CHAPITRE XXII
Conclusion.
La situation d'esprit de Mme Lescalle pendant cette nuit mémorable fut assez pénible. A peine couchée, la bonne dame, tourmentée par ses conjectures, ayant des inquiétudes de curiosité, voulut tenter de s'éclairer. Elle se releva, sortit dans le corridor, et vint à petit bruit jusqu'à la porte de sa fille. En approchant, il lui sembla entendre quelqu'un parler à voix basse avec Rose; elle écouta: aucune parole distincte n'arriva à son oreille ; mais elle reconnut la voix de Georges, et ne jugea pas à propos d'entrer. Elle revint se mettre dans son lit, où, tout en faisant beaucoup de plans contradictoires, elle finit cependant par s'endormir.
Il faisait grand jour quand elle se réveilla.
Elle récapitula rapidement les éléments de la situation, et, avec une certaine logique, elle décida que moins Georges était tel qu'on l'avait d'abord jugé, plus il devenait important de lui enlever Rose. Ceci posé, il fallait agir; c'est ce qui convenait surtout à la tournure d'esprit de Mme Lescalle. Elle écrivit sur-le-champ un billet laconique et presque impératif à la comtesse de Védelle, la priant de se rendre sans retard, avec son mari, à Belbousquet, pour affaire de famille ; elle fit également prévenir M. Lescalle. Elle garda le silence avec la vieille tante, dont le caractère conciliant eût pu gêner ses projets. Tant que Mme Lescalle avait pensé ne rencontrer que l'esprit faible et la volonté flottante d'une espèce
d'enfant, elle s'était dit, comme Médée : « Moi seule, et c'est assez ! » Mais l'adversaire apparaissant subitement, transformé en homme véritable, il devenait prudent de faire appel à l'autorité des deux familles pour juger et condamner le coupable. Ce calcul était au reste fort simple; la mère offensée, ne désirant pas faire casser le mariage, voulait seulement constater devant le tribunal des parents les torts graves du mari, reprendre sa fille dédaignée, et, par là, jouir avec elle des revenus fort honorables assurés à Rose par son contrat de mariage. Mme Lescalle se voyait dans l'avenir avec une voiture, avec des cachemires, donnant des soirées ; elle se voyait peut-être même un peu baronne. Décidément, elle n'aurait jamais pu marier sa fille dans des conditions devenant plus agréables pour elle, Mme Lescalle.
Quoique comptant fort peu aux yeux de sa mère, Rose était cependant le témoin important au procès intime dont Mme Lescalle préparait les éléments ; il fallait donc la faire parler pour accabler ensuite Georges avec ses révélations circonstanciées.
Ses lettres parties et sa toilette terminée, Mme Lescalle se dirigea de nouveau vers l'appartement de Rose. Le plus grand silence régnait à l'intérieur, un calme profond enveloppait la maison; Mme Lescalle mit la main sur le bouton de la porte, qui résista; elle était fermée. Mme Lescalle ne voulut pas éveiller brusquement Rose, sans doute encore endormie ; elle se décida à attendre son réveil et se retira....
Dans le corridor, elle passa devant la porte de Georges, la voyant entre-bâillée, elle la poussa doucement et avança dans la chambre un visage investigateur.
Elle vit la chambre dans un ordre parfait, et vide.
Cela lui donna fort à réfléchir ; elle jugea nécessaire d'aller recueillir de nouvelles lumières près de l'infail-
lible Thérézon, et se rendit aussitôt au jardin, où elle était sûre de la rencontrer.
Thérézon, renouvelant le récit des habitudes des jeunes gens depuis leur mariage, rassura Mme Lescalle.
Rassurer est le mot : Mme Lescalle en était' à ne plus souhaiter à sa fille un autre avenir que celui d'une séparation.
Par une bizarre aberration de l'esprit, commune à tout le monde, il arrive parfois qu'à force de chercher les compensations à une mauvaise situation, on en vient à préférer les bons côtés d'une alternative d'abord effrayante.
C'est ce qui se passait pour Mme Lescalle.
Vers midi, un petit cheval actif et robuste, de l'espèce de ceux nommés bidets parles médecins et les curés de campagne, déposa M. Lescalle, fort étonné du message de sa femme, à la grille de Belbousquet. Presque au même moment, la calèche du comte de Védelle gravissait à grand'peine la pente assez roicle de l'avenue d'oliviers.
Tout le monde entra au salon en même temps ; on se jeta des regards interrogateurs de part et d'autre.
Mme Lescalle reçut chacun avec un visage énigmatique.
« Que se passe-t-il? demanda le vieux* comte.
— Pourquoi Georges ne vient-il pas nous recevoir? dit la comtesse.
■ — Comment ! cela ne va donc pas avec la petite bellesœur? Le maladroit! s'écria Jacques, devinant une partie de la vérité sur le visage de la belle-mère.
— Il se passe des choses graves et sur lesquelles nous devons nous consulter et prendre un parti, » répondit Mme Lescalle en s'adressant au comte comme chef du conseil de famille,
On s'assit.
« Je ne sais pas ce que tu vas nous raconter, dit le notaire à sa femme; je comprends cependant qu'il s'agit des enfants, et il me semble alors qu'ils devraient assister à notre conférence.
— Je ne sais où ils sont passés depuis une heure ; on n'a pas pu les trouver, reprit Mme Lescalle.
— Comment cela? fit la comtesse avec un accent inquiet.
— Ils sont sortis tous deux de la propriété.
— Ensemble ? "
— C'est ce que je ne saurais vous dire; mais c'est peu probable, d'après la façon dont ils mènent l'existence.
— Vivent-ils mal ? demanda le comte,
— Ils ne vivent pas du tout, dit Mme Lescalle, et je vais vous en donner les preuves. »
Alors elle commença à raconter dans les plus grands détails les choses remarquées par Thérézon. Le récit des faits, déjà fort exagéré par la vieille servante, poussa au noir en passant par l'indignation et l'imagination de Mme Lescalle. Georges fut présenté par elle comme un monstre d'hypocrisie. Elle garda la découverte relative à la croix d'honneur pour la fin de sa péroraison, se réservant, avec un certain art, de consacrer par ce grand coup l'accusation de fausseté insigne sur laquelle s'échafaudaient les torts de son gendre.
La famille de Védelle et le notaire lui-même écoutaient avec surprise et inquiétude ce fulminant réquisitoire, d'où il ressortait que Rose était la plus malheureuse des femmes.
Un sentiment de malaise selisaitsurlesphysionomies.
Jacques seul ne se sentait guère atteint par ces révélations ; il avait pu être cause de l'idée première de ce
mariage, mais il n'avait pas travaillé activement a sa conclusion.
Appuyé près de la fenêtre, il laissait donc le discours de Mme Lescalle suivre son cours, en se gonflant à chaque pas comme un torrent. Il trouvait tout cela fort exagéré et n'écoutait guère ; d'ailleurs, comme tous les blonds à tempérament sanguin, Jacques était essentiellement optimiste.
Au milieu d'une des périodes les plus alarmantes de Mme Lescalle :
« Tiens ! s'écria-t-il, Georges et Rose, là-bas ! »
Tous les regards se tournèrent vers la fenêtre.
Les jeunes époux traversaient en effet le jardin, appuyés l'un sur l'autre, se souriant et dans une attitude indiquant une si tendre confiance, que Mme Lescalle, en les apercevant, se tut soudainement.
Georges et Rose eurent bientôt franchi le parterre, et entrèrent dans le salon. Mais ils s'arrêtèrent tout surpris en se trouvant en face de ce cénacle de grands parents.
Il y eut pour tout le monde un instant d'embarras et de silence.
Jacques se remit le premier.
« Bonjour, frère , dit-il avec son enjouement habituel; je te présente le nouveau député du Var : j'ai été élu hier.
— Ah ! la bonne nouvelle ! s'écria Georges ; et il embrassa son frère cordialement.
— Bonjour, frère, dit Rose, enhardie, en s'adressant à Jacques ; je vous présente un nouveau chevalier de la Légion d'honneur. »
A ces mots, ce furent des exclamations, des questions, des étonnements à n'en plus finir. On s'expliqua à peu près ; personne autre que Rose ne pouvait tout
comprendre ; les autres se rendirent à une évidence et restèrent assez stupéfaits de cette longue erreur si brusquement dévoilée.
Mme de Védelle embrassa son fils comme si Dieu le lui eût donné une seconde fois ; le notaire se frotta les mains comme s'il avait voulu faire croire qu'il avait bien un peu pressenti la vérité ; Jacques fut franchement ébahi et joyeux. Le vieux comte eut quelques larmes dans les yeux au souvenir de son injuste sévérité envers ce fils qui devait un jour faire sa gloire.
Mme Lescalle elle-même, en voyant l'air épanoui de Rose, se décida à prendre son parti. Tout son édifice d'accusations, de suppositions, venait de s'écrouler sous le souffle puissant d'une vérité radieuse.
« Ah çà ! s'écria-t-elle, pour essayer au moins de comprendre, ah çà ! mais vous n'êtes plus les mêmes ! qu'est-ce qui vous a changés comme cela ?
— Le bonheur, ma chère belle-mère, » lui répondit Georges.
Un matin du mois de mai, deux ans après ce que nous venons de raconter, M. et Mme Georges de Védelle étaient assis sur la pelouse qui s'étendait en pente douce devant Belbousquet.
Un bel enfant de douze à quinze mois se roulait autour d'eux sur le gazon constellé de fleurettes. Georges s'amusait à agacer son fils en retenant dans ses mains un de ses pieds potelés. Wasp, le beau chien de chasse, bondissait autour du groupe, jaloux de voir son maître ne pas faire attention a lui. Assise à peu de distance sur un fauteuil rustique, la tante Médé tricotait pour ses pauvres.
Rose parcourait un journal, s'inter rompant souvent
pour jeter un doux regard k l'enfant et une recommandation au père.
Tout à coup elle poussa une exclamation et laissa tomber le journal.
Elle venait de lire aux Faits divers les lignes suivantes:
« Le monde parisien s'entretient d'un événement qui a causé la plus grande surprise. La belle Mme de Mallarme, si connue par son magnifique talent, si admirée dans tous les salons, vient de partir pour la Russie avec le prince de Thersmicheff.
« La médisance attribue à une passion subite cette étrange détermination ; on croit pourtant plus généralement que, les triomphes de salons ne suffisant plus à la célèbre musicienne, elle a cédé au désir d'obtenir des ovations plus complètes en embrassant la carrière du théâtre.
« On affirme même qu'elle doit débuter le 1er septembre prochain au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg.
« M. de Mallarme a immédiatement sollicité du ministre de la marine une mission dans les mers des Indes. »
« Qu'as-tu? demanda Georges en levant vers sa femme sa belle tête tout ébouriffée par les petites mains de son fils, qui, grave comme un Chinois, lui mettait dans les cheveux des brins d'herbe et des pâquerettes. »
« Tiens, lis, là, au bas, à gauche, » fit Rose.
Georges prit le journal.
Tandis qu'il lisait, Rose observait anxieusement sa physionomie. Elle n'y vit aucune émotion.
Après avoir lu, Georges resta pensif, puis, s'adressant à sa femme :
« Vois donc, chère Rose, comme Dieu nous mène ! Cette affreuse nuit passée sur la route de Toulon, où je m'occupai à tuer en moi, avec la rage du désespoir, un
amour que je croyais ma vie ; cette nuit-la même, je me sauvais du péril le plus grave, et ces heures d'angoisse devaient toucher de bien près à l'aurore de ma félicité !
— Tu es donc heureux? répondit Rose en effleurant de ses lèvres fraîches l'oreille de son mari.
— Si heureux, que je n'aurais jamais osé tant demander à Dieu. Il m'a donné un de ses anges, et je l'adore complètement en toi. »
En finissant ces mots, Georges prit le journal, resté
ouvert sur ses genoux, en fit une grosse boule et là
lança à Wasp, qui lui courut sus, et revint en la lacé-
. rant avec ces mouvements de tête brusques et fous d'un
chien favori qui pressent une partie de jeu.
Peu après, une partie de jeu générale commença en effet, et l'on entendit sur la pelouse de Belbousquet un joyeux vacarme, causé par les petits cris heureux de l'enfant, le rire éclatant des jeunes époux, et les aboiements inégaux, de Wasp en belle humeur.
La vieille tante regarda pendant quelques instants cette scène animée et charmante.
« Oh ! mes enfants, dit-elle enfin d'une voix émue, que c'est beau le bonheur !
— Chère tante, répondit Georges en baisant avec respect son front ridé, qu'éclairait une joie sereine, que c'est* divin de jouir du bonheur des autres ! »