II
Rien n'est plus craintif qu'une conscience coupable I... Gaston se sentit saisi de terreur à ces paroles.
— Qu'est-il donc arrivé? Se dit-il. La sortie subite de Célénie pendant la soirée de la veille, le trouble de ses traits en rentrant au salon, le secret dont il devait recevoir, le matin • même, la confidence, toutes ces circonstances lui revinrent ensemble à l'esprit, et le plongèrent dans une inquiétude qui n'échappa pas à M. Baptiste.
— Si Monsieur veut savoir à quoi s'en tenir, reprit-il, ûdèleà ses anciennes habitudes, j'essaierai de pénétrer, sous un prétexte adroit, jusqu'à l'appartement de madame, et là j'observerai ce qui s'y passe...
— Baptiste!... Lui dit M. de Berneuil ,
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d'un ton de colère auquel n'était point habitué l'impudent valet, — vous êtes un misérable, et un sot!. ..Vous oubliez qu'il s'agit de celle qui va porter mon nom, de la femme que je respecte le plus au monde!... Il n'y a rien à observer chez madame de Lostange; tout ce qui s'y passCy comme vous le dites, est simple et naturel!... Je ne crains qu'une chose, c'est qu'elle soit souffrante, et j'irai moi-même m'informer de ses nouvelles ; quant à vous, songez à ne parler de madame la comtesse qu'avec le plus profond respect, ou je vous chasse.
M. Baptiste, stupéfait d'une pareille mercuriale, termina silencieusement la toilette de son maître, tout en lui gardant une profonde
rancune pour ce terrible coup de boutoir au
travers de son amour-propre.
La toilette de Gaston était achevée. Le costume noir de rigueur; uniforme général de tous les Français, le peuple le plus joyeux du monde!... Triste couleur, adoptée pour tous les événements importants de la vie, heureux ou malheureux ; si bien, qu'en rencontrant un ami dans ces vêtements lugubres, vous êtes toujours incertain s'il vient d'assister à un mariage, ou à un enterrement!
Gaston s'apprêtait à sortir, lorsque ses yeux se tournèrent instinctivement vers la fenêtre de Florine.
Un cri de surprise s'échappa de sa poitrine ; il s'appuya contre un meuble, prêt à se trouver mal.
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ïl venait de revoir, sur la fenêtre de la jeune fille, le beau rosier blanc, couvert de fleurs... ce rosier, qui n'avait plus reparu depuis la fuite de Florine, et qui se retrouvait là, plus frais et plus fleuri que jamais !
— Qu'a donc Monsieur?.. Demanda Baptiste en courant officieusement à son maître.
— Rien... rien... répondit Gaston, laissezmoi... sortez... ou plutôt, écoutez-moi : rendezvous en face, dans cette maison...
— Où demeurait mademoiselle Florine?
S'empressa de dire Baptiste.
— C'est cela même... et tâchez de savoir... informez-vous adroitement, quelle est la personne qui habite...
— La chambre de mademoiselle Florine?...
Baptiste, en appuyant sur le nom de Florine^
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ajouta, ayant facilement remarqué l'impression étrange qu'il produisait sur M. de Berneuil: j'y cours, et je reviens apprendre à Monsieur tout ce qu'il désire savoir.
— Diable ! Se disait-il en sortant ; est-ce que nous aurions découvert une autre voisine?... Un homme marié! Ou à peu près... une intrigue, dans notre position ! Et madame qui est jalouse !... Il y aurait là de quoi acheter dix nouvelles actions d'Orléans !...
Gaston resta quelques instants les yeux attachés sur la fenêtre de Florine ; mais rien n'y parut; et le rosier blanc s'y pavanait seul, fièrement assis sur sa gouttière, comme un conquérant qui a repris possession du trône dont il était déchu.
— Madame la comtesse prie M. de Berneuil
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de vouloir bien l'attendre au salon, dit la femme de chambre de madame de Lostange à Gaston, qui venait de se présenter chez Célénie.
— Votre maîtresse est souffrante'? Reprit-il.
— Un peu de malaise^ de l'agitation ner- Teuse... madame sera prête avant une heure. Et Gaston se rendit au salon , presqu'heureux de n'avoir pas été reçu par Gélénie, dans le trouble violent qu'il éprouvait encore.
Baptiste attendait son maître; — « La « chambre en question est inoccupée, dit-il à « Gaston, la portière vient de me l'assurer; et « aucun locataire n'y a demeuré depuis ma- « demoiselle Florine. »
M. de Berneuil lui fit signe de sortir.
— Il paraît, murmura Baptiste en s'éloi-
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gnant, qu'il ne s'agissait que de la petite brodeuse... un ancien accès de fièvre amoureuse, qui reprenait à Monsieur... rien à prélever la-dessus !.. C'est une affaire de moins pour mon agent de change!
— Je suis fou, se dit Gaston , tous les rosiers se ressemblent, quelque voisin aura placé cet arbuste sur la croisée de Florine... et mon cœur pouvait seul abuser mes yeux à ce point !..
Bannissons tous ces souvenirs, fermons notre âme à des regrets qui seraient des crimes en épousant Célénie!.. Hier encore, j'étais loyal et sincère, en lui jurant que je n'aimais qu'elle!.. Ah! pourquoi ces lettres fatales ontelles rouvert|des plaies que je croyais cicatrisées pour jamais!
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Un événement, bien simple en apparence, vint tout à coup jeter un nouveau désordre dans l'esprit de Mo de Berneuil,
Il s'était approché du piano de la comtesse, et venait d'y prendre, avec distraction, un morceau de musique placé sur le pupitre, lorsque le papier s'échappa de ses mains. Il pouvait à peine en croire ses yeux, la romance qu'il trouvait chez Célénie, était cet air charmant de Boïeldieu, qu'il avait appris à la pauvre Florine!... Cet air, qu'elle se promettait, dans sa naïve confession, de n'oublier de sa vie!..
Par quelle bizarrerie du sort cette romance se trouvait-elle là ?
Célénie, excellente musicienne, préférant par goût, et un peu par ton, la musique ita-
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lienne, à la musique française, ne lui avait jamais fait entendre cette ancienne mélodie, et Gaston se perdait en conjectures sur la cause de ce singulier incident.
Encore une fois ramené vers le passé, cet air lui rappelait l'une des plus tendres scènes de sa passion pour Florine.
'- ..... C'était un beau soir d'été. Florine, résistant aux prières ardentes de ses lettres, avait jusque-là refusé de le recevoir dans sa chambrette... Piqué de la résistance qu'on lui opposait, Gaston évitait depuis huit jours de rencontrer sa jeune voisine, et sa fenêtre, constamment fermée, témoignait assez à Florine de son indifférence et de son oubli ! ?•
Ce soir-là, ne voyant plus briller la lampe modeste de la petite brodeuse, Gaston ouvrit
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sa croisée, se mit à son piano, et chanta la romance favorite. Comme il allait achever le troisième couplet, une voix douce, fraîche, Irerablante d'émotion, traversant l'espace, et semblant descendre du ciel , s'unit timidement à sa voix, en répétant avec lui :
« Vivre loin de ses amours,
« N'est-ce pas mourir tous les jours ! »
Gaston courut à sa croisée... celle de Florinese ferma aussitôt...
Mais le soir du lendemain, ils chantaient tous deux ensemble le tendre refrain, à la même fenêtre 1...
o Sous l'impression de ce souvenir, Gaston s'approcha du piano, s'y assit, préluda quelques instants, puis recommença l'air simple
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et louchant qui avait été pour lui le signal du
bonheur.
Tout-à-coup, ses doigts s'arrêtèrent sur le clavier, son cœur battit à briser sa poitrine, son souffle se glaça sur ses lèvres, tout son être se concentra dans un seul sens... Gaston écoutait!.. Gaston avait cru entendre murmurer au loin le refrain de sa romance, et la voix qui le disait, cette voix, dont il connaissait chaque modulation, cette voix, était la voix de Florinel!...
— Est-ce un songe?... S'écria-t-il en se levant éperdu; ces accents n'exislent-ils que dans mon imagination? Viennent-ils du ciel, ou de la terre? Dieu n'a-t-il pas attiré Florine à lui ?.. Est-ce elle? Est-ce sa voix d'ange que je viens d'entendre?... Et Gaston s'inter-
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rompant, cherchait à retrouver dans l'espace le chant vague et plaintif qui avait frappé son oreille !... Tout fut muet... et le bruit lointain de la ville arriva seul jusqu'à lui!...
Depuis quelques heures la vie de M. de Berneuil était un délire continuel; chaque minute lui apportait une nouvelle émotion !... Mais ce dernier coup fut le plus violent de tous.
Croire à l'existence de la jeune fille, était à la fois un bonheur et un supplice pour lui.
Un bonheur!... Car il sentait qu'ill'adorait plus que jamais... Un supplice!... Car on l'attendait à l'autel, et dans peu d'instants il allait perdre à jamais sa liberté !
Et puis, une pensée grave, une pensée que
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lui diclait l'honneur, vint le jeter dans une perplexité douloureuse et terrible.
Madame de Lostange avait sa parole!... Aux yeux du monde, Gaston était déjà son époux !.. La signature de leur contrat, les apprêts de leur mariage, tout Paris convié à sa célébration, n'était-ce pas là un engagement public et formel? Pouvait-il se soustraire à un devoir, que la veille encore il eût rempli avec tant de joie? Etait-ce d'ailleurs par une rupture éclatante qu'il reconnaîtrait la tendre et noble affection de Célénie, et cette organisation si impressionnable et si délicate ne succomberait-elle pas à ce procédé cruel?...
Mais si Florine vivait encore!... Si ses sens ne l'avaient pas trompé, si c'était bien elle dont il avait entendu la voix, ne devait-il pas
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aussi une sainte réparation à l'honneur de la pauvre fille ? Et quelle autre indemnité lui offrir que son nono, pour des douleurs qui avaient jeté un ange du ciel dans un enfer de honte et de désespoir !
Puis, revenant à la comtesse, il s'expliquait alors le sentiment qu'il avait éprouvé pour elle... il s'apercevait, trop tard, que sa tête y avait eu plus de part que son cœur. L'esprit, l'élégance, les charmes de la belle veuve, avaient exalté son imagination, sans toucher véritablement son âme ; mais il sentait aussi que s'il pouvait renoncer à l'amour de Célénie, il ne vivrait pas heureux sans son estime et sa tendre amitié!... Gaston, plongé dans ces amères réflexions, n'entendit pas le léger bruit qui se fit dans le salon...
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El quand il leva les yeux, Célénie était près de lui.
Une simple toilette blanche, ajoutait encore à la beauté de madame de Lostange ; mais ses traits étaient si pâles, que la vie semblait les avoir quittés ; deux cercles de bistre encadraient ses yeux, et tout annonçait chez elle une souffrance récente , et une agitation mal contenue ; Gaston, lui dit-elle de sa voix si douce, nos amis vont venir ; êtes-vous prêt ?..
Gaston, qui allait peut-être tout lui dire^ sentit les paroles expirer sur ses lèvres en remarquant la pâleur extrême de Célénie.
— Tout prêt... balbulia-t-il.
— Que dites-vous de ma toilette? Continua la comtesse; n'est-ce pas que le blanc me va
bien?... C'est aussi quelquefois la couleur du deuil!.. On revêt ainsi, dit-on, dans certains pays, les jeunes filles que l'on conduit au champ du repos... et c'est comme cela que je voudrais qu'on m'habillât, si je venais à rejoindre ma mère!
— Quelle triste pensée, dit Gaston, un jour comme celui-ci!..
— Oh ! Reprit Célénie , c'est que , dans un jour pareil, on doit avoir des idées graves et solennelles!.. Aussi, depuis ce matin, toutes les miennes ont-elles un caractère sérieux. Tout-à-l'heure encore, je faisais un retour sur le passé ; je me rappelais les premières années de mon enfance; je n'habitais pas alors un bel hôtel; j'étais pauvre, Gaston, née d'une famille malheureuse ; mon père vi-