HENRI, JENNY
HENRI , la saluant ci plusieurs reprises. IMiile pardons...
JENNY , à. part. C'est ça ! il va encore me dcmaïader pardon d'être resté à la porte. (Haut.) Mais , monsieur Henri , pourquoi ne pas entrer tout de suite dans ce salon?
LE MAGASIN THEATRAL
HEMii. On m'avait dit que vous y étiez seule... et avec luie demoiselle !..
JENXY, se levant. D'abord, je ne suis pas iine demoiselle , monsiem-. . . et c'est bien malgré moi qu'on veut me forcer à le devenir.
HENRI. IMalgr»' vous , mademoiselle Jenny?
JEWY. Je ne suis pas Jenny, non plus ; mais Jeannette , tout bonnement... et encore...à la rigueur, ça devrait être Jeanne ; cru* c'est là le vrai nom que j'ai reçu de mon parrain, de M. Clioupineau, ce brave fermier, qui, pendant l'émigration de mon père, avait recueilli ma pauvre jnère, à la veille de ma naissance , et qui depuis se chargea de moi, jeune orpheline, m'cleva, et me rendit si heureuse !.. oui, je l'ai été, pendant quinze ans, dans sa ferme... libre comme l'air... et sans ce baron de la jMorlandière, que mon père avait, en mourant à l'armée de Coudé , nommé mon tuteur , et qui s'est avisé de revenir d'Angleterre , il y a six mois , tout exprès pour mon martyre. . .
HENRI. Eli quoi ! vous dont le cœur est si bon , n'ètes-vous pas fière de lui offrir l'hospitalité chez vous, dans cette maison, votre héritage maternel , et la plus belle d'Issoudun ?
JENXV. Pardine ! si ça allait tout de go, à la bonne franquette. . . {Se reprenant.) k\\ ! bon Dieu! qu'est-ce que je dis là ?.. heureusement il n'y a que vous... c'est pour le coup qu'on me traiterait de paysanne ! . . . car voilà ce dont j'enrage ; toutes ces simagrées, qu'on appelle les bonnes manières , n'essaie-t-on pas de m'y condamner?., et encore, s'il n'y avait que le baron ; au fond, il est bonhomme... bah! un tuteur .. j'en rirais ; mais c'est surtout sa nièce.. Octavie. Depuis un mois qu'elle a quitté Londres , où elle a été élevée...
Air du Pièsre.
Ji
Lllc a rapnorld dans ces lieux
Une pacolillf abondante
Ue Ions pino<"'s, prétentieux, D'airs minaudicrs, de hauteur exigeante. IVIi^rnc à la duuaa', quand elle vint dc'barqucr, J'.ir fut , dit-on , et SI prude cl si fière , Qii'- lei commis voulaient la ronfisi|ucr
Comme un produit de l'Anirlclcrre.
Sons prétexte qu'elle a trois ans de ])lus que moi, ne se met-elle pas à refaire mon «'diicntion ! et pour connnencer plus de Jeannette... que domninge! c'est gentil... elle m'areljaplisé Jeimy , un nom anglais I et puis tout le leste à l'avenant ; jusqu'à mon déjeuner ! en place de pain bis et de
fromage blanc , (c'est bon, ça vous bourre ,) maintenant du thé, des mufkins, encore à l'anglaise... avec ça plus de liberté ; par exemple tous les matins il faut que je dessèche sur une broderie ; elle prétend que c'est essentiel pour une demoiselle , parce que dans un salon, si les hommes font des plaisanteries, on n'est pas censé entendre : on brode ! Ah ben ! moi, à la ferme, on n'y brodait pas, et j'entendais tout.
liEXRl. Mais pourtant... ce tissu délicat, qui fait si bien valoir une jolie main. .
JENNY. INIa main... oh! je n'y tiens guère; j'aimerais bien mieux courir dès l'aurore, à travers champs, les pieds dans la rosée, à cueillir des fleurs, à arraches des branches d'aubépine après les haies... on se fait des accrocs, on s'égratigne, mais c'est là le plaisir.
HENRI. Oh! si j'avais su! ce malin...
dans les buissons... moi-même...
JENNY. Vous! dans ce costume tout noir... en jabot... (Riant.) Ah! ah! c'aurait été drôle ! vous vous seriez mis en sang.
HENRI. Eh ! qu'importe? mon sang, ma vie, quand c'est pour vous ! moi, qui vous aime tanti moi dont le bonheur dépend d'un mot de votre bouche ! car , vous le savez, j'ai l'aveu de votre tuteur...- touché de mes efforts pour lui rendre un léger service...
JENNY. Pas si léger, dà ! le faire rentrer dans son château, marier sa nièce...
HENRI. Ah ! j'en suis trop payé... puisqu'il m'a promis que si, d'ici à un ou deux ans, je parvenais à vous plaire...
JENNY. C'est vrai ; il me l'a dit aussi. HENRI , timidement. Eh bien ! cette condition, qui m'est imposée, ai-je l'espoir de la rem])lir?
JENNY. Me plaire?... mais dam! je ne
dis pas non... vous êtes assez bien... cène
sont pas les (jualités qui vous manquent...
HENRI. Quel bonheur !
JENNY. Et si vous aviez l'air moins
guindé, moins tiré à quatre épingles
parce que quand je pense à vous aimer , car je ne demanderais pas jnieux. j'essaie., votre sérieux, votre bon ton, ça me gène., ça me retient.
HENRI. Pardon! ce n'est pas ma faute... issu d'ime ancienne noblesse de robe, destiné dès l'enfance à la magistrature...
JENNY. Connnent vous porterez donc de ces vilaines robes noires?..
HENRI , .wi//7<//j/. Rien qu'au tribunal, quand je serai juge... car jusqu'à présent , simple auditeur...
Air du Charlatanisme.
En vain mon enfance annonçait Du goût pour l'état militaire; La maj^tslraturfi semblait Plus no!)Ic et p'us sûre à mon père : «En France toujours, disait-il, » Dans les camps on trouve abondance » De braves courant au péril ; » Tandis qu'en lait de courage civil , » On a bien moins de concurrence. »
Et voilà... J'ai été élevé si gravement!., mais ça se passera , mademoiselle ; et si vous daignez seulement m'avertir toutes les fois que vous me trouverez trop bon ton, pour que je me corrige. . .
JEîViNY , à elle-même. Allons, il a de la bonne volonté! [pliant.) Eli bien!... on verra...
OCTAA lE , aoant àe paraître à gauche. Non! ça ne se fait pas.
JEiXiVY. Ah ! voici Octavie !
LE BARON , avant de paraître à gauche. Mais, ma nièce. . .
HENRI. Et votre tuteur , le baron de la Morlandière.
(Le baron et Octavie entrent par la porte à gauche.)