‹ Un mariage extravagant [microforme]Chapitre 41 sur 44 · RESTEZ · texte numérisé non relu

RESTEZ

Mlle Forrester monta rapidement à l’une des chambres du premier étage pour se débarrasser de son chapeau et de son écharpe de dentelle. C'était l'affaire d’un instant. Son hôte —il était son hôte aujourd’hui —lattendait en bas, mais elle ne se hâta pas de

le rejoindre.

Elle s'était mise à l’une des fenêtres et son regari

troublé se fixait inattentif sur le jardin battu par la pluie, tandis qu’elle cherchait à se rappeler ce qu’il li avait dit. Il allait partir. c'était la première chose qu’il devait faire le lendemain. partir sans un regret, Et il y avait eu des moments où elle avait pensé. Partir pour l'Espagne pendant une année, puis de 4 en Italie, et ne jamais revenir en Angleterre. Nele lui avait-il pas dit ainsi froidement, sans émotion?ne Pavait-elle pas entendu de sa propre bouche ?

« Il ne saura jamais du moins combien cela m'afflige, dit-elle en serrant ses dents mignonnes, quand j'en devrais mourir. » ;

Jusqu’à ce moment elle n’avait jamais eu conscience de l’éténdue de ses séntiments pour lui. Elle l'avait d'abord admiré pour son talent, pensait-elle, ou pour l’auréole romanesque dont elle le voyait entouré..ou pour sa vague ressemblance avec le héros de ses rêves, Gordon Caryl]. Pour l’homme lui-même, si inférieur à elle sous le rapport de la position sociale, elle n’en avait souci, naturellement

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UNSMARIAGE EXTRAVAGANT 307

Elle, qui dans cette même saison avait refusé une couronne de comtesse, descendre jusqu’à aimer et épouser un artiste pauvre, obscur, totalement ignoré jusqu'au moment où un heureux hasard l'avait mis en évidence... cétte idée seule était absurde. Per-

sonne n'avait plus de répugrance qu’elle pour les

mésalliances.

Il n’en résulte jamais aucun bien. Gordon Caryll

n’en était-il pas un exemple frappant ? L’orgrreil de la :

naissance et du rang était fortement enraciné dans

son âme... s’abaisser pour conquérir quoi que ce soit .

Ii répugnait extrémement. Et pourtant. et pourtant. elle le comprenait aujourd’hui mieux qu’elle ne l'avait jamais compris auparavant. elle avait laissé son Cœur voler vers cet homme... vers cet homme qui lui disait un adieu éternel aussi froidement qu’il eût pu le faire poñr la gouvernante. .

Tout ce qu’elle ignorait, elle le comprenait maintenant ; C'était cet amour grandissant qui avait inspiré à son cœur pour le projet de mariage an Eric cette anlipathie qui eût fait de sa réponse un refus formel sil était revenu réclamer cette réponse. Et c'était le derniér jour qu’ils eussent à rester ensemble. Demain il sortait de son existence à elle pour toujours.

Elle démeura appuyéé sur la fenêtre tandis que la pluie fouettait les vitres, courbait les hautes fougères,

les graminées, et les fleurs, inconsciente du temps qui

s'écoulait. De sinistres éclairs fendaient la nue sous

ss yeux, le tonnerre grondait menaçant dans le loinlain. |

< Demain ! demain! répétait-elle sans cesse dans ‘son trouble; demain il s’en val! » …

Enfin elle se réveilla comme d’un songe et reprit entièrement son calme. Pourquoi tardait-elle? De-

9 Re

main, ce n’était que demain, après tout, et elle avait tout aujourd’hui à-passer avec lui. Il était son hôte dans cette maison, sur son invitation, et les devoirs de l’hospitalité l’appelaiént auprès de lui. PP .

Le rôle d’amante délaissée n’était aucunement dans son caractèredans ledramédela vie. Elle renvoyait toute pensée sur ce que devait lui amener la journée du lendemain jusqu’au lendemain, jusqu’au jour fatal.…le jour!

Elle retrouva Locksley arpentant le grand salon, examinant les rares tableaux qui s’y trouvaient, des portraits de famille pour la plupart, et étudiant avec curiosité les siéges et les meubles d’ébène sculpté, les cassettes de bois de santal, les grands vases de porcelaine, pleins de roses et de lavande» touchant enfin avec.tendresse, comme si elles avaient été douée de sensibilité les vieilles porcelaines de Chine et les mille petits riens épars partout où la main de Mme Caryll'les avait placés la dernière fois.

« N'est-ce pas une ravissante vieille pièce ?. dit France. Tout est de mode ancienne et délicat, original,sans la moindre nouveauté, sans la moindre splendeur moderne, et pourtant deux fois plus beau que quoi que ce soit dans les grandes salles récemment embellies de l'Abbaye. Tout est exactement tel qu’elle l’a laissé à son départ, dans cette pigce et dans chambre. Dans celle de Gordon aussi, pauvre garçon, rien n’a été changé. » LE

Locksley la regardait avec un sourire étrange sur les lèvres, avec une expression bizarre dans les yeux, moitié riante, moitié triste. ‘

« Quel intérêt vous paraissez porter à Gordon Caryl, mademoiselle Forrester, à cette brebis galeuse d’un troupeau sans tache, à ce bouc émissaire d'une ‘ famille irréprochable ! Le mérite-t-il ?

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— Oh! ille mérite pleinement. j’en suis sûre. Il a été malheureux, monsieur Locksley. Il s’est perdu pour l’amour d’une femme. Ce n’est pas un acte ordimire de folie. Les hommes ne font pas de ces choses aujourd’hui ; il n’en sont pas capables. Je crois que je ls aimerais mieux s’ils l’étaient. Il y à' une sorte d'héroïsme, après tout, dans un homme qui sacrifie tous les biens de la vie pour une femme.

— Héroïsme très-douteux, mademoiselle Forrester, du moins dans ce cas-là, à ce qu’il parait, Il a fait en aveugle un-coup de tête, et il gest réveillé dans une fondrière, couvert de honte et sans pouvoir s’en tirer

de toute sa vie. Quel joli jardin! »

Îl la rejoignit à une fenêtre et ils regardérent au dehors. Les jardins de Caryllynne, qui couvraient ue demi-douzaine d’acres de terrain , étaient entiéèment négligés depuis ces dernières années ; ils commençaient à prendre un aspect sauvage. c'était un véritable chaos d'allées couvertes de mousse, d’herdes empiétant partout sur les roses, les chèvrefeuille ls-clématites, les syringas, les statues tombées, les lassins de marbre à sec, là où autrefois des fontaines, jaillissaient. Avec tout cela, dans cette journée, la Duie tombait à torrents et l'orage prodiguait les éclairs dans le ciel. :

{ Ruine et décadence partont, dit France en soupirant. Il est aisé de voir que l'œil du maître ne se montre jamais en ces lieux, 11 y a quelques années, les jardins de Caryllynne étaient la beauté du domaine. Celui-là était réservé à M. Caryll; on ne l’a jamais &igné depuis son départ,

-— Mais vous, mademoiselle Forrester, j'aurais

pensé que... / | — Rien de sera changé, rien ne sera modifié par

nA

moi. Tel Gordon Caryll l’a laissé, tel il le retrouvera

æba, en n à son retour. comme sol — Êtes-vous donc si sûre qu’il reviendra ? wif, Mader

— Aussi sûre que d’être ici en ce moment. Je ne sais Tous renco pourquoi, mais depuis que j’ai été assez âgée pour en- vous ne rec tendre parler de lui et pour penser à lui, j’ai senti Il s’arrêt. qu’il reviendrait. iterlocutri

— Etson retour vous rendrait-il véritablement... soupçonneu: rendrait-il véritablement sa mère heureuse? « Monsie:

.. — Ce sera une néuvelle vie pour sa mère. Il me iéun sold: rendra plus heureuse que quoi que.ce soit. ..— elle s’ar- l'hde à peu rêta un moment et rougit, — presque plus heureuse me l'a dit. que quoi que ce soit au monde. » Gryllf »

Il avait en. la contemplant un éclat inaccoutumé Son visag dans le regard, et sur ses traits une animation qu’elle nent de sile n’y avait jamais vue. ten,

« Alors, en dépit de tout, Gordon Caryll doit être Vous êtes un homme heureux. Vous ne l’avez jamais vu, cet ! dit. pour vi exilé auquel vous portez un si grand intérêt ? ; — Vous n

— Je ne l'ai jamais vu. Maïs j'ai vu son portrait; Lcksley. . j'ai constamment entendu parler de lui depuis ma plus Sinérais tendre enfance, et n’importe où, n'importe quand nous — Eh bien nous rencontrerions, je le reconnaîtrais. » pance. Je L

Il tressaillit, rougit légèrement, et se mit à rire. Gryll. » Elle le regarda surprise. a Elle, joigni

« Vous le reconnaîtriez, vous qui ne l’avez jamais uxieuse. vu? Vous le croyez, mademoiselle Forrester? « Dans l’In

- — Je le crois, monsieur Locksley.

— Mais il doit avoir changé. Seize ans et plus sont ur laps de temps considérable. Non, vous pourrez vous | trouver face à face avec lui, causer avec lui, lui serrer DE Dee 7 main, et néanmoins-ne pas le reconnaître mieux — qu’un étranger. Le temps et le chagrin changent les hommes; seize années de pérégrination de Dan à Ber-

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«ba, en menant le genre d'existence qu’il a mené, wmme soldat de fortune, Changeraient qui que ce wit. Mademoiselle Forrester, croyez-moi, quand vous vous rencontrerez, si jamais vous Vous rencontrez, vous ne reconnaîtrez pas Gordon Caryll.'».

Il s'arrêta tout à coup. Le regard pénétrant de son hterlocutrice scrutait son visage avec une attention supçonneuse qu’il n’eût pas voulu faire naître,

« Monsieur Locksléÿ, dit-elle vivement, vous avez éeun soldat de fortune, vous avez combattu dans l'Inde à peu près À la même époque, Terry Dennison ne l'a dit. Avez-vous jamais rencontré Gordon (aryll? » de ;

Son visage rougit extrêmement. Il y eut un monent de silence après lequel il se mit à rire de nouveau,

«Vous êtes sorcière, mademoiselle Forrester, Qu'’aij dit pour vous le faire penser?

— Vous n'avez rien dit; et cependant, monsieur Lcksley, si vous savez quelque chose, dites-le-moi ; k donnerais la moitié de ma vie pour le savoir.

— Eh bien, donc, oui, dit-il avec une certaine répufance. Je pense avoir rencontré une fois Gordon Gryll. » #

Elle, joignit les mains et se mit à le regarder uxjeuse.

€ Dans l’Inde ?.… interrogea-t-elle. ,

— Qui, dans l'Inde... j'ai rencontré un homme fuje juge. pouvoir être l’homme dont vous parlez. IL le & faisait pas, appeler Caryll. Comment donc se “nmait-il8… Cependant j'ai compris par certaines doses qu’il m’a racontées de son histoire que c'était homme en question. »

Ses yeux ne le quittaient pas, ses lèvres étaient P |

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entr'ouvertes, ses mains jointes dans son ab$orbante attention, et ses joues D EAN de A Li à tout

instant.

-« Continuez! murmura-t-elle.

— J'ai très-peu de chose à dire. 11 me raconta son his toire, une nuit que nous étions assis auprès du feu du : bivac, sous le ciel constellé de l’Inde; il me dit l’his-”

toire de son affreuse erreur, son terrible réveil, son

de proscription et d’exil. Je sais qu'il wavait pas l'ir-

tention de jamais essayer de faire Ne cette sen-

tence; il sentait qu’il l’avait méritée, it simple justice. Il avait courbé la tête et accepté sa condamnation. Il avait déshonoré un nom qu'aucune tache

n’avait atteint avant qu'il le portât; il avait-brisé le cœur de son père et l'avait conduit au tombeau, etil avait forcé pour toujours sa mère à fuir la maison et le pays qu’il ne devait plus revoir. Quel retour, quelle rédemption terrestre pouvait-il yavoir désormais pour lui ?

— Et cependant il y en a... ily en a! s’écria-t-elle

avec véhémence. Dépuis le commencement jusqu'à la

fin ilavait été plus offensé qu’il n’avait offensé. Il aimaïit cette femme... cette perverse et méprisable femme dont je hais la mme. et il eût tout donné pour l'amour d’elle, si elle n’eût été aussi méprisable qu'elle

l'était. Il vint vers sa mère troublé et repentant, et elle le bannit. Elle s'en est repentie et amèrement! &

Tunique bonheur que la vie puisse lui donner serait

une réparation. … pouvoir l’accueillir et lui pardonner, Oh! monsieur Locksley, si vous savez quelqu chose sur son compte, si vous pouvez m’aider à le retrouver, je vous en conjure, aidez-moi. Ramener

k à sa mè dont je 5 vie. ».

” Elle lui “fortement . «Il vou ‘droit d’y r °.— Lord Elle le r« tirer ses m « Qu'est — Beau Gordon Ca moitié de v . — Vous ren parlez parées au € meilleure e toyages et biens, quell — Votre d'être mag portera un!

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k à sa mère, à sa maison, et /toute la reconnaissance dont je suis capable. vous sera acquise pour la vie. »

“Elle Jui tendait les mains. Il les prit et les serra ‘fortement dans les siennes. Il était très-pâle. . « Il vous enlèvéra un noble héritage. Avez-vous le ‘droit d’y renoncer? Que dira de cela Lord Dynely? °.— Lord Dynely! »

Ellé le regarda surprise et irritée el s ’efforça de retirer ses mains.\,

« Qu'est-ce que Lord Dynely a à voir là dedans!

— Beaucoup, puisqu'il est lié avec vous. Le jouroù Gordon Caryll sera rendu à sa ‘mère, voWs berdrez la moitié de votre fortune, '

.…— Vous avez déjà parlé de cela, monsieur Locksley ; :

ven parlez plus jamais. Que sont mille fortunes coni-

| parées au droit légitime? La voir heureuse, elle, ma

meilleure et ma plus chère amie, et lui rappelé de ses toyages et de son exil et remis en possession de ses biens, quelle fortune vaudrait cela ?

— Votre qualité dé Lady Dynely vous permettra d'être magnanime. Une fois sa femme, peu vous importera une fortune de plus ou de moins. » .

Elle le regarda encore avec hauteur, mais son cœur commençait à battre plus vite dans sa poitrine, sous l'influence d’un nouvel et délicieux espoir. S’il-fñè l'aimaït pas, pourquoi ce ton amer, ce visage 2. énergiquement passionné ?

« La femme de Lord Dynely! Il y a ici De malentendu, monsieur Locksley. Je ne sais ce que Yous voulez dire.

__—Je Yousdemande pardon,mademoiselle Forrester..

Cest présomptueux de ma part de me permettre de, faire allusion à ces choses, sans doute; mais comme

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