CHAPITRE II
La famille de Yédelle.
La famille de Yédelle arriva à la Pinède dans les derniers jours d'avril, à ce moment si délicieux en Provence , où les amandiers , poudrés comme des marquis , élèvent leurs têtes blanches au-dessus de tous les murs; à ce moment où le violier jaune , l'iris sauvage , la vigne de Judée, le lychnis blanc, la sauge naine, la valériane rouge, et mille autres fleurs vivaces et charmantes, jettent sur les collines un manteau brodé des couleurs du prisme , posent une aigrette au sommet des vieux murs, et répandent dans l'air leurs parfums printaniers. Les journées étaient tièdes et douces, les soirées
devenaient parfois très-fraîches, grâce à ce vent insupportable nommé mistral, véritable Ùëàri de la Provence.
Un soir que ce brutal visiteur avait rendu impossible la promenade de Paprès-dînée , trois des nouveaux hôtes de la Pinède se trouvaient groupés autour de la grande cheminée du salon, où flambaient quelques bûches et quelques sarments exceptionnellement agréables ce soir-là. Ces trois personnes étaient le comte et la comtesse de Védelle, et leur fils aîné, Jacques de Védelle. Le comte, assis dans un grand fauteuil , lisait; la comtesse faisait de la tapisserie; Jacques, étendu sur une causeuse près de la table où travaillait sa mère, tourmentait le feu à grands coups de pincettes, et regardait attentivement s'élever dans l'air les tourbillons brillants des étincelles; amusement de rêveur ou de désœuvré, ce qui n'est pas la même chose.
Un profond silence régnait dans la pièce; on n'entendait que le bruit régulier et monotone du balancier de la grande horloge de Boulle, placée entre les deux fenêtres, et les pétillements inégaux des étincelles. Dans un moment où Jacques se baissait pour ramasser un peloton de laine, sa mère se pencha à son oreille et lui dit à voix basse :
« Est-ce que ton frère n'est pas encore rentré?
— Je ne crois pas, ma mère. » répondit Jac crues sur le même ton.
Mme de Védelle poussa un soupir, et tout retomba dans le silence.
Quoique échangées assez mystérieusement, les paroles de la mère et du fils parurent avoir été entendues ou devinées par le comte. Il sonna. Aussitôt la portière de tapisserie de Beauvais, qui tombait devant la porte du salon, se souleva, et le valet de chambre du comte,
le vieux Vincent, montra sa tête blanche et sa figure ridée, où se lisait une satisfaction bien marquée.
« Vincent, demanda le comte de Védelle sans quitter sa lecture, M. Georges est-il rentré?
— M. Georges achève de souper dans la petite salle, et il a très-bien soupe ce soir, ajouta le bonhomme avec quelque importance.
— C'est bien, » dit le comte.
Presque au même instant, Georges de Védelle entra.
Georges, quoique âgé de vingt ans, n'en paraissait pas plus de seize ou dix-sept, tant il avait l'air frêle; ses traits, beaux et réguliers, étaient couverts d'une pâleur si mate, que son visage semblait taillé dans le marbre. On eût dit que la vie s'était toute réfugiée dans ses yeux; ceux-ci, noirs, brillants et doux à la fois, remplis d'une expression de rêverie distraite, complétaient l'étrangeté de cette physionomie. C'était un de ces visages qui attirent comme une énigme ; seulement, plus fins que le sphinx de Thèbes, ils savaient garder leur secret.
La mise négligée de Georges faisait un contraste avec l'élégance des autres membres de sa famille. Il portait, ce soir-là, un vêtement de chasse fort usé aux coudes et aux genoux, des grandes guêtres de cuir et des souliers à épaisses semelles ; sans du linge irréprochable, sans deux admirables mains que l'on voyait sortir de ses manches râpées, on eût pu le prendre pour quelque jeune garde-chasse revenant de tournée.
En entrant , il salua son père , baisa la main de sa mère et alla s'asseoir sur la causeuse auprès de son frère, auquel il adressa un bon sourire qui illumina un moment son visage.
« D'où venez-vous encore, Georges, lui dit le comte, et pourquoi ne vous a-t-on pas vu à dîner?
— J'ai chassé tout le jour, mon père, et je me suis attardé, répondit le jeune homme avec une nuance d'embarras.
— Et sans doute vous nous avez rapporté beaucoup de gibier d'une si longue chasse ?
— La saison est bien mauvaise, et je crois le gibier rare dans ce pays-ci.
— Qu'allez-vous faire à la chasse, alors, et cruelle rage vous tient de courir ainsi, sans jamais rien rapporter? »
Georges ne répondit pas, et se mit à caresser d'un air distrait la tête d'un beau chien de chasse, qui était venu se coucher à ses pieds.
M. de Védelle continua :
« Au Val-Sec, au milieu de bois peuplés de gibier de toute espèce, nous assistions à pareille chose. Ainsi, vous n'êtes pas bon aux occupations des oisifs ; rien n'a prise sur vous; rien, pas même le plaisir. Vous ne serez jamais qu'une espèce de flâneur sauvage et indocile!
— Mais, mon père, interrompit Georges timidement, mes excursions peuvent m' amuser sans que ma chasse soit heureuse ; je les crois même bonnes pour ma santé.
— La santé , la santé , voila le grand mot lâché ! À mon avis, l'on commence à en abuser.
— Cependant , mon ami , dit Mme de Védelle essayant de venir en aide à son fils, si ces longues courses peuvent fortifier Georges!
— Georges me paraît en fort bon état, reprit le père, et il serait opportun de s'occuper maintenant de la convalescence de son esprit. Voyons, Georges, fit le comte plus doucement, ne peux -tu pas te remettre à quelque travail? Jacques t'y aiderait, te dirigerait.
— De grâce, dispensez-m'en, mon père ; toute étude m'est devenue impossible ; je ne comprends rien aux livres que Jacques m'a donnés à lire.
— ISe comprends-tu vraiment pas le sens de ce que tu lis? lui demanda sa mère.
— C'est selon 7 ma mère ; mais , au reste , je déteste la lecture, elle me fatigue. »
M. de Védelle reprit avec ironie :
ce ïu préfères peut-être l'astronomie ; je t'admirais hier, te promenant le nez en l'air dans l'avenue; les étoiles semblaient t' intéresser .
— Oh! oui, répondit Georges; c'est si beau, le ciel!
— Eh bien! ta mémoire revient - elle , te rappellestu le nom de tes constellations? tu as été fort au collège en cosmographie.
— Oh! c'était avant ma maladie, mon père, et je ne sais plus comment on s'est amusé à désigner mes belles étoiles. Maintenant je les regarde, voilà tout! »
M. de Védelle fit un geste de découragement. Sa femme voulut rompre cette conversation qui semblait lui être pénible.
« Jacques , dit-elle , nous voilà tous réunis , lis-nous donc quelque chose à présent.
— Volontiers, ma mère; j'ai reçu ce matin Valentine, de George Sancl, et Sous les Tilleuls, d'Alphonse Karr; si vous voulez, nous lirons l'un de ces deux romans.
— Des romans! dit Mme de Védelle, et quelle espèce de roman?
— De l'espèce amusante, je crois, car ils ont eu grand succès , et le succès ne va pas d'ordinaire chercher l'ennuyeux.
— Ce n'est pas ce que je te demande; sont-ce de bons livres?
— Qu'avez-vous besoin de faire cette question, ma
chère amie? dit M. de Védelle ; les noms des auteurs y
répondent.
— Je n'ai jamais rien lu écrit par eux.
— Eli Lien! je vous l'apprendrai alors : ce sont des auteurs de la nouvelle école , c'est-à-dire les soutiens de l'immoralité la plus éhontée ; des gens qui vont chercher leurs moyens d'émouvoir dans l'adultère, dont ils entreprennent le panégyrique. »
Mme de Védelle fit un geste d'horreur.
« Des gens, continua le vieux comte en s' animant, qui puisent leur intérêt dans des tombes dont ils font apparaître les cadavres. MM. Karr et Sand ont des places d'honneur dans cette orgie littéraire , qui déshonorerait la gloire des lettres en France , si, comme toutes les orgies, elle n'était destinée à finir promptement dans les convulsions de ses propres fureurs.
— Que n'occupez -vous encore votre siège à la cour d'assises? dit Jacques ; quelle verve vous avez, mon père ! »
Le compliment fit oublier à M. de Védelle que Jacques, par son goût pour les romans amusants , fussentils de la nouvelle école , méritait bien sa petite part de l'anathème paternel; il sourit, et, s'adressant à sa femme :
« Ma chère, dit-il, je ne pense pas .qu'il vous convienne d'entendre Jacques nous lire de pareils livres. • — Non, sans doute, répondit la comtesse; la lecture est un délassement qui ne doit pas devenir coupable en lisant de mauvais livres.
— Jacques nous lira quelques-uns des chefs-d'œuvre de la vraie littérature. Tiens, j'ai là un volume de Voltaire. Je commençais à relire Mérope ; lis-nous cela, mon ami. »
Jacques n'eut pas l'air enchanté cle la proposition;
néanmoins, il se leva, approcha un fauteuil de la table où travaillait sa mère., et commença la tragédie.
Jacques avait une belle voix, sonore, et un remarquable talent de lecteur. Son père écoutait cette pièce lue par lui avec un intérêt marqué; sa mère écoutait sa voix comme une douce et sympathique musique. Quant à Georges, au bout de deux cents vers, il était profondément endormi sur la causeuse. La lecture s'acheva, non sans que le comte de Védelle eût jeté plusieurs fois un regard mécontent sur le dormeur.
À dix heures, chacun songea à regagner sa chambre. Georges dormait encore. M. de Védelle le montra à sa femme.
<r. Vous prétendez qu'il aime la poésie, dit-il.
— Le pauvre enfant est sans doute fatigué ; voyez comme il est pâle !
— Oh! je sais crue votre trésor d'excuses est pour lui inépuisable ; il faut songer cependant à le faire changer de vie. Regardez comme le voilà fait! ne dirait-on pas, avoir ses habits usés, ses souliers couverts de boue, un bandit dont la journée s'est passée à tenter d'échapper aux gendarmes?
— Je lui parlerai demain, » répondit timidement la mère.
Pendant ce petit colloque, Jacques avait éveillé son frère, et lui faisait à voix basse quelques observations que celui-ci semblait écouter sans les comprendre.
Au premier étage du château, se trouvait un grand vestibule où s'ouvraient quatre portes battantes communiquant chacune à un appartement séparé. Lorsque le comte et la comtesse furent entrés chacun dans le leur, Jacques arrêta son frère, qui se préparait à monter le second étage de l'escalier.
« Tu as tort, Georges, lui dit-il, de ne pas faire plus
d'attention aux remontrances de notre père ; tu le fâches contre toi. Est-ce que la raison ne te viendra jamais?
— Quelle raison? répondit Georges, qui n'avait écouté que la fin de la phrase de son frère.
— Mon Dieu! la raison de vivre comme tout le monde.
— Ma façon d'être ne blesse personne, il me semble.
— Ce n'est *pas la question; d'ailleurs, tu dois obéir à tes parents, et tes manières d'agir, si elles ne les blessent, du moins les mécontentent. Tâche de prendre un peu les habitudes d'un homme comme il faut. Tu as vingt ans, et, après tout, tu es le baron de Védelle.
— Cela m'est bien égal, fit Georges, d'être le baron de Védelle. Allons, Jacques, ne commence pas, toi aussi, à me sermonner. Jusqu'à présent tu ne t'en étais pas occupé; mais maintenant tout le monde s'en mêle, jusqu'à Vincent, qui, ce soir, en me servant à souper, m'a fait ses observations à propos de.... je ne sais quoi, car je ne T ai pas écouté. Vraiment, on devrait bien me laisser un peu tranquille.
— Pauvre garçon ! pensa Jacques, il n'en comprend pas davantage ; il faut être indulgent pour ses manies. »
La conversation en resta là. Les deux frères se serrèrent la main; Jacques entra dans la belle et élégante chambre qu'il occupait près de l'appartement de son père; Georges monta dans une espèce de grand grenier où il couchait.
Il avait préféré ce grenier à une chambre au premier, parce qu'on lui avait accordé la permission de le meubler et de le décorer à son goût. Cette grande pièce, arrangée d'après les caprices de Georges, présentait l'aspect le plus étrange. Une fantaisie assez bizarre y avait créé des subdivisions au moyen de grands rideaux de tapisserie courant sur des tringles, et pouvant, à vo- 247 b
lonté, former plusieurs petites chambres, ou laisser le grenier dans toute son étendue. Ces grands rideaux, faits avec les anciennes tentures du rez-de-chaussée, alors remplacées par des tentures de soie, représentaient des tournois, des chasses ou des scènes de L'Écriture. Quoique endommagées et pâlies, ces tapisseries étaient encore fort belles à examiner au grand jour; et le soir, à la lueur vacillante d'une bougie, elles semblaient prendre une sorte de vie fantastique.
Les plumes oscillaient sur les casques des chevaliers; les chevaux s'avançaient sur le sanglier faisant tête aux chiens ; le glaive qu'Abraham tenait levé sur son fils s'abaissait légèrement; chevaliers, chasseurs et patriarches avaient l'air d'entretenir entre eux des relations mystérieuses; toute une population de rêves ou de légendes, subitement évoquée, apparaissait aux regards. Georges prenait sans doute plaisir à vivre parmi ces ombres; car d'ordinaire il montait chez lui longtemps avant l'heure du repos, et souvent sa mère l'avait surpris en contemplation devant le visage de Rébecca ou de la reine Berthe.
Le reste de l'ameublement était plus bizarre encore que les tentures. Hors un lit très-simple, une toilette et quelques chaises, rien de ce qni se trouvait dans ce lieu ne pouvait aspirer à être désigné par le mot meuble. On voyait dans un coin un vieux clavecin en laque de Chine, incrusté de burgau, anciennes délices de quelque aïeule des La Pinède, et sans doute relégué au grenier depuis un nombre d'années très-respectable. Georges, ayant achevé d'en arracher les cordes, et se servant de la caisse comme d'un réceptacle quelconque, l'avait remplie de coquilles ramassées au bord de la mer, d'herbes séchées et de cailloux. Devant les fenêtres, plusieurs planches posées sur des tréteaux, et couvertes
de lambeaux de tapisserie, tenaient lieu de tables et soutenaient un nombre énorme de livres jetés pêle-mêle, au milieu desquels le vieux Vincent ne pouvait obtenir d'introduire un peu d'ordre. Au-dessus de cette bibliothèque en révolution, la branche de l'acacia de la terrasse avançait son rameau verdoyant. Georges s'était opposé à ce qu'on la coupât, comme s'il avait compris l'antithèse harmonieuse que faisaient ainsi, face à face, ue vieux tas de livres et ces fleurs fraîches écloses, sjmboles de deux choses éternellement jeunes : la nature et l'esprit humain. Enfin, un chevalet, un violon, des cartons remplis de dessins et d'estampes, complétaient cet ameublement étrange.
Tout cela pouvait annoncer le logis d'un fou, d'un enfant ou d'un artiste. Comme les livres étaient poudreux, le chevalet vide, le violon sans cordes, les dessins éparpillés de côté et d'autre, un observateur devait croire les premières suppositions plus probables que la dernière.
C'est dans ce réduit, tenant à la fois du garde-meuble, de la bibliothèque et de l'atelier, crue Georges de Yédélie s'enferma après avoir quitté son père.
Une heure après, vers minuit, lorsque toutes les lumières furent éteintes dans le château, il ouvrit doucement sa porte, descendit à pas de loup l'escalier du second étage, s'arrêta un moment sur le palier du premier, écoutant avec attention si nul bruit ne se faisait entendre dans les chambres; puis, comme rassuré par le profond silence qui enveloppait la maison, il continua à descendre. Arrivé en bas, il entra dans le salon, prit à tâtons sa casquette de chasse, restée sur la causeuse; puis, revenant dans le vestibule, il tira avec beaucoup de précautions les verroux de la porte d'entrée, mit la grosse clef dans sa poche, ei en deux bonds
gagna l'avenue d'oliviers. Là, il se mit à marcher d'un pas rapide jusqu'à la grille qu'il ouvrit; et, une fois hors de la Pinède, il s'engagea dans un petit chemin à travers bois, qui descendait dans la direction de la mer.