Un mariage de prince
Trois mois s'étaient écoulés depuis le mariage de mademoiselle de Montaran et du prince Odoart xMetzerski, et depuis le jour de de celte cérémonie, la jeune épouse n'avait plus entendu parler du prince, que le vieux Voromsoff assurait être reparti pour la Russie.
Blanche s'était facilement acclimatée à sa
nouvelle fortune. Ce luxe, cette élégance s'harmoniaient merveilleusement avec toute sa personne.
Elle en jouissait bien peu, pourtant; ne quittait son hôtel que pour faire de rares promenades en voitures avec sa mère et le chevalier, et continuait tristement sa vie intime... sa vie de jeune fille, sous les lambris dorés de la princesse I
Guidée par les conseils de l'excellent M. de Saint-Laurent, elle employait une partie de ses immenses revenus en bonnes œuvres, que lui dépistait chaque jour le chevalier, et dont ce noble cœur suivait les traces avec tant d'ardeur, qu'il s'appelait en riant le limier des charités de la princesse. C'était, se disait-il à
lui même, la petite expiation d'une bien grosse faute I
Et lorsqu'il voyait parfois la jeune femme témoigner son admiration pour quelques-unes des merveilles qui l'entouraient : que deviendra-t-elle, pensait-il aussitôt, lorsqu'elle saura ce que tout cela lui coiite?
Cette idée secrète occupait sans cesse le chevalier; il ne goûtait aucun des agréments de son existence actuelle, et s'il était heureux du bien-être qui entourait ses amies, un regret venait bien vile gâter pour lui ces courts instants de bonheur.
Des sentiments bien contraires se partageaient aussi son âme. Grâce aux soins constants et à l'habileté du médecin allemand, ma-
dame de Montaran éprouvait une amélioration sensible dans son état.
Les organes de l'ouïe et de la vue se dégageaient chaque jour davantage des corps étrangers qui en paralysaient les fonctions.
Déjà le docteur annonçait une guérison prochaine des yeux de la malade ; l'autre cure suivrait de près la première ; et le chevalier, tout en sympathisant avec les espérances de Blanche, redoutait l'instant, où recouvrant toutes ses facultés, son amie lui demanderait compte de l'union de sa fille!
C'est qu'une mère est si clairvoyante !... C'est que rien ne lui échappe ! Douce et tendre Providence pour ceux qui lui doivent lejour !... La moins douée des qualités de l'intelligence, se trouve ingénieuse, forte et habile, dès qu'il
s'agit de l'intérêt ou de l'avenir de ses enfants!
— Que répondrait-il donc à cette femme supérieure, à cette mère d'une raison si élevée, lorsque viendrait le jour où elle l'interrogerait sur les motifs de la subite opulence de Blanche, lorsqu'elle lui demanderait la cause d'une alliance aussi brillante qu'inespérée ?...
Ce jour était prochain.
Le médecin avait déclaré que le nerf optique de la malade se détendrait subitement ; que la révolution intérieure qui s'opérait graduellement, et depuis trois mois, dans l'organe de la vue, éclaterait tout à coup, et qu'enfin d'un moment à l'autre la lumière se ferait pour la marquise.
Par une belle et chaude matinée de juillet, Blanche brodait assise près d'une des fenêtres
de la chambre de sa mère, M. de Saint-Laurent lisait attentivement un article du journal de l'Empire, et madame de Montaran paraissait endormie dans son vaste fauteuil.
Un léger cri, poussé derrière la jeune femme, lui fît relever la tête... Le chevalier, absorbé par sa lecture, n'entendit rien.
La marquise, les yeux tournés vers le ciel, semblait sortir d'un rêve, tandis que ses lèvres murmuraient les mots entrecoupés d'une fervente prière.
Le cœur de Blanche battit avec force'; l'expression béatique des traits de sa mère, ce regard si longtemps morne et glacé, maintenant plein de feu et de vie, était-ce le miracle promis par le docteur?... Lazare allait-il sortir du tombeau?... l'aveugle allait-elle voir?...
Ce moment d'indécision dura peu
Par cet admirable instinct de nature, par cet aimant magnétique de 1 ame, qui attire l'amour vers l'amour... la mère devina la place qu'occupait sa fille, et se tournant vivement de son côté, leurs yeux se rencontrèrent, leurs bras s'ouvrirent, et Blanche se précipita sur son sein en s'écriant : Ma mère!... Ma mère !... Elle me voit!...
Et ses larmes, ses baisers, se confondirent dans un même transport.
M. de Saint-Laurent accourut... ses craintes du passé, ses terreurs de l'avenir, tout s'effaça devant ce spectacle touchant et solennel, et il baisa avec ivresse la main que lui tendit son amie.
Cette première émotion passée, la marquise
promena ses yeux sur tout ce qui l'environnait, puis les referma subitement, comme si la clarté du jour était trop vive pour eux.
— Ma mère !... s'écria Blanche alarmée, ne serait-ce qu'un éclair de bonheur?... et ne m'aurait-elle vue un moment, que pour ne plus me revoir?...
Madame de Montaran se leva, les yeux toujours fermés, et, cherchant un appui contre chaque meuble, elle fit lentement le tour de la chambre, en palpant avec soin les murailles et tous les objets.
Ses traits exprimaient une surprise de plus en plus forte à chaque pas de celte étrange promenade...
Regardant alors tour à tour sa fille et le chevalier :
— Je croyais rêver, dit-elle ; mais je suis éveillée... mais tout ce que je vois existe!... Je me retrouve ici, dans cet appartement, comme il y a vingt ans... comme dans mes plus beaux jours!...
— Blanche avait tout deviné, et tandis que la noble dame achevait ses pérégrinations et ses découvertes, courant à un pupitre, elle traça quelques mots sur une large feuille de papier, puis s'agenouillant devant la marquise, ainsi que l'ange présentant les tables de la loi sainte à Moïse, elle déroula son écrit devant les yeux de son excellente mère.
Et celle-ci lut :
Je SUIS mariée !... riche, et princesse /... »
Le regard de madame de Montaran s'anima,
un sentiment de fierté maternelle le traversa ;
mais, faisant signe à Blanche de lui donner la plume, elle écrivit au bas du papier celte simple question, qui résumait toutes les pensées de son âme :
Et Heureuse ?...
Un fer aigu perça le cœur de Blanche ; elle fit un signe affirmatif à sa mère, et s'enfuit pour cacher ses larmes.
C'est que la pauvre enfant était loin d'être heureuse !...
Avant qu'il fut question de mariage pour elle, ses années s'étaient écoulées dans une ignorance complète des plus douces jouissances de la vie.
Le mot de mariage, inséparable pour une jeune fille de ceux d'amour et de bonheur,
DE PRINCE. li
était venu porter le trouble dans cette âme candide, et naguère si calme !
Mais bientôt les conditions bizarres de son union, en la dépouillant de tout charme et de toute espérance de félicité, n'avaient plus laissé dans l'esprit de Blanche que découragement et terreur.
C'est dans de pareilles dispositions qu'elle avait attendu le jour de son hymen ; mais la vue du prince, sa physionomie noble et douce, sa voix sympathique et tendre, cette délicatesse exquise de formes et de langage avec elle et sa mère, ses procédés, ses touchantes attentions, ses égards, ses soins, sa magnifique générosité, tout avait fait naître au cœur de la princesse un sentiment indéfinissable pour elle, de tristesse, de regrets, de charme et d'amer-
tume, que le souvenir d'Odoarl augmentait chaque jour, et qui n'était autre chose que de l'amour!...
Un amour d'autant plus dangereux pour la jeune abandonnée, que ne s'en défiant pas, que l'ignorant même, elle se livrait à toutes ses sensations sans chercher à les combatlre ou à les vaincre.
Pas un détail de son entrevue avec Odoart qui ne fut présent à sa mémoire, pas une parole du prince qui ne retentît à son oreille !.... Cet homme, après avoir traversé sa vie comme l'insaisissable fantôme d'un rêve, lui apparaissait sans cesse, évoqué par tous les objets dont son goût délicat l'avait environnée.
Blanche aimait enfin de ce premier amour
de vierge, si beau, si doux, si pur, qu'il semble émané de Dieu même !
Celte chambre délicieuse, où tout appelait le bonheur, ne retentissait que de tristes soupirs, et n'était témoin que de larmes amères.... Et la pauvre fleur, qui devait s'épanouir chaque jour plus belle sous les regards brûlants d'un époux, se fanait et mourait oubliée, à l'ombre de la solitude et de l'abandon
Blanche, trop fière pour laisser paraître le chagrin profond qui la dévorait, affectait visà-vis du chevalier une résignation qui trompait et rassurait son vieil ami.
11 la croyait indifférente, car il ne comprenait plus les symptômes de la passion I
Les théories du cœur s'oublient si vite, quand on ne se livre plus à la pratique aussi la
jeune femme, sûre de n'être pas devinée, employait-elle, comme tous les amoureux, sa finesse à ramener la conversation sur son unique pensée.
Elle forçait, par mille détours ingénieux, le bon chevalier à lui parler du prince ; mais la froideur de M. de Saint-Laurent était si marquée sur ce chapitre, ses réflexions à l'endroit d'Odoart dénotaient tant de mauvaise humeur et de prévention, que l'intéressante affligée finit par renoncer à ce cher joujou de son âme souffrante.
Trois mois s'écoulèrent ainsi.
Blanche, dévorant ses pleurs, passant des nuits sans sommeil, dépérissait tous les jours sous les étreintes de cette fatale passion.
La prière, ce refuge des âmes pieuses, ne
lui apportait plus le calme, et, après avoir désespéré du bonheur, elle n'espérait même plus en celui qui console des souffrances de ce monde!
La semaine sainte allait finir, et la princesse n'avait pas été s'agenouiller une seule fois au pied des autels.
Le vendredi de cette religieuse semaine, elle voulut accomplir un des devoirs de sa vie de jeune fille, et demanda sa voiture pour se rendre à l'église; mais son cœur découragé sentait qu'une foi bien plus ardente que la foi céleste l'absorberait, même dans le temple du Seigneur... lorsqu'une idée subite vint l'illuminer d'une douce joie.
— Allons prier pour lui, dit-elle, mais dans le saint lieu où Dieu nous a bénis là
seulement, je retrouverai du courage et de la ferveur I
Quelques instants après, elle entrait dans l'église Sainte-Elisabeth.
Le jour commençait à baisser ; ses derniers rayons tombaient des hautes fenêtres du temple sur les fidèles prosternés.
Quelques cierges, pieux ex-voto^ brillaient dans les parties sombres de la nef; un silence imposant régnait de toutes parts, et l'autel, dépouillé de ses ornements sacrés, témoignait ainsi du deuil de la chrétienté, pleurant la mort du Dieu fait homme !
Blanche alla se prosterner dans cette chapelle qui lui rappelait son premier, et son dernier instant de joie !...
Abîmée dans ses pensées, elle se transpor-
tait à ce moment solennel où, sa main dans la main du prince, elle jurait d'aimer toujours celui qui ne devait jamais l'aimer!... Elle croyait le revoir, le sentir près d'elle, et la voix si douce d'Odoart retentissait encore à son oreille...
A ce souvenir, ses yeux se mouillèrent de larmes; un soupir douloureux s'échappa de sa poitrine oppressée- Mais, soit illusion, soit réalité, il lui sembla qu'un autre soupir répondait au sien...
Saisie d'une indicible terreur, qu'augmentait encore l'obscurité qui l'environnait, elle se leva toute tremblante, jetant furtivement les yeux du côté où elle avait cru entendre un écho à sa douleur, et, à la faible lueur d'une lampe qui répandait sa pâle clarté dans la
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chapelle, elle vit près d'elle, un homme qui priait et pleurait...
Elle allait s'éloigner... lorsque cet homme lui dit d'une voix pénétrante et triste :
— Puisque Dieu réunit dans les vœux qu'ils lui adressent, ceux dont il a joint les destinées sur la terre, ne renoncez pas encore à cette sainte communion de prières, et laissez nos deux âmes mêler leurs pensées devant
lui?...
Blanche avait reconnu le prince Metzerski, et, retombant sur sa chaise, sans force et sans voix, elle se sentit défaillir, et perdit connaissance.
Le prince la reçut dans ses bras.
Ecartant rapidement le voile qui cachait ses traits, il la regarda pendant quelques instants,
comme fasciné par la beauté de celte angélique figure, et oubliant l'état de Blanche dans celte involontaire admiration.
Rappelé bientôt à lui-même par l'effrayante pâleur de la jeune femme, il l'assit avec les plus affectueuses précautions, s'agenouilla devant elle, et lui fit respirer un fiacon de sels qui ramenèrent la vie dans ses traits décolorés.
Blanche, en rouvrant les yeux, renconira ceux d'Odoarl attachés sur les siens avec l'expression de la plus tendre inquiétude.
L'église était presque déserte. Le groupe charmant, perdu dans l'ombre, échappait à la vue des rares fidèles qui priaient encore, et n'avait que le ciel pour témoin de ses violentes agitations.
— Vous sentez-vous mieux?... dit Odoart à
Blanche, en approchant ses lèvres de l'oreille dé la jeune princesse pour que le son étouffé de sa voix ne troublât point le silence du temple.
— Mieux... répondit Blanche ; je ne me suis jamais trouvée si bien !... Et, comme épouvantée de cet aveu de son âme, elle se détourna pour cacher sa vive rougeur.
— Je n'ose croire, reprit Odoart, qu'une même pensée nous ait conduits tous deux dans le même lieu; mais j'espérais trouver ici du bonheur, et mes pressentiments, ajouta-t-il en prenant la main de sa jeune épouse, ne m'ont pas trompé !
L'âme de Blanche suffoquait. Cette entrevue si désirée, le sort la lui présentait enfin !... Elle revoyait celui qu'elle adorait, ce-
lui à qui elle appartenait devant Dieu et devant les hommes !... Elle allait savoir le secret de son éloignement et de son silence !...
Appelant à son aide son amour et sa douleur, elle voulait parler, lui dire de reprendre ses dons, sa fortune, son titre, ou de venir les partager avec elle...
Odoart à ses genoux , semblait l'interroger par les plus tendres regards, lorsqu'une femme... une ombre plutôt, enveloppée de longs voiles noirs, passant légèrement près du prince, le toucha de la main, lui montra la porte de l'église, et disparut.
Odoart, surpris et comme dominé par un irrésistible pouvoir, allait fuir sur les pas de cette sombre apparition, quand Blanche, s'apercevanl de son mouvement, et sentant
qu'elle allait le perdre encore, se laissa tomber à ses pieds, et, ne pouvant trouver «ne parole pour rendre son désespoir, joignit les mains devant lui, dans une muette et déchirante prière.
Le prince la releva vivement, la prit dans ses bras, et l'y pressant avec passion :
— Blanche, lui dit-il, /e t'aime!.,, — Et il la quitta.
La vie était changée pour la jeune épouse. Chagrin, regrets, terreur de l'avenir, tout s'était évanoui par la magie d'un mot I
C'est que ce seul mot remplissait le cœur de Blanche... c'est qu'il en avait ému toutes les jfibres! C'est qu'il avait métamorphosé tout son être!
Blanche était aimée, Blanche n'aimait plus
seule!... Que lui importait de souffrir maintenant? Ils souffriraient à deux, puisqu'il lui avait dit : Je t'aime î... et que pourtant il avait dû la fuir.
Désolée en entrant dans le temple divin, elle en sortit pleine d'espérance; et, de retour près de la marquise, elle la serra sur son cœur avec un transport d'ivresse qui semblait répondre à la question tracée par madame de Montaran :
« Ne craignez plus rien pour moi, ma mère, je suis heureuse ! »
Le lendemain de ce jour, Blanche était appuyée sur le balcon de sa chambre, d'où sa vue distraite parcourait les jardins de l'hôtel.
Tout-à-coup elle fut tirée de ses pensées par un éclat de rire frais et joyeux, de ce bon
rire d'enfant, qui met la joie dans les familles, et dont tous les âges envient l'insouciance et la gaieté.
Au milieu d'un petit bosquet, dont l'ombrage épais faisait une retraite contre les feux du jour, deux beaux enfants, de trois ans au plus, un garçon et une fille, assis sur le gazon, se tenant embrassés, entrelacés comme deux anges du Corrège, paraissaient fort occupés de la composition d'un bouquet de marguerites des prés , que leur petites mains cueillaient et rassemblaient avec un touchant accord.
Blanche, étonnée de ce gracieux tableau, mais gênée par le feuillage, voulut voir d e près ces deux charmantes figures.
Elle descendit rapidement au jardin, Cj
craignant de déranger ses innocents visiteurs par un apparition trop brusque, elle se glissa sous une allée couverte, a6n de s'approcher, sans être vue, des deux jolies créatures qu'elle n'avait fait qu'entrevoir.
Cachée par une touffe de roses sauvages, Blanche admirait depuis quelques minutes les jeux des deux enfants et les douces caresses qu'ils se prodiguaient, lorsqu'un rayon de soleil venant à éclairer le visage du jeune garçon, elle éprouva la plus vive émotion, et ne put retenir un cri de surprise en reconnaissant dans ses traits les traits frappants du prince, dont cet enfant paraissait être la vivante miniature.