II
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vait de son travail, et ma pieuse mère élevait péniblement sa famille. Je ne vous en ai pas parlé, par un sentiment que je me reproche ; non pas que j'aie jamais rougi de ma naissance obscure, mais parce que je vous jugeais mal, et je vous en demande pardon... vous aimiez la noble comtesse de Lostange, et j'avais peur que le brillant Gaston de Berneuil ne perdit ses illusions en apprenant ma modeste origine.
— Célénie, dit Gaston , je valais mieux que vous ne pensiez.
— Oh ! Je le sais, répliqua madame de Lostange ; je sais que vous auriez épousé, sans hésiter, une fille du peuple, si vous l'eussiez trouvée digne de vous !
Gaston regarda la comtesse avec une sur-
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prise mêlée d'effroi ; mais Célénie continua sans le remarquer :
— A dix ans, j'étais orpheline... mon sort changea, par une circonstance sans intérêt pour vous ; et quelques années après, j'épousai M. le comte de Loslange, qui me conduisit aux colonies, d'où je ne suis revenue qu'à sa mort. Voilà comment j'ai acquis un blason, une belle couronne de comtesse, une grande fortune, et le droit de vous offrir tout cela !...
Gaston, de plus en plus ému par les simples et louchantes paroles de la comtesse, voulut saisir sa main, qu'elle retira vivement.
— Pas encore, lui dit-elle, vous aurez bien le temps de prendre cette main-là, quand elle vous appartiendra pour toujours...
A propos, ajouta-l-elle, je vous ai promis.
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hier au soir, de vous conûer un secret, el
vous n'êtes guère pressé de le savoir 1
— Si fait, dit Gaston, espérant trouver dans la révélation de ce mystère quelque rapport avec sa situation actuelle ; je brûle, aucontraire, de l'apprendre.
— C'est une lettre, dit la comtesse, une lettre que j'ai reçue hier, au milieu de notre réunion; lettre sans signature, il est vrai ,mais la personne qui me l'adressait, l'apportait ellemême, et demandait à me voir.
— J'ai lu celte lettre ; lisez-la à votre tour. Gaston la prit ; l'écriture était évidemment
contrefaite ou altérée, comme celle d'une personne en proie à une violente émotion.
« Madame, « Depuis hier, seulement, je sais que vous
« habitez cet hôtel ; je sais aussi que vous allez « vous marier avec M. de Berneuil.
« L'intérêt que vous m'inspirez, me décide « à vous supplier, au nom de votre repos, de a votre bonheur, de ne pas conclure cette a union I... La personne qui vous écrit ne veut « aucun mal à monsieur de Berneuil ; mais elle a vous veut du bien, à vous, par un motif « qu'elle vous dira elle-même !
« M. de Berneuil vous trompera, madame, « comme il en a trompé tant d'autres !... Quel- « ques mois suffiront pour éteindre l'amour « qu'il vous promet sans doute pour la vie... « et vous n'aurez bientôt plus de lui qu'indif- « férence et oubli 1
a Voilà le sort que son inconstance vous ré- « serve 1... Songez-y bien, madame, un cœur
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« comme le vôtre mérite mieux que cela ; et « Ton veut vous éviter un avenir de regrets « et de désespoir, en vous conjurant de rom- « pre ce mariage ! »
Gaston, les yeux attachés sur cet écrit, n'osait plus les lever sur madame de Loslange.
— Ne croyez pas, lui dit alors Célénie, que j'ajoute foi à de pareilles lignes!... J'ai pardonné le passé, quoique j'en aie beaucoup souffert, quoique j'en souffre cruellement encore, dit-elle en appuyant la main sur son cœur, mais vous m'avez assuré qu'aucun amour sérieux n'avait occupé votre âme, et je vous ai cru, Gaston !
Ces mots, pleins de sentiment et de confiance, frappèrent comme d'un coup de poi-
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gnard, le cœur de M. de Berneuil. Il se sentit indigne de la noble femme qui lui parlait ainsi, et tombant à ses genoux, il s'écria : Grâce!... Célénie... Écoutez-moi?...
— Relevez-vous, monsieur de Berneuil, lui dit la comtesse, en lui indiquant les portes du salon qui s'ouvraient, voici nos amis et nos témoins qui arrivent !
En effet, le salon se remplit bientôt de ceux qui devaient accompagner les mariés à l'église.
Madame de Lostange, entourée de tous les invités, ne pouvait plus être abordée par Gaston.
La pâleur de la comtesse n'échappait point aux regards de ses amis, de ses amies, surtout!... Mais la cause en paraissait si naturelle : l'agitation inséparable d'un jour de
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mariage, l'insomnie de la nuit qui le précède, expliquaient suffisamment ralléralion qui se peignait de plus en plus sur la belle figure de madame de Lostange.
Gaston, dans un trouble qu'il cherchait envain à déguiser, suivait d'un œil presqu'égaré les mouvements de Célénie. Un pressentiment secret semblait le préparer à quelque grave événement , et la voix mystérieuse qu'il avait entendue, résonnait encore sourdement à son oreille et dans son cœur !..
Le moment du départ était enfin arrivé.
Le plus âgé des témoins de Célénie s'apprêtait, à défaut d'un père, à lui offrir la main ; Gustave se soutenait à peine; lorsque madame de Lostange s'aperçut qu'il lui manquait son voile de noces... On ne se marie pas sans
Jh'
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cela, dit-elle à Gaston, et l'ouvrière qui devait me le livrer est bien en retard.
— La voici, madame la comtesse, dit la femme de chambre en paraissant à la porte du salon, et en introduisant une jeune fille qui tenait le voile de noces.
Les yeux de Gaston se tournèrent vivement
de ce côté; mais à peine eut-il vu la personne qui entrait, qu'un cri s'échappa de sa poitrine, et succombant à la violence de ses émotions, il se trouva mal...
Lorsque M. de Berneuil reprit ses sens, tout le monde s'était retiré, hors deux personnes qui se tenaient à ses côtés, et dont les soins empressés l'avaient rappelé à lui.
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— Florinel. ..C'était donc toi?... Dit Gaston dans un transport de surprise et de joie, en apercevant la jeune ouvrière. Puis, rencontrant le triste et doux regard de madame de Loslange, il baissa les yeux comme le coupable devant son juge.
— Florine est ma sœur, lui dit la comtesse avec simplicité, une sœur chérie, dont mon absence de Paris m'a fait bien longtemps perdre la trace!...
— Votre sœur ? S'écria Gaston.
— La pauvre enfant fut bien malheureuse, monsieur de Berneuil!... Mais à quoi bon vous raconter son histoire ?... Ne la connaissez-vous pas comme moi !...
Les yeux de Gaston se remplirent de larmes.
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Retirée des flots, grâce au courage d'un brave ouvrier, Florine fut accueillie par une honnête famille, dont les touchants exemples de vertus ramenèrent, sinon le calme, du moins la résignation dans son cœur !...
Mais un premier amour a tant de force, et ses racines sont si profondes, si vivaces, qu'il se remet souvent à fleurir quand on le croyait mort pour jamais !...
Florine, passant il y a quelques jours par cette rue, ne put résister à l'envie de revoir son ancien logement, qui se trouvait libre.
En rentrant dans celle chambre, témoin de tant de désespoir, mais aussi de tant de bonheur, elle fut saisie d'un désir immense d'y revenir... Florine aimait encore; mais elle voulait aimer seule, et invisible, comme nous
aiment les âmes de ceux qui veillent sur nous
dans le ciel î...
La femme qui gardait la maison reçut l'ordre de ne jamais révéler sa présence. Un beau rosier blanc fut replacé sur la fenêtre, l'autre était mort... vous aviez tué la jeune fille, et la fleur !
Hier, Florine m'aperçut comme je sortais de l'hôtel. Frappée de ma ressemblance avec cette sœur qu'elle pensait avoir perdue, et qui la regrettait depuis si long-temps, Florine apprit bientôt la vérité : Célénie, sa sœur tant aimée, était là, près d'elle, opulente, heureuse, à quelques pas de la jeune fille, dont un travail pénible assurait tout au plus l'existence.
Croyant à mon indifférence, à mon oubli, elle n'osa m'aborder, elle douta de moi!...
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C'est tout simple, ajouta la comtesse en serrant Florine entre ses bras, le malheur rend injuste, et l'apparence m'accusait.
Quand la pauvre enfant apprit que vous alliez m'épouser, une vive terreur s'empara d'elle. La compagne chérie de son enfance allait souffrir, par vous, comme elle avait souffert elle-même I...
Toutes ses douleurs lui revinrent au cœur. Elle m'écrivît, non par une basse jalousie, son sacrifice était fait, elle ne croyait plus au bonheur; mais pour m'éviter les tourments, dont vous aviez accablé sa vie.
— Timide et tremblante, elle m'apporta sa lettre elle-même, et je ressentis à la fois la plus grande joie et le plus grand chagrin de ma vie : je retrouvais ma sœur, et je perdais
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votre amour!... Voire amour, continua Célénie en regardant tristement Gaston, car je connus bientôt le secret de Fiorine. Dès cet instant ma conduite fut tracée: je jurai de vous unir à elle !
Il ne m'aime plus ! Me disait Fiorine en fondant en larmes; je le craignais comme elle, Gaston, car je me rappelais vos serments... mais vous aviez un devoir à remplir, et je comptais sur votre honneur.
Un événement inattendu me révéla bientôt le véritable état de votre âme.
Ne voulant plus me séparer de Fiorine, et désirant la soustraire quelque temps encore aux regards curieux de mes gens, j'étais montée, seule, au milieu de la nuit, par un escalier dérobé, dans une chambre de l'hôtel de-
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puis long-temps inhabilée, et dont je voulais faire la retraite mystérieuse de ma sœur. J'ignorais qu'une simple et légère cloison la sépara seule de votre appartement. Jugez de ce que je dus ressentir, lorsque j'entendis votre voix prononcer avec l'accent d'une vive douleur, ces mots qui se gravèrent en lettres de feu dans mon cœur: « Florine ! Pauvre Flo- « rine!.. C'est toi seule au monde que j'aie vé- « ritablement aimée !.., »
Un long soupir que je ne pus arrêter sur mes lèvres répondit à vos paroles..,..
A peine revenue à moi, je courus tout raconter à Florine. Mais , incrédule comme toutes les candides natures que l'on a trompées une fois, elle refusait de me croire, ou plutôt de croire au retour de vos sentiments pour elle.
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Alors, el pour la convaincre, je la fis assister, invisible, au speclacle de vos émotions. Je vous entourai de tous vos anciens souvenirs ; j'exigeai qu'elle vous fit entendre sa voix ; et je la présentai enfin à vos yeux, dans le moment solennel où vous croyiez la perdre pour jamais.
Votre saisissement à sa vue, le cri de bonheur qui tout-à-l'heure encore s'est échappé de votre cœur, ne peuvent plus laisser de doute au sien, Gaston, et j'ai rempli la tâche que je m'étais imposée!
— Mais tu l'aimes... ma sœur... dit timidement Florine.
— Je l'aime à présent... comme un frère, répondit la comtesse en tendant la main à M. de Berneuil qui s'était jeté à ses pieds et
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semblait attendre son pardon, et je remercie Dieu que notre union ne se soit pas accomplie, car Gaston connaît la secrète maladie de mon âme, celle jalousie, injuste, j'en conviens, mais invincible , de tout ce qui avait précédé son amour pour moi ; et si je souffrais d'un passé futile, que n'aurais-je pas éprouvé de tourments, à l'idée d'une passion vive et profonde!...
C'est une monomanie bien ridicule, ajouta Célénie avec un sourire qui ressemblait à un rayou de soleil entre deux nuages, mais je n'ai pas encore trouvé de médecin assez habile pour m'en guérir
Huit jours après cette scène, M. Jules Dor