Un mariage en province
Sur le littoral de la Méditerranée 3 entre Marseille et Toulon , on rencontre un petit port sûr et commode , entouré de rochers et bien garanti du vent du large par une sorte de jetée naturelle ; les navires surpris par le mauvais temps s'y abritent parfois ; mais d'ordinaire il ne renferme que les barques des pêcheurs de thons, de sardines et d'anchois. Ce petit port se nomme la Ciotat. Aujourd'hui, son nom éveille peut-être dans quelques esprits le souvenir du brick le Carlo- Alberto , qui porta Mme la duchesse de Berry sur les côtes de France ; mais à l'époque où commence cette histoire , au printemps de 1835, l'existence de la Ciotat était aussi ignorée que si le petit port eût été situé dans les environs de Fernambouc ou de Batavia. A peine les dictionnaires géographiques en faisaient-ils mention , pour lui consacrer deux lignes qui lui concédaient cinq mille quatre cents habitants et reconnaissaient que le vin de ses coteaux vaut celui de Cassis.
On travaillait alors activement à terminer la route carrossable qui relie maintenant la Ciotat à Marseille. Malgré de grands efforts, le travail avançait lentement; le terrain offrait des difficultés de toute nature ; le pic et la mine avaient fort à faire pour venir a bout de ces rochers et de ces précipices. On était plein d'ardeur néanmoins • car une route assurait les communications avec Marseille. Or Marseille, pour la Ciotat, c'est un Paris possible; l'autre, le vrai, on en sait le nom, on en parle , on ne songe pas à y *aller. Il n'est pas sûr que tout le monde en sût le nom en 1835.
Ceci n'a rien d'exagéré : c'était le temps où les paysans ôtaient leur chapeau à une image représentant le roi Louis-Philippe , en l'appelant le bon Louis XVI. Ce tonnerre qui ébranla le monde de 1789 à 1794, cette gloire qui l'éblouit de 1800 à 1815, avaient passé sur la tète de ces bonnes gens .sans être aperçus.
La Révolution , l'Empire , qu'est-ce que cela pour des chevriers et des pêcheurs qui ne savent pas lire? On en était là, à cette époque. Depuis, tout a bien changé, Dieu merci ! Qui a fait ce changement? Une meilleure administration? une bonne loi sur l'instruction primaire? Non. L'industrie. Un chantier de construction pour les bateaux à vapeur a été établi à la Ciotat, et, à partir de cette création , le mouvement , la vie , la lumière , sont venus visiter ce petit coin dédaigné de la civilisation.
A une lieue et demie de la Ciotat, à la base d'une colline couverte de pins nains, de chênes-liéges et de houx se dresse un grand rocher bien connu des chevriers, qui s'y donnent rendez-vous , et l'ont appelé dans leur langage figuré : le Pain de sucre. A l'époque dont nous parlons, juste en face du Pain de sucre, le chemin se bifurquait : la route neuve et ferrée conduisant à Marseille faisait un coude et s'enfuyait entre une double
rangée d'oliviers poudreux, taudis qu'un autre chemin, couvert de menues broussailles, soutenu par une chaussée dégradée, grimpait le long du flanc roide de la colline.
Par une belle matinée du mois de mars j un homme était assis sur une petite marche naturelle qui formait comme une des assises du Pain de sucre.
Cet homme, vêtu du costume des bourgeois aisés, paraissait âgé d'environ quarante-cinq ans; il était petit, replet, brun et ccuoré. Sa physionomie offrait ce type assez connu, où une finesse trop superficielle pour être discrète se mêle à une certaine bonhomie ; il avait le regard rusé et le rire franc. Pour un observateur , cela signifiait que le regard était de l'acquis. Le rire ne se contraint pas; s'il est faux, il ne peut s'empêcher de le paraître, ce qui est encore une façon d'être sincère.
Du reste, c'était un notaire : il se nommait M? Toussaint Lescalle; il possédait une des deux études de notaires royaux dont s'enorgueillissait la Ciotat.
Au moment où nous trouvons Me Toussaint Lescalle adossé à une des faces du Pain de sucre , il semblait attendre quelqu'un ; de temps en temps il se faisait un abat-jour de sa main, pour mieux sonder du regard la route neuve, dont le soleil, à cette heure, changeait les cailloux en diamants et le sable en poudre d'or. Peu préoccupé d'admirer les effets du paysage, Me Lescalle n'interrompait son investigation que pour relire une lettre qu'il avait tirée d'un grand portefeuille placé sur ses genoux, ou pour consulter sa montre avec des signes visibles d'impatience.
Enfin, il parut avoir pris son parti; il se leva, ramassa son portefeuille , prit à la main un énorme trousseau de clefs posé dans son chapeau, et s'engagea
dans le chemin mal entretenu qui s'ouvrait en face de lui.
A ce moment, le pas d'un cheval au grand trot retentit au loin, et un cavalier apparut a l'angle de la route neuve. Me Lescalle vit le cavalier et revint sur ses pas.
« Ma foi, monsieur. le baron, cria-t-il dès qu'il fut à portée de la voix, je perdais patience!
— C'est ce que je vois, mon cher Lescalle, répondit le cavalier en s' approchant rapidement; mais, si je suis en retard, ce n'est pas ma faute; j'arrive de Marseille ce matin même; je viens de passer deux jours chez le marquis de Prénis.
— M. le marquis de Prénis s'occupe-t-il aussi de notre élection? demanda le notaire.
— Nous en avons du moins parlé, » fit le gentilhomme d'un air réservé , qui voulait dire : « Il ne me convient pas de vous mettre au fait. »
Me Lescalle parut avoir compris l'intention du baron, car il n'insista pas.
Tout en échangeant ces quelques mots , les deux hommes étaient revenus près du Pain de sucre , et le baron, ayant mis pied à terre , attacha son cheval au tronc d'un olivier.
« Je ne veux pas risquer les jambes de ma Sylphide dans ce casse-cou, » dit-il en montrant le chemin couvert de ronces et de pierres.
Le notaire déguisa un sourire , en jetant un coup d'œil à la bête désignée sous ce nom ambitieux. La Sylphide était une haute et longue jument de couleur indécise ; autrefois elle avait pu mériter de telles précautions pour elle , mais elle ne semblait plus devoir les inspirer a son maître que par prudence pour lui-même. La Sylphide paraissait avoir douze ou quinze ans, et ses
genoux portaient témoignage de Y. affaiblissement de ses forces.
Le cavalier présentait plus d'une analogie avec sa monture : il devait être au même moment de la vie, c'est-à-dire à plus des deux tiers; il était grand, mince, efflanqué ; sa tête , petite et bien faite , portait un de ces masques a grands traits, qui prennent en vieillissant quelque chose de la physionomie du cheval et du lévrier combinés, et ont par excellence ce cru' on appelle l'air aristocratique. Il se nommait le baron de Croix- Fonds , et se prétendait issu d'une famille qui avait , disait-il, combattu avec le roi René d'Anjou dans les guerres où la maison d'Anjou disputait Naples à la maison d'Aragon.
Il passait du reste dans le pays pour avoir plus de noblesse que d'écus ; cependant, Gomme il possédait à Paris un frère aîné, pair de France et fort riche, la considération attachée à sa situation présente se doublait de toute la valeur des éventualités que pouvait lui réserver l'avenir.
a Notre excursion de ce matin a peut-être cessé d'être intéressante pour vous, monsieur le baron, dit le notaire, renouant la conversation et prenant à son tour un air important.
— Comment l' entendez-vous ? fît le gentilhomme.
— Vos vues vont se trouver contrariées. - — A-t-on renoncé à vendre la Pinède ?
— Ce n'est pas cela ; il se présente un acquéreur.
— Sérieux ?
— Très-sérieux.
— D'où le savez-vous ?
— Tenez, lisez, dit le notaire en tirant une lettre de son portefeuille ; c'est de Me Berthet, de Marseille. »
Le baron parcourut la lettre du regard , y cherchant un nom.
« M. le comte de Yédelle ! Qu'est-ce qlie cela? dit-il.
— Un ancien magistrat, je crois; noblesse de Lorraine.
— *Eh bien ! nous verrons jusqu'où ce nouveau venu poussera la surenchère.
— Au prix où nous avons fixé la mise en vente, la surenchère a de la marge, fit confidentiellement le notaire.
— Nous verrons, répéta le gentilhomme ; il restera peut-être en chemin. C'est ce prix-la même qui Ta alléché, sans doute; en voyant un concurrent du pays, il s'arrêtera.
— Et vous continuerez? demanda le notaire.
" — Il faut que mon fils Césaire arrive à la députation, n'est-ce pas? donc, il faut assurer sa position par l'acquisition de la Pinède ; nous ferons dans ce but tous les sacrifices possibles. Mon frère nous aidera, » ajouta le baron après une pause.
Me Lescalle fit un signe d'assentiment.
* Si le vicomte de Croix-Fonds s'en mêle , dit-il , tout ira sur des roulettes.
— Je suis bien aise de visiter ce domaine mvstérieux, reprit le baron sans répondre a l'observation du notaire; c'est un vieux caprice que je veux satisfaire. J'ai toujours eu envie d'aller à la Pinède, et, depuis quinze ans que je suis de retour à Croix-Fonds, je n'ai pu en obtenir l'entrée; pourtant les clefs étaient entre vos mains.
— J'ai reçu les clefs de la Pinède il y a seize ans, répondit le notaire, lorsque le comte Honoré l'a quittée, après la mort de sa femme, et depuis cette épo-
que je n'y suis plus venu moi - même ; j'avais des ordres précis, je les ai exécutés.
— Et personne n'est plus entré dans le château? personne, en seize ans?
— Le comte Honoré est venu chaque année y passer une semaine, jusqu'à sa mort arrivée l'an dernier.
— Tout doit être là dans un état déplorable, dit le baron.
— Probablement; nous allons voir. »
En achevant ces mots, Me Lescalle choisit la plus grosse des clefs du trousseau qu'il tenait à la main, et l'introduisit dans la serrure rouillée d'une grille de fer.
Au-dessus de la grille, dans un médaillon de fer forgé très-enj olive d'ornements dans le goût Louis XV, on voyait s'enlacer les deux lettres H P, surmontées d'une couronne de comte. De chaque côté de la grille s'étendait un mur de pierres meulières, bâti à sec, dont la ligne rigide suivait les ondulations d'un terrain fort accidenté et entourait tout le sommet d'une haute colline; celle-ci, en révolte contre ce mur gênant qui la serrait comme un corset de pierre, avait fait pousser de tous cotés une si grande quantité de ronces et de plantes parasites, que des brèches s'ébauchaient en beaucoup d'endroits. Cette muraille, encore solide et forte, renfermait environ soixante arpents d'un terrain sec, dévasté, inculte, semé de bouquets de pins, reste d'une ancienne forêt qui avait donné son nom à la propriété. Au milieu de cet enclos s'élevait une grande maison respectueusement appelée par tout le monde, dans le pays, h chd te au de la Pinède.
La Pinède, quoique bâtie sur de petites proportions. méritait par son air noble, par son architecture soignée dans toutes ses parties, le nom de château qu'un lui avait donné. C'était une construction du temps de
Louis XIII, moitié pierres, moitié briques, parfaitement carrée, ayant des fenêtres sur chaque façade et une seule porte constellée de clous à grosses têtes. Avec son toit plat et ses fenêtres inégalement percées dans un cube, la Pinède ressemblait singulièrement à un énorme dé à jouer.
Une grande terrasse dallée, entourée d'un mur a hauteur d'appui, s'étendait devant la porte d'entrée ce mur supportait des vases de faïence bleue, contenant de la terre durcie et quelques arbustes desséchés.
Quatre acacias plantés aux coins de la terrasse étaient parvenus à une magnifique croissance ; leurs branches, délivrées de la cruelle opération de l'élagage qui, autrefois, les obligeait à s'étendre en guise de tente devant la maison, prenaient les directions les plus capricieuses; l'une d'elles, profitant sans façon d'une vitre brisée à une fenêtre du second étage, avait pris sa direction par là et avançait chaque printemps dans la chambre un immense rameau fleuri et embaumé, qui devait étrangement surprendre les araignées filant paisiblement leurs toiles sur l'autre vantail de la fenêtre. A cela près de cette vitre brisée, tout était hermétiquement fermé dans le petit château. D'épais volets doublaient les fenêtres du premier, de gros barreaux de fer défendaient celles du rez-de-chaussée ; n'eût été cette branche d'acacia effrontée et les brins d'herbe verts et frais poussant entre les dalles au bas de la porte , on eût pu croire les habitants de la Pinède absents- seulement depuis quelques jours.
La terre parlait plus clairement que la maison. Durcie, crevassée, couverte de broussailles, de ronces, de lianes enchevêtrées, elle présentait l'aspect d'un complet abandon. Une belle avenue d'oliviers allant de la terrasse à la porte d'entrée , quelques bouquets de
pistachiers et d'amandiers, et des vignes centenaires étonffant les arbres fruitiers dans leurs nœuds multipliés, avaient seuls continué à prospérer en dépit de l'absence de soins.
Le sol de la Provence ne fait rien de bon livré à luimême; pour produire, il veut deux choses : être remué et être mouillé. Or, au moment dont nous parlons, il y avait seize ans que le terrain de la Pinède n'avait senti des bras ni bu l'eau bienfaisante d'un arrosoir.
Ce que nous venons de décrire s'offrit aux regards du notaire Lescalle et du baron de Croix-Fonds lorsque ayant poussé a; grand'peine la grille de fer, dont les gonds rouilles refusaient le service, et parcouru l'avenue d'oliviers , ils se trouvèrent en face du château de la Pinède.
La grosse porte d'entrée , ouverte a l'aide d'une seconde clef prise au trousseau par Me Lescalle, introduisit nos deux visiteurs dans un grand vestibule dallé de marbre, d'où s'échappa cette odeur propre aux lieux inhabités; odeur mélangée de poussière et de moisi, que les ménagères appellent odeur de renfermé. Me Lescalle se hâta d'entrer à droite dans un grand salon dont il ouvrit aussitôt les deux fenêtres. Le joyeux soleil du matin inonda de ses rayons l'intérieur de cette pièce si longtemps fermée , et les deux hommes restèrent frappés d'étonnement en regardant autour d'eux.
Les principaux meubles du salon formaient un groupe autour de la cheminée , où deux tisons éteints renversés sur les chenets semblaient n'attendre que le secours de la pincette pour se rallumer. Sur une causeuse basse, on voyait une tapisserie commencée, l'aiguille y était encore attachée , et un mouchoir de batiste déplié. Une table d'enfant , placée devant la causeuse , était couverte de petits moutons à col-
liers roses, pèle -mêle avec des lions, des loups, des cerfs et des éléphants de carton ; des bergères vêtues de bleu, des chasseurs vêtus de rouge, attendaient, couchés sur un lit de papier de soie au fond d'une grande boite de joujoux, leur tour de se mêler à ce troupeau paisible. La boite avait été laissée ouverte à côté de la tapisserie.
La place de la mère, celle de l'enfant, se trouvaient trop désignées par ces muets témoins, pour qu'on ne les reconnût pas tout de suite. Le travail de Tune, les jeux de l'autre , n'étaient qu'interrompus. Que faisait la mère? Elle allait entrer sans doute.
Où était l'enfant? N'entendait-on pas sa voix joyeuse dans la pièce voisine ? Non. Silence absolu.
Les deux hommes se regardèrent. Ils éprouvèrent ce quelque chosb d'inexprimable qu'on ressent parfois à la vue d'un nid vide. Un vieux notaire et un vieux viveur ! Ce salon avait donc une bien puissante éloquence !
Sur un coin de la cheminée, on voyait un bouquet de violettes séchées; un journal était ouvert sur l'autre, Le baron de Croix-Fonds s'approcha :
ce 7 mars 1819, lut-il.
— II y aura seize ans demain, murmura le notaire ; c'est le jour de la mort de cette pauvre comtesse de la Pinède.
. — Voyons, Lescalle, racontez-moi donc un peu ce qui s'est passé alors, dit le baron en se remettant de son émotion; vous gardez les clefs de vos souvenirs, comme celles de la Pinède avec une rigidité de geôlier.
— Je l'avais promis, répondit Me Lescalle; aujourd'hui mon indiscrétion ne peut plus déplaire à personne , hélas !
— Eh bien! levons les scellés de votre discrétion, pour parler légalement, et commencez. J'aime beaucoup les
histoires: je présume j par tout ce mystère, que celle-là doit être intéressante. »
En achevant ces mots , le baron s'étendit sur un grand canapé, tira son étui à cigares et prit l'attitude commode d'un homme se préparant à écouter.
« Si vous attendez quelque récit compliqué et extraordinaire, votre curiosité va éprouver un mécompte, reprit Me Lescalle. L'état dans lequel nous venons de voir la Pinède, ce salon, dont chaque meuble semble avoir une voix , tout nous dit qu'un grand malheur s'est accompli ici et a brisé deux existences.
— Je sais cela en gros, mais les détails? demanda le baron.
— Je ne vous dirai rien des La Pinède; vous les connaissez comme moi : c'est une des anciennes familles du pays. Sous le roi Louis XIII, ils ont fait bâtir ce petit château, dans une belle situation, au milieu d'un bois de pins, pour remplacer le château des Trois-Tours, qui tombait en ruines. Ils étaient, au reste, du petit nombre de ces nobles plus vénérés dans leur canton que connus à la cour; aussi la Révolution passa-t-elle sur eux sans les atteindre ni les déposséder, et la Restauration ne leur pardonna-t-elle jamais de ne pas avoir émigré. »
Le baron fit une légère grimace en lançant au plafond une énorme bouffée de tabac.
Les Croix-Fonds avaient émigré.
« Je vous fais grâce de l'histoire politique de la famille, dit-il; mon cher Lescalle, passons au roman intime.
— L'histoire est finie, et je n'en ai pas abusé, je crois, monsieur le baron; ce que j'en ai dit était nécessaire pour éclairer le roman intime. Ces quelques mots devaient vous expliquer comment le jeune comte
Honoré de La Pinède renferma sa vie dans son bonheur conjugal et borna son horizon aux limites de ses domaines. Jeune , riche, noble, brave et intelligent , sa position sur le théâtre du monde eût été trop belle pour être dédaignée, si, sous l'Empire, d'honorables susceptibilités, et plus tard une fierté justifiée ne l'eussent tenu à l'écart de Paris.
« D'ailleurs, il aimait ici. Il aimait sa cousine, Mlle Louise de La Pinède. Restés orphelins très-jeunes, Honoré et Louise éprouvaient l'un pour l'autre un de ces sentiments qui participent à la fois de toutes les affections et les remplacent; ils réalisèrent presque, dans ce petit coin de la Provence , ces types charmants et immortels de Paul et Virginie : seulement, à vingt ans, Paul épousa Virginie, qui en avait dix-huit. Ils eurent une petite fille qu'on appela Denise, et furent heureux six ans.
« Voilà toute leur histoire , simple et vite contée comme le bonheur. Puis, un jour, un coup de foudre s'abattit sur ce paradis.
« Mme de La Pinède, atteinte d'une maladie de cœur, mourut subitement. Elle s'éteignit belle , heureuse , adorée, souriante, entre sa petite fille jouant à ses pieds et son mari assis à ses côtés.
« Tenez, ajouta d'un accent ému MeLescalle; tenez, monsieur le baron, je crois la voir encore, là, sur cette causeuse ; sa belle tête renversée et pâle , sa main sur la tête de Denise, qu'elle semblait bénir dans un geste suprême; puis, à genoux devant elle, le comte Honoré s'efforçant en vain de lui faire respirer des sels, inutiles , hélas ! et la regardant d'un œil dilaté , où commençait à poindre la terreur du désespoir.
— Comment donc vous trouviez-vous témoin de cette catastrophe? demanda le baron.
— J'arrivais à la Pinède , pour causer de quelques affaires avec le comte, et, du seuil de cette porte par où nous venons d'entrer, je vis cette scène navrante. Du premier coup d'œil, je compris, cru il n'y avait pas d'espoir de rappeler la comtesse à la vie , et je m'efforçai d'arracher ce pauvre comte à cet affreux spectacle. Il se laissa faire comme un enfant. Il était presque fou; il resta ainsi pendant plusieurs semaines. Ses amis s'inquiétèrent de sa douleur; ils crurent efficace de lui faire quitter ce lieu où tout lui rappelait sa femme. Il s'y refusa d'abord; on invoqua le nom de sa fille : il céda. Avant de partir, il congédia tous ses domestiques, même le jardinier; il ferma le château et le parc, puis me fit appeler pour me remettre clefs, etexigeama parole de ne jamais m'en servir pour entrer à la Pinède.
« Il voulait que cette maison, ces jardins, ces ombrages, tout ce beau lieu où sa Louise était née, où elle avait vécu, où elle avait aimé , où elle était morte portât son deuil et restât toujours sans elle solitaire et négligé. Je promis au comte d'observer fidèlement ses instructions, et, après m' avoir serré la main, il monta en voiture avec la petite Denise et la nourrice de l'enfant ; il s'était décidé, en vue de l'éducation de sa fille , à aller habiter Paris.
ce Depuis, chaque année, pendant quinze ans, il est venu au mois de mars passer une semaine à la Pinède ; il demeurait, ces huit jours , seul, enfermé avec ses souvenirs, les évoquant un à an : les plus doux étaient les plus poignants. Ensuite il retournait à Paris près de sa fille.
«Dans le pays, en le voyant toujours morne et désolé comme le premier jour, on le disait insensé et on trouvait bien malheureux de voir une si noble fa-
mille n'être plus représentée que par un fou et une jeune fille.
« A son dernier voyage, je le trouvai plus accablé que jamais.
« Mon cher Lescalle , me dit-il, je m'en vais) il « avait quarante ans), et je le sens avec joie. Ma fille « a dix-huit ans, je vais la marier à son cousin de a Mallarme ; il l'aime , elle sera riche , heureuse , et « moi j'aurai rempli ma tâche en ce monde, et je a pourrai déposer sans remords ce fardeau de la vie ce qui m'a paru si lourd depuis quinze ans.
ce — Comment, lui dis-je, monsieur le comte, vous t avez de pareilles idées ? Vous n'êtes pas malade , « vous vivrez encore longtemps.
« — J'ai la pire des maladies, Lescalle, reprit-il; je « souffre de la blessure incurable que fait le bonheur ce perdu. Oui, j'ai vécu six années dans cette sphère « rayonnante et inaccessible qu'on appelle le bonheur. « J'en suis tombé , la chute m'a brisé. Ce n'est pas « aujourd'hui qu'il faut me plaindre ; c'était autre- « fois , quand j'avais devant moi quinze années de « douleur incessante, quand un devoir me retenait icice bas.
« — Ce devoir s'appelait votre fille? » lui dis-je.
ce II parut ne pas m' avoir compris et garda le silence. C'était une âme blessée sans ressource ; je le vis, et je me tus. Trois mois après, il était mort. Ses souhaits avaient été trop vite exaucés : il ne put voir se conclure le mariage de sa fille Denise avec M. de Mallarme.
— Et le mariage a manqué? dit le baron.
— Du tout; seulement le deuil l'a retardé; M. de Mallarme , qui est marin , est parti pour la station d'Orient, et Mlle Denise, conseillée par son tuteur, un
M. Legrand, un des amis du comte, a mis la Pinède en vente.
« Vous savez le reste ; comme le tuteur en question a omis de visiter la terre, il n'a pu apprécier la plusvalue que lui assurait la route neuve en la rapprochant de Marseille. Je lui ai un peu exagéré Fétat déplorable où la triste fantaisie du pauvre comte Honoré a laissé tomber la propriété , et nous sommes ainsi arrivés à une mise à prix qui en rend l'acquisition possible à Césaire, votre fils.
— Qui en rendait Facquisition possible, dit le baron, si nous n'avions pas eu de concurrents sérieux; mais ce monsieur de... comment F appelez-vous ?
■ — De Védelle.
— De Védelle, qui nous tombe des nues , est bien déconcertant.
— J'avais cru faire pour le mieux. J'ai presque supprimé les annonces. Je n'ai affiché la vente que huit jours à l'avance, c'est-à-dire à peine le temps d'être averti à Marseille. Mais l'acquéreur vient de Paris.
— De Paris? Je ne comprends pas, fit le baron
— C'est très -simple. Il parait que Mme de Védelle a rencontré dans le monde Mlle de La Pinède , et ces deux dames, en causant entre elles, ont tout arrangé. On ne pouvait prévoir cela!...
— C'est le diable ! si on va au delà de deux cent mille francs, il me faudra renoncer; en usant de mon frère, en ni' endettant, en engageant l'avenir, je ne puis aller au delà !
— Fâcheux! » dit le notaire.
.11 y eut un silence pendant lequel les deux hommes s'observèrent.
« Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger, reprit Me Lescalle.
— Lequel?
— Je pourrais peut-être mettre à votre disposition une cinquantaine de mille francs, monsieur le baron.
— Vraiment, Lescalle, tous feriez cela! s'écria M. de Croix-Fonds, devenu subitement radieux.
— Mais, continua le notaire en pesant sur ses mots, ce serait le plus clair de la dot de ma fillle que je vous donnerais là, et voilà Rose qui grandit !
— Ali! c'est la dot de votre fille! Alors.... » Et le gentilhomme prit un de ces visages froids qui disent : « N'en parlons plus !
— Êtes-vous bien sûr de vos électeurs, reprit Me Lescalle, voulant sonder à fond la situation.
— A peu près, je ne suis pas inquiet de cela.
— C'est que j'aurais pu vous en rallier quelques-uns, si nous nous étions entendus.
— Faites; abondance de voix ne nuit jamais.
— Oh! ce serait assez grave pour moi, dit le notaire avec intention; vous comprenez, je ne puis, sans motif, me détacher de la fraction qui se rallie au nom de Richer de Montlouis.
— Toujours à cause de Mlle Rose? dit le baron en souriant finement.
— Toujours à cause de Rose; là, je veux bien jouer jeu sur table avec vous, monsieur le baron. Artémon Richer...
— De Montlouis . ajouta le baron en ricanant.
— Artémon Richer semble rechercher Rose; et, ma foi, c'est un trop bon parti pour que je me brouille avec sa famille en faisant manquer la candidature de son oncle.
— Artémon! un lourdaud, un pilier d'estaminet! Donneriez-vous votre fille à ce manant?
— J'aimerais trouver mieux, répondit le notaire; mais.... »>
M. le baron de Croix-Fonds prit son chapeau, et sortit dans l'allée d'oliviers. Il était résolu à ne pas comprendre. Le notaire n'insista pas. La conversation en resta là ; on se promena dans le domaine de la Pinède , évaluant chaque pièce de terre et admirant le désordre qui régnait partout et semblait devoir être de nature à dégoûter le nouvel acquéreur, s'il visitait avant d'acheter.
Après cette espèce d'inventaire approximatif, les deux hommes regagnèrent la route. Ils trouvèrent la Sylphide occupée à tondre avec soin la petite herbe courte qui 'poussait autour du Pain de sucre. Le baron se remit en selle et prit la direction de Croix-Fonds; le notaire fit quelques pas près de lui , s'entretenant encore de différents détails relatifs à la Pinède. Puis, tout h coup :
« Je crains bien, dit-il, que M. Césaire ne soit pas député ! »
Et, sans attendre la réponse du gentilhomme, il s'éloigna par la route menant à la Ciotat.
« Ce vieil aristocrate, je veux qu'il me craigne,» se disait-il tout en pressant le pas pour ne pas manquer l'heure du déjeuner, et ne pas s'attirer une réprimande de la part de Mme Lescalle.
De son côté, M. de Croix-Fonds faisait ses réflexions. « L'appétit vaniteux des roturiers n'a plus de bornes! pensait-il , le notaire Lescalle ose m'offrir sa fille pour bru ! Il va nous être hostile à présent. Cependant il faut que mon fils Césaire soit député. »
Et, embarrassé dans le dilemme que lui posaient son orgueil et son ambition, il revint à Croix-Fonds de très-mauvaise humeur.
Trois semaines après la conversation du baron et du notaire , le comte de Yédelle était propriétaire de la Pinède. Une surenchère de vingt mille francs avait suffi pour arrêter en route les prétentions de M. de Croix- Fonds. En apprenant cette nouvelle , le fier baron eut une lueur de regret en songeant à la proposition du notaire.
Il fallait changer de batteries et trouver un autre domaine à acheter, capable d'élever M. Césaire de Croix-Fonds à la dignité d'électeur éligible. La chose pouvait ne pas être facile dans nn pays encore assez primitif à cette époque pour crue les propriétés y changeassent rarement de main. Me Lescalle ne manqua pas | de faire une observation dans ce sens au baron déconfit, et retourna ainsi le fer dans une plaie déjà trèsvive.