tous ces premiers souvenirs de plaisir et de bonheur, fraîches illusions de jeunesse, que le temps se charge bientôt de nous enlever pour jamais !

Gaston, en locataire bien appris, vint présenter ses hommages à sa propriétaire. La conversation fut banale d'abord ; les avantages et les inconvénients du logement, ces mille riens qui se discutent si longuement entre propriétaire et locataire, tout cela fut promptement épuisé entre deux personnes aimables, de bon ton et de bon goût.

Madame de Lostange prit l'opinion la plus favorable de l'esprit élégant et distingué de son locataire, et Gaston, en remontant chez lui, trouva que sa visite de deux heures avait été bien courte.

On n'est pas impunément le voisin d'une

jolie femme; et la vie de Gaston, légère et dissipée jusque-là, devint bientôt solitaire et retirée.

Guetter les occasions d'apercevoir Célénie, la rencontrer à sa sortie de l'iiôlel, lui faire autant de visites que le permettait la bienséance, ouvrir silencieusement ses fenêtres , le soir, pour écouter les accords de son piano ou les accents de sa voix, telles furent, pendant quelques mois, les seules occupations de M. de Berneuil. Il résulta de tout cela la chose la plus charmante et la plus vulgaire du monde; ils se plurent, ils saimèrent, et voilà comment un soir de 1853 , Jules Dorsan le notaire déposa sur la table de Boule de la comtesse le beau contrat de mariage orné de sa faveur couleur de rose.

Quelques petits nuages avaient pourtant terni l'azur du ciel amoureux des deux fiancés , pendant les préliminaires de Tacte solennel qui allait s'accomplir.

Célénie était jalouse, non pas du présent, car le présent de Gaston lui appartenait tout entier, elle en était sûre, et la passion qu'elle inspirait ne lui laissait aucun doute à cet égard; mais Célénie, dont le cœur pariait

pour la première fois, dont M. de Lostariife aurait pu cire le père, et (|ui n'avait jamais eu pour lui qu'une affection (iliale, Célénie aimait avec une âme toute neuve, toute pure, toute candide. Elle aurait donné dix ans de sa vie |)Our que le cœur de Gaston eût eu, comme le sien, sa robe virginale !... Le passé l'inquiétait, la désolait , l'exaltait même à un degré que con)prendront seules quelques natures délicates et choisies, pour lesquelles la pensée d'un autre amour, éteint, oublié même depuis longtem[)s, n"en est pas moins un véritable supplice !

Et par malheur pour le repos de la jeune femme, il ne s'agissait pas d'un seul amour, mais de plusieurs amours ; car Gaston avait été très-prodigue dans ce genre-là !...

Et puis, de bonnes âmes, comme il s'en trouve toujours, avaient étalé sous les yeux de Célénie la liste fort étendue des anciennes passions de son futur, sous le prétexte aimable de l'honneur que lui faisait le sacrilice de ses rivales.

Gaston protestait en vain de son innocence. Des caprices n'étaient pas des passions; son seul, son véritable amour, était

son amour pour Célénie... et Gaston mentait, on plutôt il oubliait et se trompait, car un sage qui avait beaucoup aimé a dit : L'amour que Von épro^tve est toujours le premier que Von croit ressentir.

Ces petites discussions se renouvelaient souvent, et Gaston vivait dans une terreur profonde de son passé.

Depuis quelque temps cependant, madame de Lostange devenait plus raisonnable ; le présent, l'avenir, étaient si beaux que le voile qui couvrait le passé s'épaississait à ses yeux cbaque jour davantage ; et d'ailleurs, on s'était brouillé avec deux amies intimes qui attisaient complaisamment le feu mal éteint des anciens souvenirs.

Tout respirait donc ce soir-là le bonheur et la joie dans l'hôtel de Lostange; les félicitations, les serrements de mains, dont on est si prodigue à présent, se distribuaient à profusion dans les salons de la belle comtesse.

Un député, celui qui, n'ayant pas proféré une seule parole pendant toute la session, au grand mécontentement de ses commettants, s'était élancé à la tribune au milieu d'un

orage parlementaire, et avait commencé une harangue par ces mots remarquables : <■ J/e.s- « sieurs, si je demande la parole, ce nest pas «c pour parler... » harangue dont une hilarité prolongée avait privé la chambre, ce député, dis-je, se sentant pris de poésie, venait de tourner en Thonneur de la comtesse une sorte d'épilhalame fort agréable, lorsqu'un valet de pied remit une lettre à madame de Lostange.

A peine y eut-elle jeté les yeux , qu'une profonde émotion se peignit sur ses li'aits : et, s'excusant légèrement auprès des invités qui l'entouraient, elle sortit vivement, en proie à la plus violente agitation.

Cette brillante assemblée, (ju'animaient la grâce et l'affabilité de madame de Lostange , éprouva bientôt l'effet de sa disparition; Tàme manquait au corps... les conversations furent moins animées; le beau contrat, rédigé par M. Dorsan, s'était couvert de signatures, la plupart indéchiffrables, celles des gens en place surtout ; l'action mécanique de signer son nom est tellement répétée chez ces messieurs, qu'ils en sont presque tous venus à des abréviations hiéroglyphiques; cela prouve

— inique l'on est pressé, et un homme en place doit toujours avoir l'air pressé , c'est d'un bon effet sur le subordonné ; d'ailleurs, toutes les toilettes de ces dames ayant été vues, admirées et commentées, elles allèrent les exposer autre part; car une robe de Palmyre, bien portée, doit se présenter dans trois maisons au moins par soirée.

Lorsque madame de Lostange revint dans ses salons, Gaston s'y trouvait seul. Célénie paraissait fort troublée...

— M. de Berneuil, lui dit-elle, vous allez m'interroger sur la cause de mon absence ; mais je ne vous la dirai pas ce soir... demain vous saurez tout...

Et le congédiant aussitôt, elle rentra dans sa chambre à coucher.

— Allons, se dit Gaston en regagnant son appartement, demain je serai descendu de deux étages et je connaîtrai les secrets de ma femn)e !...

Rien n'était plus élégant et plus recherché que le logement du futur de madame de Lostange. Un luxe bien entendu , les arts, le confort, s'étaient réunis pour orner ce nid de garçon, comme l'appelait M. de Berneuil.

En y rentrant pour In dernière fois, Gaston se sentait saisi d'nne sinufiilière émotion. C'est là qu'il avait véeu tant d'années, libre, licnreux , indépendant!... Ces tableaux aimes, ces meubles de choix, confidents muets de ses folies et de ses regrets , tout cela devait disparaître à jamais ; car madame de Lostange, par un sentiment qui se devine, avec une organisation aussi susceptible que la sienne, avait décidé que le mobilier du garçon serait impitoyablement vendu, pour faire place à l'ameublement plus sérieux de riionmie marié !!!...

Mais avant d'abandonner aux profanes les témoins de dix ans de jeunesse, Gaston se recueillit un instant, cherchant peut-être dans son esprit un moyen de faire grâce à quel- (jues reliques plus chères, à quelque don plus palpitant de souvenir !... Cette mauvaise pensée dura peu.

— Non, s'écria-l-il , ce serait ma! , bien mal pour Célénie ! Je dois dépouiller le vieil homme avant de recevoir sa main!... Plus d'arriéré, mettons notre cœur h jour... l'arrêt est prononcé : portraits, cheveux, lettres, anneaux, bracelets , je vous livre aux 2 17.

flammes!... Je vous condamne à un auto- (la-fé général !...

El s'approchant d'un ravissant petit secrétaire en bois de rose , riche et vieux débris de quelque boudoir galant de l'autre siècle, il fit jouer d'une main ferme les boutons secrets, les ressorts cachés de ce petit grenier d'amour; et lettres, cheveux , portraits, anneaux , bracelets, parurent à ses regards, tout surpris , tout honteux d'avoir eu le même domicile et de se trouver réunis sous les deux mêmes yeux , après s'être fuis si longtemps et avec de si habiles précautions.

Alors commença la revue du passé , précédant le grand combat du devoir et des souvenirs.

Ce que Gaston eût dû faire fut précisément ce qu'il ne fît pas. Sa résolution prise, l'arrêt prononcé, comme il le disait luimême, le bûcher prêt, il fallait y lancer ses victimes sans s'inquiéter des regards suppliants que semblaient lui jeter les jolis yeux des condamnées ! Et puis, ces belles boucles noires et blondes, ces lettres aux parfums si doux, tout cela semblait demander merci.

implorer le juge... et le juge s'attendrissait déjà, quand un accès de gaieté vint tout à coup détourner le nuage sentimental qui grossissait à chaque instant dans res|)rit et dans le cœur de (iaston.

Ses regards étaient tombés sur un recueil de lettres portant cette indication bizarre :

« Quittances d'amour de mademoiselle " Mina, aspirante-coryphée à l Opéra. »

Voici le premier billet, traduit en français par l'auteur :

Il Mon chon , tu ne sais pas comme je ti t'aime!... En voyant hier au soir M. Boit cage poignarder sa bonne amie madame « Dorval, dans Antony, je me disais que je «1 voudrais mourir comme elle de la main de « mon Nini !... Envoie-moi trois cents francs « par ma portière, que je charge de la pré- •1 sente; c'est une femme sûre, et très-dis- <i tinguée; elle a été au Conservatoire du <i temps de M. Garât. »

— ino —

Autre :

<t C'est une horreur, et vous êtes un mons- <i tre! On vous a vu au Jardin-Turc, donnant Il le bras à un chapeau rose !... Je vous mé- «c prise!... Envoyez-moi deux cents francs «1 pour payer mon terme, et faire monter du Il charbon !.., Je vas me périr !...

Enfin, une autre plus laconique :

« Tout est en plan !... Je t'adore !... Mon it cachemire, présent de ton amour, est chez '1 ma tante... 0 mon Gaston chéri! Je ne Il peux plus vivre sans toi... et sans les cin- II quante écus que mon polisson de traiteur •c me réclame... ajoute-s-y cent francs pour Il la modiste. »

Le total de la passion de mademoiselle Mina se montait à trois mille francs ; et ses lettres finissaient toutes invariablement par la même formule, une traite tirée sur le cœur de Gaston, et sur sa caisse!

Une senteur vive et pénétrante, s'échappant d'un des tiroirs ouverts, attira l'attention de M. de Bcrnucil ; il plongea la main dans la mvstéricusc cachette et en retira

quelques j)iii»iers fins et soyeux, d'où (oinba la plus jolie houcle de eheveux bruns que l'on pût voir.

Ces papiers, divises en trois paquets, portaient chacun un titre différent. On lisait sur le premier : Pastorale; Drame, sur le second ; Comédie, sur le troisième.

C'était une espèce de trilogie amoureuse, dont Gaston avait été l'acteur principal et le héros.

Quelques fragments de l'œuvre en feront comprendre facilement le sujet et les péripéties :

« Que cette nuit était belle, sous les grands <i arbres de mon parc, cher bien-aimé !... «c Comme la lune fut discrète en nous épar- <■ gnant sa lumière !... Comme le parfum des « fleurs était [)lus doux, en le respirant avec « toi!... La gracieuse musique que le chant <i du rossignol dans le feuillage !... et le muru mure cadencé de la source!... Toutes ces « mille harmonies de la nature semblaient " accompagner tes paroles d"amour et rem- <i plissaient mon âme d'un ineffable bon- « heur !...

Il // est absent pour ti'ois jours ; mieux <i que cela, pour trois nuits encore!... On <i dit qu'{/ perd des sommes fabuleuses à son <i club... Que nfimporle !... Ma richesse, 'i c'est ton amour!... Mon seul bien au <i monde, c'est toi ! ...

<c Post-scriptum :

Il Tu as tort d'être jaloux de mon cousin... «i fi! monsieur... un élève de l'école de Sau- ■1 mur, presqu'un enfant... qui rougit en me <i donnant un bouquet!... Est-ce un rival à «i craindre pour le beau, Taimable, le bril- <i lant Gaston?... Et d'ailleurs, je t'aime ! !

Le style du drame était plus sombre , comme celui de tout drame honnête qui se respecte et veut justifier son titre :

<c Je suis morte dcffroi !... La foudre qui u grondait sur nos têtes me donnait, avec «raison, de tristes pressentiments! — A <t peine t'avais-je quitté, dans la grotte où «1 l'orage nous avait forcés de chercher un <i abri, que la cloche du château s'agita vio- «c lemment... Lut seul pouvait venir aussi «I lard !... Tremblante, éperdue, je cours au

« château, cl n'entre an salon que quelques t. instants avant /«a'/... — D"où venez-vous?... « me dit-il d'un ton terrible... Et mouillée ti ainsi?... La voix expirait sur mes lèvres... «(j'étais perdue!... lorsqu'un ange sauveur " vint à mon secours!... — Nous étions à >t nous promener dans le parc, ma cousine «1 et moi... dit notre jeune parent que je n'a- « vais pas aperçu dans mon trouble ; c'est ti bien naturel, après une aussi chaude jour- «( née ; et l'orage nous a surpris , comme «( nous rentrions ici. — C'est bien! dit-?/ I' d'un ton brusque, en nous quittant. Ah! it mon ami , quel être généreux (jue mon u jeune cousin !... »

Voici la comédie :

«1 Toujours des scènes , Gaston , toujours Il des reproches!... // a des soupçons sur «i vous!... Et, pour le rassurer, je me décide « à partir pour Bagnères avec lui, et notre <i jeune parent, dont les polka de cet hiver « ont décidément altéré la santé. Plaignez- <i moi, mon ami , je suis bien malheureuse « de vous quitter ainsi; mais mon repos et

«' l'huma ni té m'en font l;i loi!... A vous, " amour élcrncl !...

Quelque émouvante que fût cette dernière épîlre, je dois dire que Gaston la précipita dans les flammes, ainsi que ses sœurs aînées, sans qu'une larme de regret vînt mouiller sa paupière... Tingrat ! On allait tant l'aimer à Bagnères !...

Bien d'autres correspondances eurent le même sort. Un senlinient de colère, fort injuste sans doute chez M. de Berneuil, puisqu'il était provoqué par le touchant billet qu'on vient de lire, lui fit attiser le feu d'une main fébrile et asjitée.

Lettres de comtesses, lettres de baronnes, lettres de grisettes, se consumèrent dans ce vaste incendie amoureux ; et sur les lèvres de Gaston errait un sourire funèbre, comme celui de l'ange du mal quand il ravive le goufïre ardent où brûlent les pauvres damnés!... Et puis tout fut dit !...

— En cendres ces portraits aimés; en cendres ces beaux cheveux, ornement divin de si jolies tètes!... Le néant pour le passé ! dit Gaston d'une voix superbe, et conune un

IrioinpIiJitciir sur des ruines; le bonheur pour lavenir !

Ces mots, d'une dureté, d'une ingnilitude presque cyniques, révolteraient à juste titre nos belles lectrices, si je ne m'empressais de les justifier.

M. de Berneuil n'avait eu dans toute sa jeunesse, à une exception près, comme nous le verrons tout à l'heure, que de ces liaisons faciles et légères, dont le plaisir fait seul les frais. Ses amours étaient des causeries aimables et futiles, où l'on trouvait tout, excepté du cœur et de la raison.

Gaston allait fermer le charmant secrétaire, veuf de ses trésors, lorsqu'il saperçut que deux lettres s'y trouvaient encore; un petit ruban de velours noir, auquel pendait une croix d'argent, les liait ensemble.

— Je n'en finirai pas, dit-il avec humeur, on n'a jamais tant de meubles que quand on déménage, et j'ai donc aimé autant que le roi Salomon !

Mais à peine eut-il saisi la nouvelle correspondance qu'il allait vouer aux flammes, qu'un trouble violent s'empara de lui...

— Florinc!... s'écria-t-il ; les lettres de 2 18

Florinc!... Les deux seules qu'elle m'ait jamais écrites !... Oh ! grâce |)our celles-là !... Un amour si vrai !... Un cœur si pur !...

Et d'une main tremblante il ouvrit la première de ces lettres, tracée sur un papier commun , n'exhalant aucun parfum et ne portant aucun blason.

Voici ce qu'il lut :

Monsieur ,

(1 C'est un grand malheur pour moi de «1 vous avoir aperçu à votre fenêtre ; je n'ou- <' vrirais plus la mienne, si je n'étais forcée <i chaque matin d'arroser mon beau rosier <i blanc, mais si je ne l'arrosais pas, il mour- <i rait bien vite, et mon rosier, voyez-vous, «i monsieur, c'est là mon seul plaisir, mon <i seul bonheur au monde; c'est mon jardin, >i son feuillage vert réjouit et repose mes <i yeux , que la broderie fatigue beaucoup , «! et ses belles fleurs parfument ma chambre.

>i D'ailleurs, je ne veux plus vous voir à >t votre croisée, cela m'a déjà coûté trop «I cher ! Oui, monsieur, trois francs au moins, II cette semaine ; c'est ruineux pour une <i pauvre fille qui vit de son travail, et qui

« ne pciil faire honneur à ses ;i(î;iir(s iiii'.i- 'i vec trente sous par jour ; aussi j'ai rattrapé « cela en ne déjeunant ni hier , ni aujour- «I d'hui ; mon estomac en a hicn un peu «I grondé, mais maintenant je suis au cou- II rant de mes finances, et je n'y pense plus.

« Cela vous étonne, peut-être, monsieur, <i que j'aie perdu tant d'argent pour vous; Il mais je vais vous dire comment cela est «i arrivé : la première l'ois que je vous ai «( aperçu , vous m'avez fait peur ; je me <( croyais la seule du quartier à ma fenêtre, « il était de si bonne heure, je pensais qu'il « n'y avait que les brodeuses levées à cette Il heure !... Et j'étais là, les bras nus, le cou «aussi... excusez-moi, monsieur, ça ne «i m'arrivera plus, puisque vous êtes aussi » matinal que moi. Le lendemain, je vous ai <i vu encore , puis tous les jours ; et voilà •' que, tout en travaillant, je me suis mise à «I penser à vous, ou plutôt à ce bon regard «i si doux que vous aviez jeté sur moi , et « l'aiguille n'allait plus, ou je faisais des faux « points qu'il fallait recommencer.

« Jugez donc de ma surprise, monsieur, Il quand j'ai vu toutes ces lettres que vous

signez : votre voisin, el où vous me parlez de beaucoup (Je choses que je ne comprends pas... c'est que je suis bien ignorante; Thérèse m'a élevée comme cela. Thérèse, c'est uue vieille veuve, à qui ma bonne mère nous a confiées en mourant, ma sœur et moi ; nous avons appris à lire, à écrire, à broder, et voilà tout.

il Une grande dame a emmené ma sœur avec elle, pour la rendre riche ! Ma sœur était l'aînée, c'était juste ; moi, je suis restée près de Thérèse.

it Pendant trois ans, nous avons reçu des présents el des jolies lettres de ma sœur; puis plus rien... c'est qu'elle est morte, monsieur, car on ne peut pas oublier sa sœur!...

'i Cette vieille femme , la concierge de la maison, à qui vous en voulez tant parce qu'elle vous empêche de monter à ma chambre, c'est Thérèse ; elle m'a dit d'avoir peur de vous. Pourquoi donc cela ? Vous avez l'air si bon !

<c Kt pourtant, monsieur, vous ne m'avez foit que du mal jusqu'ici ; vous êtes cause que j'ouvre à peine ma fenêtre : c'est bien

II trisie, Tair du malin est si pur, ma cliam- .1 bi'e si pclile, et, ce (lu'il y a de pis, c'est u que Thérèse ne me laisse plus sortir !... 11 Tous nos voisins nie trouvent bien pâle •1 depuis quelque temps; et l'autre jour ma .1 figure était de la couleur des fleurs de mon Il rosier blanc ! ,

•1 Aussi, monsieur, voilà pourcpioi je vous Il écris : c'est pour vous demander une grâce. u Vous êtes riche, vous ! Vous avez un vaste « logement, avec d'autres croisées que celle «1 d'où l'on voit la mienne; n'ouvrez plus celte .( croisée-là, je vous en prie. Au moins pen- » dant quelque temps... d'abord, je ne vous « y verrai pas et je n'en travaillerai que '1 mieux; Thérèse me permettra peut-être .1 alors de sortir, et je reprendrai mes joues «i roses qui mailaient si bien !

«1 Faites cela pour moi , monsieur, et je u vous promets de prier tous les soirs le bon «1 Dieu pour vous, comme je le prie |)Our ma .1 mère cl ma sœur, qui vous béniront dans il le ciel !

ti Flouime. »

En relisant celte lettre si naïve, où toute

une âme se révélait à lui dans sa candeur native , Gaston sentit ses yeux se mouiller, son cœur battit plus fort, l'image gracieuse de la jeune fille se dressa devant lui, comme aux premiers jours de son amour. Il courut à sa fenêtre et l'ouvrit vivement, croyant retrouver encore le rosier blanc à celle de Florine... mais la nuit était profonde et à peine s'il put distinguer la maison de la jeune brodeuse.

Saisissant avidement alors le second pajjier qu'entourait le ruban de velours noir, il lut ce qui suit :

Ma confession.

n J'ai désobéi à Thérèse!... Pendant la Il cruelle maladie qui m'a enlevé ma prou tectrice, j'ai reçu M. Gaston chez moi. Il u m'a juré, sur la croix d'argent de ma II mère , qu'il m'aimerait toujours!... J'ai Il cru M. Gaston...

<i Ah ! la jolie promenade que nous avons «faite hier ensemble!... Il ma conduite <i dans un jardin superbe où j'ai admire «1 cent rosiers, mille rosiers, peut être!...

« Mais je n'ai |)as l'ail (riiifidélilé an mien! •1 II m'a toujours semblé le plus beau !,.. <i N'est-ce pas en l'arrosant à ma lenêtre Il que j'ai vu pour la première fois M. Gasti ton !

u On est venu m'apporter, ce matin, des il robes et des bijoux de sa part ; j'ai tout <i refusé ; je ne veux rien de lui... que « lui!...

Il 11 m'a grondée , mais il m'a comprise. «i Comme il est bon de sortir avec une pe- « tite ouvrière, en bonnet rond, en robe <( d'indienne... pourquoi n'a-t-il pas des bail bits plus simples? Je serais plus à mon aise II avec lui !... Pourtant il est si bien ainsi !

Il J'ai beaucoup pleuré ce soir!... Nous «i avions rencontré deux de ses amis, au bois il de Vincennes où il m'avait menée ; ils il m'ont parlé , la première fois qu'ils me il voyaient, comme il ne me parle pas, lui , il depuis trois mois qu'il m'aime. Il les a il quittés brusquement et fort en colère. — il C'est votre costume qui est cause de cela, il m'a-t-il dit. Demain je mettrai une robe il de soie et un cbapeau rose...

il Mon clia[)eau rose et ma robe de soie

i in'oiil ciitisc bien fin chagrin! En me i voyant vètne ainsi, tous les voisins se sont i mis à rire.

«1 Une vieille dame, Irès-dcvote, de notre I maison , m'a montrée au doigt en disant :

< — Il faut avoir bien de Téconomie pour ' acheter une pareille toilette avec trente i sous par jour! Je suis rentrée en fondant

< en larmes...

<i M. Gaston m'a appris une romance ; j'en I aime bien le refrain. Je n'oublierai cet air- I là de ma vie !

« Vivre loin de ses amours, « N'est-ce pas mourir tous les jours ! »

<i Voici l'automne, mon rosier se fane, et je deviens triste ; c'est que M. Gaston vient moins me voir 5 il a tant d'affaires, me ditil ; et puis, il lui est arrivé une cousine de la province; il faut qu'il la promène, qu'il la conduise au spectacle ; je voudrais bien savoir si elle est jolie !...

«■ M. Gaston m'a trompée!!... Je l'ai vu hier en voiture avec cette prétendue cousine, comme je revenais de chercher de

•t l'ouvrai^e ; c'est nue dame qui clianle sur .1 un lliéàtrc où il uva menée ; je l'ai recon- » nue!

<i Voilà (rois jours et trois nuits que je u pleure... il ne revient plus!

11 Tout est fini pour moi !... Thérèse m'au vait bien dit d'avoir \)euv de lui!... Mon <i pauvre rosier, que tu me coûtes cher!...

<i Celte nuit, je ne dormais pas, ma lampe « était éteinte, j'avais la tcle en feu, le cœur •1 gonflé de sanglots. Je me suis mise à ma «1 fenêtre pour regarder la sienne ; ses ri- «1 deaux étaient ouverts , et je l'ai vu , lui, 11 M. Gaston, aux genoux de cette femme «1 avec qui je lavais rencontré... il pressait Il sa main sur ses lèvres, comme il avait fait Il avec la mienne!... Il semblait lui parler Il d'amour, comme il m"en avait parlé à Il moi !... J'ai senti mes jambes fléchir... un 11 nuage épais a passé sur mes yeux... et j'ai Il cessé de souffrir!!...

11 II est cinq heures du matin ; c'est à cette Il heure-là, il y a six mois, que je l'ai vu Il pour la première fois !... Je lui enverrai ce Il papier, où j'ai déposé toutes les impres- II sions de mon àme, depuis qu'il m'a donné

«( une âmeî... Je lui enverrai aussi la croix « d'argent de ma mère ; c'est sur cette croix '1 qu'il avait juré de m'aimer toujours... elle 'i accompagnera cet écrit...

<( Ce sera mon seul reproche !

« A présent, je sens que ne puis plus vivre <i sans lui!... Je me souviens qu'un jour, en «1 me montrant la rivière qui coulait à nos <t pieds, il me raconta l'histoire d'une pau- >i vre fille qui s'y était jetée... Il ne croyait u pas me trahir alors !... Mais il m'a tracé » mon sort!... i>

A ce moment, Gaston cessa de lire; des larmes amères coulaient de ses yeux. Ces lignes, pleines d'un désespoir si noble, si tendre, si résigné, venaient de lui rappeler tout un passé d'amour et d'ingratitude...

Il revoyait Florine, belle, confiante et dévouée!... mourant pour lui... pour lui qui l'avait abandonnée!...

En vain se retraçait-il ses mille démarches pour retrouver l'infortunée ; ce qu'on lui avait raconté d'une jeune fille sauvée des flots le jour même où la malheureuse enfant avait du s'y précipiter ; son crime ne lui ap-

paraissiiit pas moins grand, moins criicl, et moins lâche !...

— Florine!... ma pauvre Florine !... s'écria-t- il en proie à la plus vive douleur. Ah! mon cœur me le dit maintenant, c'est toi, toi seule au monde que j'ai véritablement aimée !!!...

A peine ces mots étaient-ils prononcés, qu'un long soupir retentit à son oreille...

Saisi d'épouvante, il promène ses regards de tous côtés... personne près de lui, aucun bruit extérieur , si ce n'est le vent qui gémissait dans les longs corridors de l'hôtel de Lostanse.

Le jour commençait à paraître et Gaston était encore plonge clans les pénibles réflexions que lui avait inspiré la confession de Florine. Toute cette triste histoire avait bouleversé son âme. Il se reportait, en pensée, aux premiers temps de ce bel amour, où la naïve jeune fille, son bras passé sous le sien, faisait en quelque sorte connaissance avec la splendeur de la nature champêtre...

11 se rappelait avec délices les exclamations de surprise et de bonheur qu'arrachaient à Florine l'aspect de ces grands bois qui environnent Paris, et la vue de la Seine se déroulant plus vaste et plus puissante, à quelques lieues de la capitale.

Pauvre fleur, privée dair et d'espace, Florine avait vécu, jusque-là, comme vivent les enfants malheureux de notre grande ville , qui font à peine pendant toute leur jeunesse (pielques pas hors de son enceinte.

Tout était donc nouveau, merveilleux, charmant, pour Florine. Gaston lui avait fait voir aussi quelques palais imposants, quel- (pies monuments majestueux ; mais Florine leur préférait la source cachée dans l'herbe, ou la pâquerette des champs qu'elle rapportait comme un trophée de ses longues promenades.

La jeune fille n'avait pas encore l'esprit assez développé pour les magnificences de l'art; ses goûts étaient simples comme son cœur qui était un trésor de candeur et de bonté.

— Et voilà , se disait Gaston avec amertume , ce que j'ai trahi, perdu, tué peut-

être!... pour un objet indigne de ma lendresse, pour le cii|)rice d'un moment, pour une fîinliiisie de quelques jours !!...

il ne pouvait s'expliquer aussi l'étrange et douloureux soupir qu'il avait entendu pousser près de lui ; mais, après avoir visité soigneusement toutes les pièces de son appartement, il finit par croire à une hallucination de ses sens surexcités par l'extrême chagrin (ju'il éprouvait.

Tout s'animait dans l'hôtel de madame de Lostange. Déjà chacun se préparait à célébrer dignement le grand jour qui se levait et dont l'emploi se trouvait réglé par Gaston lui-même.

A midi, l'on allaita la mairie, puis à l'église; un grand dîner de l'amille se donnait à six heures; et le soir, suivant l'usage moderne, les deux époux montaient en chaise de })oste pour se rendre dans un pays étranger quelconque, et partaient, de propos délibéré, [)Our se faire cahoter sur le pavé d'une grande route, ce qui doit ajouter inliniment de charmes à une première nuit de noces !... Mais la mode le veut ainsi et la mode est une iuq)érieuse déesse dont le monde se charge

Page 1