‹ Un mariage raisonnableChapitre 1 sur 13 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LADY NELMOOR, puis EMMA.

Au lever du rideau, elle est assise, la tète appuyée sur sa main et plongée dans la plus profonde rêverie. Après un instant elle relève la tète, passe la main sur son front, sourit et se lève.

A quoi bon tant réfléchir? Ne siiis-je pas décidée? Etn'ai-jepas mis tant de raison dans ma conduite que, si le bonheur ne venait pas , ce serait sa faute , et non la mienne?...

EMMA, el/e s'est avi'étée au fond el a entendu la dernière phrase ; elle est en élégant négligé de voyage. Bien certainement.

Elle s'avance.

LADY NELMOOR. Que vois-je? ma chère Emma!

LMMA. Oui , moi qui viens te surprendre ici à la campagne. Toute la nuit dernière, j'ai réfléchi.

LADY NEi.MOOR , souriant. Bah ! loi aussi !

EMMA, lue fois n'est pas coutume...

Tu étais l'objet de mes réflexions; j'ai pensé qu'il n'était pas naturel que tu quittasses Paris deux jours avant ceUii où tu dois signer ton contrat de mariage, et dès le malin je me suis mise en route pour

apprendre ce qui arrive à ma chère Adine. quoi! partir au moment de te marier I En vérité, tu as l'air d'un soldat qui s'effraie et déserte devant l'ennemi.

LADY iVELMOOR. Rien n'est plus simple que ma conduite.

EMMA. C'est ce dont je jugerai quand tu me l'auras expliquée.

LADY NELMOOR. Très-volontiers.

EMMA. Eh bien, permets d'abord que je me dispose à t'entendre. (^Elle ôte son chapeau et son ccharpe.) Asseyons-nous et causons.

LADY NELMOOR. A l'instant d'épouser M. lebaronde Normont, j'ai vouluprendre encore vingt-quatre heures de solitude pour bien penser à tout, et méditera mon aise , tant j'ai peur de faire un mariage qui ne soit pas parfaitement raisonnable.

EMMV. C'est une belle chose que Ja raison!... mais, en fait de mariage, il y a plus do hasard que de bien joué.

L\DV NELMOOR. Oui , lorsqu'à seize ans nos parons nous marient avec quelqu'un que nous ne pouvons ni connaîtro ni juger; mais quand à dix-neuf ans, veuve, libre de mon choix , éclairée par les malheurs d'un

premier mariage, je ine déside à en contrat ter un stcoiul , je ne venx pas risquer de faire une nouvelle folie.

EMMA. Quoique ton aînée d'un an , et mariée dtpuis quatre, je tonuuence à prendre pour toi un teirible resptct!

Sais-lu que jai presque peur en songeant que tu vas être unie à iM de INonnont ?... Vous serez bien le couple le plus épouvantablenient raisonnable de tout Paris...

Je connais ton futur depuis quelques anné<s... et mon mari l'a vu dès son enfanc»' ; tli Ijien , il a toujours été aussi calme qu'il l'e-t à trente-cinq ans! point de folies, point de jeunesse ! jamais distrait parle plaisir, jamais entraîné par le tapi ice! Jl n'a point de premier monvement! Il pense à tout, calcule tout, et il semble qu'il snit venu au monde à soixante ans.

LAPV ^!:LMOOR. Qui 1 bonheur pour moi d'avoir rem outré un semblable caiacière! c'était là l'objet de toute mon ambiiion ! avec lui point de crainte et de jalousie! ce sera toujours la même personne et mon cœiu- .-Cl a loiijonrs pai^ible.

EMMA. Je te l'avoueiai, ina cLère Adiue; depuis trois mois que tu es arrivée d'Angleterre je n.e donne uue peine infinie pour rt trouver en toi ma joyeuse compagne d'autrefois. Je sais bien qu'il s'est passé plusieurs années ; que tu as été mariée , que lu es veuve , et que ce sont là de ces événemens (jui changent bien un peu h s idées ! mais enfin je n'ai jamais vu, par exemple, que cela doiinât l'envie de paraître laide.

i.ADY NCLMOOR, souiiuii/. Voilà UD grand crime , n'est ce pas?

EMMA. 11 f.nit être bien généreuse pour te le reproilur , et je suis peut-être la seule femme t|ni ne soit pas enchantée de te voir constanint nt , depuis ton retour, affublée de cette grande et vilaine juanliUe noire qui cache entièrement ta jolie taille : enfievilie sous ce chapeau qui ne laisse voir ni tes beaux chev( ux ni ton frais visagel car aujourd'hui seulement et pour la première fois cUpiiis que tu ts à Paris, tu as une ligiiie humaine 'J'oujours enveloppée de celte horrible toilette, ou ne s'afieryoït pas que tu es charmante ; et vraiment il n'y a que IVI. de iNormont (|ui ait pu songer à f.iii e sa h niiiie d'une pt rsonne aussi. ..

I.ADY \El..MOOR. Allons, iranehe le mot! aussi di.sgracieuse ! eh bien, j'ai donc réussi! il m'a choisie pour compagne en lue crciy.int dénuée de tous les agremeus. EMMA. Kx])li<jue-moi cela un peu plus clairement, je le prie. Nous sommes seules;

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c'est l'instant ou jamais de me faire tes confidences.

I.ADY ^ELMOOR. Te souviens-tu du jour où ta mère vint te chercher à la pen>ion , et où tu me laissas si désolée de ton ab>ence, moi pauvre orpheline, qui ne voyais d'autre terme à ma captivité que le mariage?

EMMA. Oui, sans doute ; mais j'appris bieniôi que IM. de Verpy , ton on» le et ton tuteur, t'avait confiée à une An;',laise, une ancienne amie de ta mère. Tu l'as suivie à Londres.

I.ADY NELMOOR. ÎMon tuteur, qui a pris des années sans vieillir, crut l'aire mervi ille en me remettant à lady Aeliiioor, parce quelle était l'arbitre du bon goût et de l'élégance de la société anglaise : sa réputation de femme à la mode durait depuis vingt ans.

EMMA. Nous serions bien heureux en France si celle de nos bommes célèbres en durait autant! nos voisins ont du bon.

i.ADV NELMOOU. Gnâce à ses conseils, je parus dans le monde avec éclal. Dans ce pays les jeunes filles sont comptées pour quelque chose; elles parlent, agissent plaisent et choisissent; elles sont élégantes, coquettes...

EMUA. Il paraît que c'est comme ici les femmes mariées 1 Nos voisins ont beaucoup de bon chez eux, point de lemps perdu.

LADV NEI.MOOU. Je fus bientôt l'objet de l'attention générale ; les dandys les plus à la mode m'entourèrent: paimi eux, le neveu et l'héritier de lady Nebuoor se fii>ait remarquer: c'était le plus joli homme de Londres; je l'aimai, il m'adora... et je devins lady Nelmoor.

Elles se lèvent.

EMMA. Voilà un malheur avec lequel bien des femmes se trouveraient fort heureuses !

LADY \ELMOon. Lts fètes commencèrent alors pour ne plus cesser; pendant un an toutes les letes folles de l'Angleiene furent pént'lrées d'admiration ; nos chevaux, nos équipages, le Irain de notre maison, le luxe de nos raouts fiient parler tous les d('SOMivrés et excitèrent l'envie de tous les éiourdisl Le fait est que nous étions si occupés de ces soins imporlans qu'au bout (l'une année nous n'avions pas eu le temps de faire connai.ssance. Je savais que lord Nelmoor conduisait merveilleusement un lilbiiiy, (ju'il fraiiclii.ssait à cheval des fossés profonds , que ses habits étaient les plus admirablement coupés des trois royaumes, il savait que le monde me trouvait jolie, qu'on admirait ma toilette, que je

faisais à son gré les honneurs de sa maison ; mais nous n'avions jamais eu une deniilieure d'entretien inlinie ; mais de l'esprit, des idées, du caraclère de l'un et de l'auti e, pas un mot!... et nous aurions pu passer toute notre vie de la même fiiçon, sans en savoir davantaj^e !

EMMA. C'est le moyen de. ne pas se lasser l'uu de l'autre.

LADY NRLMOOR. Sans quelques petites scètirs de jalousie et le nom de l;idy Nelinoor que je portais, j'aurais oublié que j'étais mariée!

EMMA. Il y a tant de gens qui sont failles de s'en souvenir I

LADY MiLMopn. Au milieu de ce fol enivrement, loid ISelmoor me fut enlevé. A la suite d'une pei te considérable au jeu, une violente dispute amena un duel, et il fut tué.

UMM\, lui lenJant la ihiiiii. Pauvre amie!

LADY NCLMUUR, serrant sa main affectueusemenl. Pour bien connaître le monde et apprêt ier l'amilif, il faut avoir été malheureux. Lord JNeimoor laissait une forlune en dc'ïOidre ; ceux qui l'avaient aidé à la manger ne ])rirent pas sur leurs auiusenicns un instant poiir pleurer sa perte! et moi , qunnd je fus triste, malade, vivant avec économie dans la retraite, je n'eus pas une compagne pour mes chagrins! J'en avai'j eu ])onrtant un si grand nombre pour mes plaisirs! Je compris alors qii'd n'y avait de relations durables, d'attachemens sincères, que quand ils sont fondés sur des qualités et des vertus. J'ai bien réfléchi pendant deux années de veuvage passées à la campagne.

EMMA. Je le crois bien, là, toute sei)le, tu ne savais que faire.

LADY îMm.MOOR. Et je pris la résolution de revenir en Fiance ! Ou ne me connaissait point à Pans. Je ne voulus pAS m'y faire connaître par ces agrémcns frivoles qui ni'onr si peu s m vi ; je parus sans toilette, je ne cherchai point à me montrer aimable ; j'annonçai une fortune si médiocre qu'elle ne peut tenter ceux qui pensent à spéculer sur les avantages d'un mariage; et encore, mon jirojet est-il, avant d'épouS( r IM. de iNormonl, d'essayer l'effet que produira sur lui la nouvelle que je ne possède plus rien au monde. Tu vois, ma chère , que je me suis dépouillée de tous le.s moyens de succès ; simple et sérieuse, je n'ai pas eu d'adorateurs ; mais j'es|)ère avoir trouvé un ami! c'est tout ce qu'il faut!

EMMA. Tu auras beau dire, cela ressemble à de la fausseté. Depuis trois mois que

tues en France, tu t'es rendue laide à faire plaisir à louip.s les autres femmes.

LADY NELMOOR. Aussi, ma chère Emma, je vais faire ce que j'avais résolu, un mariage raisonnable.

KMMA , riant. Voilà qui est snpeibe! lu parles comme un livre, et lu agis comme un sage! Il n'y a au moiidequeM.de ÏNormont digne de tant de raison I lui qui ne dit et qui ne fait que ce qui est paifaitement convenable !

SCEiXE II.

IMARItTTE, LADY NELMOOR, EMMA.

Mariette arrive en courant, et s'arrête en Tojant Emma.

MAitlETTE. ÎNIadame?

EMMA. Eh bien ! que veut donc Mariette ?

SlAitlETTE. Quelqil'un à cheval entre dans l'avenue.

EMMA. Ahl ce ne peut être que ton futur.

LADY AELMOOB. M. de NoiinOjU ? Il ignore que je suis ici.

EMMA. ]>lais non^ c'est qu'il ne l'ignore p^s.

LADY ^ELMOOK. Oommeiil?

EMMA. Il était si inquiet d'apprendre oii lu étais...

LADY M LMOOR. Que tu le lui as dit.

EMMA. Je crois que oui.

LADY NELMOOR. Et lu penses qu'il viendra ?

EMMA. J'ai peur de le lui avoir conseillé.

LADY NELMOOR. Mais c'est une trahison!

EMM^- Que tu me pardonneras.

LADY NELMOOR. Il le faut bien.

EMMA. Et j'espère que tu lie refuseras pas la porte à ton futur?

LADY NELMOOR. Le moyen ? Allons, recevons-le I n.ais aide-moi d'abord à reprendre mon costume ordinaire.

EMMA. Laisse-moi faire ! Et vous, I\Iariette, allez pour qu'il ne nous surprenne pas.

Mariette sort.

LADY NELMOOR, liant pendant quEmma l'aide à placer sa mantille. Il doit penser, j'en suis sûre, que j'ai au moins la taille de travers, tant je prends soin de la cacher.

EMMA, lui donnant son chapeau. Tiens, ton affreux chapeau (jui te donne dix années de plus.

LADY ^El.MOOR, riant en mettant ses gants. Il doit me supposer des mains affreuses.

EMMA, amnigeant le honnet qui r si sous le chapeau. Attends, celte dentelle ne tombe

* Mariette, Lady Neiraoor. EminH.

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pas assez bas ; elle laisse encore voir un peu de tes cheveux.

LADY NELMOOR, se regardant au miroir.

Oh I mais tu nie rends horrible !

EMMA. C'est par amitié. Tu m'as convertie à les principes.

LADY NELMOOR, souriant. T'en servirastu pour ton usage?

EMMA. Je ne suis pas encore assez parfaite pour cela! Et puis, vois-tu, ma chère Adine , pour se faire aimer avant le mariage, on peut avoir du superflu en fait de beauté; mais après on n'a rien de trop... ( Elle examine lady Nelmoor de tous cotés. ) Que dira M. de Normont, qui t'a toujours vue ainsi, et qui croit n'épouser qu'une femme respectable, quand il trouvera une jolie fenune? Il est capable de se plaindre de ce que la mariée est trop belle.

LADY NELMOOR, riant. Oh ! alors je serai sa femme, et il ne s'apercevra peut-être pas si je suis jolie.

EMMA. C'est possible; d'ailleurs, avec un homme si raisonnable, la beauté... ce sera du bien perdu.

LADY NELMOOR, soupirant. Ah!...

EMMA. Voilà un soupir qui n'est pas du même avis que tes paroles de toui-à-l'heure.

LADY NELMOOR, avec un peu d^ impatience. Ecoute, Emma! autrefois à la pension, tu passais pour la plus contrariante et la plus moqueuse de nos compagnes : est-ce que ce serait encore comme autrefois?

EMMA. Par exemple! est-ce que toi, autrefois, tu n'étais pas étourdie, coquette? Et à présent. Dieu merci , lu as de la sagesse plus qu'il n'en faut à une femme pour son usage ! Cela m'effraie, j'ai peur qu'il n'arrive quelque malheur.

LADY NELMOOR, r l'an/. Et que VCUX-tU qu'il arrive, folle?

EMMA. Cela n'est pas naturel ; car enfin les autres femmes me trouvent déjà prude et sévère, moi, parce que je n'ai envie de plaire qu'à mon mari! Ce qui n'empêche as pourtant que je sois bien aise quand es autres me trouvent aimable et jolie.

LADY' NELMOOR. Ah ! ah ! mais c'est de la coquetterie, cela!

EMMA. Allons donc, il faut bien se distraire un peu, surtout lorsqu'on a im mari oflicier, qui passe la moitié de l'année à son régiment et qui ne nous aime que par semestre.

LADY NEI.MOOR. Eh bien! cela n'est pas prudent. On est sage... c'est vrai; mais il vaut « ncore mieux fuir le danger.

EMM\. ('/( si aii'-si ce que je fais... quand il pi Mt y .'.voir du danger. L'hiver dernier, VM cxini]»le, j'ai consigne à ma porte un

jeune fou, un de nos hommes à la mode, qui me suivait partout et faisait mille extravagances ! Ah! j'ai été d'une sévérité! d'autant plus que ces mauvais sujets ont toujours un je ne sais quoi...

LADY' NELMOOR. Quelle horreur! peuxtu bien dire cela?

EMMA. Que veux-tu? c'est que c'est vrai! Ils réussissent souvent à plaire aux femmes les plus raisonnables et l'emportent sur les hommes les plus sensés.

LADY NELMOOR. Tu as vraiment des idées !... Pour moi, ma chère amie, on m'en avait présenté un de ce genre-là dès les premiers jours de mon arrivée à Paris ; on avait imaginé vm projet de mariage... Ah! si tu savais comme je l'ai traité...

EMMA. Moi, je n'ai jamais voulu recevoir le mien! Eh bien! je te l'avoue, je crois que j'ai eu tort; il ne faut jamais prendre de résolutions extrêmes !

LADY NELMOOR. Au contraire! et je lui ai fait fermer ma porte impitoyablement.

EMMA. Pourquoi cela? tu ne risquais rien, toi, puisque tu as les hommes à la mode en horreur et que tu serais digne de te mettre à la tête d'une croisade contre les étourdis.

LADY NELMOOR. Encore!

EMMA. Ne te fâche point! IMais pourquoi donc lAI. de Normont n'arrive-t-il pas? Mariette le retient peut-être.

LADY NELMOOR , souriant. Elle pense

sans doute que je ne suis pas prête à le recevoir.

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