‹ Un mariage sous l'empire :Chapitre 5 sur 38 · HENRI , OCTAYIE , LE BARON · texte numérisé non relu

HENRI , OCTAYIE , LE BARON

JENNY

LE BARON. Ah! mon cher Dalville , et toi, Jenny, venez à mon secours... elle me fait tourner l'esprit.

OCTAVIE. Yous avez beau dire, mon oncle, c'est d'une inconvenance révoltante.

JENNY. Quoi donc ?

OCTAVIE. Destiner à un inconnu , à ce M. Yictorin Geoffiay , un appartement conligu au mien !

LE BARON. Parbleu! puisque aujourd'hui , puisqu'en arrivant il va être ton mari .

OCTAVIE. D'abord ce serait une raison de plus. N'avez-vous pas vu qu'en Angleterre la cliambre à coucher d'une dame estun sanctuaire inviolable pour son époux lui-même? et puis d'ailleurs, c'est qu'il n'y a rien de moins décidé que ce mariage.

LE BARON. Qu'est-ce qu'elle dit là?

HENRI. Quoi ! mademoiselle...

JENNY, à part. Encore un caprice! mon pauvre tuteur !

LE BVRON. Comment! quand tout est convenu, fixé!..

OCTAVIE. C'est que vous y avtz mis une précipitation si bourgeoise, si peu fashionnable...

LE BARON. Et bien naturelle , quand il y allait de mon dernier espoir. . . car, grâce à ta tante, qui, depuis notre émigration, n'avait jamais voulu quitter Londres , ses raouts, ses bals aristocratiques. . .

OCTAVIE. Oii j'allais aussi, chaperonnée par elle... c'est là qu'elle plaidait la cause de ses princes, qu'elle les servait. . . en dansant; car elle leur fut toujours fidèle..

LE BARON. Elle avait tant de fidélité, ma défunte! et voilà mon malheur... parce que de son vivant , impossible de rentrer en France... sa volonté fut toujours pour moi un casde force, oii\Aii{.ôt.. .(^Soupirant.) de faiblesse majeure ; d'oii il résulte qu'à mon retour , il y a six mois , j'avais laissé passer l'époque favorable pour obtenir de l'empereur la restitution de mes biens... de ceux du moins qui étaient disponibles; puisque déjà ma grande ferme était l'acquisition de Yictorin GeofFray...

OCTAVIE. Dont vous aviez autrefois le père pour vassal par droit de naissance.

JENNY. Et qui est aujourd'hui colonel par droit de bravoure. (A par/.) Attrape !

( Elle se remet à broder.)

LE BARON. Juge de mon crève-cœur, en allant revoir à une lieue d'ici ma vaste forêt, mon beau château de la Morlandière, sans savoir comment les arracher aux griffes du domaine national.... le fait est que si ce bon Henri, le fils de feu mon vieil ami le premier président, n'y avait pas mis un zèle...

HENRI. Oh I moins que rien... une requête à l'empereur, quelques apostilles... voilà tout.

LE BARON. Et c'était beaucoup, pour commencer...

OCTAVIE. Oui, mais ensuite, ce que vous ne me ferez jamais concevoir , c'est comment j'ai pu me trouver compromise et engagée dans tout cela. ..

LE BARON. Mais c'est tout simple. .. c'est que tu ne te fais pas une idée de l'empereur... ni moi non plus... l'ancien régime ne nous avait pas habitués à des souverains comme ça... Henri, répétez-lui donc*...

HENRI. Oui, mademoiselle, à propos de la requête de votre oncle , il paraît qu'il s'est fait rendre compte des moindres détails... et ce qui restait de votre famille... et à qui appartenait la portion déjà vendue de vos biens...

LE BARON. Quand je te dis., il s'informe de tout... il ne veut rien ignorer, cet homme !

* Henri , O'.tavîe , le baron , Jenny*

LE MAGASIN THEATRAL

OCTAviE. Quelle petitesse ! c'est bien d'un parvenu !

HENRI. Il fut frappe du nom de Victorin Geoffray, qui, en Egypte et simple soldat, lui avait sauvé la vie. << Eh bien! dit-il, )' puisqu'il a déjà la ferme , je lui donne » aussi la foret et le château , à condition » de les remettre d'ici à deux mois dans la '> famille du baron, en épousant sa nièce. »

LE BARON. On dit qu'il aime ces fusions entre l'ancien régime et le nouveau. Il appelle cela croiser les races.

OCTAVIE. Il nous traite donc comme un bétail! Passe pour les siens... mais nous autres! nous!... Et vous avez pu, mon oncle, dégrader votre décorum de baron et ma dignité de femme, en allant m'offrir ! . . .

LE RAROX. Oh ! non î ohl non! je n'ai pas paru dans les démarches... les dehors ont été sauvés, et cela grâce encore au bon Henri ; c'est lui qui est allé trouver le fermier de Yictorin, M. Choupineau.

OCTAVIE. Ah! Choupineau... peut-on porter un pareil nom !

JEWY. Tiens! pourquoi pas?

HENRI. C'estcelui du plus digne homme!, si vous saviez comme il a accueilli ma première ouverture ! quelle chaleur ! quel empressement !... Sa ferme , ses travaux , il a tout (]uitté ; et comme M. \ictorin était à l'armée, c'est à Paris , c'est près de son frère jumeau , M. Emile Geoffray , le maître des requêtes, qu'il a voulu se rendre en personne pour négocier tout avec lui.

LE BARON. Et en effet, il y a un mois , j'ai reçu une demande officielle en mariage. Ainsi tu vois que tout s'est passé dans les

règles.

OCTAME. Oui , et d'une manière bien glorieuse pour moi ! être mariée par l'entremise de 31, Choupineau!

JENNY, se levant. Dam ! c'est tout simple, puisqu'il était le...

LE RARON, hus àJenny, en V interrompant. Tais-toi donc... Je ne lui ai pas dit que le fermier était cousin de son futur ; rien que cela aurait fait tout rompre, (pliant.) Oui , sans doute , comme il était le parrain de Jenny , de ma pupille , je ne pouvais pas l'empêcher de me rendre service ; c'est un égard que je lui devais... et maintenant tu viendrais faire des difficultés quanil tout est d'accord , (piand tu m'as laissé publier les bans, annoncer le jour delà cérémonie, prévenir les témoins, le maire, le curé!..

OCTAVIE. Je vous ai laissé!., c'est-à-dire que lorsque vous êtes venu me chercher en Angleterre, j'ijjnorais que, pendant le mois entier qui précéderait le mariage , votre M. Yictorin se croirait dispensé de

venir à l'avance me rendre ses soins , me faire agréer ses hommages.

JENNY. Est-ce qu'il a pu, ce garçon? il était à la grande armée, en Prusse.

OCTAVIE. On quitte l'armée.

JENNY. A la veille d'une bataille?

OCTAVIE. On manque la bataille. JENNY. Celle d'Iéna... ah! ouiche !

OCTAVIE. Jenny!

JENNY. Ce n'est pas qu'une victoire de plus ou de moins , quand on en compte autant que lui...

OCTAVIE. Je ne suis pas coquette , Dieu merci ' et certainement, ce n'est pas que je tienne à ce qu'on me fasse la cour... non. . c'est aux procédés que je tiens .. et en conçoit-on un plus brutal que celui d'un prétendu qui s'en vient dire au débotté à une jemie personne délicate et bien née: « Me » voilà ; nous ne nous sommes jamais vus, » n'importe ; votre main , une signature ,

» une messe et >< Fi ! il y a là quelque

chose qui répugne aux bienséances, qui me fait mal à l'ame !

JENNY, à part. Est-elle chipie?

OCTAME. Quelle différence avec ces anciens militaires français, dont me parlait ma tante , qui étaient toujours dans son boudoir!..

LE BARON, soupirant. Ah! oui...

OCTAVIE. A lui faire des madrigaux , à se plaindre de ses rigueurs en acrostiches , à travailler à la tapisserie... à la bonne heure au moins... voilà des colonels!., au lieu que jM. Geoffray... unsabreur... peutêtre laid! mal fait!., dam! un paysan!... quelle différence !

LE BARON. Que veux-tu ^.. il y a eu depuis ce tems-là une révolution!... enfin, je t'en conjure , ne m'expose pas à perdre la terre promise de mes vieux jours, mon château. . un superbe château gothique, que je venais justement de faire construire en 1788, avec des ruines toutes neuves , qui n'ont pas encore servi...

OCTAVIE. Je sais bien... vous, vous ne A'oycz que le château; mais il faut que je voie le mari , moi !...

LE RARON , d'un ton solennel. INIa nièce , puisque vous parlez de l'ancien régime , apprenez cjue le premier principe d'alors, c'était qu'une jeune personne acceptât aveuglement et de confiance l'époux qui lui avait été choisi par ses grands parens.

OCTAVIE. D'accord, mon oncle... mais, comme vons le «lisiez, il y a eu une révolution depuis ce tenis-là ; et il faut bien au moins qu'elle nous profite à quelque chose.

vu MARIAGE SOUS L EMPIRE.

Air : h^iut fuublier.

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