‹ Un mariage en provinceChapitre 21 sur 22 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Les époux.

« Eh bien ! il est de belles heures pour aller se promener par monts et par vaux, monsieur mon gendre, fit la dame de ce ton d'autorité aigre dont elle abusait un peu trop. J'aurais dû me douter que vous étiez revenu en ne voyant pas rentrer Rose à six heures. J'ai été obligée de dîner seule ; ma fille sait cependant bien que c'est une chose que je déteste. Qu'aviez-vous donc de si important à faire par les chemins? Vous aviez sans doute le projet de faire gagner un rhume à Rose? Voilà une idée, de la trimbaler ainsi à moitié nue par le serein de cette saison.

— Madame Lescalle, je vous présente mon respect,» répondit Georges sans s'émouvoir de ce flot de paroles acides.

Il était fort contrarié de l'apparition inattendue de sa belle-mère, mais il n'en voulut rien faire paraître.

« Je ne suis pas responsable, reprit-il, de ce que, pendant mon absence, Rose est sortie sans chapeau; j'ai rencontré ma femme et sa tante sur la route; Mlle Lescalle est retournée aux Capucins, j'ai ramené Rose ici; tout cela est fort simple et ne devrait pas m'attirer vos reproches.

— Ce qui n'est pas simple, riposta Mme Lescalle, c'est votre inexplicable absence. Vous aviez bien besoin d'aller à Marseille plus de quinze jours durant!

— Je n'ai pas été à Marseille pour me promener, dit

Georges en jetant un regard expressif à Rose. Dieu le sait ! j'y ai été pour un motif grave.

— Quel motif?

— Une affaire, répondit Georges, désireux de ne faire aucune confidence à sa belle-mère.

— Une affaire! des grandes affaires que les vôtres! murmura entre ses dents Mme Lescalle; il me semble, reprit-elle tout haut, que la première affaire pour un homme marié depuis six semaines bientôt, pour un homme raisonnable (et elle appuya sur ce mot), c'est de s'occuper de sa femme.

— C'est tout à fait mon sentiment ; aussi je crois mes affaires terminées, et je suis revenu, je l'espère, pour ne plus repartir. »

Et tout en parlant, Georges serra doucement le bras de Rose, restée témoin muet de ce premier engagement entre sa mère et son mari.

L'approbation qui se lisait dans les yeux de la jeune femme et son attitude passive déplurent à Mme Lescalle, et firent naître en elle une sourde irritation contre cette fille, si peu semblable à elle; d'ailleurs, montée depuis la veille par les révélations circonstanciées de Thérézon, Mme Lescalle, au comble de l'indignation, brûlait d'engager la guerre le plus tôt possible.

Cette femme était essentiellement militante; elle aimait les agitations et les secousses, comme d'autres apprécient le calme et le repos. Elle engageait toute l'année des escarmouches avec son mari, sa tante et ses domestiques, qui satisfaisaient imparfaitement ses instincts batailleurs, tout le monde ayant fini à la longue par lui céder. La perspective d'un vrai combat avec un adversaire aussi sérieux qu'un gendre faisait sonner à sa pensée tous les clairons des discordes intimes, répondait ainsi à un besoin de sa nature tracassière, et

lui rouvrait les horizons d'une sphère d'action, sphère où elle aurait le rôle de général d'armée , où elle pourrait prendre pour drapeau les grands mots d'amour maternel, de devoir, de convenances ; quelle artillerie ! Et comme un pauvre petit bonhomme de vingt ans, très-timide, allait se trouver foudroyé !...

« Voyons, dit Mme Lescalle en s'adressant à Rose, tu restes là sans souffler, comme si ce dont je parle ne te regardait pas! Est-ce ton goût que ton mari aille courir la prétentaine , tandis que tu sèches ici sur pied comme un vieux chaume ?

— Mais, maman, si M. de Védelle a eu des affaires à Marseille, répondit doucement Rose, il abienfait d'y aller.

— Ne pouvait-il pas t' emmener?

— Je ne le lui ai pas demandé. »

Mme Lescalle rougit de colère devant cette soumission; la discussion allait sortir de sa voie. L'orage amoncelé sur Georges menaçait d'éclater sur la tête innocente de Rose. Mme Lescalle fut indignée. Comme beaucoup de gens à la fois étroits et entiers dans leurs idées, elle ne voulait pas trouver sa fille autre qu'elle n'eût été à sa place. Ainsi Rose opprimée, Rose victime, Rose furieuse même, eût rencontré en elle le défenseur le plus passionné, l'appui le plus énergique; Rose résignée à sa honteuse situation devenait une petite niaise bonne à morigéner vertement.

« Je trouve étrange, ma fille, commença-t-elle sur un ton péremptoire, que.».. »

Georges l'interrompit avec une sorte d'enjouement calme qui lui imposa.

« Nous parlions affaires tout à l'heure, dit-il, et vous me demandiez ce que j'ai pu faire à Marseille; j'en ai rapporté , mesdames , une nouvelle dont vous serez fort surprises, si elle vous étonne autant que moi.

— Quelle nouvelle? demandèrent en même temps les deux femmes.

— Le roi vient de me nommer chevalier de la Légion d'honneur. »

La mère et la fille se regardèrent.

Un éclair de triomphe passa dans les yeux de Rose ; la stupeur se peignit sur les traits de Mme Lescalle. Elle crut Georges devenu tout à fait fou.

« Bah! vous? Allons donc! Pas possible , balbutiat-elle sans savoir ce qu'elle disait.

— Quel bonheur ! fit Rose joyeusement, en frappant ses petites mains l'une contre l'autre par un geste enfantin. C'est donc la grande nouvelle dont M. d'Àlais me parle dans sa lettre ?

— Sans doute, et Etienne a bien fait de me laisser le plaisir de vous l'apprendre.

— Mais, demanda Mme Lescalle, pourquoi vous at-on donné la croix, grand Dieu? »

Au fond elle croyait à une erreur de prénoms entre Georges et son frère, et elle voulait s'éclairer.

ce C'est fort simple, ma chère belle-mère, j'ai fait im livre ; il a eu plus de bonheur qu'il n'en méritait , des amis puissants l'ont prôné, et peut-être un peu prématurément on m'a donné la croix. Aujourd'hui, c'est faveur; un jour, j'espère, ce sera justice. »

Depuis le premier mot : J'ai fait un livre, Mme Lescalle était complètement ahurie.

« Bonne sainte Vierge ! vous avez écrit un livre , vous! »

Elle regardait Georges avec des yeux démesurés , et répétait ses exclamations 'd'un air aussi profondément stupéfait que si elle eût dit :

« Vous avez fait une étoile ! «

Georges ne fit pas grande attention a la stupéfaction

de sa belle-mère ; il était occupé à observer l'enchantement de Rose, beaucoup plus important à ses yeux.

Avant que l'entretien commencé si aigrement et interrompu d'une façon si inattendue se fût renoué entre Mme Lescalle et son gendre, on arriva devant l'avenue de Belbousquet.

« Nom voici arrivés, dit Georges en poussant la grille et en faisant passer sa belle-mère avant lui. Je me sens très-fatigué ce soir ; si vous voulez bien me le permettre, madame, je me retirerai de bonne heure. Demain je serai à vos ordres pour causer. »

Mme Lescalle, devenue subitement silencieuse, se contenta de faire un signe d'assentiment.

« Ne restez-vous pas ici, maman? lui demanda Rose; il est trop tard pour retourner à la ville, et votre chambre est prête.

— Sans doute, je reste; je comptais même passer quelques jours près de toi et en ai prévenu ton père. »

Georges ne fit pas d'observation. On entra dans la maison ; ïhérézon montrait sur le seuil sa mine curieuse, et adressa à Mme Lescalle un regard gros d'interrogations.

Mme Lescalle n'y prit pas garde; Thérézon et ses histoires venaient de tomber au second plan. Mme Lescalle ne voyait plus bien clairement son rôle; elle avait besoin d'être seule et de recueillir ses idées, fort bouleversées par la communication de Georges.

« Je vais monter chez moi tout de suite, » dit-elle en entrant.

Et elle alluma sa bougie avec une sorte d'impatience.

« Nous en faisons autant, » répondit Georges en recevant la sienne des mains de Thérézon.

Rose accompagna sa mère à sa chambre , et après

s'être assurée que rien ne lui manquait, elle l'embrassa, lui souhaita une bonne nuit et se retira.

Mme Lescalle, venue tout exprès pour confesser sa fille à fond , comme elle disait , n'eut pas la présence d'esprit de retenir Rose pour la faire parler.. La question se trouvait fort changée par la métamorphose de l'adversaire, et il fallait être moins déconcertée que ne l'était Mme Lescalle pour explorer avec la jeune fille le terrain délicat des confidences conjugales.

Rose , en quittant sa mère , rentra chez elle , posa sa lumière sur une petite table près de la porte, et, accablée par la fatigue, la chaleur et l'émotion, ôta assez précipitamment sa robe. Au moment où l'étoffe blanche s'affaissait comme un nuage à ses pieds , elle aperçut , dans un coin de la chambre , sur une petite causeuse basse , Georges assis et la regardant avec une sorte d'admiration naïve.

Elle fut surprise, croisa ses bras sur sa poitrine découverte, et resta quelques instants debout, immobile, dans un muet et charmant embarras. On l'eût prise pour une statue de la Pudeur.

« Comment ! vous voilà ici, dit-elle enfin, tandis que son visage vson cou et jusqu'à ses épaules se couvraient d'une vive rougeur; mais c'est très-mal de venir comme cela sans prévenir !

— Pardonnez-moi, Rose, répondit Georges. J'avais encore beaucoup de choses à vous dire , quand la présence de votre mère m'a interrompu; alors je suis venu vous attendre ici. Si cela vous déplaît, je suis prêt à vous quitter.

— Vous êtes mon mari, murmura Rose.

— Non, reprit Georges d'une voix triste, non je ne le suis pas, et je ne serai peut-être pas trouvé par vous digne de l'être ; mais accordez-moi une seule grâce >

Rose : venez là près de moi , et laissez-moi vous montrer tout entier ce cœur où jusqu'à ce jour personne n'a su lire. Quand vous m'aurez entendu, quand vous saurez tout, alors vous déciderez de mon sort, et ce que vous ordonnerez sera bien fait. ï

Rose, sans rien répondre, vint s'asseoir auprès de Georges ; il lui prit les mains , les garda dans les siennes, et mis à Taise par la connaissance où se trouvait sa femme d'une partie de son histoire, il commença à lui parler avec une entière franchise.

Il lui raconta tout : son enfance, ses travaux excessifs du collège, sa terrible maladie, les transformations successives de son intelligence, ses regrets en quittant le château natal, ses rêveries, ses langueurs, ses aspirations, les phases de son amour pour Denise; tout ce qu'il avait senti, tout ce qu'il avait espéré, tout ce qu'il avait souffert.

Il fit ce long récit ingénument, noblement, avec l'abandon d'une conscience incapable de rien cacher, avec la vraie éloquence du cœur qui entraine et persuade.

Rose le rassurait, l'encourageait par sa contenance; elle l'écoutait d'un air pénétré et sympathique ; attentive, ravie et émue tout ensemble, parfois elle levait sur lui ses yeux si bleus où brillaient quelques larmes, et une douce pression de ses petites mains lui témoignait un tendre intérêt.

Pour la première fois dé sa vie, Georges se livra à des confidences sans réserve ; son âme si longtemps contenue se révéla tout entière. Il éblouit Rose, qui croyait le connaître, par les richesses intérieures qu'il lui montra; et puis, pour cette fille de seize ans, née à la vie du cœur depuis si peu de jours, il avait un attrait supérieur à tous, et dont il ne se doutait seulement pas:

il lui faisait entendre le langage de son âge ; sa parole spontanée, simple et forte à la fois, possédait la grâce toute-puissante de la jeunesse. En dépit de tout, même lorsqu'il racontait ses plus tristes déceptions, la fraîche poésie de ses vingt ans éclatait en lui de toutes parts. Il avait ce charme suprême qu'on perd si vite et ne remplace jamais : la jeunesse de cœur et d'esprit jointe à la jeunesse de la beauté.

Plusieurs heures se passèrent données aux plus intimes épanchements. Après que Georges eut fait sa confession à Rose, Rose raconta à Georges l'histoire de sa vie, si vide pendant seize ans, si pleine depuis trois mois.

Ainsi, pendant ces heures bénies, dans le recueillement et le silence d'une belle nuit d'été, en présence du ciel constellé d'étoiles, sous le regard de Dieu satisfait, se ht le mariage de ces âmes charmantes.

Les premières clartés de l'aube blanchirent l'horizon, qu'ils causaient encore, doucement séduits l'un par l'autre. Un rayon oblique traversa les pampres qui festonnaient la fenêtre de Rose et entra dans la chambre. Rose s'en aperçut la première, et, montrant le ciel à son mari ;

« Ah! le jour! dit-elle; tenez, les rossignols se taisent.

— Qu'importe? répondit Georges; Roméo est chez Juliette, mais l'alouette peut chanter sans les troubler. Vous avez lu Shakspeare, n'est-ce pas, ma Rose?

— Oui, dit Rose.

— Alors, reprit Georges en l'attirant sur son cœur...* alors je ferme la fenêtre.... »

Page 1