‹ Un martyr d'amourChapitre 3 sur 3 · I . ' ■ I II · texte numérisé non relu

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peaybir rien définir de cq qui se passait en elle, elle pressentait des* vérités immortelles, dont la eontemplation lui aurait donné l'espérance^ sinon 1» r^os. Mais, telles qu'elles se présentaient à son çsprit, cea Térités pressenties ou entrevues lui fsdsaient peur. Elle s'efforçait de les éloigner. B#trt8 vains, qui ne faisaient que redoubler ses terroirs, car, n'éiant pas assurée, comme le lui disait Léa:, que la mort précède le néant, elle se demandait s'il n'y avait pas une vie future et si cette vie foture n'était pas un châtiment.

Qn'en ce moment, son âlâ eût été & ses cAtés, et sans doute il aurait pu ûtire pénétrer, dans cette Ame égarée, un rayon de lumière. Il aurait difisi^ de folles terreurs. Parlant 1^ langage de as religion, il aurait montré à sa mère la misérir corde inânie de Dieu, s'étendant sur tous les re^ pentirs sincères.

Itfaia Séverin était loin, et madame Yergniaçi^» ^vait trop d'orgueil pour \m demander de revenir. Quant h X^éa, ce n'est pas elle qui pouvait r^onener ^ repos dans ce pauvre cœur. Son matérialisme /Mvant effirayait parfois son amie. Elle-même l'a*

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Tait compris assez pour éviter tout entretien de nature à faire renaître des questions aussi brû^

lantes. Elle était donc inutile en ce moment h madapae Vergniaud, ne pouvant lui prodiguer que des soips matériels, moins nécessaires à la malade que des soins intellectuels.

Cependant, son dévouement ne sd démentit pas un seul jour. Plusieurs fpis^ ^le of rit k madame Vergniaud d'écrire 2t Séverin, aâa de l'engager ^ réveil ir momentanément.

— Non I non I répondait la pauvre créature. Il ne m'aime pas. U ne m'estime pas. Je ne veux plus le revoir I

Et elle fpndait en larme» ou tombait dan$ une morne tristesse qui compromettait, en quc^lquea heures^ les résultats que ]^ médecin, 1^ ^rce de «oins et d'efforts, avait obtenus.

— Que jfi suis lâche ! s'écria-t-el]^ quelquefois. J'ai chassé caon fils, je l'ai maudit, etmai^enant je le pleure ! Je doJi|9 vous faire pitié ? s^out^t-eUe en ^'adressant ItLéa.

Geljp^i secouait la tâte et faisaU^ ^n geste de

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gniaud. Mais, en réalité, elle en avait pitié, ne comprenant rien & ces regrets, à ces appréhen- ^ sions, & ces terreurs qu'elle traitait de pusillanimes. L'ardente et farouche Léa n'avait jamais rien connu de semblable.

Cependant, la maladie de madame Vergniaud faisait des progrès si rapides, qu'un jour le médecin annonça qu'il ne conservait plus aucun espoir, que la mort pouvait surgir & tout instant, dans trois jours aussi bien que dans trois mois. Après cette déclaration, Léa eut une longue conversation avec le fermier Cassinel et avec sa allé Sidonie devenue garde-malade. Il fut décidé qu'on écrirait & Séverin afin de lui faire connaître ce qui se pasi^it.

Or, ce même jour arriva la lettre du jeane prêtre. On la remit à madame Vergniaud, qui l'ouvrit en tremblant. Elle la lut à plusieurs reprises sans manifester aucun étonnement. Mais, tout & coup, elle fondit en larmes.

— Cassinel, s'écria-t-elle en s'adressant au feiv mier qui se trouvait 1&, partez sur-le-champ, allea % Toulon, dites à mon fils que je le supplie de 119

pas quitter la France sans m'ayoirreTue. Dites-kii que je veux qu'il oublie le passé. Partez, monami, partez, et ramenez-le moi. Je ne peux pas mourir avant son arrivée.

Oassinel se mit en route le lendemain. Il rencontra Séverin à Toulon, la veille dujourûxépour l'embarquement de ce dernier. Il lui raconta les changements redoutables qui s'étaient produits, depuis trois mois, dans la santé de madame Yergniaud, les paroles qu'elle avait prononcées. Ces nouvelles affligèrent Séverin. Dès qu'il connut le désir exprimé par sa môre, il n'hésita pas, bien que le navire où sa place était arrêtée dût prendre la mer le lendemain et qu'il n'eût pas l'assentiment de ses supérieurs pour retarder son voyage. Il partit pour Saint-Tropez, après leur avoir écrit et après avoir fait de tendres adieux à trois jeunes prêtres désignés comme lui pour les missions de Corée, dont il avait espéré de partager les dangers et la gloire, et qui allaient maintenant courir sans lui à la conquête des Âmes.

Nous laisserons Séverin se rendre, en toute b4te, au lit de sa môre mourante, pour intro<luLce

nd» l«ct6ani dans le château de la Suzè où se tro{i« veut quelqnès^ns des |)rincipaux personnages de 6e rédt^ <;[a'tl devient indispensable de leur faire connaître.

liC château dé là Suzé, attaché aux flancs d^une colline chargée devins, est une vaste construction ft la fois moderne et ancienne. Au quinzième siècle, |)lusjeur8 nobles familles *gé<roises vinrent, ft l'instigation des souverains de la Provence, se Ôxér h SàintrTropez. Le chef de l'Une dé ces fa- Ifnillejs commença la construction du château ett enfermant dans son enceinte une vieille tour constrûite^robablement ipar les Sarrazins, qui se tient débou:^ encore aujourd'hui. Il ne put mener son œuvre à bonne fin. Ce fut seulement au dix*s^tiènie siècle que l'un de ses descendants la terinina.

Le château de la Suze offre donc cette particularité d'^avotr été conjstruit en trois fois et dans des styles difféï*e&ts. Il en résulte une demeure un peu massive, sans physionomie bien arrêtée, qui n'à de remarquable que sa situatio» au bord de la

^er,

tFN MARTYR Ï)'AMo¥tI ^Î

Aprèis avoir plasîéups fois change dîe imàltres', vers id mîliea de ce siècle^ le château de lia Suzè menaçait de tomber en i*nines, lorsqu'il passa àui mains d'un riche anglais, bommé Archibald Clà-> morgan <\\ie des circonstances singulières avaient obligé à fuir son pays.

Toat le monde connaît la guerre acharnée 4ié se firent^ sons le premier Empire, les marines an* glaise et française. Tandis que les troupes régulières des deux nations se livraient sur le continent de formidables batailles, où toute rEuro|À était engagée, des marins à peine, disciplinés tenaient la mer et j accomplissaient les exploits le^ plus meurtriers.

La France doit l'intrépide corsaire Sïupcoùt h cette guerre de partisans, non moins terrible 4uè celles de la Vendée. C'est afin de combattre Surcouf qu'Archibald Clamprgan, sujet anglais né dans ui^e famille de ^arins, équi^ à ses frais^, en 1810, un petit brick qui fut Jusqu'eii 1814 la terreur des navires marchands.

Pendant ces q^iatre années, tantôt vainqueur, t^tôt vaincu, subissant ipidemeat des fortdûeii

^Êm

diverses, Archibald Clamorgan, qui n'était encore qu'un jeune homme^ ne quitta pas la mer un seul jour. Sa patrie ne le vit que lors(|i;ie la paix eut été signée^ alors qu'il devenait dangereux de continuer les excursions aventureuses auxquelles il s'était livré jusque-là. Il possédait & cette époque une fortune énorme. Rentré dans sa ville natale, il s'y maria et y vécut pendant vingt-cinq ans sans autre ambition que celle d'être fait baronnet.

Le milieu de cette période fat marqué par deux événements considérables dans sa vie privée. Il eut une ûlle qu'il n'espérait plus et qu'il nomma Léa. En môme temps, sa femme mourut. Il avait alors quarante six ans.

Dès que sa fille eut atteint l'âge de raison, il la retira des mains de sa nourrice et commença son éducation. Ce que fut cette éducation, on le deviner^ sans peine, lorsqu'on saura qu' Archibald buvait et jouait avec excès, qu'il avait l'ignorance d'un soudard et les mœurs d'un vieux bandit. A ces belles qualités se joignit, vers le môme temps, une misanthropie qui rendit notre homme tout ft tait insupportable et qui eut pour cause les accu*

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sations auxquelles sa fortune donna lieu, bien qu'il la possédât, depuis qu'il avait quitté la mer, c'està-dire depuis de longues années.

Un de ses anciens compagnons déclara publiquement que toute cette fortune n'était due qu'aux innombrables méfaits qu^Archibald Clamorgan avait commis en mer, en attaquant non-seulement les navires ennemis^ mais encore les navires anglais. L'accusateur rappelait qu'en 1812 un vaisseau britannique chargé de matières précieuses avait été attaqué, pillé et coulé bas par un petit brick sans pavillon, dont tous les matelots étaient masqués. Deux hommes seulement parmi les vaincus avaient pu s'échapper pour venir raconter ce désastre dont l'auteur était depuis resté inconnu. Cette mystérieuse affaire avait autrefois fait beaucoup de bruit. Maintenant, on en faisait retomber l'odieux sur Archibald Clamorgan, et celui qui l'accusait mettait d'autres crimes sur son compte. Il parlait de plusieurs autres navires marchands, portant le pavillon anglais, qui avaient subi le même sort, sans qu'aucun homme de leur équi* page eût été épargAé,

Archilbald Clamorgan nia énergiquement ces faits. Pais, il provoqua son accusateur et le tua* Mais la sang versé ne lava pas la tache faite à son donneur. Bien qu'on ne pût fournir aucune preuve contre lui, llmpossibilité dans laquelle il se trouva d'expliquer l'origine de son immense fortune laissa planer sur lui les plus graves soupçons, et le mépris public se manifesta h son égard, au point de l'obliger à s'expatrier.

Il vendit ses propriétés, emballa les objets d'art, les trésors qu'il possédait, ^uis s'étant embarqué sur un navire frété par lui, il franchit le détroit de Gibraltar d'où il vint un beau jour débarquer à Marseille, suivi de sa fille et d'une gouvernante, spécialement chargée de l'instruction de celle-ci.

Durant deux mois, les laissant à Marseille l'une et l'autre, il parcourut les coins les plus ignorés de la Provence, cherchant un lieu pt*opice pour s'y fixer. Enfin il se décida pour Ai7 , comme résidence d'hiver. Il y acheta un hôtel. Gomme résidence d'été, il choisit le château de la Suze, dont la position au bord de la mer l'avait autrefois frappé, lord d'un coup de main tenté par lui contre Saint*

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Tropez. A dater de ce jour, ii pa^^tagea sa vie entre la ville et la campagne, passant toutes les années trois mois à Aix et neuf mois au château de la Suze, dans lequel il prit plaisir à entasser les richesses qu'il avait apportées avec lui.

Au moment où il s'installa en France, Léa, sa fille, avait douze ans. Elle promettait dja devenir une merveille de beauté et de grâce. Elle était d^à grande, bien formée. Ses traits, quoique fins, manquaient peut-être de régularité. Mais elle avait la peau si blanche, les cheveux si noirs, les jeux si grands, si expressifs, que l'irrégularité de son visage lui donnait un charme de plus.

Au nçioral, c'était une en&nt précoce, gâtée par

l'éducation qu'elle recevait. Son pore avait posé comme principe qu'elle devait être obéie en tout, qu'aucune de ses volontés ne devait être combattue. Sa gouvernante avait ordre de s'occuper exclusivement de son instruction, d'où toute notion religieuse devait être bannie. Pour le reste, Léa devait être absolument libre, Archibald n'étant heureux qu'autant qu'il la voyait sourire, satiçfyii^ dftas ses nK)indres caprices,

Par suite de cette éducation, Léa avait h douze ass tous les travers qui peuvent rendre une femme insupportable. Une circonstance imprévue aggrava cet état de choses. En achetant le chÀtean 4e la Si^ze^ Archibald Clamorgan était devenu propriétaire de divers objets abandonnés par le vendeur, parmi lesquels se trouvaient quelques centaines de volumes anglais, italiens et français. Ces langues étaient fleaniliôres à Léa. En deux ans, dlle connut entièrement le contenu de ces livres, dans lesquels il j avait de l'histoire, de la philosophie, des romans infâmes, des berquinades^ des œuvres de science et de critique religieuse.

Si Léa avait été une âme vulgaire, non possédée par un immense orgueil, elle aurait été perdue, car, après avoir repu son cerveau d'une nourlîinre intellectuelle aussi malsaine, elle aurait été conduite à la pratique des vices dont elle connaissait la théorie. Mais elle était douée d'une Ame généreuse et aère. Elle pouvait bien, sous l'étreinte d'une forte passion, se compromettre irréparablement; mais elle était incapable de fa,ire le mal par pure fantaisie ou par dérèglement du cerveau.

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Plusieurs des livres qu'elle avait lus avaient provoqué dans son âme un dégoût profond^de tous les actes dont la pudeur peut s'alarmer. Son imagination oublia vite le souvenir des images malsaines que ses jeux avaient dévorées.

Mais, en revanche, les livres de science, de philosophie laissèrent dans son esprit des traces profondes. Jusqu'à ce jour, elle n'avait reçu aucune espèce d'éducation religieuse. Son père était protestant ; mais jamais il ne Tavait conduite dans un temple. Elle savait seulement par ou!-4ire que les divers cultes ont des formes spéciales, des cérémonies particulières. Il se fit en elle un travail singulier qui eut pour résultat de l'obliger, en l'absence de toute religion, à s'en créer une qui ne fut autre chose qu'un athéisme mitigé par une vague idée d'un Dieu inconscient ou méchant. C'est ainsi qu'elle devint peu à peu la femme sceptique et ^natérialiste que le lecteur a d^'à pa jugw par les déclarations qu'elle faisait à mi^ dame Vergniaud.

Ce travail intérieur, les causes qui l'avaient pro< yoqaé, s'aocomplirmt à l'insu de son père. Quant

à la gouyernante, elle n'était plus là pour épargner de si grands périls à son élève Un jour qu'elle avait essayé de lui démontrer le danger de certaines lectures, Léa, lassée de ses observations, s'en vint prier son père de renvoyer cette femme, qui ne pouvait plus rien lui apprendre. Ce qui avait été demandé fut fait dans la huitaine.

Léa atteignit l'Âge de dix-huit ans. A cette époque^ sa beauté ne laissait rien à désirer. Mais son Âme n'avait à apprendre. aucune notion du mal. Ce qui blesse la pudeur des jeunes filles ne pouvait &ire monter la rougeur & son front. Elle pouvait sans danger ouvrir les livres les moins honnêtes, n'ayant plus rien à y découvrir. Elle connaissait la science du bien et du maL

Son corps était resté chas^, mais son &meétaM« pervertie, vide de croyances, livrée à l'orgueil, au dédain, à l'iscréc^lité, incapable d'un mouvem^t dé pitié en &ce d'une grande misère. Un dernier trai!t achèvera de peindre cette étrange jeune fille : de dix & vingt ans, elle ne versa jamais une larme.

li^ayant su ni^préTozr ni empêcher de tel» ré- 0aUaiJ,ikate]^ibaM^dd GlamorgaaiL^Àtait ^aa h(wmft

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à s'en alarmer. Il eût fallu pour cela des obser- Tations patientes, une étude atteEtive du caractore de sa fille, toutes choses trop élevôeB pour sa nature grossière et brutale. Livré à tous les vices, ne résistant à aucun de ses pexiebants, se compromettant sans respect pour son enfant, à la villes avec des créatures perdues, à la campagne, avec des paysannes ou des femmes de pêcheurs qu'il débauchait et dont il payait les rustiques faveurs, ce grand et maigre vieillard de soixante-quatre ans, vigoureux comme à quarante, ne s'inquiétait de sa fille qu'autant que Tinstinct paternel le poussait vers elle; tranquille d'ailleurs sur son compte, puisque, dès son extrême enfance, il lui avait accordé la liberté la plus absolue. Incapable de provoquer sa confiance, n'en éprouvant pas le besoia, il ignorait ce qu'elle pensait et le m^iff profond qu'elle professait pour lui.

Ce mépris datait du jour où, eneore efifiemt, elle avait entendu proférer contre Archibald de» accusations qui avaient décidé <k^ dernier à s'expatrier et dont, à ses yeux, il n'avait pu se jus^ gifler. La conduite ultérieure de sen pore &'étaJA

pas faite poar la ramener à un autre sentiment.

Néanmoins, quelles que fussent ses idées à cet égard, Léa n'en laissa jamais rien paraître. Elle prodiguait au yieillard les attentions, les soins que méritait son Age. Elle se montrait gaie, d'humeur égale, savait se plier aux caprices de ce bandit, en habit noir, toigours bonhomme avec elle, mais avec elle seulement.

Il ne faudrait pas croire que la nature excentrique de Léa la rendît incapable de briller dans le monde. A Aix, où tous les ans elle passait quelques mois, elle ne dédaignait pas de se montrer dans la société aristocratique de la Tille, où, malgré la mauvaise réputation de son père, sa fortune et sa beauté l'avaient fait admettre. Il suffisait qu'elle se montrât dans un salon pour j devenir aussitôt souveraine. Pouvant causer de tout, comprenant tout, elle charmait les hommes jeunes par sa beauté, les vieillards par la sûreté de son jugement. On la tenait bien pour une jeune fille originale ; mais l'originalité n'a jamais été un crime, et sa qualité d'Anglaise justifiait suffi- (Nunmait oe petit travers. D'ailleurs^ elle savait

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cacher ses impressions, ne révélait d'elle-môme ^ùe ce qu'elle souhaitait d'en faire connaître, et personne ne soupçonnait sa nature pervertie, indomptable, farouche.

L'hiver fini, elle partait avec son pore pour le château de la Suze. Là, plus de contrainte I Elle 7 retrouvait l'entière liberié de sa vie, ses livres, ses promenades au bord de ïa iuer à toute heure du jour ou de la nuit, ses courses à cheval à travers les forêts de pins et de chônes-liéges, en un mot, l'existence solitaire qui lui était chôrè.

Il semble que telle que nous venons de là dépeindre, Léa ne devait jamais se marier. Maiâ nous n'avons pas dit que son cœur fût incapable d'amour. Un jour vint où elle aima et fut aimée.

C'est pendant un hiver à Aix qu'elle vit, pour la première fois, un jeune miagistrat dé ïa ville nommé Henri Faverney. II était beau, d'un caractère aimable, riche et orphelin. Il fut touché des charmes de Léa et le laissa voir. Ses prétentions né furent pas repoussées. Léa Taima avec tout l'enthousiasme d'une jeune âUe naïve. L'ayant jugé en quelques jours, elle fit leô t>ius grands

efforts pour ne pas liii laisser deviner sa véritable nature, dans la crainte de l'effaroucher par le spectacle de son caractère impérieux et de son esprit sceptique.

Henri,qui avait été élevé par une mère religieuse, se montrait, sans forfianterle comme sans exagémtion, ûdôle aux traditions de son enfance. Les idées de Léa, s'il avait pu les connaître, reussent éloigné d'elle,non certes qu'il fût un chrétien fervent, mais parce qu'il détestait en tout les opinions extrêmes. Combien d'hommes d'ailleurs qui ne pratiquent pas leur religion, mais qui l'aiment assez pour ne rien faire dont puist^e souffrir le respect qu'ils ont pour elle ! Henri Fuverney était catholique.il voulait épouser une femme catholique qui pût élever ses enfants comme il avait été élevé lui-même. Mais il était faible. Léa, comptant sur cette faiblesse pour prendre un jour un empire tout-puissant sur son mari et le ranger à ses propres idées, ne craignit pas de lui accorder, dès qu'ils se connurent, des satisfactions propres à le toucher. C'est ainsi que, pour lui plaire, elle décida son père à le con-' doire à Paris où^ dans le plus grand secreti d]#

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abjura le protestantisme et embrassa la religion de son ûancé. Ce que ce dernier considérait comme un sacrîûce ne coûta rien à Léa, mais redoubla l'amour dont elle était l'objet.

Trois mois plus tard, mariés, ils partaient pour le château de la Suze, où ils comptaient se ûxer définitivement, Henri ayant abandonné ses fonctions. Quant à Archibald, il n'avait vu dans le mariage de sa ûlle qu'un nouveau caprice et l'avait laisfi4 s'accomplir, avec son insouciance accoutumée, ne s'en réjouissant que parce qu'il allait y gagner une plus grande liberté.

Henri Favernej ne tarda pas à connaître l'étrange milieu dans lequel il était tombé. L'amour qu'i> portait à Léa ne l'empêcha pas de voir clair dans cette Âme sans foi, qui ne redoutait plus de se laisser pénétrer. Tout d'abord, il espéra de la ramener dans une voie plus saine. Mais il comprit vite qu'il devait y renoncer. Ce fut sa première tristesse. Le mariage lui en réservait de plus cruelles. En présence de l'abîme de perversité morale, qu'il découvrit chez sa femme, il eut peur. Il éprouva cette terreur profonde du châtiment dsMi9

une autre vie, que ressentit le grand Pascal, que tout son géAie ne put secouer, et qui modifia si profondément sa destinée. Par une conséquence logique, Henri Faverney, sous Tempire d'une idée fixe, devint plus religieux qu'il ne Pavait jamais été. 11 y eut entre les deux époux des discussions qui ne les convainquirent ni Tun ni l'autre, mais qui leur causèrent une irritation profonde, une défiance dont ils souffrirent également.

Qui dit amour dit union de deux âmes. Comment leurs âmes auraient-elles pu demeurer unies, alors qu'elles ne professaient ni les mômes croyances ni les mômes sentiments ? Peu à peu, lorsque les premières ardeurs de leur amour eurent fait place à l'habitude, à mesure qu'ils se connurent mieux, la froideur se mit entre eux. Chacun s'accoutuma à vivre de son côté ; et, alors que Léa, aigrie par son impuissance à convertir son mari à ses idées, se rejetait plus violemment que jamais dans son âpre scepticisme, Henri, désespéré, s'adonnait aux pratiques religieuses. Il y puisait le courage, les consolations dont il avait besoin, pour vivre dans cette maison où ses convie-

tions étaient blessées à la fois par les grossiers instincts d'Archibald Clamorgan et par le langage impie de Léa.

Un enfant seul aurait pu réconcilier ces deux cœurs fatalement désunis. Mais leur mariage ne fut pas plus heureux sous ce rapport que sous d'autres. Léa ne devint pas mère. Une heure sonna où plu s rien de commun n'exista entre leurs cœurs.

Ce résultat ne fut pas l'œuvre d'un jour. Il fallut quatre ans de luttes et d'orages intimes pour le préparer. Mais, à l'heure où Léa rencontra pour la première fois madame Vergniaud, il était totalement accompli, et commençait à porter des fruits dont la suite de ce récit révélera Famertume.

Le soir du jour où Séverin arrivait à Saint- Tropez, Léa se trouvait seule dans la salle à manger du château de la Suze, à l'heure du dîner. Debout devant l'une des croisées de cette vaste pièce, le front appuyé contre une vitre, les yeux errant au hasard sur la mer qui s'étendait à perte de vue, elle se tenait immobile. Ses cheveux relevés sans apprêt, sur son front, retombaient en

lourdes tresses derrière sa tête. Une robe noire, sans ornements, dessinait sa taille âexible.

Léa touchait alors à sa vingt-cinquième année. Sa beauté, d'un caractère un peu sombre, n'avait rien perdu ^ux chagrins intérieurs qu'elle subissait. C'était toujours la belle personne, d'uA noble maintien, et d'un ûer regard, qui avait séduit Henri Faverney.

Appelée par la cloche du château, elle était entrée dans la salle à manger, et y attendait son père qui devait partager son repas. Quant à Henri, depuis plusieurs jours il ne quittait plus sa chambré, retenu par un malaise inexprimable qui provenait, disaient les médecins, d'une maladie de cœur.

Tout à coup, on entendit une grosse voix proférer deux ou trois jurons énergiques, des chiens aboyer, et un fouet claquer avec fracas. Léa tressaillit. C'était son père.

Archibald Clamorgan entra suivi de trois épagneuls pour lesquels il avait une affection particulière^ bien qu'il les rou&t de coups.

«>- Maudites bètes | s'éçria-t-il sans voirsalillei

on ne petit s'en débarrasser. Allons donc ! sous la table !

Et le terrible fouet claqua de nouveau. Les chiens gémirent et se réfugièrent à la place qu'on leur indiquait.

Alors Léa s'avança vers son père, et lui dit en anglais :

— Voulez-vous qu'on les chasse ?

— Ah ! te voilà, mignonne, répondit Archibald, un peu honteux de tout le bruit qu'il venait de faire devant sa fille. Je ne t'avais pas vue. Puis, il syouta : Les chasser l Non, non, ils se tiendront tranquilles.

Tout en parlant, on se mit à table. A voir la tenue d' Archibald, il était facile de deviner qu'on n'observait pas au ch&teau les règles d'une scrupuleuse étiquette. Le vieillard était vôtu d'une espèce de costume de chasse, en toile jaune, ses longues jambes serrées dans des guêtres en cuir de môme couleur, ses pieds chaussés de gros souliers ferrés, couverts de poussière.

Léa ne perdit pas un détail de cette 'toilette, mais elle ne prononça pas un mot qui pût faire

supposer qu'elle y trouvait à redire. Archibald, tout en mangeant, continuait la conversation, s'exprimant en anglais lorsi^u'il s'adressait à sa ûlle, en français lorsqu'il donnait un ordre au maître d'hôtel.

— Toigours malade, ton mari ? demanda-t-jlL

— Toigours I

— Le sot ! murmura Archibald entre ses dents, ôtre malade au moment de la chasse I

Ce furenjb les seules paroles par lesquelles il prouva qu'il portait quelque intérêt à la santé de son gendre. Du reste, il parla peu. Léa ne fit rien pour interrompre la silencieuse monotonie du repas, qui ne dura pas moins d'une heure. Archibajid mangeait, jbuvait avec une lenteur méthodique, goûtant à tous les plats, et se faisant verser fréquemment des vins qu'il désignait lui-môme au sommelier,dans quatre verres symétriquement alignés devant lui. Bientôt son visage commença à se colorer. Lorsqu'on servit le dessert, tous ses traits portaient l'empreinte d'une béate satisfaction. Léa se leva, vint l'embrasser et sortit de la salle.

Archibald poussa un soupir de soola^ment.

étendit ses jambes sous la table, et posa les pieds sur ses chiens ensommeillés. Puis, il prit des mains d'un domestique une pipe en écume de mer, tout allumée, tandis qu'on plaçait devant lui une bouteille de sherry. Il fut bientôt enveloppé d'un épais nuage de fumée. Les domestiques se retirèrent alors* Il resta seul entre ses chiens, sa pipe et son verre.

Pendant ce temps, Léa se préparait à se rendre chez madame Vergniaud, qu'elle avait laissée, quelques heures avant dans un état alarmant.

Pressée de se trouver au chevet de la malade, elle n'entra pas chez son mari qui ignorait, aussi bien que son père, les relations qui l'unissaient à l'ancienne comédienne, et descendit la longue avenue qui menait à la grille. Là, elle rejoignit un homme qui n'était autre que le valet de chambre. d'Henri Faverney.

. — Je vous croyais auprès de votre maître, ditelle. Vous savez bien que vous ne devez pas le quitter,

— Mais, madame, répondit cet homme aveo embarras, monsieur m'a donné un ordre.

— Où allez- VOUS ?

Le domestique hésita. Léa reaouvela sa question.

— Madame, je vais chez le curé, le prier de venir parler à, monsieur.

— Mon mari est-il plus mal ? demanda vivement Léa.

— Non, madame. Mais il désire voir un prêtre.

— C'est bien, dit Léa. Rentrez.

— Et si monsieur demande?...

— Rentrez, vous dis-je. Monsieur ne demandera rien.

Le domestique obéit et revint sur ses pas. Léa resta quelques instants immobile, comme indé- -cise. Puis, au lieu de continuer sa route vers la maison de madame Yergniaud, elle se dirigea vers le château, et monta dans la chambre de son mari.

Bien qu'Henri Faverney n'eût à cette époque guère plus de trente ans, sa physionomie était celle d'un homme de quarante. Dans sa chevelure blonde, on pouvait distinguer déjà beaucoup de cheveux blancs. Son visage, recouvert d'une pâ«

leur maladive, était ridé sous les jeux et aux tempes, son regard empreint de mélancolie, sa taille déjà courbée. Au moment où sa femme entra, assis dans un fauteuil qu'on avait roulé jusqu'auprès d'une croisée entr'ouv^rte, il lisait, aux dernières lueurs du jour, dans un livre de piété, qu'il cacha en entendant venir Léa.

— Comment vous trouvez-vous? demanda-t-elle en s'asseyant auprès de lui.

— Ni mieux ni moins bien, répondit-il. Mon état est toujours le même. Je sens dans tout mon corps une inexprimable faiblesse, et je souffre toujours ici.

Et il montrait son cœur.

Léa jeta sur lui un regard de pitié. En même temps, elle dit :

— Il ne faut pas vous laisser abattre. Je n'attends pas avant trois jours les effets de votre nou- i veau traitement. Soyez assuré que vous irez j mieux.

Henri ne répondit pas. Évitant de regarder sa femme, il porta ses yeux, par la fenêtre ouverte, 9ur l'horizon splendide qui se déroulait devant lui.

Étaient-ce donc là ces deux êtres qui s*étaient tant aimés? Qui aurait pu le croire, en les voyant ainsi embarrassés Tun devant Tautre, nourrissant tous les deux des rancunes qu'ils n'osaient s'avouer, prêts à s'adresser des reproches, et à s'accuser mutuellement des faits qui avaient détruit leur bonheu;? ?

J\ y eut un assez long silence.

— Est-il vrai, demanda tout à coup Léa, que V0U3 ayez manifesté le désir de voir le curé de Saint-Tropez ?

A cette question, Henri tourna vivement la tête du côté de sa femme.

— C'est vrai, répondit-il sans hésiter.

Elle continua :

— J'ai rencontré votre valet de chambre qui allait à la ville pour exécuter vos ordres. Je lui ai ordonné de n'en rien faire.

Henri poussa un cri d'impatience et de colère.

— Allez-vous maintenant m'empôcher d'appeler auprès de moi les gens qui me plaisent ?

Cette question, le ton sur lequel elle fut posée, révélaient une amertume, une irritation profondes

de la part d'Henri. Mais Léa ne se laissa pas troubler. Sans élever la voix, elle reprit :

— Je ne vous ai jamais empoché de voir les gens dont la société vous agrée. Si vous avez voulu fréquenter les prêtres, vous avez été libre. Maïs, moi habitant cette maison, jamais aucun d'eux n'y entrera.

— Quoi ! vous m'empêcheriez de recevoir lés secours de la religion, même si j'étais à ï'articïe de la mort ?

— N'exagérons rien, répliqua froidement Léa.

Heureusement, vous n'en êtes pas à ce point. t*6ur moi, je ne veux pas qu'un étranger pénètre ici et vienne, sous un prétexte que vous lui aurez fourni, sans vous en douter, épier nia vie.

— Vous êtes folle I s'écria Henri.

— je ne comprends pas, continua Léa, pour quelïe cause vous réclamez la présence d'un prêtre. Est-ce pour vous confesser? Comment alors oserez-vous révéler à un homme des secrets qui sont à moi autant qu'à vous, et dont vous ne pouvez disposer sans mon consentement? Sachéz-le tien, je ne sôûflfrîraî pas (jpï^ûn fndîvida, <ïtie sa

profession condamne à vivre toujours dans ce pays, soit mis par vous, moi présente, dans la conûdenee de faits intimes, où je suis forcément mêlée. Je redofate l'usage qn'il en pourrait fedre et le parti qu'il ne manquerait pas d*en tiret contre moi. Les prêtres de ce pays me détestent, parce qu'ils n*ignorent pas le mépris qu'ils m'inspirent. En vous confessant à l'un d'eux, vous lui parleriez nécessairement de notre vie. £h bien, je ne veux pas lui fournir des armes avec lesquelles il ne manquerait pas de me combattre.

Henri avait écouté ces paroles avec une impatience mal contenue. Ses mains crispées, ses dents serrées, seis jeux fixes trahissaient son irritation. Néanmoins^ il ne perdit rien de son calme. Lorsque Léa eut cessé de parler, il lui dit :

— Je n'essayerai pas de discuter les singulières raisons que vous venez de développer. Il me serait facile de vous démontrer qu'elles reposent sur une grossière erreur, de vous prouver que jamais un prêtre n'a divulgué le secret de la confession.Mais ce sendt de ma part un efibrt vain. Je veux voir un prêtre, parce que je seas ma Tie menacée. Jo

le veux, entendez-vous, et, si vous refusez d'en laisser entrer un ici, c'est moi qui sortirai pour aller chez le curé de Saint-Tropez, dussé-je m'y iuire porter. Réfléchissez, car, demain, j'aurai pris un*parti.

— Oh ! vous êtes libre, répondît Léa en se levant brusquement. Et, sans rien sgouter, elle sortit, laissant son mari plongé dans un morne désespoir et enfiévré par la colère.

Elle n'était pas moins irritée. Elle comprenait qu'elle serait impuissante à l'empêcher d'accomplir sa volonté. Elle s'irritait surtout, en constatant qu'elle n'avait plus aucun empire sur lui. Tout en méprisant les opinions qu'il professait, elle maudissait les dissidences &tales qui avaient peu à peu détruit l'aihour qui les unissait naguère. Elle connaissait trop son mari pour douter de la noblesse et de la générosité de son cœur. Mais elle accusai'^ la religion qui l'avait transformé en un être faible, peureux devant la mort, inha* bile à regarder en £eice l'éternité ; qui avait aussi tué l'amour en lui, en le rendant incapable d'un sacrifice, Et^ aveuglée par la colèroi elle ne corn*

prenait pas qu'elle-même était la cause de tout le mal, que l'étalage de sa propre impiété avait jeté son mari épouvanté dans des pratiques religieuses poussées à l'exagération.

Tout en roulant ces sombres pensées dans son esprit, elle avait suivi la route qui conduit du château de la Suze à Saint-Tropez. Elle se trouva ainsi devant la maison de madame Vergniaud. La nuit était venue, la cour d'entrée plongée dans une obscurité complète. On ne voyait aucune lumière aux croisées du rez-de-chaussée. ï)eux setflement étaient faiblement éclairées au premier étage, celles de la chambre de madame Vergniaud.

Dans ces ténèbres silencieuses, Léa sentit se précipiter les battements de son oœur. Quelque chose lui disait que la mort avait pris possession dé cette maison. Elle entra, 'toutes les portes étaient ouvertes. Elle gravit cet escalier qu'elle connaissait si bien et arriva jusqu'à la chambre de son amie. Le spectacle qu'elle vit l'impressionna vivement.

Sur le lit, entièrement recouvert d'un drap ilanc, une forme humaine se dessinait. Ûassinel i^taii (ïebout^ au milieu de îi cl^ambré, & côté de

«a fille agenouillée. Aux pieds d'un crucifix placé sur une table, entre deux flambeaux, un prêtre priait. Dans tous les yeux, il y avait des larmes.

Cassinel le premier vit Léa qui s'était arrêtée sur le seuil de la porte. Il marcha vers elle, et lui dit à voix basse et tristement :

— Tout est fini. Notre pauvre maîtresse vient de mourir.

Deux larmes vinrent mouiller les joues de Léa. Elle alla jusqu'au lit, souleva le drap, contempla une dernière fois ce visage désormais immobile.

— Ah I pensart-elle, comment croire que quelque chose de ce que fut cette pauvre créature vit encore ? Où est l'âme ? Tout est bien mort et fous ceux-là qui parlent d'une autre vie.

En ce moment, le prêtre qui priait, à genoux, se releva. Léa retourna la tête et se trouva en présence d'un inconnu.

-^ Vous êtes sans doute madame Faverney, dit41 d'une voix émue. Combien je vous suis reconnaissant, madame, de ce que vous* avez fait

jK)ur ma mère. Je sais avec quelle sollicitude vou|

9g ITN MARÎTR D'A^TOtTlt

idUKaaHi

mi AYCi prodigrné les goiUMlesplss tendues. Sojes bénie par son fils.

Cette «Lpresak)n dhine gratitude légitime laissa Léa insensible. Est-ce parce que Séverin portait l'habit de ces prêtres qa'elle méprisait ? Cependant, ^e ïépoiidit %ne 8<m amitié pour madame Yer^ gniaud, que celle-ci lui rendait si bieii> devait tout mérite à son dévoueBieat.

— Je n'en conserverai pas moins le souTonin^ reprît Sévefin.i^u milieu demadeuleuirj'ai goûté une joie iaeâaUe. Dieu a permis que j'arrivasse & teiapg pouiF pouvoir réconoUiei^ ma mère avec lui.

•^ SUe ft'eet confessé L., s*écriaXiéa.

— SUe a reçu \m derniers sacrement».

liéa rege^rda le cadavre immobile, puis Séverin , et, d'une voix que nul que lui ne pat entendre, dte dit non aaa» ironie :

•«^ E4 voiMi erojoB qne votre mdre est maintenant dans le paradis ?

Cette question prodmsH sur Séverfal le plus grand étonnement. A son tour, il regarda Léa, aembla deviner ce qui se passait en elle, et lui répondit dHiB accent pl^ d'autorité:

ÙK MARTYR D*AMOÛR Ô9

-^ Ma mère a en le bonheni* de mourir dans la foi de l'Église catholique, et j'espère.

— La foi lui est venue tard, objecta Lôa.

Les yeux de SéT^în lancdrént des éclairs.

— Qu'importé I fli-il brièvement, 11 y a place au eièl pour les élus de la dernière heure auââi bi^ que pour ceoi de la première.

\jéé n'osa continuer. Le speotaelede la mort ari^dta les d^ections qui se pressaient sur ses lèvres. Me ôomprif que ni le lietf ni Pleure li'èiafent prôpi(5èâ pour un èntiretiéii de ce genre. Mais elle avait, à son insu, éveillé l^sdlicitude et là curiosité de Séverin. Il la regardait maintenant avec une douce tristesse, et c^est d^une voix grave et ferme qu'il dit:

— Je plains ceux qui ne ctoient pas. Leur incrédulité savante et raisonnée leur est plus lourde que nos croyances simples et nahres. Un Dieu à craindre et & aimer, nos passions â combattre, nos semblables à soulager, le ciel à conquérir : voilà le but de notre vie. Je ne vois pas le but de la vie d'un incrédule.

II s'arrêta quelques Instants, livré à des lé-

flexions intérieures qui lui arrachèrent encore quelques mots :

— Nos croyances sont pleines de consolations, reprit-il. J'ai perdu ma mère, je la pleure. Mais ma douleur serait plus violente et plus longue, si je n'avais pas l'espérance de la retrouver ailleurs. Oui, je plains ceux qui ne croient pas.

Ayant ainsi parlé, il s'agenouilla de nouveau devant le lit de sa mère et s'abîma dans une fervente prière, sans paraître plus longtemps préoccupé de la présence de Léa. Celle-ci jeta un regard autour d'elle. Tout le monde priait. Elle eut, en même temps, un mouvement de dépit, un serrement de cœur, et elle sortit sans bruit, heureuse d'échapper à l'influence douloureuse que ce spectacle exerçait sur elle.

Les funérailles eurent lieu le lendemain aveo une grande pompe. Le clergé de Saiat-Tropez, voulant isÀve honneur à Séverin, y assista tout entier. Le jeune prêtre goûta ainsi la consolation d'être entouré, dans cette triste journée, de cœurs amis, unis au sien par des liens spirituels. Lorsque tout fat fini, il rentra chez lui, accompag:né

par Cassinel, qui ne Fayait pas quitté un seul instant.

En se retrouvant orphelin dans sa maison, en songeant qu'il n'avait plus d'autre famille que les pauvres païens dont il allait tenter la conversion, et que le navire, qui devait l'emporter vers eux, était déjà loin, sans Tavoir lui-même à son bord, il fut pris d'une horrible languitude et tomba dans une morne tristesse. Mais, au même moment, il reçut une lettre de son supérieur qui approuvait toute sa conduite, l'autorisait à rester à Saint* Tropez, autant que cela serait nécessaire, et lui promettait de le comprendre parmi les missionnaires désignés pour le plus prochain départ. Cette lettre était en outre pleine de consolations délicates faites pour toucher son cœur, et, lorsqu'il se fut pénétré de ce bon et beau langage, il se sentit apaisé.

Il était donc là, songeant à son passé, plus riche de douleurs que de joies, essayant de deviner sa vie dans l'avenir, heureux d'avoir à poursuivre une carrière sainte où, obscurément et modestement, il pourrait accomplir le bien, lorsque Cas-

103 UN MARTYR i>'i^MO^R

sinel eatm pour lui mnm^V ^o^ madame Fayerney demandait à lui parler. Cette yisite imprévue jeta Séverin dans une surprise «xtrôme. Pourquoi madame Faveroey reye^ait-elle dans cette maisoa où madame yergftiâud m ne trouvait plus pour Isk recevoir f

Telle fut la question que se posa Séverin. Pour la résoudre, il donna Yofdr^ è. Cassinel d'introduire la visiteuse. Léa entra. Pour la première fois, Sévenn remarqua qu'elle était belle. Il lui montra un £Miteuil Qù eUe s'assit. Lui-même resta debout.

— Monsieur t dit Léa, pensez-vous quitter, bientôt Saint-Tropez t

Quelque étonné qu'il fût de oette demande, il

répondit :

— Mon a^our ici sera forcément de courte durée. Oui, madame, je quitterai bientôt Saint- Tropes.

Léa ne p^t retenir un inouvement de satisfaotion«

— Alors, reprit^Ue, rien ne s'oppose à oe que vous veniez w ^4te%u cQo&s^er Qion mmi ?

Séyerin la regarda, l'interrogeant d'un geste, ear il ne comprenait guôre & quelle inspiration obéissait madame Favemej, en Tenant ainsi le cherclier.- Elle deiriaa son embarras^ et continua :

— Oui, monsieur, confesser mon mari I II est souffrant ; il se croit & l'agonie. U yeut un prêtre» et je sais Tenu réclamer yos seryioes pour lui.

-^ Mais, madame, je n'appartiens pas au clergé de cette paroisse. C'est à l'un de ses membres qu'il faut tous adresser.

— C'est oe que je ne yeux pa« fS^re, répondit Léa ayec yiyacité, Je yeux que le prêtre qui aura entendu la con&ssioii de mon mari quitte ce pays. 8i, lorsque je yous ai interrogé^ yous m'ayiez répondu que Yotre départ ne serait pas prochain, je n'aurais paa sollicité yotre concours. Mais, puisque yous deyez yous éloigner, je puis consentir à ce que yp^s entriez dans notre maison pour satisfaire au désir d'Henri.

Séyerin ne répondit pas»

— Mes paroles yous étonnent, reprit Léa. Ce que je souhaite est cependant bien simple.L'homme qui se confesse À un prêtre l'initioi par la force

des choses, à tons les secrets de son existence. Les ôtres qui j sont mêlés deviennent, sans le savoir, l'objet d'indiscrétions souvent imprudentes. Le prêtre à qui Henri ouvrira son âme entendra beaucoup parler de moi, 11 connaîtra tous les détails de notre vie commune. 11 lira dans mon &me, à travers celle de son pénitent. Je ne puis empêcher ces choses ; mais je veux en amoindrir refifet, en exigeant que mon mari se confesse à un prêtre qui partira pour jamais, après Pavoir entendu ; qui, par conséquent, emportera nos secrets avec lui et finira par les oublier.

— Une défiance iujuste et coupable dicte vos paroles, madame, répondit Séverin, douloureusement surpris de ce langage. Au tribunal de la pénitence, le prêtre n'est plus un homme. 11 est le représentant de Dieu, et les secrets des âmes sont oubliés par lui, au moment où il quitte le confessionnal.

Léa ne put retenir un sourir&i

— Je sais que telle est la doctrine catholique. Mais, cette doctrine, je ne la professe pas. Pour moi, le prêtre n'est qu'un homme ; je ne crois pas

qu^il oublie, aussi facilement que vous le dites, les aveux murmurés à son oreille, et qu'il n'y ait . aucun danger à les lui faire entendre. J'ai l'assurance que celui qui entendra la confession de mon mari aura en son pouvoir les secrets les plus intimes de mon passé. Si je le rencontrais alors, chacun de ses regards ferait monter la colère à mon front. Je suis comme la femme du roi Candaule. Je ne veux pas que deux hommes puissent se vanter, en môme temps, de me connaître. Mon mari me connaît, et c'est assez. S'il révèle à un homme quelque chose de moi, il faut que cet homme s'éloigne et mette un monde' entre lui et nous.

Léa avait prononcé ces paroles avec énergie, mais sans parvenir à troubler la douce quiétude de Séverin. Pédant qu'elle parlait, il la regardait, en se disant qu'il j avait là une Âme & sauver.

-* Je vous plains, répondit-il doucem^t. Avanthier, vous n'avez dit qu'un mot devant moi. J'ai pressenti votre scepticisme impie, sans le voir clairement. Il éclate & mes yeux, et je me demande

106 VN MTTARR D^AMOUR

quelles circonstances toqb ont coadaite aa triste état où TOUS ôtes.

— Je n'ai jamais été autrement. Oa m'a éleyée ea dehors de toute religion. Quelques études m'ont^ dicté les opinions qui tous réyolteot et que je crois bonnes. Votre religion défend le raisonaemeat et le libre examen. La mienne a'a quQ ces deux bases. Mon mari appartient & la Tôtre et maudit la mimine. C'est oe qui a détruit notre bonheur. Car nous nous aimions I s'écria Léa, aTCC une émotion qui la suiprit elle-même.

— Dieu ne bénit pas les amours qui Teulent se passer de lui I

Léa fit un geste d'impatience.

— TrôTe de morale^ monsieur l'abbé, dit-elle d'un accent bienToillant qui atténuait ce que ces mots aTaient de dur. Je ne suis pas ici pour me couTcrtir & tos idées ; mais pour obtenir que TOUS tous rendiez aux désirs de M. FaTérney.

ATant de répoudroi laissez-moi tous dire que, si TOUS refusez, aucun prêtre n'entrera dans ma maison. Je tous le répète, je ne tous en permets l'accès que parce que tous doTez partir prochai-

UN MARTYR D'AMOUH iOT

nmsettt ^ que nous ne dorons pas bous reroir.

La précision de ce langage ne permett^t p^ d'h^itation.

— Je ma ft iros ordres, madamei répondit

âér^in*

^ Yaufi plaîttil de Tenir œ soir an chAteau ?

^- J'3r serai ce soir, madame.

Léa se retira, accompagnée jusqu'à la porto par SéY^in qui la r^arda s'éloigner, élégante et belle, se demandant, non sans tristesse, pourquoi cotte créature, faite à Timage de Dîea, aT^ une Ame ei peu digne de «on eréateur.

Dans la soirée, Séverin se dirigea lentement t^ers le chAtean de la Suze. Huit heures Tenaient de sonner à l'église de Saint-Trc^ez. La nuit était elaire, le silenee profond. Tout en marchant, le jeune prêtre pensait mix éTénem^ts qui s'étaient accomplis en deux jours dans ea Tie» Aprée avoir éo l'insigne joie de ramener ta mère & Bien, avant qu'elle rendît le d^^niier soupir, il se demandait pourquoi il e'ét^t préparé à de longs yoya^res, à des eonTersions lointaines, si c'était une ironie de la destinée qui plaçait eous ees pa«i ayant oiéme

qu'il eût quitté la France, des âmes ^ sauver. Inyolontairement il songeait à Léa. Sa pensée revenait sans cesse sur cette jeune femme. Il se disait qu'il serait beau et bon de la fléchir, de la rendre & Dieu, dût-il renoncer aux courses aventureuses. N'j avait-il pas 1&, à ses côtés, une grande mission à tenter ? Les âmes des habitants de Corée, plongées dans le paganisme, étaieni-elles plus chères au ciel que l'Âme de Léa Favwney?

C'est sous le poids de ces réflexions qu'il entra au château de la Suze. Un domestique l'attendait et le conduisit sur-le-champ dans la chambre d'Henri Faverney. Ce dernier s'était préparé à le recevoir. Debout, habillé, rien en lui, sinon sa pétleur livide et ses jeux enfoncés sous le front, ne trahissait une de ces maladies qui ne pardonnent pas et qui touchent à leur terme.

— Ah I monsieur, s'écria-lril en tendant les deux mains & Séverin, soyez béni pour vous être rendu à mes désirs. Depuis que je sais que vous devez venir, je suis un autre homme. J'ai pu quitter ce maudit fauteuil. Je sens mes forces

VN MAKTYR d'amour 10£

renaître, et votre présence produit en moi Peiïet d'un remède bienfaisant.

— Si ma présence peut hâter yotre guérison, je reviendrai souvent, répondit Séverin.

— Quoi ! vous pourrez revenir? Vous ne partez donc pas ?

— Je pense différer mon départ.

A ces mots, les traits d'Henri se couvrireni d'une légère rougeur. Une vive joie éclata danf son regard. Puis, il sijouta d'un ton discret :

— Peut-être vaudrait-il mieux n'en rien dire car on chercherait à vous empêcher de revenir.

— N'ayez aucune inquiétude. Je serai prudent et j'aurai un double intérêt & l'être. Pour vous d'abord ; et puis, n'y a-t-il pas ici une conversior & entreprendre ?

A ces mots, Henri regarda Séverin avec sur prise. Puis, joignant les mains :

— Quoi I s'écriariril, vous tenteriez de conver tir Léa! Vous vous sentiriez le courage d'abordei cette difficile mission ?

— Peut^tre, répondit gravement Séverin.Mais d'j^bord, j'ai besçin de savoir par quelles circonç-

110 UN MARTYil D^AMGtjR

tances madama Favernéj en est arrivée à cei MA douloureux où je la vois.

— Elle n'a jamais été autrement. Oh ! tons ne la connaissez pas. C'est une natnrë afdéi&td, fs»sionirée, aiâtante méffie^ mais indapxbl» dé faire à l'amour ou à l'amitié le sacrifice d'une de mb idées. Née dand le protestantisme, €^\0$k «nbrassé le catholicisme pour devenir m% feifiififi. Mak le sacriôce, auquel j'ai éra sAovê, Bi'étaît ^a'apparent, puisqu'elle ne pratiquait pas plus la pr^niére de ces religions qu'elle n'a pratiqué depuis la seconde. Je n'ai connu la vérité qfie lersq^e netm nsariage a été accompli . J'en ai cruelkaffeai siKïffiirtj non certes qu^alars j^eusse souhaité de voir lÉift lemnie deveiiir dévote. Mais^ qu^tle indifiéreace qa^cm éprouve pour les choses religieuses, Il est dj^ile de comprendre le mariage, d'oô lldée dé Fétternitô est bannie, et rien n^est pin» afflig^mt que . le spectacle d^une épouse et d^ae mère mUis^ religion, incapable^ par ooitôéqBent, d'^ter ses enfants chrétiennement. Dans 1« but de né paa oecnpi^mettre tout à fart noir* iMoheirr, élupftâlà déjà par la stérilité de notre anion, j'Avais x^aaaafiA 4,

tJN MARTYR D'aMOUR 111

esasLjer d'amcmer ma femme ft d^aotres sentiments. Je hii demandais de me laiâser pratiquer ma religion k ma guise et ^espérais qne mon exemple finirait par la convaincre. Elle a refusé de m^-» corder la liberté que je Iqî aecordais à elle-même. Lopsqa'elki m'a tu aller à réglise et prier, elle a prétends que je l'abauéoniisâs, que je trahissais notre amosr. Dès ee mom^it, xm abîme s^eèt creusé entre nous^ et cette pena^ me tcre, car je l'aime entrer.

Ajant ainsi parlé, Henri Faveniej s'arrêta, en proie à une émotion qni pouTait, dans l'état où il se troQvait,^ lui être fatale, Séverin le comprit. Il essaya de l'apaiser et y parvint,^ en faisant entendre à séé oreilles des paroles d'espérance.

— » Les dessei HS de Bien sont impénétrables, dH le jeune missionnaire. Il n'y a pas de cœur, quelque endurci qa'il pnisse él^e, qui ne edde pas aux coups de 1» grâce, lorsque l'heure a sonné. Il faut demander m ciel de faire descendre, dans cette Ame forooebe, un rayon pour Téclairer, pour lui montrer à elle-même son origine et sa fin. Pour moi, je prie Cdea, aân qull me p^mette d'éiré

rinstrament de cette conversion. Vous, hAtez-vons de guérir. Virez pour me seconder, pour être heareax, le jour où votre femme sera devenue chrétienne. «»

Ils s'entretinrent longtemps ainsi. Henri Faverney parla longuement de Léa, dont il ûi connaître la vie passée à Séverin, sans omettre un seul détail, de nature à éclairer ce dernier. Puis il voulut être entendu en confession.

Ainsi que Léa l'avait prévu, après être resté deux grandes heures ^vec Henri, le missionnaire connaissait la vie et les idées de la jeune femme. Il avait pu lire dans son ftme à travers celle de son mari.

La soirée était déjà très-avancée, lon^u'il quitta la chambre de Favernej. En traversant un large couloir, accompagné d'un domestique porteur d'une lanterne, il vit, & dix pas devant lui, une ombre, d'abord immobile, disparaître, à l'approche de la lumière. Cela fut âdt si rapidement qu'il crut s'être trompé et oublia cette circonstance. Quelques instaQts après il descendait, tpigours accompagnéi les fiUées du parc, tracées»

UN MARTYR^ B^AMOFR 113

comme nous l'avoQS dit,, dans 1^ âaneS' dfé Id' oo^ Une. A l'extrémité de l'nne de ces allées, ane^iva lueur attira son regard et une rumeur bri^a»^ vint frapper ses oreilles. Ce bruit et cette «totté s'échappaient d'un petit pavillon construit en briques, dont on pouvait voir l'intérieur pa» 1^ fenêtres ouvertes.

Ce pavillon était meublé sans élégance. An milieu, une vaste table ronde; sur la tab^ de9 cartes, les débris d'un repas, des bouteilles vides, des vêpres pleins ; autour de la table un large divan de laine brune, sur lequel étaient assis quatre ou cinq, individus, petits bourgeois ou pécheurs, deux lemmes encore jeunes dont le costume et les mains brunes annonçaient l'humble condition. Un seul des personnages était debout. C'était un vieillard grand, maigre, qui ne se tenait q^'avoc peine sur ses jambes chancelantes et alourdies par rivresse Ses yeux avinés erraient surrassistance^ îivec une expression d'ébôtement. D'une mai», il soulevait un verre d'où le vin débordait ; de l'autre, il pressait la taille de l'une des deux femmes qui, {accroupie sur le divan^ lui souriait. Ënân, cg^

vieillard récitait plutôt qu'il ne chantait, avec un accent étranger, une chanson égrillarde, dont tous les convives répétaient avec lui le refrain. Devant ce spectacle, Séverin s'arrétu stupéfait.

— Qu'est-ce donc ? demanda-t-il au domestique.

Ce dernier lui dit quelques mots à voix basse.

— Alors le vieillard qui chante ?

— C'est M. Archibald Clamorgan le pore de madame.

— Je ne m'étonne plus de l'éducation qu'elle a reçue et des fruits que cette éducation a portés, pensa Séverin qui reprit silencieusement sr marche.

Il rentra chez lui obsédé par une idée unique.

— Pourquoi partir ? se disait-il. N'y a-t-il pas ici autant de bien à îsdve qu'ailleurs, et les périls qui m'attendent de l'autre côté des mers doiventils me faire préférer les missions lointaines à celles qui s'of&ent à moi dès à présent ? Et, pensant à Léa, à Archibald, aux individus qu'il avait vus et entendus autour de ce dernier, il sijouta mentale* jnent :

— N'est-ce donc pas nn grand but que rendre tontes ces Ames dignes du ciel ?

Mais, bien qu'il les embrassât toutes dans ce Toeu qu'il formait pour leur conversion, déjà, malgré lui, l'une d'elles lui semblait plus chère. L'âme de Léa lui apparaissait comme une conquête préférable à toutes les autres, et sa pensée éclata dans ces mots qui s'échappèrent de sa bouche, au moment où il allait s'endormir :

— Je ne partirai pas sans avoir converti cette femme.

Le lendemain, sous le coup de la vive émotion qu'il éprouvait encore, il écrivit à son supérieur la lettre qui suit :

€ Mon trôs-vénéré maître et ami, j'ai rempli depuis deux jours les tristes devoirs qui m'ont appelé ici, en m'obligeant à différer mon départ. Encore une t^maine pour mettre ordre à quelques a£^res, et plus rien ne me retiendrait dans ce pays, si je n'avais à cœur d'entreprendre, et de mener à bonne un, l'œuvre dont je viens vous entretenir, afin d'obtenir votre assentiment.

f Au chevet de ma mère moursgite, j'ai rex^-

contré une jeune femme dont elle^ avait Mt son amie, et qui n'est chrétienne qvée de no». Son pôre^ une espèce de vieu^ bandit, Pa é^ée séu:l, et a fait d'elle U4ie créatui^ sans foi. Flûs taedy elle s'est mariée èi un jeune hon^mey d'une grandefortune et d'un grand cœur, dont la piété tolérante n'a pu toucher le sien. La^ferveur du ma/ri et l'impiété de la femme se sont keur^s violem^ ment. Leur affection mutuelle n'a fvt ^skiter à ca choc qui a produit les pluç funeste» résultats. Leurs âmes unies par le mariage n'ont plusdaUen. S'ils s'aimenri encore^ il estdiffîjciledeL»S£ivoitr..]je mari gémit sur l'aveugleftient de sa femme. La femme maudit la foi de son mari. Ëaûn, le père de celle-ci doime, par sa conduite, les pkis déplorables exemples Bixt% populations de ce pajsk

« Telle est lia fâMlle au seh^de laquellédeis' circonstances inattendues^ m^ont introduit, et il su^t^ que je Voua kf montre ainsi,, moi» ex<^llt^t' perd;, pc^r quevou^eompi^efifiez le désir et l'espoir qmae^ s^it emparés de nM>h coeur. Plusieurs conversâons à tenter,, une âtmille ft réconcilier dans l'amour ém^ ^ka^ uAe femme intelli^te à eon^uérir à lafoi^

•tN MARTYR d'AMOUR 117

an homme doux et bon à consoder : YodlÂ, ^ii£iU^ 'mission s'ofire à moi, Yoirlez-Toiiis mie pacmûtitne de Pentreprendre ? N'efii->elle ^as il kt liitufteur 4^ celles auxqueUes je euis xiestisé f Pf^ûfOneeZ' Yous 6[t écriYez-m(». Je m^Ddine dWattoe^eyaii^ Totre décision et, après vous avoir exprimé Jds yœttx que je forme, je me déclare prêt  youib obéir. »

La réponse qae SéveriR reçu^ qlld%^^s ^c^^ plus "tard étajft ain<â conçue :

€ Mon cher enfant, ma confiance en vcips ^,f^- ^ère et, quels que soient ^ {>é^^ ,q^0 jp ji^pute pour Yous, la desmi^de que drous ^p's^es^^ jw but trop noble et trc^ gi»a)d, |>pur qiae jepu}is&9^ pôp(»dre pap xlu refi^. Trois mo^9 ^'éç9\4«)i^t aYant un nouYeau d^^ 4e paigi^i^fif^]^. ffi Yous permets ie passer çe9)troi8jmais k^j^ ^o^us, et si, à rex{Hira4Âo«i de <^ délafi» .w iiçt^^^ ^i^gl était nécessaire, je y<>^s l'accorderais .^ocoyi^, Mffis rapp^es^^YQi^ que vous ave^i^l^é^^sit^n^ it un^ a>\itro mission, et que, pour ena^f^er lie .chs^p^oco;^- •déraUe confié i. ,9QS joj^, .nous ^'fY^^s fjd^ irop

4WvrierB. J)ikutj:ps j&tiliifif^ iP^yj^ Wfë W»-

118 UN MARXYR D'AMOUR

placer dans l'œuvre que vous allez entreprendre. Vous ne pouvez pas être remplacé dans celle pour laquelle vous avez été élevé.

€ Ne perdez donc pas de vue le but de votre vie. Veillez sur votre âme qui va se trouver exposée à des dangers imprévus, plus redoutables que ceux qui auraient menacé votre vie, au milieu des peuplades barbares. Nous prierons ici pour le succès dé votre œuvre, et vous m'écrirez souvent, afin de m'en faire connaître les progrès et le résultat. »

Cette lettre, que Séverin avait attendu avec impatience, lui causa la joie la plus vive. Dès ce moment, il se considéra comme chargé d'une mission sacrée et ne s'occupa plus que des moyens à mettre en œuvre, aân d'y réussir.

Mais c'est en vain qu'il se demandait à quels dangers son supérieur avait voulu faire allusion. La beauté de Léa n'avait produit aucune impression sur ''ui. Il ne comprenait pas qu'elle put devenir un péril ni un écueil.

On peut classer en trois catégories les hommes qui embrassent le sacerdoce. Il y a d'abord, — et

malheureusement le nombre en est grand, — ceux qui ne voient, dans leur dévouement à rÉglise, qu'une carrière plus avantageuse qu'une autre. Ce sont pour la plupart des paysans qui entrent au séminaire pour échapper à la conscription ou pour se créer une position. D'une intelligence inférieure, ils restent le plus souvent, sous la soutane, ce qu'ils étaient avant de la revêtir, des êtres sans éducation, peu instruits, faiblement éclairés, et bons tout au plus à devenir les pasteurs de populations grossières, ignorantes, qu'ils n'ont qu'à maintenir dans des pratiques et des coutumes qu'elles observent machinalement et dont la grandeur leur échappe. Sans contester la sincérité de quelques-unes de ces vocations, la sainteté do quelques-uns de ces prêtres, on peut dire que ce ne sont pas là des recrues capables de faire honneur à l'Église, qui ne peut tirer parti de ces forces indécises qu'à l'aide d'une discipline sévôre, et d'une forte direction qu'elle confie à des hommes habiles.

Il y a ensuite ceux qui ne se vouent au service divin, qu'après avoir goûté les joies de la vie et

■subi Bes iiouoeurs. O'est parmi •eaiL qn^oa trouve ie prêtre t^ qu'il doit ôtre. îIb ont presque tqus l'expénence des iKnoames ^ ia oonDieiMsa&oe des choses. Les passions ce sauraiopft les yaJACire. S^é- 4aiit ééQk mesurés avec eUe^ i>ls en (^oanaisseiit ^UHvtes ies iormes et savent a^jdc.qu^Ues ai^es on ies 'COfisbat. Leur concours est «aP^aisiant floB fPé- «ieux, qifils sont plus désintéressés, étant entiô- Temen^ détaobés des cboses d'id-bas.

Snén, l'armée sacerdotaile se reorvte parmi des !b(Hninesjeimes^ inexpérimentés, 4SMâfi d'une liauFte iotelli^noe ou d'un ï»n^ considérai, ^«d se donnent A Dieu, daos la plénitude de leur liberté, ssuis 4tre poussés vers iui par 4es ocmBidératiens d'un ordre bnmain, après avoir sinon savouré tputela douceur -des bi^ns de ce mpnde, du mcÂna ipoui^é ieurs lèvres à la coupe -et comparé par da pensée ies 'biens qu'ils abandonnent ;& x^eux qu'ils vont embrasser, ^aiis doute, ils peuvent «e tromper, fkreoidie pour une vocation proficxndeœ^ui n^était qu'un accès passager de ferveur. Mais, rie&jie les 'Qbhfcgeant A jaaaoneer lau monde oô leur jplaqe £emiUait 4'sâiHttcegnarqiiée, il jr a des cd^c^s pour

tJN MARTYR D'AMOUR 121

qu'ils deviennent dôB iévites fidèles, dévooés. -Contre tontes ies t^tations, quelle que soit leur ignorance des passions humaines, ils sont protégés par ce don merveilleux que, dans son magnifique langage, 'l'Église appelle la grâce d^état. A ceux-là le dévouement ue coûte rien. Ils vont À tous les périls, sans les voir ou sans les comprendre, ardents, insoucieux, préparés à toutes les surprises, et si dans la route ils subissent une chute, c'^t pour se rdlever {dus forts.

Cest à cette deroiôre catégorie qu'appantenoit fiéverin. Dans Ja nap^veté de son dévouement, dans la fiincéiité de son sacrifice quotidien, ii ne voyait pas l'abîme .ouivert sous ses pas. Cet abÂme «était profond cependant, et, à l'heure ttême où le mi\siisiofinaice s'occupait du salut de Lôa, €^e songeait |t i«3Qftppr ,çç i^Q^ffre plu^ jp^rofomiément, p, y ^^re

tomber celui qu'elle considérait cQBHne jul 4^jUeifpi.

Afin de faire comprendre la sourde et yi<d^e 3H^itatk^ que nourrissait Léa, il tfaut f^réfâsef un fyXt que le lecteur a saps doute ^evi^i^. Cachée 4ern^ UA^ pprte eatr'Quverte, elle n'avait rien

122 VN MARTYR d'AMOUR

perdu de Tentretien qae nous avons reproduit au début de ce chapitre. Elle avait entendu toutes les con|idonces que son mari venait de faire au prêtre. La confession elle-même était arrivée jusqu'à son oreille. Elle connaissait donc exactement toute la pensée de Faverney. Elle connaissait le projet de Séverin. Elle savait enfin qu'il renonçait à partir, dans l'unique but de réaliser ce projet qu'elle considérait comme un complot dirigé contre elle. Il voulait la convertir I D'abord, cette prétention mit un sourire sur ses lèvres. Mais, ensuite, elle se demanda de quel droit cet homme voulait pénétrer dans sa vie; pourquoi, maintenant qu'il était maître de ses secrets, il ne partait pas, bien qu'elle lui eût dit :

— Je suis comme la femme de Candaule. Je ne veux pas que deux hommes puissent se vanter de me connaître.

Puisqu'il restait, c'est donc qu'il voulait la lutte.

Cette aventure de Candaule revenait en ce moment à la pensée de Léa. Ce que Candaule fit pour le corps merveilleux desa femme, Favernej l'avait

fait pour l'âme de la sienae. Comme la reine de Lydie, Léase sentait honteuse entre cesdeax hommes qui désormais pouvaient lire en elle, à la £biyeur des aveux qu'autrefois elle avait faits à son mari, pour qu'il la connût tout entiôre, et qu'il venait de révéler à Séverin. Il fallait donc que ce dernier disparût, et niaintenant que, non content d'en avoir tant appris, il prétendait rester dans le pays, presque dans la maison de Léa, celle-ci sentait Ip désir de la vengeance mordre son cœur.

Alors, elle pensa qu'il était prêtre, qu'il avait prononcé des vœux solennels, renoncé aux femmes et à l'amour. Ne serait-ce pas une vengeance digne d'elle de l'obliger à trahir ses vœux ? Il voulait la convertir I c'est elle qui le perdrait I exercer sur lui une séduction toute-puisssante, lui faire subir toutes les tortures de l'amour, puis Tobliger à violer ses serments, avilir le caractère sacré dont il était revêtu, le dégi^der à ses propres veux, enfin l'abandonner à des remords cuisants, étemels, n'était-ce pas un plan d'une infernale habileté ? C'est celui auquel s'arrêta Léa. Le souci de sa propre dignité, le soin de son honneur, ne la préoccu-

lé4 ^N Martyr d'amour

■^■wi

paieftt ^uôre. La oolôise la ceadait soïUîdeÀ vtpus A^s ^xmseiifi que dictait «a conflciettco. ïellç qu'oa ia >ooimalt, «Ite .ôtayi jfemme -ii J? i>e«?dïre WJp ^ .y^g€P, ^ en ce uKaneat, €iMbTn0»é3i(i^iHe,se/CQmj^ plfis pour rien, aiw» qu'ji 'e'i^isap.i^t ^fl^^traifi^r danp un gouffre le piïétire im^piîwd^ii qiU is'ét^t îjeté«ir^ f oute. iLéa^'^tWit p^.WP ^e^Q^s ^Çei^si^ :irr^ol«ô8 qui, appas f^yç^îp i^| di|»^ d^çi^ftn, Tp- .ouleftt devait po>a ftCQWW?lMs^|3ft^i;it. A 4f.t^ ^u jour où €^e .eût foi^oé o^ -coupables pi?ftjats> fi^e ^^ ;lef i§i,b^nd0nu|3b pl,\is.

-Que ila iojAut^ ^u dect^ttr 9e réYoJfte, poiA^ ^e <îQmpreûdrons ; mçiip jqous lui féppn^Eçw : Ce^ ^emi]^ était ainsi. Ses .pp^ons ne .cannaiagaâeait 4'a^tre foein que le soin q]^'eUe oaçit^t il ^e rien ^aire -d ^ift .efle eût ^ jpçwigir, en s'intecrqg^wpiffi eUpjïû^joae. A l'Jiepiîe où €jle -^ai^, teUe qu^l|le étaift, une idée |l^ )la fiubj^gua^t. Tqut e^^ 4 up ^1que désir, pr^ ,à tout pg^r le ^aijii^faii^, c^le i^e vpj^:^ pas que h Jtipnte #$â;t ai^ ^çtut du tiÛ^u^Uo . ^qu'^ell^ ^Qubj^itaib,

UN MAItTYR B'AMOVR t25

TroBB jour» s'étaient écoulés depuis la vi«ite du ^ifisiouiietire au ehâ^teau de la Sûze, lorsqu'il se (lécida h y retourner. Coutre soh attente, Henri Favernej n'était péa^ seul dans cette chambre où Séveriû l'avait une preniière fois trouvé, abandonné eh quekjiie sorte è son ehagri« et à la maladie.

Étendu sur trae chaise longue, ii dormait. Léa était assise auprès de lui, veillant Éwr son som^ meil, lui prodiguant, avec une patience et une douceur surprenantes, des soins qui devaient pro* yo^er dans cotte pauvre nature a&iibUe imt

amélioration s^sible et qui causèrent à Séverin une vive surprise.

Mais, ce qui le surprit surtout, ce fut l'accueil qu'il reçutdeLéa. Au lieu du dédain qu elle avait manifesté dans leur précédente entrevue, elle lui témoigna une affabilité qui le toucha et lui sembla un symptôme de bon augure.

— Grand Dieu ! pensa-t-il, avez-vous voulu faciliter ma tâche et disposer dès à présent cette femme à recevoir vos enseignements ?

Comme si Léa eût deviné ce cri d'espérance, elle s'approcha et lui dit à demi-voix :

— Mes dispositions, vous le voyez, se sont un peu modifiées. N'allez pas croire pour cela que je sois une femme versatile ou inconstante. Si, malgré mes résolutions et tes paroles que je vous ai fait entendre, il y a quelques jours ; si, malgré le déplaisir que me cause votre présence, je ne me suis pas opposée à ce que vous reveniez, ainsi que j'y étais d'abord résolue, c'est que votre première visite a exercé sur mon mari une influence heureuse et que je l'aime assez pour sacrifier momentanément à son re|K)s d^ idées ^ui me sont chères.

C*e9t-à-dire que VOUS me subissez, répondit

Séyerin sur le môme ton.

C*est le mot. Je vous subis, mais vous ne

vous en apercevrez pas jusqu'au jour où mon mari pourra se passer de vous. Cette maison vous est donc momentanément ouverte. Mais rappelez-vous que je ne suis pas, que je ne serai jamais votre dupe, quelque sympathie d'ailleurs que je vous témoigne devant Henri. Il s'agit d'abord de le guérir.

— A quoi bon ! demanda Séverin, si c'est pour lui rendre la vie amère, ainsi que vous l'avait fait jusqu'ici.

Ces paroles blessèrent Léa. Mais elle n'en laissa rien paraître et dit à Séverin :

— Mon mari s'est donc plaint de moi ?

Elle le savait bien, puisque pas un^ mot de l'entretien auquel elle faisait allusion, ne lui avait échappé. Mais il lui convenait de feindre la plus grande ignorance.

— M. Faverney m'a ouvert son cœur, ainsi qu'il l'jBiurait fait avec un ami, répondit Séveria,

l^éa secoua }a tôte av^ t^istesse^

. — j^\i I j0 ne m'éiaLs pas trosapée, dit-elle, lorsque je prévoyais qu'il ferait de vous son conâdeet et vous apprendrait à- me haïr.

— Je ne vous hais pas^ s'écria Séverin, |e vous plains.

Elle feignit de ne pas avoir entendu et continua :

— Mais, quelque mal qu'iL ait pu vous dire,, ou que vous pensiez de moi, je ne suis pas une créature odieuse. Je suis ce qu'on m'a faite. Ce ^ui domine en moi, c'est un orgueil immense, qui est devenu ma force et ma religion. C'est cet orgueil qui inspire tous les actes de ma vie. C'est en Inique je puise le sentiment de mes devoirs. J'ai eu tort, cependant, j.e le reconnais^ de demander à Henri le sacrifice de ses idées^ alors que je refusais de lui faire le sacrifice des miennes. C'est ce qui a causé notre malheur. Mais si, comme j'en ai l'espoir, il revient à la santé, j'en userai tout autrement. Nous vivrons sur le pied d'une mutuelle liberté, en nous faisant seulement des concessions pour tout ce qui serait de nature à blesser trop ou-

vertement les coutumes de chacun de nous.

— Ce sera de votre part, madame, le conunea-

tn MARTYR b*Ak6Ùlt 129

cernent de la sagesse. Mais ce sera priver votre mari delà liberté dont vous parlez^ que d'exiger mon départ, comme vous m'en menacez, le jour où vous jugerez qu'il peut se passer de moi.

A cette objection, Léa fit un geste d'impatience.

— Mais, dit-elle, ne comprenez-vous pas que vous êtes pour moi un ennemi ? Vous me Connaisse trop, et je ne vous pardonnerai jamais les confidences que mon mari vous a faites.

En parlant ainsi, elle était sincère. Elle venait d'oublier le rôle qu'elle s'était juré de remplir. Quelque ému qu'il fût par cet étrange entretien, Séverin parvint à demeurer calme, et ce fut sans élever la voix qu'il répondit :

— Je ne m'explique pas, madame, pourquoi TOUS voyez en moi un (ennemi.

Elle allait s'écrier : N'avez-vous pas juré d'entreprendre ma conversion? mais elle se retint. Pousser ce cri, c'eût été se trahir.

Il continua :

— Je suis ici pour remplir les devoirs de moa ministère, et si j'y suis, n'est-ce pas ît vous que je ^e àQÏs ? N'0tes-vous pas venue me chercher ?

— Oui, mais j^avais exigée votre départ.

— Je n'ai rien promis, reprît Séverln avec forée. Taiit que ma présence ici sera nécessaire, J'j resterai, et vous avea compris vous-même qjlë cela est Juste, puisqtie vous consente^ à h ÈvMf.

ÎASL ne répondit pas. Son irritation était à ôoii comblé et s'augmentait encore dô ToUigation où elle se trouvait de la contenir. OertéS, si au lieu do lA Ift&vafy ainsi qu'il venait de le faire, Sévél*in lui eftt pfomii^ de partir, elle aurait pu abandonner léÉ ecmpablée prc)|ets qu'elle avait fomtés oonti^ fttl. Mais, dans le langage résolu du jeune prêtre, elle voyait des menaces qui mirent sur ses lévf^ tm ^Gémissement dô colère.

— Ah I il veut la lutté, petsa^t^e, je ne là fuirai pas I

Cet entretien, commencé en dés termes en apparence bienveillants, Se termina ainsi, laissant subsister dans l'esprit de Léa les sentiments hostiles que nous avons décrits, et dans celui de Sévelin des doutes et des défiances sans nombre.

; ÈeûA t^ntu^ M taida pas à sé x^velUer. S»

ÙK HlAtlTIfll D'aMouR 131

femme avait ea le temps de se calmer, et il ne put rien deviner de ce qui s'était passé.

— Vous voilà I s'écria-t-il en s'adressaiit à Séverin. Je commençais & craindre que vous ne m'eussiez oublié, et si vous n'étiez pas venu aiy ourd'hui, demain je vous aurais écrit. .

— Je n'oublie pas mes amis. J'ai appris avec plaisir quedepuistroisjoursvousavez repris des forces.

— C'est â vous que je le dois.

Ayant prononcé ces paroles, Favemey jeta sur le prêtre un regard de reconnaissance que celui-ci seul put comprendre. En promettant à cet époul désespéré d'entreprendre la conversion de Léa, èéverin lui avait fait faire un grand pas Vers la gnérison. Tenter de rétablir la paix dans cette maison d'où le bonheur avait fui, n'était-ce pas préparer la réconciliation de àéiix ôoeurs faits pouf s'entendre et divisés par des circonstances faiàleâ ? Aussi, depuis que Favemey avait pu caresser cette espérance, une amélioration commençait ft s'opérer dans son état^ et il se plaisait à en atti'ibuer le mérite à son ami.

tendant Qu'île échangeaient quelc^tiôs fûots, Lé^

les regardait Tun etTautre en silence, comnae livrée à des réflexions qui la laissaient indécise sur an parti à prendre.

— Je ne veux pas que ma présence soit un embarras pour vous, dit-elle tout à coup. Je vous laisse ensemble.

En môme temps, elle se dirigea vers la porte. Mais elle s'arrêta un instant avant de sortir, puis revint au milieu de la chambre, et, s'adressant & Séverin :

— Monsieur, mon mari est heureux de vous savoir dans sa maison. Soyez tout à fait bon pour lui. Consentez à dîner ici. De cette manière, vous nous resterez plus longtemps. Et puis, je tiens à vous présenter à mon père.

— A votre père? s'écria Henri qui redoutait l'impiété grossière du vieux Archibald. Y pensezvous?

— Soyez sans inquiétude, je me charge de tout. Mais vous, monsieur l'abbé, acceptez-vous notre invitation ?

Succédant à Pentretien que nous avons rapporté ^t dans lequel Séverin avait en quelque sorte fou*

ché du doigt l'irritation qu'il causait à Léa, cette invitation le surprit à ce point qu'il ne conserva pas assez de présence d'esprit pour formuler un remercîment. Il s'inclina, acceptant ainsi, et Léa se retira.

Que devait-il penser de ce résultat imprévu ? A quelle étrange inspiration obéissait cette femme ?I1 ne pouvait douter qu'elle l'eût en horreur. Que signifiait donc ce langage ? N'avait-elle en vue que le rétablissement de son mari ou voulait-elle tendre un piège à Séverin ?

Ces questions, qu'il ne put résoudre, le laissèrent rêveur et distrait. Ce n'est que grâce à des eiSbrts puissants qu'il parvint à cacher ses impressions à Faverney qui parlait depuis que sa femme était sortie.

— - Ah t mon ami ! disait-il, que de changements vous avez opérés ici ! Je ne reconnais pas Léa. Depuis trois jours, cette créature dédaigneuse et fière s'est humanisée ; ce cœur de roche s'est amolli. Ne me pardonnant pas mes sentiments religieux, elle ne me témoignait qu'une indifférence mêlée d'un mépris cruel, et voici que ses soins m^

184 UN >f A^TYR d'amour

sont prodigués ava) une soUioitttée qui VAJunqa'à ]a t^dresg^. £llehaîaBaitl«spBÔtrâ8,elleldaravaii/ interdit Taccôg àê sa maison^ «t aoa*6oul«mMàt elle vous tolère» mais encore elle «e montre aaiiaée du plus vif désir de vous plaire. Est-ce Ikw signe avani^ieoureuF de la grAce ?

^- Je respôroi répondit Séverin, trouWé piaf ^n% ne pouTait le dire.

^s s'^utretinreQt ensemble pendant uiie beiire. Tout II ^up, U c^b^ di^ clUtteM^ ann^o^ Le dîner.

— ' Yqhs allez yons trouver fi table avec moi, beau^pèrei dit alors ^eari. Ne vous laissez pas émouvoir par les impiétés qu'il pourra prononcer, peuti^t^^ #u|i l'm^iqu^ but jde vous déplaire* Je vous l'ai dit, c'est un véritable mécréant.

^ attendant cet avertissement, Séverin se leva. Se recueillant, il éleva son Ame vers Dieu» dans une torvente prière. Il demanda le courage et le don de persuasion. Sa t^che allait commencer. Soldat de la &i» il allait mettre le pied dans la camp ennemi, parmi ceux qu'il avait à vaincre et j^ (^pquérir pour la ciel.

UN MARTYR d'àMOUR IH»

Au m^me momeEt, lA^ entrât v/^tuid ayeo plas d'élégance que de coutume, le visage souriaQt» Il j avait daas joa regard ta^t de bleaveillaoce, 6a baaajtâétait 9Îrespleadis3aiite,(iae Se vérin éprouva HA {rmoix d^éQkotion dans tout son corps. Pour la première fois, il eut une vague idée des d^ger$ auxquels la lettre 4e son supérieur avait fi^it £^}u- {lion. C'est qu'aussi ppur 1» première fois, il venait^ de comprendre q^e ïiéa était séduis^te et qu'elle portait en elle des grAces ironies,

rr^ yoU4 ma femme qui ^vi^ut vous prendra pour vous opnduire daus la salle h manger, di^ Favom^y» Officess-lui le bra^, ipou cher abbé, puisque je n^ puis Le fi^ire moi-iuém^.

Séverin obéit, uon aaus uue certaine gaucherie quitrabitsou embarras et çon trouble. Ce qui mit le comble j^ son émotion, ce fut de sentir sur sop bras tremblât le bras 40 JL^& qui s'j appuya avec uoncbalani:^.

Ils dem^urôreQt une minute ainsi. Henri les t^ godait avec tristesse,

— Combien je regrette de ue pouvoir descendre 0t me placer au milieu d^ vous, s'écria-t-il»

— Encore un peu de patience, mon ami, répondit Léa.

Et, quittant le bras de Séyerin, elle courut à son mari^ l'embrassa. Puis, étant revenue auprès du prêtre^ elle s'empara de lui. Ils descendirent le grand escalier du château» se dirigeant vers la salle à manger. Pendant ce court trsget, Séverin ne put prononcer une parole. Des idées confuses se pressaient dans son cerVeau. Il marchait automatiquement, comme s'il eût été poussé par une puissance supérieure. Quant à Léa, un sourire ironique et vainqueur éclatait dans son re^fard.

Lorsqu'ils entrèrent dans la salle à manger, Arôhibald les j avait précédés. Afin de prendre patience, en les attendant, il s'était fait servir du vin de Madère, qu'il dégustait lentement,les coudes posés sur la table, le verre à la hauteur de l'œil.

En attendant le bruit des pas de sa ûlle, il se retourna et demeura stupéfait À l'aspect du jeune homme en robe noire qui accompagnait celle-ci.

— Monpère, dit-elle, je vous présente M. l'abbé Séverin Vergniaud, un ami d'Henri. Monsieur, je * vous présente mon père.

Les deux hommes s'adressèrent un profond salut et prirent place à table, sans échanger un seul mot. Archibald était singulièrement étonné, ne comprenant guère par quelle suite de circonstances, un prêtre était devant le même repas que lui. Son regard allait de Séverin à sa ûlle, comme pour interroger l'un des deux sur le fait qui le surprenait si fort,

— Ma foi, monsieur Pabbô, s'écria-t-il tout à coup, vous pardonnerez à ma stupéfaction. Mais c'est pour la première fois de ma yie que j'ai l'honneur de dîner avec un homme de yotre profession.

Ces paroles, au fond desquelles il j avait une nuance d'ironie, produisirent sur Séverin l'effet d'un coup de fouet. Il comprit que c'était là un commencement d'attaque, auquel l'honneur de son état lui imposait le devoir de répondre.

— La première fois I ût-il en souriant. Eh bien, monsieur, je souhaite pour vous que ce ne soit pas la dernière.

— Vous croyez donc qu'un homme tel que moi peut trouver quelques avantages dans la société d'an homme tel que vous ?

138 UN ICAR7YR B'AHOUB

«-* J'en suifi oeptain,

i«âa i^utait «il silsoce. A ce dernier ti^t, elle regfirda S^eriu 4aat les jeu^ ii^ncoQ^èreat l^s sieae et qai cmt y yoir lui en^oacagement.

^ Voodrwt-elle épro^yer mes force$, ea me mettant smix prisée ayee 8(m père? se deînandat41. Sh bien, je vais supposer que je suis en faoe d'un cannibale et qu'il s'agit de le convertir, k son ifisn.

Tfiuidis qM Séverûi r^iontait ainsi son eoaragie, An^hibald, toat ea mangeant, ponrs^iyait son idée,

— Poarriee-yong éaumérer ces avantages?

— Parfeitement. D'abord, et au premier rang, le bonheur de croire en Dieu.

— Avantage contestable, murmura Arcbibald.

— Il y en a d'autres, continua Séverin sans l'entendre. Dans la société d'un homme tel que moi, un homme tel que vous peut apprendre k pratiquer la tempérance.

A ce dernier mot, Archibald regarda les verres étalés devant lui. Puis, relevant les jeux vers 00a interlocuteur, il lui dit en riant :

— Je crois que tous appelez 1^ tempérance une vertu ?

— Oui, monsieur, et Fintempéranoe un grand

vice.

— Eh bicQ, vous n'y entendez rien, répliqua grossièrement Archibald. C'est le contraire qu'il Imt dire. E» vérité, vous n'y entendez rien.

— Mqû père I ôt Jjéa qui crut devoir intervenir, craignant qu' Archibald ne poussât plu^ loin les écarts de SPn la^^^^e,

— Bab l »W. fille, hm^ donc I s'écria celui-ci, Monsieur est de force à se défendre, et si je lui parle sans façops, c'est qu'il a bec et ongles. Que veux-tu ? Cela me ps>raît si extraordinaire de dîner avec un jésuite, moi qui ne peux les souffrir.

•^ C'est que vous oe les connaissez pas, monsieur, répliqua gravement Séverin qui s'était juré d'avoir r^nsa 4 tout^

Archibald porta son verre h sa bouche, en vida d'un trait le contenu, et, excité par eette nouvelle libation, il reprit ;

•^ Il est positif que, sur ce si^et, nous ne sau-

Tious lions ei^teudre. Al^is je veux vous poser une

question. J'ai quelquefois entendu les sermons de vos pareils, et je me suis toujours demandé si ces braves gens croyaient un mot de ce qu'ils enseignent. Qu'en pensez-YOus ?

— Qu'en pensez-Yous Yous-môme ? demanda le prêtre avec fierté.

— Moi, dit Archibald, je ne voudrais pas vous Uesser, mais, entre nous, je crois que vos curés sont tous des farceurs.

Cette injure arracha à Séverin un cri de douloureuse surprise. Quelque plaisir que prit Léa à mettre sa patience à l'épreuve, peut-être allaitelle adresser un reproche à son père. Mais, d'un geste, Séverin l'arrêta. Fixant sur Archibald un sourire adorable de patience et de doueeur ;

— Monsieur, demanda-t-il, vous avez été marin?

— Sans doute.

-^ Vous avez servi votre patrie, ou, tout au moins, vous avez cru la servir ?

— Assurément.

-^ ^Eh bien, monsieur, l'Église catholique est ma patrie. Mes confrères et moi, nous mettons h 1a défendre l'ardeur que vous avess mise à servir

UN MARTYR D'AMOUR I4l

la Y0tre. Jugez maintenant si nous sommes des farceurs.

Archibald avait attentivement écouté ces paroles prononcées d'une voix ferme. Il ne répondit pas. Mais un sourire singulier paj3sa sur ses lèvres. Peut-être se disait-il que dans le courage qu'il avait déployé, en défendant son pays, il y avait plus de cupidité que de patriotisme^ et souriait-il de la comparaison que le jeune prêtre venait de faire si naïvement.

Léa, désireuse de voir cesser l'embarras qu'avait causé cet entretien, s'empressa d'adresser la parole à Séverin, sur un autre sujet. Celui-ci, tout à fait maître de lui-même, répondit avec autant de liberté d'esprit que si cet incident n'avait pas eu lieu.

Le repas se termina assez rapidement. Archibald, qui avait l'habitude de le prolonger pour lui seul, lorsque tout le monde avait quitté la table, se leva, sans attendre qu'on lui eût apporté sa pipe et sa bouteille de sherry.

— Je fumerai dans le petit pavillon, dit-il eagi l'adressant au mtiitre d')i6te}. Puis, s^avançant

l48 UN MARtYR D'AMOtJR

Vers sa fille, il l'^ibrassa et tendit la itiain à Séyerim :

^-^ Sans rancune, monsieui* Pabbé.

Ce fat son dernier mot. Il sortit éa chancelant. Séverin et Léa restèrent seuls. Il j eut un silence pénible. Léa le rompit par ces mots ;

— Si mon pore a dépassé les bornes de la plaisanterie, s'il a blessé quelqu'un de vos sentiments, vous ôuffira-t-il, monsieur, d*agréer mes excuses ?

— Des excuses I Non, madame. J'ai embrassé une carrière dans laquelle je dois m'accoutumer à être insulté et bafoué. Je plains votre père. Il souffre plus de son incrédulité que je n'en ai souffert moi-môme. Je ne saurais avoir aucun ressentiment contre lui.

C'était maintenant au tour de Léa de s'étoijiner. Elle se demandait avec inquiétude où Séverin puisait la patience, le sang-fh)id dont il venait de faire preuve et qu'elle était obligfée d'admirer. A. ce moment, elle éprouvait pour lui, alors qu'elle se disposait à le traiter en ennemi, un commen« cément de sympathie invincible. Quels que fus-

sent ses préjugés Contre les prêtres en général, son irritation contre celui-là, en particulier, n^é« tait-elle pas obligée de reconnaître qu^il était doué d'une grande intelligence et d'iin graûd cœur ?

Elle passait ainsi tout à tour du mépriîj ft l'admiration. Dand le court débat dont elle avait été le témoin, elle venait dé jugei* Sévérin, d'apprô- 6ier son courage, alors que, quelque^ inStanti^ avant, elle l'avait crû fàilble, facile ft vaincre, parce qu'il s'était laissé troubler par lé spectacle de la beauté d'une femme.

— Allons rejoindre mon mari, s'écria-t-elle tout à coup.

Ils montèrent dans la chambre d'Henri. 11 venait de s'endormir, cédant â un de ces capricieux besoins de repoâ, communs chez les malades.

— J'attendrai son réveil ici, dit Sévefln. Je ne veux pas, madame, qu'ft cari se de moi voua dérangiez vos habitudes. Je sais que, tous les jours, Vous alle^ à éôtte heure &ire une longue promenade.

'— Oui, lépondit Léa, j'aime à courir^ lé scîf,

l44 UN UAAtYR D'aUODA

au bord ds la mer. Mais pourquoi ne m'accompa-

^edez-Tous paaî

-^ Aacniie raison ne s'y oppose, répondit riva-

laent Séverin, heureux de saisir ans occasion

d'être Beul aVeo Léa.

înt lenteis desepsurtout limpide, laient les le Saintmtendre.

ans l'air ne coucoliques, neneora.

«géaient y verser

-> Comment l'idée de Dieu ne s'évelUe-t-elle pas en tous f demanda tout & coup Sdrerin.

Cette question arracha Lto k une rêverie délt-

vu MARTYR D'AMOCB 146

— -L'idée de Dieu ! s'écria-t-dle bnuqneanat. . Que vons importe! Je croirais «nJ>ieuqQe«elans vous suffirait pas. Vous exigeriez eaeore que 30 crusse k la divinité de l'Église catlioliqae 1

— Croi

— Je antre que est bon, p Je TOUS ai nomme la destinées 1

— Pau objecta 3é erreur!

— Et a moi m'y font aprëE cesse de 1'

mienne. Pourquoi vuad riez-vous aroir pour élis plus d'amour que j'en ai moi-même f

— Pourquoil C'est que Dieu inspire à ceux qui l'aiment et le servent on immenie besoin de cb^

146 tJN MARTYR D'AMOUR

rir leurs semblables. DansPesprit de ses préceptes, de ses lois, tous les hommes sont" frères. Mon âme est sœur de la vôtre et je voudrais, dans le but de vous convertir, vous avoir pour amie. Comment donc, alors que je vous trouve dans une voie funeaile, ne tenterais-je pas tout pour vous sauver ? J'obéis à l'amour que j'ai pour vous, je remplis une mission sacrée en m'eâorçant d^ouvrir vos yeux à la lumière.

Ces paroles tombaient sur Léa, avec la rapidité de la foudre. Devant ce langage ardent, semblable à celui que parle la passion humaine, en présence de ce prêtre jeune, beau, qui tirait, de ces pures croyances un sentiment d'amour pour une inconnue, elle sentait s'évanouir son scepticisme raisonneur. Et pourtant, le doute avait en elle de profondes racines, car la signification qu'on pouvait donner à des paroles si ardentes, dans une bouche si jeune, lui apparut et elle dit :

— Vous déployez beaucoup d'éloquence pour me convaincre. En serait-il ainsi, si j'étais vieille et laide ?

Cette question éveilla un scrupule dans l'Aq^e

tJN MARTYR d'AMOUR 147

dd Séverii. Il eut presque peur des efforts qu'il venait de tenter. Mais son eml)arras fut de courte durée.

— Oh ! madame, je suis destiné à aller évangéliser des sauvages hideux, repoussants. Je mettrai, à les prêcher, autant d'ardeur que j'en déploie ici.

Ce fut dit d'une façon si touchante que Léa toute troublée ne sut que répondre. — Je ne refuse pas d'être votre amie, murmura-t-elle.

— Eh bien, soit I Devenez mon amie en Dieu.

Abordez d'un cœur docile et modeste Texamen des grands problèmes qui l'affirment, qui prouvent que l'Église catholique émane de lui. Il se mon^ trera, à vos yeux éblouis, dans un rayon éclatant ; alors, vous vous prosternerez. La foi descendra en vous ; votre âme transfigurée ne se reconnaîtra plus. Vous aurez soif de croire, d'aimer ; vous deviendrez chrétienne. Voilà quel sera l'avenir de notre amitié. Lorsque je partirai pour aller au loin porter la lumière, je laisserai sur ce rivage une sœar qui sera pour moi ce que PaulQ

fat à Jérôme, ce que Jeanne de Chantai fut à François de Sales, nne sœur qui priera poar le ^succès de mes missiona.

Séyerin avait fini de parler. Mais l'accent de sa Yoix résonnait encore aux oreilles de Léa. Avant môme qu'aucune de ses idées eût été modiûée, elle se sentait touchée par ces sentiments inconnus, par cette expression d'une amitié dont la source était jsi haut et qui se révélait soudainement à elle. Cet homme, qui s'exprimait avec tant de charme, elle ne savait plus si elle devajit l'aimer où le haïr. Mais elle sentait, qu'ohjet de haine ou 4'Aittour, il avait pris dans son cœur une place qu'il ne cesserait plus d'occuper. Leur destinée était irrévocablement liée. Une heure était marquée, qui verrait Iiéa croire avec Séverin ou Séverin nier avec Léa.

C'est sous cette forme, avec cette rapidité que ces idées se présentèrent à elle dans cette soirée qui, pour la première fois, lui révéla un côté d'ellemême qu'eJUle ignorait, piles ne se développèrent que peu it pçu. |tfaJLSy en ce moment, teljles|g[n'e]yies étaient, ce fut assez pour la jeter dans un enivro*

ment inexprimable qui ne lui laissa que la force de dire à Séverin :

— Allez^YOUs-en I laissez-moi I nous nous reverrons.

Il crut à i'ïaction de ïa.grâce. Êmu, troublé luimôme, il se retira, laissant Léa en face de la mer, ce soir-là moins orageuse que leurs âmes.

âéyerin passa une nuit de âôvre, sans voir, dand les causes de son émotion et de son trouble, autre chose que le pressentiment de la conversion prochaine de Léa qu'il aimait déjà comme une sœur. Ainsi, le danger dont son supérieur avait parlé approchait, et il ne lecomprenaii pas. C'estque Séverin ne savait rien des passions que ce qu'en disent les livres où il avait |)uisé la science. Son inexpérience était profonde, plus profonde encore que celle de Léa. Tous les signes précurseurs de la passion d'amour lui échappaient, parce qu'ils se voilaient sousje ne sais quelles extatiques ferveurs qui essayaient d'emporter son âme vers Dieu, accompagnée par celle de Léa, sans qu'il s'aperçut que celle-ci attachait la sienne à la terre, au liea de s'élancer avec elle dans l'inûni.

Durant cette nuit, d'où le sommeil fut absent, rimage d'Archibald Clamorgan traversa son esprit à plusieurs reprises.

— Ahl se disait-il, lorsque j'aurai converti la fille, c'est son exemple qui convertira le pore.

A dater de ce moment, Séverin et Léa se virent tous les jours. La chambre d'Henri était le lieu ordinaire de leurs entrevues ; sa maladie en était le prétexte. Mais elles ne se bornaient pas aux instants qui s'écoulaient ainsi. Presque tous les soirs, ils allaient ensemble au bord de la mer. Dans des promenades sans fin, ils se livraient à de graves discussions qui, dans la pensée de Séverin, devaient avoir pour résultat la conversion de Léa.

Le péril de ces longs entretiens, remplis de mystère et de charmes, dans lesquels il apportait toute l'ardeur du missionnaire, d'abord, Séverin ne le vit pas. Ses efforts étaient sincères, dégagés de toute arrière-pensée. Il n^avait à ccfeur qu'une chose, conquérir cette femme à Dieu. Si parfois, auprès d'elle, il sentait une émotion inconnue envahir tout sou être, des sanglots sans cause

gonfler sa poitrine, des paroles persuasives, dont l'éloquence le surprenait lui-môme, monter à ses lèvres, en revêtant un accent de tendresse, il n'y voyait d'antre canse<qae l'immense désir dont il était animé de sauver son amie.

Car il l'aimait. Il ne pouvait se le cacher ; mais c'était d'une affection pure, sanctifiée par le but qu'il poursuivait. Dans Léa, belle, séduisante, il ne voyait qu'une créature faite à l'image de Dieu, digne par ses perfections mortelles aussi bien que par la grandeur de son intelligence, d'être initiée aux mystères de l'amour divin. Telle était sa sincérité, qu'il ne sentait pas le travail dangereux qui s'opérait en lui-môme et qui chaque jour rendait son cœur plus accessible à des impressions d'une autre nature.

Si Séverin avait eu l'expérience des passions, s'il avait connu l'amour, il n'aurait pu se tromper à ces aspirations enthousiastes qui lui rendaient Léa si chère. Il aurait compris la cause des bat* tements précipités de son cœur, alors qu'il se trouvait près d'elle. Il aurait appelé de son vrai nom Ib sentiment qui l'envahissait peu à peu. N'avait

152 TJN MARTYR D'AMOUR

il pas sans cesse devant les yeux l'image de Léaf Ne se sentait-il pas ému^ lorsqu'approchait l'heure de leurs rendez-vous ? Ses sens eux-mômes ne frémissaient-ils pas au contact de cette créature en qui s'incarnaient la jeunesse, la distinction et la beauté ? Comment croire qu'il n'y avait là rien d'humain ? Et, cependant, il le croyait, parce que sa conscience ne lui adressait aucun reproche, parce qu'il ne savait quel nom donner à ces symptômes précurseurs de l'amour !

Quant à Léa, il est assez difficile de décrire ce^ qui se passait en elle. Qu'elle aimât Séverin, cela n'était plus douteux ; mais elle nourrissait encore tant de haine contre lui, l'empire qu'il prenait peu à peu, sans qu'elle pût s'y soustraire, lui causait une irritation si vive, qu'il en résultait dans son cœur une confusion qui ne lui permettait pas d'y voir clair. Elle passait coup sur coup d'un sentiment à un autre. Si elle ouvrait l'oreille aux arguments qu'il développait pour la convaincre^ elle se prenait à le haïr. Il n*était alors pour elle qu'un prêtre semblable à ceux qu'elle détestait, propagateur d'idées qui révoltaient sa raison^

maître de la confession de son mari, par conséquent de ses propres secrets ; se donnant, au nom de la religion, des airs d'autorité qui blessaient son orgueil. Alors, elle se rappelait les circonstances dans lesquelles elle l'avait connu, le serment qu'elle s'était fait de le séduire pour l'avilir et le perdre.

Mais si, involontairement, cessant d'écouter ses enseignements, elle le regardait, elle découvrait en lui toutes les qualités qui rendent un homme éminemment aimable. Elle le trouvait beau, éloquent, instruit. Alors, elle se prenait à l'aimer. Elle se sentait attirée vers lui, magnétisée par son regard, par son langage éloquent dont l'inspiration lui échappait.

Et puis, il faut le dire — et si nous sommes parvenus, au début de ce récit, à peindre exactement le caractère de Léa, cette révélation ne surprendra personne, — elle trouvait un charme irritant, souverain, dans le caractère môme dont Séverin était revêtu. A cette femme qui, théoriquement, n'avait plus rien à apprendre dans le domaine du mal, quel amant pouvait mieux convenir

que ce prêtre jeana, sans expérience, mais sincère et conyaincu dans la sainteté de sa foi, de l'existence d'un ciel et d'un enfer? Si l'âme orageuse de Léa devait se laisser prendre à une passion tourmentée, en était-il une qui pût lui sourire autant que l'amour d'un prêtre, dont les joies, les douceurs seraient traversées par les âpres remords, par les terreurs qui saisissent les Âmes croyantes tombées dans le péché, captivées par lui ?

Voilà quelles idées confuses remplissaient l'imagination de Léa. Mais, inspirée par l'amour ou poussée par la haine, elle voulait séduire Séverin, soit pour le dégrader à jamais, en l'entraînant dans un gouffre sans fond, soit pour goûter, éperdument éprise, la douceur infinie d'être aimée de lui.

Un mois s'écoula ainsi, pendant lequel aucun incident ne vint troubler l'intimité dont nous avons essayé de décrire les effets. Archibald était parti pour Aix, ayant quelques intérêts à sur- . veiller dans cette ville. Faverney, ne pouvant encore quitter sa chambre, il n'y eut jamais de tiers dans les promenades que Léa se plaisait & faire avec Séverin.

Mais un jour vint où la santé d'Henri, qui se rétablissait peu à peu, lui permit de se joindre à eux. Appuyé sur le bras de son ami, il put marcher quelques heures au bord de la mer, dont l'air vivifiant réparait ses forces. Mais ils s'étaient fait d'être seuls une chère habitude, et dès lors ces promenades perdirent pour eux toute leur douceur.

Néanmoins, ce détail, en apparence insignifiant, ne put suflSre pour révéler à Séverin ce qui se passait en lui. Il fallut un incident d'une tout autre portée pour Téclairer enfin sur ses véritables sentiments.

Au milieu de ces émotions, la vie de Séverin s'écoulait, calme en apparence, avec cette rapidité qui marque les phases d'une vive passion. Il habitait la maison que sa mère lui avait léguée. Les domestiques étaient partis, largement récompensés des soins qu'ils avaient prodigués à madame Yergniaud. Séverin était sobre, peu exigeant. Cassinel, secondé par sa allé, suffisait à son service. Occupé surtout par la surveillance des intérêts que la mort de sa mère avait rendus complètement siens, désireux de réaliser l'immense fortune dont

il était Phéritier, et qu'il voulait appliquer en partie à des fondations pieuses, il avait à correspondre avec des gens d'affaires. Il donnait tous les jours quelques heures à ce travail. IiBB religieux exercices de son état, ses visites au château, absorbaient le reste de son temps.

Tous les matins, levé de bonne heure, il célébrait la messe à l'église de Saint-Tropez. Puis, revêtant un costume laïque, il montait à cheval. Jeune encore, il s'était habitué à cet exercice, dont la pratique devait lui être souvent utile, dans le cours de ses missions. Le dimanche, il assistait aux offices, ou allait prêcher dans ]ies communes des environs, autant pour s'accoutumer à la prédication que pour plaire au cjlergé du pays, g[ui lui témoignait la plus sympathique déférence. A cinq heures, il se dirigeait vers le château de la Suze, s'entretenait quelques instants avec le maître de la maison, j dînait le plus souvent et restait ensujite avec Léa, jusqu'à une heure avancée de lasoirée. JI revenait alors lentement, en longeant la mer. Rentré chez lui, il travaillait ou priait durant une partie de la nuit.

158 UN MARTTR: D^MOUR

C'est pendant ces instants solitaires et calmes, qu'il écrivait ses impressions de la journée, obéissant en cela à une habitude qu'il avait prise en entrant au séminaire. Quelques extraits de ce recueil, qu'il appelait en souriant : le journal de sa mission, initieront le lecteur aux pensées qui agitaient son Âme un mois après son arrivée à Saint- Tropez.

25 octobre.

« Je ne peux deviner ce qui se passe dans l'esprit de madame Faverney. Quelle que soit mon inexpérience, en ce qui touche le cœur des femmes, je lis cependant dans lésion que mes enseignements y ont apporté un trouble indéfinissable. Ce trouble devait se produire. Il est le résultat logique du travail auquel je soumets cette créature incrédule, orgueilleuse de sa fausse science. Je bouleverse toutes ses idées. Je renverse l'échafaudage de ses raisonn^tnents. Ainsi s'explique la confusion que chacune de mes affirmations et de mes preuves apporte en elle. Mais ce trouble dure trop longtemps. Sa durée me confond*

€ Madame Faverney est assez intelligente pour saisir toute la portée de mes arguments. Elle les écoute, semble les approuver, neles combat jamais. Cependant, je ne vois pas qu'elle ait fait un pas vers le but où je veux, où je dois la conduire. En apparence, elle est obsédée par l'idée de Dieu que j'éveille en elle, par la perspective d'une récompense ou d'un châtiment dans une autre vie ; mai9 ces obsessions, qu'elle subit sans impatience, ne coufbent pas son front orgueilleux dans une prière fervente. Elle ne croit pas encore. Un grand poète de ce temps s'est un jour irrité, dans un langage sublime, de ne pas comprendre Dieu, et pourtant de le voir. Madame Faverney ne le comprend ni ne le voit. Cependant, tout en elle semble dire qu'elle est désireuse d'avoir la foi.

€ C'est ainsi du moins que j'interprète l'attention soutenue qu'elle accorde à mes discours. Sa bonne volonté éclate dans toutes ses paroles. Mais, en présence du peu de succès des miennes, je me , demandé si cette femme est sincère ou si ce n'est là qu'un jeu propre à lasser ma patience^ à ma démontrer Pinatilité de mes efiortf I

< Dieu m'est témoin cependant que j'apporte, à ^ la convaincre, toute l'ardeur dont je suis capable. Mon désir de réussir est si grand, que mon âme entière passe dans mon langage. Je sens que ma vie est attachée à cette œuvre sainte. Lorsque je lui parle, ma voix est tremblante ; tout mon être tressaille d'émotion, mon sang s'embrase de feux inconnus, tant est grand le désir qui m'anime. Seigneur I je ne suis que le pliis humble ouvrier de vos champs divins. Mais vous êtes le témoin de mes efforts. Je vous supplie de mettre votre éloquence sur mes lèvres, votre sagesse dans mon cœur, aûn qiie je persuade cette âme égarée. »

1S7 octobre.

€ Ce qui m'arrive est si imprévu, que je n'ose r^arder en moi, tant j'ai peur d'y découvrii l'épouvantable vérité. Je veux essayer cependant de mettre un peu d'ordre dans mes idées, de cheiv cher le calme dans le souvenir de l'événement qui m'a si profondément troublé.

€ Hier, madame Pavemey> qui sait, depuis

quelques jours seulement, que je monte à cheval, m'a demandé s'il me conviendrait de l'accompagner aujourd'hui jusqu'à la Garde-Freynet, où l'appelait une affaire pressée. C'est la première fois qu'une semblable proposition m'était faite. Je ne sais pourquoi j'y ai vu un symptôme heureux. J'ai accepté.

€ Ce matin, nous sommes partis au levçr du jour. Le ciel était radieux, bien qu^un brouillard léger fût répandu sur les champs. Nous marchions depuis une heure. Après avoir dépassé le petit village de Cogolin, nous venions d'entrer dans les bois, lorsque le soleil, déchirant brusquement ce voile brumeux, a fait tout à coup irruption autour de nous. Nous nous sommes trouvés enveloppés de sa vive lumière qui n'a pas eu de peine à percer le feuillage des pins et des chônes-liéges. Elle se jouait à nos pieds, sur nos chevaux, sur nos vêtements, avec mille caprices. Madame Favemey n'a pu retenir un cri de joyeuse surprise.

« Jusqu'à ce moment, nous avions à peine échangé quelques mots. |iiais, à ce cri, je la re?

162 UN M^ftTTR d'amour

gardai. Sa beauté éclatante mt'a aus3i Tivement frappé que ^e jour où elle m'iiiTita a dîner, avec la grâce qu'elle sait mettre dans les moindres actions de sa vie, lorsqu'elle consent à 4tre simple. Je n^ veu^ rien dissimuler ici de l'impression que j'ai ressentie. Cette impression a été telle qu'aucun détail de sa toilette ne m'a échappé. J'ai vu son feutre uoir^ orné d'une plume de faisan, sa robe en drap de môme coaleur collée sur son . corps, son eol blanc, ses mani^cbettes en cuir. Mais, ce qi|6 j'ai tu surtout, c'est son visage blanc, rose, nncadré pajr les lourdes nattes de ses cheveux, éclairé par ses grands jeux fixés sur moî, comme sji elle eût voulu lire au fond de mon coeur.

€ Je l'avoue. J'ai cru à une tentation diabolique. J'ai prié, le calme s'est fait en moi. J'ai bien encore admiré cette beauté souveraine, mais avec d'autres regards, et je n'ai plus songé qu'au moyen de ppoA^eir d^ ce long tôte-à-tôte pour poursuivre la tache que je me suis imposée.

€ — Il paraît, a-4relle dit tout-à-coup, en faisant allusion a m/on lon^ silence^ que ma présence

UN MARTYR D'Al^OUR 163

w saurait troubler T09 méditatioas. Pourrait-on du moins en connaître le m,otif ?

a — Je pensais (t vous, madai^e.

^ — Vraiment I

€ — Je me disais qu'il j a aigourd'hui cinq semaines que je vous oonnais, et qu'en mémoire de ma môre ^ui tous a aimée^ je me sifis juré de vous convertir.

€ Elle a paru déçue, comme si elle avait espéré une autre réponse, et reprenant :

€ — |lt§SrVous sincère? Ne vous disiez-vous pas autre chose f

^ Le souvenir de )a fugitive impression que j'avais éprouvée a traversé mon esprit. J'ai senti un^ cbalenr singulière monter h mes joues. Madame Favemey me regardait avec un sourire moqueur* J'ai cependant répondu d'une voix ferme :

« — Je ne pensais à rien de plus.

< Elle a prononcé quelqujes mots qu^ je n'ai pa9 compris, et , piquant des deux, elle a fait prendre le galop k son cheval. Un moment stupéfieat, j'ai bient^yt retrouvé mon sangr&oid. Suivant son

exemple, je n'ai pas tardé h la rejoindre. Elle ne desserrait pas les dents. Je faisais comme elle, et c'est, à fond de train, après avoir gravi comme des fous la c<)te de la Garde-Frejnet, que nous sommes arrivés au village. Nos chevaux étaient blancs d'écume. Tandis qu'elle se rendait à pied chez le notaire de ce petit pays, j'ai jugé bon de faire souffler, dans Técurie d'une auberge voisine, nos bêtes surmenées.

€ Madame Favernej est revenue au bout d'une heure. Son visage ne portait aucune trace de son irril^tion. C'est en souriant qu'elle m'a dit :

€ — J'ai uni, monsieur Tabbé, nous pouvpmi partir. .

€ Remontés à cheval, nous avons repris la route par laquelle nous étions venus. J'étais si préoccupé, si embarrassé, après l'action si capricieuse dont j'avais été la cause innocente et le témoin, qu'aucun mot ne montait à ma bouche, quel que fat mon désir de rompre ce silence gênant.

« Ce que je n'ai pu faire, elle l'a fait avec ces mots :

<e — Save^vous que vous iie Qu'aviez jam^s

parlé du beau serment que vous avez fait de me convertir ? Je le trouve présomptueux, votre serment,

€ — Il serait présomptueux, madame, si je ne comptais, pour le tenir, que sur mes propres forces. Mais je compte sur un secours contre lequel vous ne pourrez rien.

« — Celui du ciel, sans doute I Quel intérêt avez-vous donc à ma conversion ?

< — Si vous entendez ce mot dans son sens humain, je n'ai aucun intérêt à vous convertir. Si vous l'entendez autrement, je vous répondrai qu'il n'est pas, pour un prêtre, de meilleure action, de plus beau triomphe, aux jeux de Dieu, que de ramener une âme à la vérité. J'ai toujours devant les yeux ces paroles de l'Évangile que je voudrais vous voir connaître et méditer : < Il y a plus de € joie dans le ciel, pour un pécheur qui se con- < vertit, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes € qui persévèrent. »

€ — Et c'est une joie de ce genre que vous voulez causer dans le paradis ? m'a dit madame Favemey, avec cet accent qui lui est fiBimilier et

166 UN MARTYR D^AiilOUR

qui précède chez elle la colère. Eh bien, laissezmoi vous donner ûri boh conseil, dicté par nfi sentiment d'indulgence qui ne m'est pas ordinaire, mais qui vous prouvera Testime que j'ai pour vous. Renoncez à ma conversion. Vous ii'y réussirez pas. Pour mon repos, pour le vôtre, partes. Vous ne connaissez pas les périls qui nous m^ nacent.

€ Tandis qu'elle parlait, je sentais en moi un déchirement profond. Je croyais avoir fait quelque progrès dans ce coeur farouche. Quelle illusion était la mienne j Avec quel imperturbable san^-froid, elle me démontrait l'inanité de mes edoHs ! Ah f je ne Sais rien qui soit plus cruel danô la ^îe d'uri missionnaire que des révélations dô ce genre; Avoir semé avec tant d'acharnement, et ne rieii recueillir, c'est là un supplice que les tortures dôâ martyrs ne dépassent pas. Il fallait cependant lu! répondre. Je me suis armé de courage.

€ — Je ne sais de quels périls Vous parlez. Mài§ ils ne me leront pas abandonner mon œuvi*e I j'agirai malgré vous, contre vous. Dieii viendra à mon èdde. Votre âïne se révolte aul approches

tJN MARTYR D'ÀMOTTR 167

de la vérité I Prenez garde. L^ Vérité entret^ de force dans votre âme, en dècbirant toiit stif soti passage. Pour ramener à Itri léS ètetirà féfceîleîg, le ciel frappe des coups retehtîssaùté, 'criïelà, qui les meurtrissent, maié qui leis saûrèût;

« — Vous m'aim;e2 donc !

€ Elle a poussé ce cri comme tin eri de victoire. Ses jeux lançaient des éclairs. Sa poitrine se soulevait. Je voyais passer en elle uù orage terrible, qui la secouait comme un arbuste frêle.

€ — Oui, je vous aime d'un amour Immense igiui veut ramener tout à une flù divine. Je vous ai dit un jour : « Soyez ma sœur en Dieu. » Je vous aime comme une Sœur.

« Â ces mots, elle a brusquement arrêté son cbeval, en disant :

« — C'est se payer de belles paroleâ, monsieur le prêtre. Comme une sœur I Allons donc I Se peutil que votre ignorance vous ait à cô point trompé I Tous m'aimez d'amour I

€ Je vivrais dix siècles que je n'oublierai jamais le coup que cette révélation m'a porté. La fbudre n'éclate pas ainsi. Moi I moi I l'aimer I Dieu bon,

168 UN MARÏYR d'amour

ne m'abandonnez pas I — Je nous vois encore, arrêtés l'un devant l'autre, au milieu du chemin, au sein de ces bois silencieux, elle arrogante, en apparence tranquille ! moi, éperdu, ne pouvant, dans ce trouble extrême, trouver une réponse pour (Kïraser cette accusation que je n'osais déjà plus qualifier de mensongère 1

€ Elle a repris :

« — Vous ne pourrez nier. Vous m'aimez, non de cette amitié sainte que vous avez rêvée, mais de cet amour humain fait de désirs tumultueux, %ui courbe indistinctement tous les hommes sous sa loi, contre lequel aucun vœu ne peut les protéger. Vous aspiriez à la perfection. Vous vouliez me convertir ! Et vous voilà au bord d'un gouffre, amoureux de moi sans le savoir, doublement coupable, puisque vous êtes prêtre et que je suis mariée 1

€ Elle parla ainsi. Chacune de ses paroles résonne encore à mes oreilles. Je frissonnais de terreur et de honte I Dans ce délire de mon imagination et de mon cœur, je n'avais de force que pour souhaiter que, même en m'accusant^ un mot de bonté sortit de sa bouche, pour me prouver qu'elle

ne me haïssait pas. Je le déclare ici. Je n^ai pas eu d'autre faiblesse.

« Tout h coup, je la vois fuir, cédant de nouveau à un caprice. Au milieu de sa fuite^ je n*entends que ces mots :

< — Malheur à nous !

€ Je vole aprôs elle. Mais elle presse son cheval. A-t-elle peur ? de quoi? Je veux l'apaiser I C'est en vain que je l'appelle. Elle n'entend rien. Mais, soudain, son cheval, entraîné par la pente rapide de la route, fléchit les genoux, s'abat, et je vois Léa rouler sur le sable, évanouie ou morte.

€ J'ai poussé un cri, et ce cri m'a confirmé la vérité. Je l'aime ! Mais, je n'avais pas le temps de songer à moi. Il fallait la secourir. Sauter sur l'herbe, attacher les chevaux à un arbre, transporter Léa immobile sur un talus gazonné, cela n'a pas demandé deux minutes. J'avais de l'eau dans mne gourde. J'ai pu laver une plaie qui inondait de sang son visage, arrêter ce sang, en serrant fortement un mouchoir autour de son front. Mais elle était toujours immobile. Vivait-elle ? Agenouillé devant ce corps inanimé, impuissant à lui donner

170 XJN MARTYR D'AMOUR

d'autres secours, j'ai beaucoup pleuré. Je me suis mis à prier avec ferveur. J'ai demandé à Dieu la vie de Lèa ; elle doit mourir réconciliée avec lui, et l'heure de la grâce n'a pas encore sonné.

€ Enfin, elle a ouvert les yeux. Après avoir 15egardé autour d'elle, elle m'a dit :

€ — Vous vous êtes beaucoup ejffrayé pour rien. Je le vois à votre visage couvert de larmes. J'en éprouve un grand regret, car l'accident n'a riea d'effrayant. Me voilà prête à repartir.

€ — Attendez encore I

€ — J'ai été méchante et folle I Vous méritez une amie meilleure que moi, et vous devez me haïr. Si je me convertis, m'aimerez-vous ?

€ — Je ne vous aimerai paô plus que je voud aime. J'ai pour vous la tendre affection d'un frère, et c'est parce que je veux la continuer dans l'éternité, que je cherché à faire parvenir la vérité jusqu'à votre cœur. Tout à l'heure, vous vous êtes trompée. Je ne vous aime pas dans le sens que la inonde donne à ce mot.

< J'ai menti. Mais ce mensonge était nécessaire. Lôa a baissé Ifes yeux. J'ai vu deui larmes en cou-

1er silencieusement, sur ses joues pâlies. Quelques instants après, nous ayons pu nous remettre en route. Il a été conTonu que nous ne parlerions pas de cet événement à son mari, et nous sommes rentrés à Saint-Tropez.

< Je l'aime l C'est donc vrai I Depuis un mois, je me trompe moi-même. Où je n'ai vu que de« ôentimcaits fraternels dignes d'un prêtre, il y avait les germes d'une coupable passion. Mes troublei^, mes doutes, mes alarmes, toutes ces choses que j'attribuais à l'insuccès de mes enseignements, je les comprends maintenant. Fatale inexpérience t Si madame Paverney, mieux avisée que moi, a vu clair dans mon cœur, quelle confiance pouvaient lui inspirer mes discours ? Après avoir fait des vœux solennels, je me suis laissé prendre aux charmes, aux séductions d'une femme. Ah ! pourquoi suis-je ici ? Ma mère ! ma mère t vous ne saviez pas, en m'appelant auprès de vous, quel avenir orageux vous me prépariez ! Mes frères en Jésus-Christ, mes chers compagnons, vous que j'ai quittés, qui mettez maintenant le pied sur le sol païen, combien j'envie votre sort t Les souffrances

qui TOUS attendent ne sont rien auprès des miennes. Elles seront le prix de vos saints efforts, et non la preuve 4© votre fragilité.

< Mais j'exagère mes alarmes, Seigneur, vous qui lisez en moi, vous savez que je ne suis pas coupable. Cet amour, je ne l'ai pas cherché, et puisque c'est par votre volonté qu'il a fondu sur moi, c'est vous qui me donnerez le courage de vivre sans crime et sans faiblesse I »

£8 octobre.

« J'ai va ce matin madame Favernej, avec son mari d'abord, puis seule. Elle n'a fait aucune allusion aux événements d'hier. Quelle voie dois-je suivre maintenant ? Partir I Non, je n'en aurai jamais le courage. Le soldat qui abandonne son poste à l'heure du danger est un lâche. Je serais un lâche, si je partais. Où serait le mérite de ma mission, si je n'avais, pour j réussir, aucun obstacle à vaincre ?

« J'ai passé la nuit à prier, à méditer^ et je m« sens plus vaillant. Je resterai. A l'amour qui

m'obsède je n'opposerai que la prière. Je le sanctifierai, en faisant de lui le complice de mes efforts. Léa ne saura jamais ce qui se passe en moi ! En sa présence, je fermerai les yeux pour ne pas voir les charmes qui la rendent dangereuse, et, dans mon affection idéalisée, je trouverai une cause nouvelle de persuasion.

€ Cependant, descends en toi-même, Séverin, Bonde ton cœur et songe à ta faiblesse. La lutte que tu veux soutenir sera terrible. As-tu compté les forces de l'ennemi? Connais-tu les tiennes ? les as-tu éprouvées ? Prends garde, il vaut mieux sauver ton Âme seule que risquer de la perdre pour en sauver une qui ne t'est rien.... Une voix mystérieuse me parle ainsi. Mais je ne fuirai pas, jusqu'au jour où il me sera prouvé que ma tâche est inutile. Mon cœur sera torturé, mes sens subiront de formidables assauts. Je vais au martyre, je le sais, mais, si Dieu me soutient, je réponds de moi. »

C'est ainsi que Séverin fut amené à ne plus pouvoir se faire illusion sur ses sentiments. Nous o'tgouterons rien aux pages qui précèdent, ton-

J74 UN MABrTTR d'amour

chant l'effet qu^ produisit en lui la déçouv^[*te de la vérité. Quant à la résolution qu'il prit de ne pas fuir le danger, quoiqu'il eût dès le lendemain à résister à une lettre de son supérieur qui lui offrait upe mission au Japon, elle fut inébranlable et en même temps dégagée de toute arrière-pensée. Il répondit qu'un grand devoir le retenait à Saint- Tropez, et sa réponse fut méritoire, car il était courageusement résolu à domptpr les révoltes de son cœur an^oureux, à mater sa çbair par la pénitence et les mortifications.

Léa, cependant, cherchait -vainera^çt à deviner ce qui se passait en lui. Durant cettç lon|^e promenade, dont le journal de Séverin nous a fait connaître les incidents, elle avait obéi à trois sentiments complètement distincts.

D'abord, presque honteuse de jouer ce prôtre, aux dépens de son honneur d'épouse, elle avait voulu lui ouvrir les yeux, irij conseiller, dans l'intérêt de leur repos commun, de renoncer à sa mission et de partir. Devant le refus de Séverin, elle s'étçiit irritée. Autant pour le perdre qu^ pour 6e donner à elle-même la satisfaction de se sentir

aimée, mefitant de c6té tons les scriipales, elle avait Youla le faire tomber à ses piedè. Séverin lui résistant, la colore l'avait emportée, et c'est alors qu'elle perdit connaissance. Mais, en reprenant ses sens, elle vit le jeune prêtre penché sur elle avec une si vive tristesse, qu'elle eut pitié de lui, et prononça des paroles qui amenèrent sur les lèvres de celui-ci ces mots : « Je n'ai pas d'amour pour vous. »

Était-ce la vérité ? Voilà ce que Léa se demandait en vain. Pendant les jours qui suivirent, elle observa avec attration les mots, les gestes de Séverin. Mais ce dernier s'observait lui-môme. Elle ne vit donc rien, n'entendit rien qui révélât autre chose que la &*atemelle affection qu'il ne cachait pas.

Elle arriva ainsi à cette conviction qu'il n*y avait pas d'amour danfi le cœur de Séverin — ce qui fut une raison de plus pour l'aimer. Elle l'admira, sans comprendre dans quelle /oi fervente Séverin trouvait le secret qui, malgré sa jeunesse, le rendait insensible aux charmes d'une femme. Elle voulut se donner la joie de remporter, contré

Dieu lui-môme, une yictoire sur ce cœur de roche. Elle mit tout en œuvre pour obliger Séyerin à subir enfin les coups d'une passion violente et à se trahir.

Était-ce un amour sincère qui lui dictait de tels efforts ? Il n'en faut pas douter. En vain, elle roulait se cacher la vérité ; en vain, elle se disût que, l'ayant considéré toujout^s comme un ennemi, traité comme tel, qu'ayant juré de l'entraîner dans un abîme, elle ne pouvait l'aimer et n'obéissait^ en cherchant à le séduire, qu'à la joie malsaine de déshonorer un prêtre, il y avait, au fond d'ellemême, des impressions vierges, inconnues, que la seule présence de Séverin soulevait. C'était l'amour qui grandissait tous les jours dans le cœur de Léa, en se dégageant, comme le soleil se dégage d^ nuages amoncelés autour de lui, de tous les désirs de vengeance qu'elle avait trop longtemps nourris.

Dès ce moment, Léa s'abandonna tout entière à sa passion. Elle en subit les douleurs et les joies, s'efforçant de révéler à Séverin qu'il était aimé. I^our elle, elle voulut toujours être belle et parée;.

TJN MARTYR D^AMOUR 1T7

^le devint humble, confiante, douce. Elle étouflfa les remords sous cette apparente placidité. Elle affronta d'un regard calme la présence de son mari qui dans cet apaisement extérieur yit les effets d'un miracle. Quant à Séverin, que pouvaitil croire, sinon que la grâce divine opérait des miracles ? Il le crut.

Cependant, le mois de déceiùbre approchait.

Les champs, les bois dépouillés, s^étaient vêtus de mélancolie. Le soleil radieux était souvent obscurci pat des nuages sombres que poussaient des vents impôtueui. La mer avait perdu sou calme solennel et semblait se plaire aux tempêtes. Les pécheurs he partaient plus que soucieux, incertains du retour. Jusqu'au soir, les femmes in-

^ , 'horizoa

mystérieux d'un œil alarmé. Parfois, on entendait dire qu'une barque s'était perdue. La petite villa retentissait de cris et de larmes. Quelques joura après, on voyait passer dans les rues une veuve, des orphelins.... et c'était tout. La mer maltraite souvent, surtout à cette époque de l'année, ceux, qui l'aiment et cherchent dans ses abîmes le paii^

178 UN MARTYR D'AMOTTR

de leur famille. Aussi, les habitants des ports sontils alors dans des transes perpétuelles. Il en résulte sur tous les visages une tristesse qui, dans un pays aussi peu animé que Saint-Tropez, aussi prirô de distractions, frappe vivement l'étranger.

On vit, vers ce temps, Séverin visiter tous les jours les populations de pêcheurs, répandre d'àboudantes aumônes, soulager toutes les misères. Son nom ne tarda pas à être béni ; sa personne devint l'objet de tous les respects. Léa, qui l'accompagnait quelquefois, et dans l'Ame de laquelle il essayait de faire pénétrer la divine pitié, partagea les bénédictions qu'excitaient de si nombreux bienfaits.

Elle fut témoin de ce dévouement simple, sublime. Elle y trouva un aliment nouveau pour son cœur amoureux. Chaque jour, elle apprit à mieux connaître Séverin, à admirer, sans les comprendre, sans vouloir les partager, les croyances qui inspiraient ses vertuë. Mais ce i<pectacle ne modifia pas la nature orageuse et sensuelle de son amour. Sans doute, elle aimait le cœur de Séverin, mjais elle aimait aussi sa mâle beauté,

C'est que, dans son ardeur à la convertir, Sôverin devenait séduisant, à son insu. Il j avait tant d'éloquence dans ses paroles, tant de ten dresse dans çon accent, tant d'autorité dans ses gestes, que Léa se laissait enivrer en sa présence, sans songer à méditer, à réfuter les enseignements qu'elle recevait de lui. Elle ne les entendait même pas. L'amour l'absorbait. Un libertin eût compris dix fois la passion de Léa et en eût profité. Séverin, dans sa pureté, malgré son amour qu'il avait tant de peine à cacher, n'y comprenait rien.

Il arrivait tous les jours, auprès de Léa, le corps, meurtri par des mortifications d'anachorète, que personne ne soupçonnait. Nous craindrions d'amener un sourire de doute sur les lèvres de nos lecteurs, de jeter une ombre sur le caractère que nous essayons de peindre, en décrivant les pratiques auxquelles Séverin se livrait durant les longues nuits. Ces flagellations sanglantes, ces persécutions cruelles sur soi-même, ces longues prières sur la terre glacée, toutes ces folies saintes que la légende catholique attribue à ses héros, Séverin les imita. Il ne pensait pas qu'il j eût d'autre r^

180 UN MARTYR D'AMOtTIl

mMB contre les c)iandes ardeurs qui lô dévoraient, n faut afoîr ûh graûd fanàtièîne religieux pour accompHi" côs dhoses, une fol vive pour les comprendre.

— n ne Teut paS voîl», se disait Léa \ il ne veut pas entendre. Je lui parlerai, j'ouvrirai ses yeux, et, |)uisqtl'il refuse de tomber à lâes pieds, c'est moi qui m'agenouillerai devant lui.

l'oûs les soirs, souS i'étreïnte de son amoureux désir, elle se promettait d'agir aind, de tout révélé*, et le lendemain soli courage Pàbaûdonnait. Jadis orgueilleuse, indomptable!, elle était devenue thnidB devant celui qti'elle adorait, après l'avoir vtmltt perdre.

Un jour vint cependant où elle fat sur le tK)int dé se trahir.

Ce jour-là "Séverln, après avoir, suivant sa coutnme, dit sa messe à l'église de Saint-l^ropez, s'était, dès le matin, dirigé ters îe château afin d'asststér au réveil d^Henri Favemey, que sa présence rendait joyeux pour tout le jour. Le ciel était couvert de nuages épais, la mer bouleversée. Les barques des pêcheurs n'avaient pas osé quitter le port.

Les femmes se pressaient dans l'église, afin de prier pour les marins en détresse.

Séverin arriva au château sous le coup d'une triste impression. Il pensait aux malheureux dont la tempête menaçait en ce moment la vie. Dans la chambre d'Henri, il trouva Léadont le visage portait les traces d'une longue fatigue. N'ayant pu dormir, elle avait, durant sa longue insomnie, versé d'amôres larmes sur son sort. Henri, an contraire, se livrait à une folle gaieté. Il ét^i^ en pleine convalescence. Los soins qu'il ay%it e^icore à recevoir n'étaient plus que des précautioim dictées par la prudence d^ médecins.

Séverin venait à peine de s*assoir, lorsque tovt d'un coup, au milieu des gémissements du vent, retentit le son lointain d'une cloche.

— C'est la cloche du port! s'écria-t-il. Qnsonfie l'alarme. Sans doute un navire est en (iôtr^sse. J'y cours.

— Je vous suis, dit Léa d'un accent réeoli^.

Faverney fit un geste de surprise.

— Ne craignee rien, reprit Léa, je çerai p^« dente. Mais, si je puis être de quelque secours 1&^

bas. je me reprocherais éternellement de ne pas m'y être trouvée.

Était-ce bien Léa qai parlait ainsi ? Elle à qui jadis la pitié, le dévouement, semblaient être des sentiments inconnus I Henri Favernej porta sur Séverin, l'auteur de cette métamorphose, un regard de reconnaissance.

— Eh bieni allez, dit-il avec enthousiasme. Je serais désespéré de vous empêcher d'accomplir une bonne action. Mais, cher abbé, ayez soin d'elle.

Léa jeta un fichu de laine sur sa tète, un manteau sur ses épaules et suivit Séverin. Ils arrivèrent dans la ville. Toute la population de Saint- Tropez était sur le port. Séverin et Léa se firent faire place et purent arriver à l'extrémité de la jetée.

Les rafales du vent étaient telles que les hommes réunis en cet endroit ne leur résistaient qu'à ^rand'peine. Le ciel était sombre comme à l'heure du crépuscule. A cent mètres du port, on pouvait voir un petit navire qui s'efforçait vainement d'en franchir l'entrée. La tempête le secouait avec violence et lui faisait subir un balancement rapide.

tTK MARTYR D^AMOtJR 183

La proue et la poupe étaient tour à tour submergées. Les voiles gisaient en lambeaux sur les mâts aui trois quarts renversés. Sur le pont, on \oyait couFir quelques Hommes qui essayaient de les abattre tout à fifit, afin d'alléger le navire. Quelquefois un bruit terrible dominait le bruit du vent et venait serrer tous les cœurs.

Cependant, sur la jetée, on s'efforçait d'organiser le sauvetage de ces malheureux. Il y avait là des câbles destinés à servir d'amarres. Plusieurs fois, déjà, quelques pécheurs intrépides s'étaient jetés dans les barques afin de porter le bout de ces câbles au navire, ce qui eût permis de le faire entrer dans le port. Mais ces frôles embarcations ne pouvaient lutter contre les vagues qui les renvoyaient sur la jetée au risque de les briser.

Au moment où Séverin et Léa arrivaient, un efibri infructueusement tenté pour la cinquième fois venait de porter le découragement parmi les hommes les plus vaillants.

— Il n'y a rien à faire, dit l'un d eux en jurant. On ne peut les sauver.

— On ne peut les laisser périr ! s'écria Séverin,

184 tJïr MARTYR D^AMOUR

— Parbleu I monsieur l'abbé, allez-y donc, ai vous pensez que c'est possible I répondit avec emportement l'individu auquel Séverin s'adressait.

— J'irai,

Ei^ prononçait ces motis^ Séverin sauta dans une barque que les vagues soulevaient. Il y était à peine que quelqu'un s'élança à côté de lui. C'était Léa. Tout autour d'eux, il y eut un cri d'admiration ou de terreur.

--- Remontez! remontez! dit-il, çaisi d'épouvante.

Au même moment, la barque fut violemment secouée. Léa, qui était debout, chancela ; Séverin la reçut dans ses bras. Elle se laissa al^er contre l'être adoré et lui dit d'une voix basse et rapi4e :

— Séverin, je vous en supplie I je veux aller avec vous.

C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi.

Mais, dans son trouble, il ne l'entendit pas.

— Songez à votre mari I

— Je veux vous suivre. Je suis forte et je n'ai pas peur.

Et, palpitante d'émotion, elle s'assit résolument

UN MAETYR D'AMOITE 185

et s'empara d'une rame. Tout cela n'avait duré que quelques secondes. Au milieu d'une émotion indescriptible, dix hommes, électrisés par cet exemple, descendirent dans la barque. Us voulurent engager Lôa à se retirer.

— Je reste I s'écria-t-elle, en promenant sur eux son fier regard.

Deux minutes plus tard, la barque fendait les ondes tumultueuses sous l'effort de vingt bras vigoureux. Séverin ramait avec acharnement. Deux hommes étaient au gouvernail. L'un d'eux tenait l'extrémité du cÂble qui devait sauver le navire.

Il faut avoir vécu dans les ports de mer et assisté à ces lugubres et émouvants spectacles pour se rendre compte de l'effroyable anxiété qui rogne parmi les spectateurs de ces luttes désespérées. La frêle embarcation était tour à tour emportée comme une plume, et brusquement arrêtée. Du rivage^ on l'apercevait au sommet des vagues, puis elle disparaissait : un cri de désespoir retentissait ; mais elle se montrait soudain un peu plus loin et an soupir de soulagement s'échappait de tous les cœurs.

186 UN MARTYR d'AKOUR

Pendant ce temps, Léa, ivre de joie, contemplait Séverin. S'attendant à chaque instant à ôtre précipitée avec lui dans les flots, elle se tenait prête à se jeter dans ses bras où elle voulait mourir. Elle rêvait de lui crier son amour au moment où l'abîme les engloutirait, de se presser contre lui dans une étreinte suprême. Séverin portait de temps en temps sur elle un regard alarmé.

Mais, pour être exact, il faut dire qu'il ne songeait qu'à la lutte qu'il soutenait contre la tempête.

Il &ut renoncer à décrire cette lutte qui fut victorieuse. Ces braves gens atteignirent le navire. Séverin y monta le premier et aida Léa à le suivre. Tous les hommes de l'embarcation les imitèrent. Bientôt, grâce au câble, les hommes demeurés sur le rivage purent, malgré les vents contraires, amener le navire jusqu'au port.

Pendant ce temps, Séverin fermait les yeux à un malheureux matelot qui avait été mortellement blessé dans la manœuvre. Il était agenouillé auprès du moribond dont Léa, debout, à quelques pas, enviait le sort. Séverin tenait entre ses bras

la tête de ce pauvre diable qui murmurait ces mots d'une Yoix délirante :

— Dieu est bon de m'avoir envoyé un prêtre !

Enfin, il mourut. Séverin prononça une courte

prière et se releva. Alors, Léa s'approcha de lui. Personne ne les voyait. Elle allait laisser échapper le secret qui lui brûlait le cœur. Elle ouvrit la bouche, mais elle ne put parler, car, au même moment, Séverin lui dit :

— Cet homme avait la foi, et je lui ai ouvert le ciel.

Léa poussa un cri de dépit et d'impatience.

— Ah ! dit-elle, vous ne me comprenez pas, et je ne croirai jamais !

Ce fut tout. Le navire entrait dans le port, au milieu d'acclamations enthousiastes, sauvé par l'initiative courageuse de Séverin qui ne put qu'à grand'peine échapper à son triomphe.

A quelques jours de là, il écrivait sur son journal les lignes suivantes :

€ La tâche est plus rude que je ne pensais. Je subis des tortures indicibles. J'aime Léa d'un amour insensé. Mon cœur est si plein d'elle que

Ib8 UN MARTYR D'AMOUR

SOU image ne quitte ^m mes yeux, alors que je cherche à Foublier. Son souvenir me poursuit j usque dans le sommeil, jusque dans la prière I Plus je m'efforce de l'éloigner de moi, plus mes désirs s'accroissent.

« Est-ce la violence de cette passion funeste qui m'enlève le pouvoir de convaincre Léa, de la persuader ? Cependant, j'ai l'assurance de ne m^ôtre pas trahi devant elle. Pourquoi donc son âme ne s'ouvre-t-elle pas à la vérité ? Elle écoute tous mes enseignements et elle n'en retire aucun fruit. Tant d'efforts inutiles pour la rendre chrétienna me désespèrent. Ma santé se ressent de ces émotiens et de ces orages. Mon corps subit une secousse formidable. La fièvre ne me quitte plus !... Ah I si je pouvais partir I Mais Thonneur,— je ne veujt pas dire l'amour, — m'enchaîne ici. Je veux y vaincre ou y mourir I

« Sur le navire que nous avons sauvé naguère, elle m'a adressé un reproche que vainement je cherché à m'expliquer.— « Vous ne me comprenez pas et je ne croirai jamais ! » Pourquoi ne parle-tH9lle pas plus clairement ? Je n'ose lui de-

mander toute sa pensée sur ce point. Et cependant, il faudra en venir là, car j'ai à cœur de dissiper tous les doutes qui subsistent en* elle. Dieu bon I venez à mon aide I Sans vous, je ne peux rien I »

Yen cette époque, Archibald Clamorgan, que ses intérêts avaient appelé à Aix, rentra aa château de la Suze, après une absence de quelques semaines, au grand déplaisir de Léa.

Le retour d'Archibald Glamorgan ramenait dans sa maison un témoin dont elle ne redoutait ni les reproches ni les critiques, mais dont la présence l'importunait. Elle craignait, non sans raison, qu'il ne s'étonnÂt des fréquentes visites de Séverin au château ou que celui-ci, lui-mém6| ne se htir

guât d'être es butte aux railleries d'Archibald. Cependant, durant les huit jours qui suivirent son arrivée, le père de Léa se montra courtois envers le prêtre. Il est vrai qu'il le rencontra peu.

Nous avons déjà fait connaître, dans quelquesuns de ses détails, l'excentrique existence d'Archibald. Ce vieillard avait conservé la vigueur d'un jeune homme. Toigours par monts et par vaux, on ne le voyait guère au château qu'aux heures des repctô. Dès le matin, il partait soit pour aller faire une longue promenade à cheval, soit pour chasser, soit encore pour prendre place dans une barque de pêcheurs et aller jeter les filets, en compagnie de ces hommes dont ]es mœurs grossières, le langage rustique convenaient à ses goûts. Le soir, après son dîner, il passait une heure à fumer et à vider une bouteille de vin d'Espagne. Puis, il se rendait à son pavillon au fond du parc.

Là, en compagnie d'individus d'humble condition, habitant Saint-Tropez, de deux ou trois malheureuses filles, débauchées par lui, il restait à jouer, à boire jusqu'à une heure avancée de la nuit. Lamaladied'Henri Faverney avait favorisé la

CTOtdùîte d*Arcliibald et ses orgies nocturnes. Dé-

èarrassé de la surveillance de son gendre, sans respect pour sa ôlle, il s'abandonnait à tous ses vices da«8 la maison qu'ils habitaient.

On connaissait Archibald dans le pays. Ilétaitla terreur des ôlles pauvres, jalouses de leur réputation. Lorsqu'une femme, fille, veuve ou mariée, lui plaisait, il mettait, à l'attirer dans ses pièges, la patience et la ruse d'un vieux chasseur. Plus d'une 7 était tombée, au grand scandale des honnêtes gens. A diverses reprises, Archibald avait eu à s'expliquer avec des pères irrités ; lajustice, êlie-inôme, était intervenue par deux fois dans sésafiaires. Mais on le savait riche. Prodigue comme un vieillard libertin, ayant toujours l*argent àlamain, il connaissait la manière de réparer, avec quelques louis, le mal qu'il avait pu faire. Au besoin môme, il se laissait exploiter pour acheter le silence de ses victimes. Et puis, rhumanité est mauvaise ; dans les classes inférieures, l'ignorance accroît la perversité de ses instincts ; la puissance et le prestige de l'or sont incontestables, et Archibald ne trouvait que de trop nombreux aliments pour ses passions*

UN MAltTYR D^AMOUR 193

Parmi les femiiies dont il cherchait à Talncre la vertu, il faut compter Sidonie CassineJ, la filfc du fermier. Cette jeune fille habitait avec son père sur la propriété de Séverin. Dans ses prome* nades de ce c Jté, Archibald Pavait vue fréquemment' et remarquée. A dix-sept ans, Sidonie ne manquait ni d'élégance ni de grâce, bien que sa jeunesse et la fraîcheur de son visage fussent les principaux éléments de sa beauté. Mais ce sont de tels agréments qui plaisaient surtout à Archibald. Sidonie devint donc l'objet de ses prétentions. En diverses circonstances, il chercha, sans succès, l'occasion d'avoir un entretien avec cette brave fille, qui, dans sa naïve honnêteté, ne com- ^ prit guère ce que pouvait souhaiter cet homme en cheveux blancs, qui rôdait autour d'elle. Tant que madame Yergniaud vécut, Archibald n'osa pousser très-loin ses tentatives. Mais, après la mort de la mère de Séverin, il ne conserva plus de scrupules et, lorsqu'il revint au château, il songeait de nouveau à conquérir les bonnes grâces de Sidonie.

Il éprouva donc, tout d'abord, un assez vif dé»

pît, en retrôtivant Sôveriri à Saint-Tropez. Le missionnaire était homme à pénétrer les projets d'Arcbibald, à avertir Cassinel de ce qui se passait. Mais ce premier dépit ne tarda pas à se dis-

siper. Arehibald se demanda si ce ne serait pas faire preuve d'habileté, que de conquérir les sym* pathiés de Se vérin. Se lier avec lui ne serait-ce pas provoquer l'occasion de se rapprocher de Sidoniè et de lui inspirer confiance ?

AU bout de quelques jours, il alla chez Séverin,

espérant j rencontrer la fille de Cassinel. Il ne la vit pas. Il renouvela trois fois ses visites, sans résultat. Il s'irrita de ces contre-temps et surtout des discours que lui tenait Séverin, qui ne s'expliquait les assiiduités d'Archibald, que par le désir qu'il lui supposait de connaître les vérités de la religion catholique. Le vieux marin ne sut pas

contenir ses impatiences. Un matin qu'il se trouvait au chàte^iu, en môme temps que Séverin, il lui dit, en présence de Léa:

— Dites donc, l'abbé, est-ce vous qui retenez en cage le bel oiseau qui a nom Sidonief

Séverin ne s'attendait gaôre ft une semblable

UN MAItTYR D*AMOUR 195

questioB. Son regard ftxô sur Archibald sollicita des explications.

— Oui, reprit ce dernier, Sidonie, la jolie fille de votre fermier! On ne la voit plus, cette petite personne, et c'est grand dommage. J'ai pensé que TOUS lui aviez interdit de sortir.

Séverin crut à une plaisanterie inoflensiva et répondit en souriant :

— Je ne suis pas chargé de veiller sur mademoiselle Sidonie. A son pore incombe ce devoir et il s'en acquitte à merveille. Je crois d'ailleurs qu'il n'a pas l'intention de cloîtrer sa fille.

— Je suis allé cependant trois fois chez vous depuis huit jours et je ne l'ai jamais rencontrée.

— C'est qu'elle devait être aux champs.

— Ou avec son amoureux, fit Archibald.

A ces mots, Séverin devint sérieux :

— Vous faites à cette enfant une injure imméritée, monsieur Clamorgan. Sidonie Cassinel est une honnête fille.

— » Bah I en quoi son honnêteté l'empêcherait- «lia d'avoir un amant t Elle ne serait pas femme,

8Î dans un petit coin du paj^s elle n'avait pas un galant.

— Je suis fâché, monsieur, répondit Séverin, que vous ayez de telles idées sur les femmes et que vous les exprimiez devant votre flUe. Vous avez tort de jouer avec l'honneur d'une enfant qui n*a pas d'autre hien. Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire que Sidonie. Cassinel est incapable de commettre la faute que vous supposez.

Archibald, souriant ironiquement, regarda sa fille qui assistait, non sans embarras, à cet entretien, puis Séverin.

— Je trouve, l'abbé, que vous prenez chaleureusement sa défense.

— Chaleureusement, monsieur, en effet. Cette jeune fille est de ma maison; son père me sert avec ûdéHté.

— Sans doute, sans doute I... Mais enfin, à vous entendre, on pourrait croire....

Séverin se leva.

— Que pourrait-on croire, monsieur t Iléa crut devoir intervenir.

— Calmez-YoaSy monsieur Séveria, je voas en supplie; mon père n'a pas eu l'intention de vous dire un propos blessant.

— Sans doute, sgouta Archibald. Vous avez yingt-cinq ans. Quoique prôtre, tous n'en êtes pas inoins un homme. Sidonie est gentille. Elle vit chez vous....

— Monsieur, je ne peux en entendre davantage.

— C'est une plaisanterie, mon cher, une simple plaisanterie.

— Je ne peux en tolérer de semblables, monsieur. Vous me soupçonnez d'avoir commis une action que les hommes comme vous appellent une l^èreté, mais que lep hommes comme moi nomment un crime.

Ayant ainsi parlé, Séverin s'inclina devant Léa, et sortit, vivement blessé des procédés excentriques d'Arcbibald Clamorgan.

Ce dernier, resté seul avec sa illle, éprouva d'abord quelque embarras. La brusque sortie de Séverin l'avait décontenancé.

— Il est susceptible, ce jeune homme, dit-il, trôs-susceptible.

198 UN HAitTTIt D'AM0U&

— C'est qao vous avez été inconvenant & son igard) mon pore.

— Allons donc l

— Trôs-inconrenant. Vous ne pouTÎez tous dissimuler la portée de vos paroles. *

— Vas-tu maintenaiit le défendre î s'écria Archibald. Je ne reconnais plus ma ûlle. Il j a trois mfois, tu ne pouvaiç pas supporter la présence d'un cbré. On prétend môme que tu as interdit l'entrée de cette maison & celui que ton mari ayait fait f^peler^ et lorsque j'oblige ce petit Yergniaud à me céder la place^ & nou3 débarrasser de sa sotte personne, tu m'accuses d'être inconvenant I Est-il ton amant} S'il en est ainsi^ tout s'explique. Mais je ne pouvais deviner, et tu aurais dû me prévenir.

Une vive rougeur colora le visage de Léa. La perspicacité de son père l'épouvantait. JElle ne perdit pas pour cela son assurance.

— Mon père, dit-elle sévèrement, vos plaisanteries sont aujourd'hui de mauvais goût. Vous pourriez, il me semble, les épargner à votre fille. Non, M, Yergniaud n'est pas mon amant. Je u'm

pas' d'amant, vous le savez bien. Mais il eût idt^ ligent, tolérant. Je ne puis oublier que je lui ddîs là guérison de mod mari.

Archibald; hontedx, troublé pîir Tadmonesta*tion de Léa, considérait avec attention, pour 6e donner une ôontenance, deis guêtres de cuir, qui lui serraient les jambes. Tout à eoup^ il s'avança vers elle et lui dit :

— Tu sais bien qu'il m'est pénible d'encourir ton mécontentement. T'ai-je un peu vexée ? C'est sans le vouloir, et je suis prêt, si cela peut te faire plaisit*, à aller présenter des excuses h M. Vet^iliaud.

— Cela me sera agréable, mon pdre^ répondit sèchement Léa qui sortit aussitôt.

Arcbibald leva les épaules, étottfla un lodg bâillement et sortit pour aller chez Séverid.

Mallieureusementj en quittant le château, en proie à une émotion, causée moins par la présente de Léa que par la singulière discussion qu'il venait de soutenir, et qui lui prouvait une fois de plus combien était malsain le milieu dans lequel il vivait, Séverin s'était enfoucé dans |es bois, Ar«

chibald trouYa chez lui Sidonie, seule ; son pore était absent.

— Parbleu, se dit-il, yoilà une occasion précieuse ; je serais un sot de n'en pas profiter. Et, s'adressant à Sidonie qui se tenait debout devant lui, dans le salon où il était entrée il lui dit :

— Save»-vous que vous êtes fort jolie, petite, fille? Vous l'a-t-on déjà dit ?

Sidonie rougit, baissa les jeux et ne répondit pas.

— Ne rougissez pas, continua Archib^d. Il n'y a pas de quoi. Vous êtes très-jolie, c'est certain, et, si j'étais à votre place, je voudrais avoir un amoureux, afin de m'entendre complimenter ft loisir.

— Oh ! monsieur, balbutia la pauvre enfieuit, de plus en plus troublée.

— Oui, un amoureux ; & votre âge, if n'y a pas de plus doux plaisir que d'aimer et surtout d'être aimée. Tenez, je parie que ce cœur-là a déjà des préférences.

Et il mit le doigt sur la poitrine de Sidonie» Celle-ci secoua la tête.

— Non ! reprit Archibald, eh bien, tant pis.

L'amour, c'est la vie ! hors de là, il n'y a rien, rien I Tenez, moi qui vous parle, je suis vieux. Eh bien, je suis si convaincu de ce que je viens de vous dire, que je regrette de n'avoir plus vingt ans pour initier une belle personne comme vous aux doux secrets que vous pourriez apprendre en compagnie d'un joli garçon.

Sidonie se troublait de plus en plus. Le langage d'Archibald la couvrait de honte, et, quelle que fût sa naïveté, elle le comprenait cependant assez pour éprouver le désir de quitter la place. Mais elle n'osait pas. Ce vieillard lui en imposait. Tout à coup, quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu'elle l'entendit ajouter :

— Si vous y consentez, ces secrets, moi je peux vous les faire connaître. Je ne suis pas un jouvenceau, mais les filles qui ont des bontés pour moi ne sauraient se plaindre. Je sais qu'à votre âge, on aime les belles robes, les rubans, les colifichets.

En parlant ainsi, le coquin étendit le bras, afin

d'attirer Sidonie sur ses genoux. Alors la pudeur

de cette enfant se révolta. En face du danger, et en vraie fille du pays du soleil, elle reprit toute son assurance.

— Ce que yous me dites est très -mal, fit-elle. Ce qui est plus mal, c'est d'avoir profité de mon inexpérience, me sachant seule, en ce moment, pour venir me raconter vos horreurs. Vous vous êtes trompé, si vous m'ave? crue légère au point de vous écouter jui^u'au hout. Si mon père était dans la maison, vous n'auriez pas osé me parler ainsi que trous venez de le faire. Pour moi, je ne dois plus vous entendre. Sortez ou je sors.

— Allons donc I S'écriâ Arehibald^ je resterai et vous aussi, petite pécore. Depuis quand ce meton en colère pour un brin de cour d6nt on vous honore ?

En disant ces mots, Archibald se levd, saisit les mains de Sidonie et, l'attiràilt & lui^ il ajouta :

— Vous allez in'embràs&er^ sll vous plaît, 09 je vous embrasserai. «

Sidonie poussa un cri, cherchant à se dégafer dé Ëettè éti^ihie. Mais Archif)ald 4tait vigoorëàx; ses braé, ëolides comme iu idr^ ne i^oovrtrefii

pas pour laisser fuir la jeune fille épouvantée.

— Au secours I s'écria-t-elle, en se débattant, afin de soustraire ses lôvres & Tignoble baiser qu'Arcbibald voulait lui imposer.

Au môme moment, la porte s'ouvrit brusquement. Séverin entra. Sidonie, profitant de la stupéfaction d'Archibald, se dégagea et s'enfuit. Les deux hommes tétèrent seuls.

— Monsieur, dit Archibald, si cette petite fille est votre maîtresse, je comprends votre irritation, et je suis prêt à vous donner une satisfaction par les armes. Si, au contraire, elle ne vous est rien, }e vous prie de vous mêler des choses qui vous intéressent et de m'épargner des remontrances dont je n'ai que faire,

— Des remontrances ! répondit Séverin, non, monsieur, vous n'en entendrez pas de ma bouche. Je laisse à Dieu le soin de vous faire repentir de votre conduite odieuse ou de vous en punir. Bénissez-le^ seulement, de ce que je suis arrivé en ce moment. Je ne précède qu^ de quelques pas le père de cette jeune fille et, s'il vous avait surpris, êinA que je vous ai surpris moi-mômei yous iMh

riez à fournir des explications pour justifier votre action ou h en recevoir le châtiment.

— Bah I il est donc bien terrible ce père !

— Assez pour tuer d*un coup de poing l'homme

qui insulte sa fille.

— Vraiment ! Eh bien, je le provoquerai & la boxe.

Au lieu de relever ces paroles, Séverin marcha vers la porte, l'ouvrit toute grande et, se retournant vers Archibald :

— Sortez, monsieur I dit-il simplement, mais avec autorité.

— Ah I vous me chassez ! s'écria Archibald, vous me chassez I... C'est bien, je sors, vous êtes chez vous. Mais je vous revaudrai cela, monsieur^ nous nous retrouverons.

Séverin s'inclina. Archibald, s'^ançant vers la porte, disparut en poussant des imprécations que lui arrachait la colore.

Séverin se hâta de chercher Sidonie. II la trouva accroupie dans un coin. La pauvre fille pleurait à chaudes larmes. Il la consola, en l'interrogeant sur ce qui s'était passé. Elle lui donna

les détails qui viennent d'ôtre racontés. Séverin frémissait d'indignation.

— Ma chère enfant, dit-il, oubliez cet homme et les paroles qu'il a prononcées. Remerciez Dieu qui TOUS a protégée, et priez pour ce misérable, malgré le chagrin qu'il tous a causé ; surtout ne dites rien h votre pore. Il chercherait querelle à M. Clamorgan et il pourrait en résulter un malheur.

— Mais j'ai peur, s'écria Sidonie. Je n'oserai plus rester seule dans la campagne.

— Vous exprimerez k votre père le désir d'aller • passer quelques jours à Hyôres, chez votre tante,

et vous partirez ce soir. En votre absence, j'arrangerai cette affaire.

Peu d'instants après, Cassinel entra & son tour. Mais on ne lui parla pas de l'agression dont sa fille avait été l'objet. Il céda volontiers au désir qu'elle manifesta d'aller chez sa tante. Ils partirent le même soir.

Cependant Archibald était revenu au château, surexcité, mécontent de lui-môme et des autres, en demandant comment il se vengerait de ce qu'il

200 UN UARTYR D'AHOOR

appelait l'impertinence de Sérerin. Il avait étâ repoQEsé par la jeune âlle, chassé par le prttre. Il Toalait une revanche dclatante, afin de punir, non Sidonie, auprès de laquelle il Be promettait de renonveler sa tentative en nn temps plus opportun, mais Séverin.

Quelques instants lui suffirent pour préparer tont un plan misérable qa'il ee hAta d« mettre & exécution. Depuis son retour, il avait maintes fois remarqué l'intimité qui paraissait s'être établie entre Lêa et Séverin. Leurs conversations, leurs, longues promenades ne lui avaient pas écliappé. Connaissant le caractère indomptable et indompté de sa Ûlle, ses idées sur les prêtres, snr les religions, il ns s'expl qn'en supposant une '.

l'honneur d'Henri F droits foulés aux pic

Il puisa dans ces s sur laquelle il basa

midi de ce jour, il monta dans la chambre d'Henri, dont la convalescence touchait k sa an, mais dont l'état exigeait encore qu'il ne se livr&t à aucun

UN UARTTR D'AMOOR 207

travail ni à aucune fiiti^ne. Il le trouTtt seul. Après s'âtra informé de sa santé, il aborda en ces tenues le sujet qui l'amenait.

— Mon gendre, je tous trouve diantrement niais.

Marié depuis pins de quatre ans, Henri s'était fait aux singulidres fagom d'Archibald. Cette entrée en matière ne le sarprit donc pas. C'ect en Bouriaut qu'il demanda la cause d'une opinion si brusquement exprimée. Archibald reprit :

— La cause, je vais vous la foire connaître.

Mais, avant tout, répondez à la question suivante : Connaissez-yous ce jeune prêtre que vous recevez ici, depuis plusieurs mois ?

'ergniaud ? mais , un liomme d'une e vertu. Il serait es fussent comme

et je dois reconnaître que votre femme le partage. Elle pense de ce petit abbé tout le bien que vous eu penses Toas-môm«t

— Ce qui proure que je n'exagôre rien. Léa n'est pas suspecte de partialité envers les prôtres. Si elle avait trouvé dans celui-ci quelque chose qui la choquât, elle aurait depuis longtemps cessé de le recevoir.

— Tandis qu'elle lui témoigne au contraire beaucoup d'amitié. Je le sais. Eh bien, mon gendre, je vous le répète, vous n'êtes qu'un niais.

— Mais, enfin, m'expliquerez-vous ?

— La cause de l'amitié de votre femme pour Tabbé?... Oui certes. L'abbé cherche à plaire à Léa... Léa est femme, par conséquent heureuse d'être courtisée. Amour d'un côté, complaisance de l'autre : voilà de quoi se cpmpose leur amitié... Oh! ne vous récriez pas. C'est un fait brutal comme un chiffre. En trois mois, vous n'y avez rien vu. Moi, j'ai tout deviné en huit jours.

Quelle que soit la confiance d'un mari dans sa femme, il éprouve toujours une douleur profonde

lorsqu'il entend des affirmations de cette nature.

De tels propos, en efiet, ont le plus souvent une cause et une base. S'ils ne sont pas totgours l'expression de la vérité^ ils sont maintes fois le rô*

snltat d'une impradence de la femme dont doit s'alarmer l'affection du mari.

Telle fut d'abord l'impression de Faverney.

Mais il suffît de cing minutes pour la dissiper, pour permettre à la confiance ébranlée de renaître.

— Vous vous trompez, assurément, mon* père.

Séverin et Léa sont également incapables d'une infamie.

— Je n'accuse pas Léa, reprit Archibald, je pense comme vous qu'elle est incapable de trahir son mari. Un peu d'étourderie, peut-être; assurément, sa faute n'irait pas au delà. Quant à votre abbé, il ne me revient pas. Je le crois capable de tout. D'ailleurs, serait-il trôs-honnête, il est homme, il est jeune, vous ne le contesterez pas ; l'habit qu'il porte. ne le met pas à l'abri des tentations de la chair. Ëh bien, je vous le répète, je suis eonvaincu qu'il cherche à plaire à votre femme et qu'il ne serait pas fâché de réussir.

Faverney secoua la tête en signe de dénégation

— Non I dites-vous ; alors expliquez-moi pour quoi ce monsieur en robe noire est toujours auprô? de Léa? Comment justifiez-vous cette étroite ami-

lié , ces longues conver-sations , le vif plaisir qu'elle-môme paraît éprouver , lorsqu'elle voit entrer son favori.

— Je m'explique tout cela par des motifis qui me sont connus, répondit Henri avec on grand calma.

— Des motifs qui vous sont connus? mais dois-je les ignorer ? Ne suis-je pas le père de Léa ? son honneur ne m'èst-il pas aussi cher qu'à vous?

— Je ne vous connaissais pas ces scrupules^ dit Favernay en souriant.

Archibald se redressa de toute sa hauteur, et, feignant une indignation qu'il n'éprouvait pas :

— Il s'agit de ma fille, monsieur, et ces scrupules, je les ai toujours eus.

— Eh bien, apprenez donc que les assiduités de Séverin auprès de ma femme ont pour cause le trôs-vif désir que nous avons de la convertir, de l'initier à la pratique des' devoirs religieux qoe vous ne lui avez pas -appris, d'en faire une chrétienne en un mot.

Archibald regarda Favemey en homme qui no

comprend pas le langage qu'on lui tient. Quant & ce dernier, touché du souci que son beau-pôre venait de montrer pour la réputation de Léa, croyant à une sollicitude qui n'existait pas, bien que parfaitement jouée, il continua :

— Ah I mon père, vous ne savez pas quels résultats ont déjà portés les pieux enseignements de l'abbé Vergniaud. Si vous viviez beaucoup auprès de Léa, vous ne la reconnaîtriez plus. Son caractère s'est transformé. Elle est devenue d'une douceur angélique, d'une patience à toute épreuve, bonne, indulgente pour ceux qui l'entourent, compatissante pour les maux d'autrui. Elle va au chevet des malades ; l'autre jour, courageuse comme une lionne, elle a accompli, pour aider au sauvetage d'un navire, l'acte héroïque que vous connaissez. En un mot, ce cœur âer s'est humanisé.

En parlant ainsi, Favemej s'était animé. L'amour, et l'espérance brillaient dans son regard. 11 vengeait éloquemment Séverin et Léa de l'aocusation perûde d'Archibald.

— Tr«ve d'eithoasiaame I n'écria eelni-ei, et

raisonnez froidement. Léa s'est-elle cionvertie ? Suit-elle les pratiques de votre religion î Va-t-elle dans vos églises? Si elle ne s'est pas convertie, cô n'est point par les effets de la conversion qu'il faut expliquer les changements dont vous Vous louez et que vous énumérez avec tant de feu. Moi, je me les explique par l'amour, et vous me révélez ce que je H'osais croire : à savoir, qu'elle aime autant qu'elle est aimée. Elle est douce, patiente, bonne, compatissante, parce que ce prêtre la veut ainsi. Elle va au chevet des malades, parce qu'elle le rencontre là, parce que de prétendues bonnes actions deviennent le prétexte de doux rendez-vous. L'autre jour elle a été héroïque au risque de périr, sans songer à vous, parce qu'elle a voulu ithiter son amant, le

suivre, attiser ainsi leur mutuelle passion. L'atnou^ est en ceci l'unique ouvrier ; n'en doutez pas. Voila mon sentiment. Maintenant , mon cher , tout cela est votre affaire, non la mienne. Prenez telle décision que vous voudrez. Selon moi, il n'en est qu'une : chasser honteusement ce prêtre. Je votiè ai ouvert te» jrimx, im^ m m'eikiéàdHn jamais plus revenir sur ce stget.

Après ces mots, Arcbibald se leva et disparut.

Qenri ne le yit pas sortir. Assis sur une chaise au milieu de la chaml;>re, 1^ mains pendantes^ le regard fixé dans le yide, il restait atterré, confpndi;. L'éolut de la vérité qu' Arcbibald venait de lui révéler était tel qu'il loi brûlait les pau-« piéres. 11 agirait voulu ne paa comprendre, et il comprenait trop. U se rappelait maintenant qu'^ diverses reprises, Léa Pavait quitté le soir pou? 89 trouver aeule aux borda da la mer avee Séyeriu; que, depuis quelques semaines, elle était devenue soigneuse ^ l'excès de sz^ toilette; qu'elle cherchait à mettre en lumière ses beautés. Ces remarques tardives confirmaient celles d'Arcbi*bald.

Et ce prêtre l étaiMl possible qu'il m!t dans son langage tant d'élévation, tans de sincérité, et dans ses actes tant de bassesse, tant d'infsimie f C'était à douter ie tout, des prêtres, de la religion, dé l'Église, de Dieu lui-même l

Henri resta longtemps ainsi, le corps immobile, le cerveau en ébuUition. Le doute, l'horrible douta était entré dans son coeur. Cependant, on

pressentiment lui disait qu'Archibald avait menti, que Léa était pure et Séverin digne du respect qu'on accordait à ses vertus.

— Jp ne puis rester ainsi, s'écria-t-il ; c'est LéD, elle-même que je veux interroger. Elle ne connaît pas le mensonge, je saurai la vérité. Youdrait-elle me la cacher, son trouble la trahirait.

£t^ s'élançant hors de sa chambre, il courut vers le petit boudoir où il savait devoir trouver sa femme. Elle y était en efiet, seule, un livre dans les mains, mais elle ne lisait pas; elle songeait. L'entrée bruyante de son mari l'arracha brusquement à ses rêveries. En le voyant pâle, les yeux hagards, les cheveux en désordre, elle se jeta au-dévant lui.

— Où allez-vous ? Qu'avez-vous ?

Au son de cette voix paisible, à l'aspect de ce visage placide, il s'arrêta honteux de son emportement.

— Pardonnez & mon trouble, dit-il doucement, votre père en est l'auteur. Il vient de prononcer

cootro you9 «t contre l'abbé Séverin des aocusa*

UN MARTIR D'AUODR 215

tioas calomnieuses, je l'espêre, maie qui ont fait descendre le doute ea moi. J'ai eu tort. Mais je snis faible en^rda secousse a étâ vive.

— Et' 5à^-ïïit mon père î demanda Léa en s'effitrçaut de cacher la violante émotion qui Tenait de s'emparer d'elle.

— QuèTabbé Sëverin cherchait & tous plaire, que TOUS aviez de l'amour pour lui I La Térité I Léa, je TOUS en supplie; il me la iaut ; vous me la direz. Si votre père n'a pas menti, ce prêtre partira. Si vous avez été imprudente, tous oublierez, j'oublierai DD instant d'égarement; jamais je ne tous parlerai de l'heure où nous sommes. Mais si Totre père n'a pas dit Trai, alors qua votre parole vienne dissiper pour toujou

aSrenx que je n'ai pu vaincre.

Taudis qu'il parlait ainsi, Léa se ce qu'elle devait répondre. Une voix 1 « La religion de ton mari a jadis compromis ton bonheur. Elle a séparé ton cœur de celui de cet homme & qui tu avais juré ta foi. Ton amour a été TaincD, et Taincn, tu l'aa détruit On a voultt Vimpowrdes oroTancee qui ne sont pas les tiwaH.

216 tJN MARTYR D'aMOUR

On t'a menacée d'un Dieu, dont tu n'admets pa$ Inexistence. On a voulu te prouver que ton Ame est immortelle, alors que ta crois ou'avec tol^ tout mourra en toi. On a troubA ta j)aix, gâté ta vie, détruit la félicité 4e ta ma^on ; venge-toi d*un seul coup. Bis que ce prêtre, naguère détesté et que tu voulais avilir, a cherché à te plaire, ^ te séduire. Parle aiâsi, et tu détruis d'un seul coup les croyances de ton mari. Il maudira cette religion, cette Église, dont les prêtres sont criminels ; il niera le Dieu auquel il a cru jusqu'ici.... Accuse Séverin, Léa, et tu verras Favemey tomber à tes pieds, en reniant sa foi. »

Yoilà ce que Léa entendait, tandis que son mari l'ac^urait de dire la vérité. Mais une autre voix disait : « Léa, ce prêtre est innocent ; jamais il n'a voulu te séduire. S'il est coupable, c'est de ne pas t^ahnèr, de ne songea qu'à te convertir & âa religion, alors que tu voudrais l'entendre pa]> 1er d^amour. Il est innocent, tu l'aimes, et si ta l'accuses, tu le contraindras à partir, tu le per<> dras ft jamais, tons avoir goûté la joie de aa tendresse, »

La première voix reprenait : « Venge-toi, Léa, sols fidèle à tpu passé I » La seconde s'écriait : € Léa, Tamour, c'est la vie. Tu Taimes I défendsle, garde-le pour te faire adorer. »

L'amour l'emporta. Lorsque Faverney eut fait connaître à sa femme les accusations de son père, elle prit la parole en ces termes :

— Vous me demandez la vérité I je vous la dirai solennellement, en la confirmant par un serment, afin qu'aucun doute ne puisse rester dans votre cœur. Je jure que je n'aime pas M. l'abbô Séverin. Je jure que je n'ai jamais remarqué en lui un geste, entendu un mot, desquels j'aie pu conclure qu'il ait voulu me séduire; j'ajoute que, si j'avais conçu à son égard un soupçon, j'aurais éloigné M. l'abbé Séverin de cette maison, bien que sa présence vous fût chère.

Léa avait prononcé ces mots d une voix ferme et sans hésiter.

— Merci I merci I s'écria Henri transporté de joie.

— Vous le voyez, ajouta-t-elle, mon père s'était trompé. Il s'est conduit imprudemment, en trou-

blant sans cause ^otre quiétudei^ au risque de compromettre votre santé.

Faverney tomba à ses pieds.

— Je vous crois, disait-il, je vous crois, je vous aime. Vos paroles ont dissipé tous mes doutes. Oubliez qu'un moment j'ai pu vous soupçonner, vous ou Séverin.

— Mais, si vous le désirez, dit tout à coup Léa, la voix tremblante, le cœur ému par la haiv diesse du coup qu'elle tentait, si vous le déeirjsz, M. Séverin partira. Si je dois un jour partager vos croyances, c'est vous qui me persuaderez.

— Non I non I qu'il reste, qu'il finisse l'œuvre qu'il a commencée. Surtout qu'il ignore toiyours ce qui vient de se passer.

En entendant ces paroles, Léa ne put retenir un mouvement de joie. On avait voulu lui arracher Séverin. Séverin lui restait. Elle était heureuse.

Favernej parla longtemps encore, afin de faire oublier ft sa femme la brûlante explication qui venait d'avoir lieu. Puis, il se retira. Désormais sa confiance était entière et À l'abri de toute sar* prise.

Cette scène avait mis la fièvre au cœur de Léa. Dans les dispositions où elle se trouvait, c'était la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Folle d'amour, ayant si longtemps refoulé en elle le secret prêt à s'en échapper, cette femme ardente ne pouvait plus se contenir. Elle était arrivée au paroxysme de sa passion. Elle voulait voir Se vérin, lui parler, lui révéler enfin ce qui se passait en elle. Durant deux heures, elle l'attendit avec une impatience fébrile La nuit vint. Contre son habitude, Sôverin ne parut pas. Aloins, elle s'arma de courage et prit une résolution énergique. Lorsquo son mari fut endormi, elle quitta sa chambre, marchant sur la pointe des pieds, retenant son haleine. Elle s'enveloppa dans un grand manteau et quitta le château, se dirigeant à travers la campagne, plongée dans l'ombre, vers la maison de Sôverin.

Durant cette soirée, Séverîn n*avait pas quitté sa maison. Après ce qui s'était passé le matin, entre Archibald et lui, il n'avait pas voulu retourner au château, dans la crainte de se trouver en face du vieillard et de créer à tous les deux une situation embarrassante. Cassinel et Sidonie venaient de partir pour Hjôres par la diligence qui quittait alors Saint-Tropez, tous les soirs & huit heures. Les domestiques de la ferme dormaient. Séverin, resté seul, s'était retiré dans sa chambre.

tN MARTYR D'aMOUR 221

C'était une vaste pièce, boisée, éclairée par deux croisées s'ouvrant sur le beau jardia dont nous avons parlé déjà, qui séparait la maison de la plage. Sur les murs, il n'y avait d'autres ornements qu'un grand christ en ivoire. Le mobilier était uussi i^imple que restreint ; dans un coin, une couchette en fer ; entre les croisées^ une table en bois blanc chargée de papiers et de livres ; quatre chaises, un fauteuil, et c'était tout.

Séverin aimait cette chambre où, depuis plusieurs moiâ, s^écoulait sa vie. De là, il entendait mugir la mer ; il la voyait s'étendre sous son regard dans l'immensité profonde ; la nuit, lorsque après avoir longuement prié et médité, il s'endormait, c'était au doux murmure du vent plaintif, à travers les pins»

Ce soir-là, préoccupé encore des événements de la matinée, le cœur rempli d'une maladive languitude, le corps affaibli par les luttes violentes ^uUl soutenait depuis longtemps, il avait en vain cherché l'oubli, dans la prière d'abord, dans le travail ensuite. . X/ims^ dp Léa obsédait ses regards. C'est en pure perte qu'il voulait l'éloigner*

222 «m MARTYR d'amour

Troublé, découragé, il marchait dans sa chambre, éclairée par une lampe posée sur la table, chauffée psrmr gnwL ùai de bois qui flambait dans la cheminée. De temps en temp%il ouvrait Tune des croiséeis, plongeait dans le froid de la auit son front brûlant ; puis, il revenait vers la flamme qm se jouait avec mille caprices dans l'àtre noirci*.

Tout & coup, il crut entendre prononcer son nom. Il se précipita vers la croisée, et écouta. Il ne s'était pas trompé. On l'appelait à la grille du jardin, du côté de la mer. Il écouta mieux. Un tremblement violent s'empara de lui. Il venait de reconnaître la voix de Léa.

Un cri monta à ses lèvres et en sortit étouffô à moitié. Terreur, surprise, joie, il y avait tout cela dans ce cri. Léa, dans sa maison solitaire, & cette heure de la nuit ! C'était plus qu'il n'en ûdlait pour troubler un cœur moins faible que le sien. Cependant, de nouveau elle venait d'appeler. Séverin se décida à se montrer. Tremblant de tous ses membres, il prit la lampe, descendit, traversa le jardin. D*une main peu assurée, il ouvrit la grille. Lte entra et la rafènoa derrière elle.

UN MARTYR D'AMOUfik 223

— Je suis Tenue ce soir, dit-elle, parce que j'ai à vous parler. Ce que j^ai à vous dire ne souffre aucun retard. J'ai passé pac eaàJtBjÊg^MÊB âe ne pas être ¥«*,

— Dieu bon I pensa Séveriui auriez-vous enfin disposé son cœur à la foi ? Vient-elle m'annoncer que mes efforts ont porté leurs fruits ?

Cette pensée, digne de son âme pieuse, lui rendit quelque courage.

— Veuillez me suivre, madame, dit-il, et soyez sans crainte. Je suis seul pour cette nuit.

Léa, heureuse de ce qu'elle apprenait, obéit en silence. Elle suivit Séverin h travers les allées de ce jardin où, depuis la mort de madame Vergniaud, elle n'était pas venue. Ils entrèrent dans un vaste salon qui s'ouvrait de plain-pied sur la terrasse. Séverin posa la lampe sur le marbre de la cheminée, offrit un siège à Léa et resta debout devant elle, en attendant qu'elle lui fit connaître l'objet de sa visite nocturne.

Mais cette cheminée était sans feu, cette salle froide, triste, en quelque sorte ouverte & tous les

TMitf • Oa poarait Im roir dn dthori. 0$ n'M

pas là que Léa voulait parler à Séverin. Elle souhaitait plus de solitude, plus d'intimité, plus de mystère.

— Je suis glacée ! dit-elle. Ne pourrais-je me réchaufier ?

— Je n*ai du feu que dans ma chambre, répondit Séverin en hésitant.

— Montons dans votre chambre.

— Je pourrais jeter quelques brassées de bois, ici, dans cette cheminée. Vous ressentiriez bientôt une douce chaleur, dit encore Séverin.

— Non ! non ! s'écria Léa. C'est inutile. Nous serons mieux chez vous.

Il fallut lui céder. Quelques instants aprôs, ils étaient seuls dans la chambre de Séverin, dont Léa occupait Tunique fauteuil, tandis que lui-môme restait encore debout devant elle. Léa avait quitté son manteau, sous lequel elle portait une îobe en soie violette, garnie au cou et aux manches d'une fine fourrure grise. Dans la rapidité de sa course, sous les violences du vent, sa coiffure s^était défaite, de telle sorte qu'ttfte iwâtitudd de okeveus épars Voltigeaient autour de son âx)nt. Le froid avait mis

de légères couleurs sur sesjoues. Son regard brillait d'ua éclat iaaccoutumé. Immobile, muette, ejlo présentait ses pieds à la ûamme pour les réchauffer. Telle qu'elle était, jamais sa beauté n'avait été plus brutalement éloquente, mieux faite pour par- 1er aux sens, pour tenter môme les anges. «

Séverin n'était qu'un homme et un homme violemment épris de celle qui venait le visiter. La ôôyre s'empara de lui. Il se sentit embrasé d'un teu dévorant. Dans son imagination en délire, il vit passer des tentations folles et séduisantes. La beauté de Léa lui causait des éblouissements. Il aurait voulu sentir, fixé sur lui, le regard de cette femme mystérieux et voilé, subir le contact de se:i beaux bras, y reposer, après avoir couvert de baisers ce corps de marbre, qu'il devinait irréprochable; entendre sa voix harmonieuse, murmurer ft son oreille les paroles extravagantes qu'arrache le plaisir des bouches amoureuses. Son cœur battait avec une yiolence indicible. Ah t si, en ce moment, Léa eût regardé Séverin, si elle lui eût parlé, c'en était fait de la vertu de ce prêtre. La pa3sion aveugle les plus sages, elle courbe les plusi

courageux, et Se vérin traversait la crise la plus terrible qu'il eât jamais connue. Si, dans cette nuit funeste, il ne tomba pas aux pieds de Léa, .c*e8t qu'il y a un Di«i et que, tout en le livrant à de cruelles tortures, ce Dieu le protégeait ; c'est qu'il fallait donner à Léi^ un e^^emple admirable de ce que peut, contre les surprises de^ sens, la chasteté unie à la ioi.

Tandis que ce grand combat se livrait en lui, Léa s'était elle-même remise de sa propreémoiîon. Elle avait peu à peu détourné la tête. Maintenant, elle examinait avec curiosité la chambre de celui que, dans son cœur, elle s^pelait déjà son amant. Tout k coup, elle le vit se redresser brusquement, passer ses mains tremblantes sur ^on front, diriger les yeux du côté du crucifix, adresser à la sainte ima^e une prière dans un regard suppliant.

Il se parlait à lui-môme. Il se disait, — mais elle ne pouvait ni l'entendre ni le deviner, — il se disait :

4 Séveri^ sois courageux. Fais tête à l'orage. Résiste à ces tentatipne misérables. Ne regarde plus àr tes pieds où tu ne verras que ce qui doit tQ

perdre. Élôye ton &me vers Dieu qui seul tient dans ses mains ce qui doit te sauver. Songe aux maux que son Fila subit pour te racheter de Fesclavage où t'avait plongé le péché. Souffre courageusement ton martjre. Il j a de» missionnaires qui sa laiss^:it, en ce moment peut-être, lacérer les membres pour confesser leur foi. Confesse la tienne, en laissant meurtrir ton eoBur. Songe que tu défends en ce moment Fhonnear de l'Église. Si ta succombes, tu payeras par d'étemels remords une heufe de plaisir. Çn perdant le presh tige que tu conserve» encore aux yeuj^ de cett^ femme, tu t'enlèveras le9 mpjéus 4^ l9^ cQjjvertir. Ainsi, tu deyi€>9dx{i3 r^po^sablQ de spn Âme qtL9 tu peux encore arracher (^ la perdition et tu piongera0 la tienne dans les ténèbres du mal. Tous les martyrs devenus les saints du ciel ont le rô> gard anxieusement fixé sur toi. Montre-toi digna d'eux, ne les afflige pas par le spectacle d'ane irréparable défaite.

Voilà dbmment Séverin s'exhortait à la vaillance. Peu ft peu, son &ont se passârénft,.et si son cœur ne cessa pas de battre dans sa poitrine, plus

vivement que de coutume, du moins il put regarder Léa d'un œil plus tranquille, d'un maintien plus résolu.

Cependant, depuis un quart d'heure ils étaient sans parler, en face Tun de l'autre. Ce silence devenait embarrassant. Séverin le rompit :

— Madame, dit-il avec bonté, vous ne m'avez pas fait connaître encore le motif de la visite dont vous m'honorez ee soir.

Cette question arracha Léa au plus doux des rêves. En se trouvant seule dans cette maison, auprès de Séverin, elle s'était plu à supposer qu'elle régnait sans partage sur ce cœur naguère plein de Dieu, maintenant rempli d'elle. Elle n'avait pas deviné la violente émotion de Séverin, elle ne se savait pas aimée. Mais il lui était doux de penser qu'elle serait écoutée avec faveur, que l'austérité du missionnaire ne tiendrait pas contre l'aveu qu'elle lui apportait.

Ramenée à la réalité, elle s'arma de sang-froid. Il fallait séduire Séverin. Pour atteindre ce but, il importait de ne pas perdre la tète. Elle répondit donc avec tranquillité ^

UN MARTYR D'àM DUR 229

— J'étais un peu émue, en yenant ici, ce soir, seule. Le froid m'avait surprise, je me sentais op« pressée, je n'ai pu vous parler plus tôt. Mais, je vais msdntenant vous faire connaître ce qui m'amène. Mon mari a des soupçons.

— Des soupçons, dit Séverin, avec étonnement. A propos de quoi ?

— Vous ne me comprenez pas, je m'expliquerai alors plus clairement. Mon père, poussé par un sentiment dont je cherche en vain le mobile, a donné à entendre à Henri que vous étiez mon amant.

— Moi ! votre amant I s'écria Séverin en pâlissant d'indignation. C'est là une accusation infâme. M. Clamorgan ne se venge pas en homme d'honneur.

A ces mots, Léa demanda pour quelle cause son père avait voulu tirer vengeance de Séverin. Ce dernier lui fit connaître, en quelques mots, les assiduités de M. Clamorgan auprès de Sidonie Cassinel et la scène qui en était résultée le matin môme.

— Je comprends tout, dit Léa. Vous avez chassé

mon père de votre maison. Il a touI^ ¥oh8 fiedre chasser de la nôtre.

— C'est horrible I reprit Séverîn, Votre amant l Moi I Ah t madame, j'es|)ôrô que M. Pavemey îi'à pas ajouté foi à une telle calomnie ; j'espère que vous avez pi^oteisté contre cette accusation tùenéongôre, qui ne vous iûsdlté'pas moins que moi,

— Moû mari, malgré toute Pamitié qu'il vous témoiguô* n'a pu s'empêcher de voua croire coupable, tant les assertions de mon père étaient tôtinulées avec audace.

Séverin, douloureusement surpris, se laissa

tomber sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.

— Mats, rassurez-vous, ajouta Léa, j'ai protesté avec tant de force, qu'Henri, convaincu de votre innocence, m'a suppliée d'oublier ses Soupçons, de ne vous en parler jamais.

Sévërin releva la tête et renlercia Léa d'un regard triste. Elle continua.

' — Il ne faut pas, cepetidant, vous méprendre au sens de ma protestation. Je l'ai faite, afin de

UN MARTYR D'aMOIMI 231

ae pas tous laisser sous le coup d'une accusatîoa "imméritée. Pour mon compte, je n'avais pu ^ protester, car mon père n'a pas menti en oe qui me touche.

Dans les dispositions où il se tFouvait et que nous ayons essayé de peindre, Sâyerin pouva:it s'attendre à tout, mais non k cette déclaration qui fondait sur son cœur affaibli par la lutte comme un coup suprême. Aimé I lui I Eh quoi I depuis si longtemps, il résistait â des tentations tes. En cet instant encore, il venait d' une formidable, et c'est à l'heure od il p croire, sinon sauvé, du moins à l'abri gros danger, que l'aveu de Léa venait Son trouble, fait de désirs et de craintes I C'en était tropl II était homme aprôs tout, la main de Dieu s'appesantissait sur lui avec trop de force. Il se crut perdu. Ea face de ce péril noaveau contre lequel il ne résistait plus, il se r^eta en arriéra. Chancelant, éperdu, il alla s'appuyer contr« le mur.

Mais Léa ne le vit pas. Toi^joars assise^ le &ont Itaissé, les yeux fermés, les mains jointes sur ses

genoux, les bms tendus, elle parlait rapidement, à demi-voix, comme si les mots qui s'échappaient de ses lèvres, /'eussent couverte de honte.

— Je vous aime, disait-elle. Cela n'est pas venu d'un seul coup, mais peu à peu, malgré des efforts que j'ai tentés pour vaincre cet amour par la haine que vous m'aviez inspirée d'abord. Le Jour où, pour la première fois, vous vîntes au château, je n'éprouvai pour vous que de l'indifférence. Mais j'écoutai le long entretien que vous eûtes avec mon mari. J'entendis sa confession. Je surpris ainsi la promesse que vous lui fîtes de tenter ma conversion. Dès ce moment, je vous détestai, je résolus de vous perdre, en vous obligeant à m'aimer. Hélas I c'est moi seule que je condamnais à un intolérable supplice, car, en vivant auprès de vous, je sentis mon cœur se dilater sous la pression d'un sentiment inconnu. C'était l'amour. Humiliée d'abord de ma faiblesse, je voulus résister ; mais plus je m'efforçais de vous haïr, plus devenait grand le besoin de vous voir. Un jour, il me fut impossible de douter de la violence de cette &tale tendresse ; je m'abandonnai, sans cou-

tJN MARTYR D'AMOUR 233

trainte, à l'espérance de conquérir votre cœur. Lorsque je tous priai de m'accompagner à la Garde-Freinet, c'est que )e voulais profiter de ce voyage, de notre isolement, pour provoquer un aveu de vous-même. Je ne pouvais croire, présomptueuse que j'étais, à tant de froideur de votre part. Votre jeunesse, votre inexpérience des passions^ vous désignaient à moi comme une proie facile, et lorsque, durant cette longue promenade dont je n'ai pas perdu le souvenir, vous me vîtes m'em porter, j'obéissais à la colère allumée en moi par votre indifférence. Ah I ce jour-là, vous aves été cruel ; cependant, j'ai été bien heureuse. Lorsque après l'accident qui vous alarma, étendue, immobile sur le gazon, je revins à moi, lorsque je vous vis à genoux, le visage couvert de pleurs, le regard perdu dans l'espace, j'éprouvai une indicible félicité. Malgré tout, vous m'aimiez donc I Je fermai les jeux, afin de demeurer encore pressée contre vous, respirant votre haleine, sentant sur mes mains les larmes chaudes que vous arrachait la crainte de me perdre. J'aurais voulu m'en abreuver I

Léa s'arrôla un instant. Toujours éloigné d'elle, comme s'il eût été un être faible, et elle une bête venimeuse, Séverin l'écoutait en silence. Elle ne releva pas la tête. Mais, n'entendant rien, elle continua :

— Depuis, quels efforts n'ai-je pas tentés pour vous rendre amoureux ! Durant nos entretiens sur les choses de votre religion, alors que vous montriez tant (t'ardeur à me convaincre, moi, je ne songeais qh'aux moyens de toucher votre cœur. Je feignais de vous écouter, de vous comprendre, qaelquefds de vous répondre. Vous avez dû me trouver bien indocile ou bien inintelligente. Mais je ne sais trop ce que vous me disiez ; je vous déclare que tous vos enseignements ont glissé sur moi, sans que j'en aie retenue un seul. Je ne songeais qu'à mon amour. J'y songeais dans mes promenades, j'y songeais durant cette course sur la mer orageuse au secours d'un navire en péril, pendant laquelle j'aurais voulu mourir avec vous I Je me souviens encore de l'émotion que j'éprouvai lorsque je vous vis soulever, entre vos bras, la tôte de ce matelot blessé, déposer un baiser sur

son front; j'aurais payé de ma vie la joie d'être à sa place.

Il y eut encore une pause. Séverin écoutait toujours, retenant son haleine pour ne rien perdre de ce récit qui le comblait tout à la fois de félicité «t d'épouvanle. Léa reprit :

— : Cependant, malgré tant de signes évidents, vous n'avez rien vu ou vous avez feint de ne rien voir. Cela m'a troublé le cerveau. On ne tient pas aisément contre cette flamme dévorante que l'amour allume en nous. Pour moi, plus mes tentatives étaient inutiles, plus je vous aimais. Ce ma* tiii, lorsque mon mari m'a répété les propos de mon père, j'ai tremblé, en pensant qu'une parole imprudente pouvait à jamais vous éloigner de moi. Après avoir dissipé les soupçons dont je vous ai parlé, j'ai compris que l'heure d'une explication solennelle avait sonné. Je ne peux plus vivre dans ces alarmes, ces transes. J'ai résolu de venir, et me voilà.

Dieu, qui incline à son gré le cœur des hommes, pardonne sans doute aux faiblesses qu'il y fait descendre, aûn d'éprouver leur constance, leur

fidélité. Aussi dirons-nous, sans chercher à le cacher, qu'à ce moment, Séverin fut prêt à succomber. Depuis trois mois, il aimait éperdument Léa. Avec un courage qui n'eut d'égal que la grandeur de son amour, il avait résisté à toutes les tentations. Mais comment résister à celle-ci? Léa était devant lui. folle de passion, brûlée de désirs, armée d'une beauté faite pour en inspirer de plus violents que les siens, éloquente dans ses paroles, plus éloquente encore dans sa chair amoureuse. Elle avait peu à peu relevé là tête ; maintenant, elle fixait sur Séverin éperdu ses noires prunelles, d'où s'échappaient deux rayons irrésistibles ; Séverin n'y tint plus ; il se précipita pour rouler aux pieds de Léa.

Mais quel sentiment imprévu l'arrêta soudain, aux bords du gouffre dans lequel il allait se perdre! Encore ici, la faiblesse de l'humanité se révélait. Le sentiment que Séverin éprouva, ce fut la peur. Il ne pensait plus en ce moment à aucune des choses qui jusqu'à ce jour avaient inspiré, soutenu sa résistance : la grandeur de sa mission, l'honneur de son état, le souci de sa propre dignité.

Non, arrôté soudain, alors qu'il allait succombep, il céda à la peur horrible de l'enfer. Devant ses yeux, éblouis par la beauté de Léa, venait de passer, avec la rapidité de l'éclair, le souvenir d'une lecture de sa jeunesse fervente, aans laquelle il avait vu l'enfer pavé de têtes de prêtres. Il recula d'horreur. Il alla tomber inerte, épouvanté, sur le marchepied de son prie-Dieu , à l'ombre du Christ sanglant devant lequel il avait tant de fois pleuré.

Léa poussa un cri de désespoir. Elle avait espéré, par le récit simple, touchant qu'elle venait de faire de ses souffrances, émouvoir Séverin.

— Vous me fuyez !

— Je vous fuis, parce qu'il m'est impossible de partager votre folie, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.

— Vous traitez mon amour de folie, vous avez peut-être raison. Mais on a pitié des fous. Vous devriez avoir pitié de moi. Le plus souvent, c'est la femme qui résiste ; c'est l'homme qui supplie, tandis qu'ici, c'est moi qui tiens le langage suppli^u^tf Mais, m'humilier à ce poiat, n'est-ce |»a8

VOUS prouver la grandeur de mon amour ? Je devrais vous inspirer quelque compassion.

— Si la pitié pouvait vous suffire, vous seriez satisfaite, car celle que vous m'inspirez est grande, je vous l'assure. Je vous plains, vous de votre folie, je me plains de Timpuissance de mes efforts. J'avais espéré, lorsque j'entrepris de vous conve]>tir, un autre résultat.

— Je croirais peut-être, si vous m'aviez aimée. — ^ Mais, ne vous ai-je pas aimée? s'écria Séverin

avec emportement. Ne vous ai-jè pas j«ré une amitié, éternelle ? N'ai-je pas jusqu'à cette keurê tenu ma promesse ? Mon dévouement n*a-t-il pas été assez grand ? Quelle âme m^eût inspiré plus de sollicitude que la vôtre? Quels moyens n^ai-jepas centés pour y faire pénétrer la vérité, la paix ? Je vous ai beaucoup aimée, non de cet amour humain qui met sur vos lèvres aujourd'hui des paroles insensées, mais d'une affection fpatôrnelle, sanctifiée par un sentiment divin.

Léa s'était levée. Elle marchait avec agitation. Aux derniers mots deSéverin elle leva les épaules.

— L'amitié fratwnelle dont vous parlez ne sau-

tJN MARTYR D'AMOUR 239

rait me suffire. L'amour, que vous semblez dédaigner, c'est le seul que je sois digne de comprendre» car je n'ai pas comme vous le don d'adorer un être invisible, d'une existence douteuse.

— Oh I Léa, ne raillez pas I

— Oui, je raille, j'ai la tête perdue. Séverin, un seul mot, un inot d'affection confiante. Ah ! ce langage que je vous tiens, on me l'a tenu jadis, car, plusieurs fois, durant ma première jeunesse, des hommes se sont courbés à mes pieds. Je com-

.prends maintenant combien ils devaient souffrir de mes mépris. Ne me repoussez pas. Je vous aime à en moiyir l Que faut-il donc pour vous arracher un mot d'amour ? Voyez ! je suis belle. Votre cœur est-il de bronze? votre corps est-il de fer?

En parlant ainsi, elle s'était arrêtée devant lui, les cheveux en désordre, les yeux en larmes, les bras suppliants, plus belle ainsi que dans son implacable froideur. Mais Séverin, toujours accroupi sur le marche-pied de son prie-Dieu, la tête dans ses mains, semblait ne pas l'entendre.

— Ah I reprit-elle, vous ne savez pas ce que je «QuSre, Vous êtes cruel* Il suffirait d'une bonne

parole pour me calmer. Vous pourriez me dire que vous ne m'aimez pas encore, mais qu'un jour TOUS pourrez m'aimer. Mais, non, vous préférez vous taire. Vous me traitez comme une courtisane sans pudeur. Cependant, j'ai pu être vaine, orgueilleuse, méchante, mais je ne suis pas infâme I

A ces mots, Séverin se leva. Il fit un pas yers elle, en disant :

— Je vous en supplie, apaisez-voos t Demain, vous reconnaîtrez votre égarement. Je sais que vous n'êtes pas infâme. C'est parce que je ne veux pas que vous le deveniez, que je m'efforce de garder quelque calme, dans cette ôôvre de vos sens et de votre raison. Vous me demandez une parole d'espoir; je ne puis la prononcer, sous peine d'être coupable. Vous savez bien que je ne m'appartiens plus. Yous-môme, étes-vous libre? N'étes-vous pas liée à l'homme que vous avez épousé ? Ne lui devez-vous pas ûdélité ?

Et comme Léa secouait la tête, avec mépris :

— Si ces chaînes ne sont pas assez fortes pour vçus icetenir, dit-il, moi, j'en porte que j'ai volo^-

UN MARTYR D'AMOUR tiî

'>tW

tairement prises. Je serais coupable, si j'essayais de m'y soustraire.

— Qu'importe? puisque je vous aime ! Qu'importe ? si vous voulez m'aimer I Ah I dans une passion sincère, combien ces considérations pèsent

peu I Nos serments ! mon mari I votre profession !

Que sont ces choses, en présence de l'amour le plus ardent, le plus vraf, le plus durable qu'une femme ait jamais ressenti ! Séverin, écoutez-moi avec indulgence. Je veux votre bonheur, le mien. Si vous redoutez la colère des homimes, nous fuirons loin, si loin que jamais elle ne pourra nous atteindre.

— Je crains celle de Dieu !

— Encore I encore Dieu l Ah ! s'il existe, s'il est le Dieu d'amour, de justice, de bonté, pourquoi a-t-il allumé en moi le brasier qui me dévore! Pourquoi m'a-t-il inspiré ce désire fou d'être à toi? Pourquoi ne mèt-il pas en mon cœur la forcé que tu déploies pour nae résister? Pourquoi t'a-t-il donni ces vertus qui te rendent si cher à Lèa ? Pourquoi n'a-t-il laissé tomber sur elle que ces défauts qui tHnspïrént tant àe haine et de mépris?

— Je ne vous hais pas. J# ne vous méprise pas^ Léa.

— Eh bien l r^it-elle, affolée de désirs, en proie au plut Tiolent. délire, laisse-moi baiser tes pieds et te* mains. Abandonne-toi à la douceur d'être aimé. Mes bras te serviront de collier, tu repoiéras sur mon sein, tu verras combien est vo* Inptueux le repos qu'on j goûte. Pourquoi te condamnes-tu à une vie de sacrifices? Quel besoin as-tu d'aller prêcher des sauvages qui ne te comprendront pas, qui te feront souffrir mille morts avant de te donner' la vraie? Reste auprès de moi. Laisse-là ton cilice ; abandonne tes mortifications, tes prières. Chasse loin de toi la pensée du trépas. Songe à la vie, qui est belle, si tu veux m'aimer.

Léa, n'en pouvant plus, tomba aux genoux de Séverin, les étreignit dans une convulsion amoureuse qui fit passer dans tout le corps du prêtre un frisson de douleur et de plaisir. Il se roidit contre cette étreinte. Il imposa silence à ses sens déchaînés, à son cœur meurtri, broyé, à son imagination en délire. Appelant une fois de plus, à son aide.

son Dieu, le souyenir du séminaire où il avait juré de le servir toujours, il se dégagea doucement des bras de Léa. Puis, brisé par l'énaotion, par la fatigue, peut-être aussi désireux de se réconforter par la prière, il appuya sa tête brûlante contre les pieds glacés de son christ d'ivoire, cloué à une croix en bois noir.

Léa avait suivi ce mouvement. Elle se releva, la fureur aux lèvres et dans le regard.

— Ah I voilà mon rival I s'écria-t-elle. C'est ce squelette crucifié que ta ainies, que tu voudrais me faire aimer. Va! pends-toi à son gibet. Peutêtre alors j'y viendrai, mais ce sera pour te maudire. Oui, puisque tu restes sourd à mes prières, à mes supplications, puisque tu repousses mon amour, puisque rien n'a pu te toucher, sois maudit l Je te hais autant que je t'aimais I Je hais la religion, ton Église, ton Diea 1 Si je suis perdue dans l'autre vie, ainsi que ta m'en menaçais, ce sera par ta faute. Car, si je ne me suis pas convertie à tes idées, c'est que tu ne m'as pas aimée. S'il j a un Dieu, j'appelle ses vengeances sur ta tête que je déteste. S'il 7 a an enfer, je souhaite

24é Vf( MARTYR D'AMOUà

Il I • < m»

de iff Yoit tomber, afin àe t'y rendre au: ceûtuplô les soiifFranceâ que j'ai subieis par toi !

— Léa, par j^itié, revenesS à vous l fit Séverin éperdu.

Mars ellfe ne l'entendait plus. Ouvrant brusquement la porté, elle s'enfuyait, à travers les corridors obscurs de la maison. Séverin Voulut là suivre. H se précipita àprôà elle. Mais, au moment de dépasser lé seuil de sa chambré, il sentit que ses fbrcës l'abandonnaient. Il n'eut que lé temps dé se dus^endrë au cordoii d'une sonnette qui cor^ ressoudait à la fbrmé et qui (fevait être éiltendae par les valets. H tomba inanimé ëav le parquet en poussailt un cri étouffô.

0e cri, Léa l'entendit aussi bien que le bruit de la sonnette. Qu'éprouva-t-elle ? Nous ne saurions Je dire, mais elle revint sur ses pas en courant. B!le s'agenouilla, tremblante, devant le corps inanimé de celui qu'elle venait de maudire. Elle posa son oreille sur ta poitrine de Séverin. Bile put compter les bajttementô de son cœur. Elle respira. Puis, cédant à Tardeur de son amoureux délire^ elle éclata en «suif k>ts. Spulevant 1^ tôte inerte

TJN MARTYR D'AMOUR

Séverin, elle posa sa bouche sur ce front sans vie. Elle couvrit de baisers ce visage décoloré, laissant

la trace brûlante de ses caresses, de ses larmes sur

' ' ..> '. 't '■• >' > II) 'i"^"" i ",(,.'

les lôvres de son amant, sur ses jeux éteints, comme pour y imprimer à jamais, malgré lui, les

stigmates de l'amour qu'il avait repoussé.

Tout à coup, Léa crut entendre du bruit. Séverin fit un mouvement. Elle comprit qu'il allait reprendre ses sens, qu'on accourait à son secours. Elle le regarda une dernière fois et s enfuit de nouveau.

Au dehors, la tempête, par un de ces caprices

familiers aux climats méridionaux, s'était apai-

sée subitement. Le vent ne soufflait plus. Aucun

nuage ne se montrait au ciel d'où la lune blanche répandait dans la nuit des rayons de sa calme et pure lumière. Des branches dépouillées des chénés voisins se détachaient lentement, semblables à des perles irisées, quelques gouttes de pluie qui tombaient sans bruit sur la terre que le froid séchait rapidement. La mer semblait endormie. Au tumulte de ses Ûots déchaînés avait succédé une quiétude profonde. C'est à peine si quelques va-

gues paresseuses venai^t mouiller le sable de ses bords, avec un murmure semblable à la respiration d'une femme livrée au sommeil. La nature semblait plus belle, dans ce silence, qu'aucune Toix huiuaine ne troublait, au sein duquel on entendait distinctement les gémissements des yaisseaux et des barques, tirant sur leurs câbles, dans le port de Saint-Tropee.

Voilà quel spectacle attendait Léa, au moment où, folle de douleur et la tête perdue, elle quittait comme une criminelle la maison de Séverin. Mais elle n'admira pas les splendeurs de la nuit. Devant ses jeux qu'aveuglai^t les larmes, il ne pouvait y avoir d'autre spectacle que celui dont elle venait d'être témoin. Elle se voyait encore se traînant aux pieds de l'impitoyable prêtre, embrassant ses genoux, ne recevant, en échange de son amour, que des paroles implacables comme le destin . Elle avait voulu disputer cet homme à Dieu . Elle était vaincue.

Roulant dans sa tête malade les pensées les plus extravagantes, elle allait machinalement devant elle, dans la direction du château de la Suze. Elle

tJN MARTYR d'amour S47

était bien Téritablement déaespéFée. Elle sentait sa vie à jamais détruite, car l'amour obstiné qui l'avait prisa au coeur ne lui laisserait plus jamais ni repos ni trêve. A supposer qu'elle pAt oublier Sôverin, ponrrait^Ile oublier qu'elle avait voulu se livrer ft lui? Pourrait-elle l'oublier, et s'offrir tranquille aux bais«rs de Faveme^î

Puis, elle s'irritait contre elle-mén^" """ °'""cusait d'avoir manqué d'éloquence pc cre Séverin. Elle sa disait ce qu'ell faire afin de le persuader, et se mau ce qu'elle n'avait pas fait. Tantôt, el brusquement, prête ft revenir sur ses but de lui parler encore. Il était imp ne se laissât pas fléchir. Puis, elle marche, privée de la force nécessaire p( un nouvel orage, comprenant bien qn détenait, puisqu'il avait résisté au:

aux séductions.

C'est dans ce funeste état qu'elle arr château. Là tout dormait. Sous la p&le nuit, le ch&tean se dessinait comme ■ombre, accroupi dans un mystérieux

--' «^ «^ '-- ^ ■wf«nM^4vflM^*^ilw

fenêtres, pas une lumière ; dans la maison, pas an bruit. Bien (qu'accablée de douceur, Léa ne put comprimer un mouvement de joie. On ce s'était Djas aperçu de son absence.

Ellq venait d'ouvrir une petite porte pour regar

gner son appartement, lorsque tout |t coup des cris

et des rires arrivèrent jusqu'à elle. . Elle bondit. Qui

donc psait injsùlter à sa douleur, se livrer à une

loie bruyante, alors qu'elle était dans les larmes ?

Cédant & ce mouvement, elle se dirigea en toute

Iiâte du côté d'où venaient les cris. Ell^ arriva

ainsi jusqu'au pavillon que le lecteur connaît déjà,

qu'Archibald avait transformé en un lieu de dé-

ibauches. Appuyant son front enfiévré contre l'une

des vitres glacées d'où s'échappait un flot de lu-

miôres, elle vit son père, chanter et boire, au mi-

}ieu d'une douzaine d'individus au^si gais que lui.

! Cette joie malsaine fit une blessure au cœur d^ Léa.

|, Sous le coup de sa douleur, elle entra brusquement

;; dans la salle où, après avoir joué durant de Ion-

l gues heures, les convives d'Archibald vidaient

\: encore une bouteille avant de se séparer.

A l'aspect de cette femme dont les jeux étinc^

tJN MARTYR D*aMOUR

filent de ftiréur, les buveurs crui^ent voir Méduse elle-même. Peux malheureuses, compagnes ordi-

naires des plaisirs <}'Archibald, baissèrent la tête, en poussant un cri de terreur. Quelques hommes

t disparurent, en sautant par une croisée, les autres

I se levèrent prêts & s^enfulr. Ce fut un sauv^ui-

peut général.

Quant à Archibald, il était debout, son verre à la

main,lîxani des yéùx hagards sur sa ôlle dont

l'entrée inattendue avait arrêté sur ses lèvres un

refrain joyeux.

— t*rend-on ma maison pour un cabaret ? s'écria Léa, en promenant sur tous les personnages présents un regard courroucé. Et comme aucun d'eux ne lui répondait, elle reprit : Sortez, sortez tous, et gardez-vous désormais de venir troubler de vos ëris une demeure vouée à la douleur !

En parlant ainsi, son bras tremblant montrait là porte. Elle fut obéie. Les invitas d'Arehibald se retirèrent rapidement, tête basse, honteux d'avoir été surpris par la femme qu'ils considéraient comme la maîtresse du château de la àuze.

S50 U-M MARTYR D^AHOUR

Archibald et Léa restèrent seuls.

— M'expliquerez-Yous ce que signiûe cette scène inqualifiable? demanda celui-ci qui avait peu à peu repris son sang-froid.

— Et TOUS, s'écria Léa, me direz-vous de quel droit TOUS faites de ma maison le théâtre de ros ignobles plaisirs ?

— De quel droit ? cette maison^ que tous appelez vôtre, m'appartient.

— J'y suis, répliqua fièrement Léa. Là où je suis, je prétends être souveraine. Voilà trop longtemps que je tolère votre inconduite. Si vos vices réclament leur nourriture, allez la chercher loin d'ici et ne revenez qu'après les avoir repus.

Archibald, surpris, irrité. de ce langage qu'on lui tenait pour la première fois, voulut répondre. Léa l'en empêcha.

— Ah 1 croyez-moi, dit-elle, n'^outez pas un motif nouveau à tous ceux qae me dictent déjà contre vous le mépris et la haine.

Archibald aimait sa fille ; l'éducation déplorable qu'il lui avait donnée, en était elle-même une preuve, puisqu'elle n'avait été dictée que par un

UM MARTYR D'AMOUR 2tfL

désir excessif de satisfaire tons les oc^rices de Lôa. La tendresse qu'il lui portait avait quelque chose de celle des bétes. Mais elle n'était pas pour cela moins vive à s'alarmer. Les paroles que sa fille venait de prononcer le frappèrent d'une yiolente douleur.

— Le mépris ! la haine? s'écria-t-il. Voilà quels sentiments je tous inspire ! ah t tous deyenei tout à fait fbile !

Dans l'état où elle se trouyait, Léa avait besoin d'être apaisée, et non irritée. Ces mots que Séyerin lui avaient d^à fait entendre la poussèrent & bout.

•— Non, répondit-elle, je ne suis pas folle. Mais je soufi^, et c'est tous qui êtes l'auteur de mes maux!

— Moi ! ai-je jamais mis obstacle à l'exécution de vos volontés ? Ne tous ai-je pas toujours laissé une liberté absolue? Si vous êtes malheureuse, en quoi suis-je coupable ?

En disant ces mots, Archibald, qui n'avait peutêtre jamais pleuré, sentit ses jeux se mouiller de larmes qui vinrent lui apprendre qu'il avait un cœur. Léa reprit d'une voix plus calme :

|K2 UN l|lf i^TX)^ D'.f )i9UR

— Vous êtes yauteor de mes mau^, paf*Qe que c'est à TOUS que je dois ^e^ sentiments mauvais qui s'agitent en moi. C'est le fruit de la détestable ^ucation que vous m'avez ^te. Mfavez-voas jamais appris que ^a vie avait des ^^yo^ts ? M'avezvous jamais appris à courber mon front Indocile sous le joug d'une paternelle obéissance ? U j a des filles qui, en valant au monde, voient sourire sur leur berceau le visage protecteur d'une mère! A moi, qui n'ai pas eu cette joie, ne deviez-vous pas une sollicitude constante, sans cesse en éveil? Ne me deviez-vous pas les enseignements, les conseils que ma mère m'eût donnés? Ne me deviezvous pas de m'apprendre qu'il y a un Pieu, qu'il faut le craindre et l'aimer? Qu'avez-vous fait de moi ? une créature capricieuse^ vaine, incrédule, orgueilleuse^ follement livrée à ses passions, toujours en révolte contre les devoirs les plus vulgaires. Je n'ai eu de vous que de déplorables exemples. Si je n'ai vingt fois déshonoré mon nom,mon corps, mon Ame, c'est que la pudeur chère & mon sexe a été plus forte que les farouclies instincts que vous avez laissés se développer en moi. Ah I

IJN MARTYR D'ÂmOUR 253

jamais je n'ai si bien compris qu'à cette heure, que c'est à vous, à vous seul que je dois mon malheur. Car mes jours sont désormais voués aux larmes. Si la fatale passion qui me tue s'est déchaînée en moi, c'est que je n'ai jamais connu l'étendue des devoirs que j'avais à remplir, c'est qu'on ne m'a jamais dit qu'il y a un Dieu. Il existe cependant, je viens d'en acquérir la preuve. Il existé et, grâce à vous, je le hais!

Archibald n'entendait rien de ces fèproôhêi^ amers, sinon que sa fille le maudissait, qu'elle avait cessé de l'aimer et obéi à desconséâs funestes dont l'auteur ne lui était que trop connu. C'était le missionnaire q(a'il accusait ; seul, ce prêtre avait pti transformer à ce point lés idées de Léa. C'est lui qui s'était plu à faire pénétrer l'idée de Dieu dans cette imagination déréglée, à bouleverser tous les sentiments dé ce cœur malade, au point de lui inspirer une passion insensée. T^àndis que Léa parlait,'' Archibald, ^erdu dans sa douleur paternelle, le cœur rempli d'un immense d'ésir de

vengeance, accablait Sévérin de malédictions. S'exaltant j^eu à^éû, éâïe-ci* ôôntiïiuà :

264 i^m MARTYR d'amour

— Désormais, tont est uni. Je n'avais pins que ^espérance d'inspirer un amour semblable à celui que j'éprouvais moi-môme. Je viens delà voir s'envoler. Désespérée, je jette Un regard dans mon cœur ; je me vois telle que je suis et je me &is horreur. Les souvenirs du passé me sont cruels et pesants. L'avenir s'offre à moi sous des couleurs épouvantables. Je suis isolée dans la vie, comme 81 je. n'avais ni mari, ni pore. De quelque côté que je tende les bras, je ne vois rka à l'horizon qui m'assure une sympathie consolante, riea que le doute qui me dévore, et la fatalité qui me poursuit.

Les forces de Léa, soutenues jusqui3-l& par la colère, l'abandonnèrent au momeat où elle prononçait ces paroles. Elle fondit en larioieSé Se traînant jusqu'à un fauteuil, elle s'y laissa tomber, brisée par les fatigues, par les émotions de ofttè longue nuit. Archibald courut à elle.

Les yeux à demi fermés, ^e lui dit d'une voix éteinte :

— Ne m'approchez pas ! Comment, après ce que je vous ai dit, ne partez-vous pas ? Que faui-U

de plus ? Comprenez donc que tous me &ites horreur i

Archibald recula épouvanté. Il gagna la porte à pas lents. De là, voyant que Léa, plongée dans une rêverie qui sans doute précédait le sommeil dont elle avait un si pressant besoin, ne le regardait plus, il s'arrêta, et de ses lèvres s'échappèrent quelques mots.

-^ Oui, murmurait-il, je partirai, puisque tu ne m'aimes plus, puisque ton cœur a suivi celui du prêtre qui t'a perdue. Privé de ton amour, je n'ai plus rien à faire ici-bas. La mort seule peut me rendre le repos que je ne saurais plus trouver. Puisque je n'ai pas su te rendre heureuse, j'expierai ma faute en ma séparant de toi pour toujoirs.

Ayant ainsi parlé, il revint doucement vers Léa. Elle dormait maintenant d'un sommeil fiévreux, mais profond. Il se dit alors que si, au matin, les domestiques la trouvaient en cet endroit, elle serait compromise ; il résolut de l'emporter ches elle. Il l'enveloppa dans le manteau qu'elle avait laissé tomber à ses pieds, prit la lanterne qui loi

256 UN MARTYR D'AMOITR

eeryait toutes les nuits & regagner lé château^ et,

enlevant sa ûlle dans ses bras vigoureux^ il quitta, pour n'^ plus rentrer, ce salon plein de souvenirs qui lui étaient maintenant odieux.

Quelques instants après, Léa reposait sur son lit. Archibald l'embrassa une dernière fois. Résolu & mourir, il se rendit ensuite dans sa cnam'bre, aûn d'y faire ses derniers préparatifs. Deux r^volvers d'un grand prix nguraient dans une panoplie accrochée aux murs decettechambré. fî en prit un, nt jouer les batteries avec une dextérité qû'expliquaient ses exploits passés, y glissa des balles et mit le tout dans sa poche. Sur une taole, à côté d'un buvard devant lequel il s'asseyait loriiiu^il voulait écrire, il y avait une bouteille de sherry. Il en remplit un verre qu'il vida d'un trait. Puis il traça d'une main ferme les lignes suivantes :

« Ma Allé, tu ne m'aimes plus. Je meurs, une pensée a fait hésiter mon bras prêt à me détruire: celle du regret que tu éprouveras en apprenant à quelle extrémité tes paroles m'ont conduit. Ce regretj 'agirais voulu te l'épargnée. Mais maudit par

TTN MARTYR D'AMOUR 257

toi, je n'ai pas le courage de vivre. Puis, tu m'as

à deux reprises, parlé de Dieu. Si tu y crois, c'est

qu'il existe. Il v a là un fait sur lequel mon esprit ne s'est arrêté jamais, en face duquel j'ai peur. J'échappe à la peur par la mort, avant d*avoir cherché à approfondir ce mystérieux problème que tes paroles ont soulevé. Ma allé, je n'ai pas su t'aimer ; mais je t'ai bien aimée. Des conseils pernicieux, auxquels tu as prêté une oreille complaisante, ont eu seuls le pouvoir de me chasser de ton cœur.

« C'est ce prêtre misérable, auquel tu as eu le malheur de donner ta tendresse, qui t'a appris à me haïr. J'aurais pu me venger de lui. Je n'en ai ni le temps ni le désir. D'ailleurs, ma vengeance est sûre, c'est toi qui l'accompliras. Que mon souvenir te soit doux, et puisses-tu trouver le bonheur que je ne t'ai pas donné I

€ Ton père,

€ Archibald. »

Il ferma la lettre inscrivit sur l'enveloppe le

258 UN MARTYR D^AMOtJR

nom de Léa, la plaça en évidence. Puis, il sortit sans chanceler^ marchant avec son ûegme accoutumé, aân d'aller chercher au bord de la mer un lieu propice pour en unir avee la vie^ loin de témoins importuns.

Léa venait de quitter la chambre de Séverin, lorsqu'un des valets de la ferme, réveillé par le bruit de la sonnette qu'avait agitée son maître, accourut. En le voyant étendu sans connaissance sur le parquet, il le crut mort. Mais Séverin ouvrit les yeux. Cet homme poussa un cri de joie et s'empressa de lui donner des soins. Il suffit de quelques gouttes de vinaigre et d'eau sucrée pour rappeler complètement Séverin à la vie.

— N'as-tu vu personne ?

Jelles furent ses premières paroles.

— Non, monsieur, vous étiez étendu là, auprès de ce fauteuil renversé. Je n*ai vu personne. Mais j'ai remarqué ^que toutes les portes étaient ouvertes. Auriez-vous entendu des voleurs ?

— Je n'ai entendu qu'un bruit qui m'a rappelé que Cassinel étant absent, n'avait pu fermer les portes, qu'elles devaient être ouvertes. J'ai voulu m'en assurer; j'allais descendre, lorsque j'ai senti mon sang se glacer. Je n'ai eu que le temps d'appeler, et j'ai perdu connaissance.

Cette explication était si naturelle que le valet s'en contenta. Séverin, rassuré à la pensée que les événements de cette terrible nuit resteraient ensevelis dans le plus profond mystère, s'empressa de le congédier. Avant de se retirer, cet homme l'engagea à se mettre au lit. Aân de ne pas éveiller ses soupçons, Séverin feignit de céder & ce conseil. Mais, à peine seul, il s'élança vers la croisée, l'ouvrit, pencha la tôte au dehors et tendit Toreille. Il espérait que Léa n'aurait pas encore quitté le jardin, qu'il pourrait tenter de Tapaiser, en l'accompagnant jusqu'au château. Mais il n'entendit aucun bruit de voix ni dç pas. La nuit

hA^tertl

était calme. A la clarté blanche qui descendait du ciel, il put promener un long regard sur la cam-* pagne et s'assurer qu'il n'y avait pas une ombre humaine à la portée de ses yeux.

Il ferma la croisée,. se jeta tout habillé sur son lit et essaya de dormir. Ce fut en vain. Dans son cerveau troublé, ressuscitaient avec une lucidité singulière, tous les détails de la scène qui venait de lui révéler le secret de Léa. Il remerciait Dieu qui avait permis qu'il restât pur, dans ce déchaînement de ses sens révoltés, qu'il ne succombât pas à l'aveu que ses oreilles avaient entendu. Mais, en môme temps, il se reprochait d'avoir été cruel pour Léa, de n'avoir pas su la calmer, la raisonner. Il craignait qu'en le quittant, la tète perdue, elle n'eût tenté, sous le coup de sa douleur, de mettre on à ses jours. Cette pensée le torturait. Il aurait voulu voir paraître l'aurore, afin de s'élancer sur les traces de Léa, et de l'arracher au suicide, si elle était résolue à mourir. C'est qu'il l'aimait, et plus cet amour déchirait son cœur, plus il s'y attachait, en offrant h Dieu 80D martyre.

Il ne put rester plus longtemps dans cette immobilité. Il se mit à marcher dans sa chambre à grands pas, n'interrompant sa promenade que pour s'agenouiller, de temps en temps, devant son crucifix. C'est ainsi qu'il attendit le jour. Jamais nuit ne lui parut si longue.

Enfin, le ciel s'éclaira au-dessus de la mer, du cété de l'Orient. Les étoiles disparurent peu à peu, la lune se voila. Bientôt l'aurore radieuse se leva dans un ciel voilé de légères vapeurs qui annonçaient un beau jour.

Séverin sortit. Il s'avança rapidement, en suivant les bords de la mer, dans la direction du château. C'était la route qu'avait dû suivre Léa, au milieu de la nuit. Parfois, un rocher s'avançant au-dessus des eaux, obstruait son chemin. Alors, il en suivait les contours, se demandant anxieusement s'il n'allait pas découvrir le cadavre de Léa.

Il marchait ainsi, sous le poids de ces sombres pensées, lorsqu'il se trouva tout à coup en fiMse d'un homme qu'il ne reconnut pas d'abord. Cet homme était accroupi| la tête dans ses mains, sur

un rocher peu élevé, taillé à pic du côté de la mer, au pied duquel l'écume et le tourbillonnement des eaux annonçaient l'existence d'un gouffre.

Au bruit que fit Séyerin«en approchant de lui, cet individu se retourna. C'était Archibald Clamorgan. Sa présence en cet endroit, la vive douleur peinte sur son visage, épouvantèrent Séverin. Était-ce dans ce gouffre que Léa s'était précipitée ? Son père la pleurait-il ? Cette question se présenta à l'esprit du jeune prêtre avec la rapidité d'un éclair. Il porta la main à son cœur et, désignant le gouffre :

— Votre fiUel mousieuri votre fillel s'écria-t-il.

— Craignez-vous qu'elle soit morte? demanda Archibald d'une voix attristée. Rassurez-vous,

elle vit.

Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Séverin. En môme temps il tomba à genoux, joignit les mains et remercia Dieu dans un transport d'en-

thousiasme.

— Vous l'aimez donc bien? demanda Archibald, Séverin ne répondit que par un regard, mai9

^uel regard I

— i^isque vous Faimez, reprit amèrement Apchibald, pourquoi vous plaisez-vous à la faire souffrir ? pourquoi lui avez-vous appris à me haïr î

A ces mots, Séverin se releva.

— A vous haïr l moi I on vous a trompé, mon-

8iear. ^

— Je sais bien que vous ne lui avez pas dit que j'étais un être infâme, indigne du nom de père, indigne de Painour qu'elle m'avait toujours témoigné. Mais, en lui parlant sans cesse de Dieu, en lui démontrant les vices de son éducation, vous l'avez oblifirée à maudire celui à qui elle doit d'être ce qu'elle est. Tout à l'heure, elle m'a accusé de ne lui avoir pas fait connaître les devoirs de la vie, de l'avoir laissée dans une incrédulité fatale, de ne l'avoir pas armée contre les passions. Dans l'excès de sa colère et de sa douleur,' elle m'a chassé. Qui accuserai-je, si ce n'est vous, vous qui, après avoir, par vos paroles décevantes^ détçumé de moi le cœur de ma fille, n'avez pas su l'aimer ? C'est vous qui ravez réduite au désespoir qui lui a dicté les affreux reproches dont elle m'a accablé ! Ah 1 monsieuTi vous m'avez fait bien du mal I Lors^o

VOUS venez de paraître, je me demandais si je devais vous laisser vivre, après avoir tant souffert par vous.

— La vie ne m'est rien, reprit Séverin d'une voix calme. S'il faut en faire le sacrifice ^our apaiser votre douleur, prenez-la.

Il y eut un assez long silence pendant lequel les deux personnages de cette scène restèrent immobiles, Pun toiyours assis, dans une attitude désespérée, l'autre, debout devant lui, le regardant avec compassion Séverin reprit :

— Mais, avsint de recevoir de vous le coup qui mettra un terme à un martyre dont vous ne pou*

vez connaître les souffrances, qull me soit permis

de vous dire que ce n'est pas moi qu'il faut accuser

du courroux de votre fille. Si je lui ai fait entendre

■ les grandes vérités de la foi, dont jamais personne

ne lui avait parlé, c'était pour ouvrir son âme or-

gueilleuse à l'humilité, à la clémence, à la douceur,

à l'amour de Dieu, seule source de tous les amours

durables.Si j'avais réussi, elle vous aimerait encore

plus qu'elle ne vous a jamais aimé., C'est parce que

je n'ai pu la convaincre, qu'irritée de ne jjK)uvoir

croire, elle vous déteste, tous qui n'avez pas sa fitire d'elle une femme chrétienne. N'accusez que Tous-méme, n'accusez que les tristes enseignements qui sortaient de votre bouche, les déplorables exemples dont votre vie était remplie. Archibald laissa échapper un geste d'impatience.

— Que me parlez-vous d'enseignements et d'exemples déplorables? Malgré tout, Léa me prodiguait une douce tendresse dont vous avez tari la source dans son cœur. J'en jouirais encore si vous iL'étiez pas venu dans ce pays, si vous n'aviez pas tenté d'opérer ici des conversions. Vous êtes donc l'auteur de tous mes maux I

— Je n'ai été qu'un instrument. Ce que j'ai fait, un autre l'aurait fait, et les résultats seraient les mêmes. Ne voyez-vous pas que.l'orage qui a éclaté dans l'Ame de madame Faverney , et dont vous êtes victime, se préparait depuis longtemps?... Croyezvous qu'elle était heureuse? Vous ignorez donorce qui s'était passé, les tentatives de son mari pour la transformer, les découragements qu'il a subis n'ayant pu réussir, les troubles de leur union? Un gouffre, plus profond que celui qui est «<i ce mo«

ment sous nos pieds, s'est creusé entre eux, et vous n'avez rien vu I Apprenez donc que votre fille était malheureuse, que c'est à vous qu'un jour elle aurait fait remonter la cause de son malheur.

Archibald ne répondit pas. Quel travail se faisait en lui? Résolu à mourir, subissait-il le rayonnement soudain d'une lumière intérieure qui commençait à pénétrer dans les replis ténébreux de son âme misérable? Accablé par le coup cruel que lui avait porté la haine de sa fille, comprenait-il l'infamie de sa vie? Le Dieu dont Léa avait prononcé le nom,auquel jamais il n'avait voulu croire, lui faisait-il peur? Qui dira par quelles émotionf successives passent, en se transformant, ces natures grossières, révoltées, comment elles arrivent à se courber sous le joug divin? Après avoir médité les paroles qu'il venait d'entendre :

— Vous avez raison, dit-il d'une voix douce, je ne dois accuser que moi-même ; mais, croyez-vous que si vous aviez aimé ma fille comme elle voulait être aimée, j'aurais supporté le poids de sa colère?

— Quoi!... s'écria Séverin troublé, ellevou9 a dit f...

— Elle ne m'a rien dit, mais j'ai compris qu'un grand chagrin d'amour avait pu seul l'irriter à ce point contre son père, qu'elle avait dû se traîner à vos pieds, afin d'obtenir un regard de vous, que votre insensibilité a fait descendre dans son cœur la haine qui a rejailli sur moi.

— C'est en partie la vérité, répondit Séverin ; mais je ne saurais recevoir de reproches sur ce sujet. C'est une affaire entre ma conscience et moi. Je suis prêtre ; je dois apprendre aux hommes à obéir à leur conscience. J'ai fait ce que la mienne m'a ordonné. Je m'étonne seulement que vous me blâmiez d'avoir respecté votre fille.

— Je l'aime tant I s'écria Archibald, que je voudrais la voir heureuse l

— Même au prix de son honneur, de sa dignité? Détrompez-vous I si j'avais cédé, elle serait plus malheureuse encore !

— "Tout est donc désespéré, murmura Archibald ; jamais ma fille ne m'aimera. Jamais je no

connaîtrai la douceur de ses caresses, de ses soins.

Je n'ai plus qu*à mourir I

Et des larmes amôres coulèrent de ses jeux...

Pendant ce temps, le missionnaire se demandait si l'heure, n'était pas venue de faire entendre à cette Ame éprouvée le grand langage de la foi, si Archibald, après avoir si longtemps nié Dieu, n'était pas prêt à s'incliner sous sa main. Oubliant ses propres douleurs, sa faiblesse, son désespoir, il résolut de tenter un suprême effort.

— Pourquoi mourir ? demanda-t-il. Il faut vivre, au contraire, pour réparer le mal que vous avez fait à votre fille, à vous-même, pour obtenir qu'elle vous rende l'amour qu'elle vous a été.

— Comment l'espérer ? Y a-t-il un moyen pour me faire pardonner i

— Il y en a un : croire en Dieu.

— Encore ce nom I dit Archibald d'une voix sombre. Que peut-il pour moi ce Dieu dont l'idée m'obsède depuis quelques heures l... S'il existe, il doit me haïr. ^

— Dieu n'a pas de haine. C'est un père miséricordieux, qui n'a jamais refusé son pardon à ceux qu'anime un sincère repentir*

— C'est qu'à ses yeux je dois être un grand criminel I reprit Archibald avec un soupir. Quelles

fDtutes n'ai-je pas commises?... Quelles joies défendues n'ai-je pas goûtées? Si je tous faisais lire dans mon passé, vous seriez épouvanté.

— Tous les crimes peuvent trouver grâce aa ciell

— J*ai tué mes semblables, pillé des couvents, violé les vierges qui les habitaient, incendié des chaumières, coulé bas des navires de mon pays. La tttoitié de ma fortune est fidte de vols et de rapines.

Et comme Séverin se taisait, Arehibald s'écria :

— Vous voyez bien que votre Dieu ne me pardonnerait pas.

Pour la seconde fois, Séverin répondit :

— Tous les cjrimes peuvent trouver grtee au ciel!

— La vieillesse n'a pas arrêté mes débordements; j'ai séduit, débauché des filles innocentes. J'ai passé d'innombrables nuits dans des orgies sans nom, et, pour couronner dignement une telle vie, j'allais en finir avec elle au moment où vous m'ar vez rencontré.

En parlant ainsi, Arehibald prit dans sa poche

UM MARTYR d'aMOUR 271

Tarme qu'il avait apportée avec lai. Mais ses mains tremblaient. Le pistolet s'en échappa. Il disparut sans brait dans le gouffre béant et tumultueux. Pour la troisième fois Séverin répondit :

— Tous les crimes peuvent trouver grâce au ciel!

— Que fiedre alors ?

— Se repentir I expier 1

Ârchibald se leva. Redressant sa tête blanchie, il montra à Séverin son visage transfiguré pai une immense espérance.

— Eh bien, conseillez-moi I s'écria-t-il. Ditesmoi comment j'apaiserai la colère de Dieu. Faudra-t-il me traîner à ses pieds, meurtrir mes genoux, châtier mon corps. N'est^se pas là ce qu'il exige ?

Un sourire radieux apparut dans le regard attristé de Séverin. L'homme était mort en lui. Il ne restait que le prêtre, le missionnaire, goûtant l'inefGftble joie d'avoir conquis une Ame à la Térité.

— Ah ! mon frère, dilril, mon Dieu, qui désor^ loaais sera la vôtre, n'exige rien que les fo

humaines ne puissent accomplir. Prouvez vos regrets par la prière, par Faumône. Soulagez les pauvres par le don de la part de votre fortune ii^justement acquise. Ne songea plus qu'au salut de votre âme immortelle. Rendez-la digne de jouir, dans l'éternelle paix, de la présence du Dieu vivant. Pleurez vos fautes. Rachetez, par la conduite de vos derniers jours, les scandales de votre

passé. Prouvez au monde, par rêxemple de votre repentir; qu'il n'est pas d'abîme profond où la grâce ne puisse atteindre, pour en retirer les désespéi^és. A ce prix vous serez sauvé, à ce prix vous goûtçrez encore la paix intérieure, et peutêtre dans sa clémence le Ciel perinettra-t-il que

i ■' ■' » ' -• .- . ' - V, ) V . Il* , t 1 1 > • J . .

votre fille, transformée comme vous, rende à son père l'affection et l'estime.

, Archibald l'écoutait, tandis qu'un formidable écroulement s'opérait en lui. Les passions malsainés, les vices odieux, l'orgueil, les instincts brutauX| toutes ces choses qui avaient fait de lui lusqu'à ce jour ua être repoussant, gisaient au fond de son cœur, -— monceau de ruines sur lequel Séverin venait de planter le drapeau de la foi«

-^ Ah I VOUS m'avez sauvé I s'écria Archibald, ma fille m'avait dit tout à Thêure : « Il y a un Dieu I > et depuis j'avais peur.

— Ciel I elle croit I

— Elle croit, vous l'avez dit. Mais ce Dieu n'est encore pour elle, comme il était tout à l'heure pour moi, qu'un être à craindre.

— Elle l'aimera, fit Séverin avec enthousiasme; et d'une voix plus douce il reprit : c Seigneur!... maintenant mon œuvre est faite I Je n'ai qu^à partir, >

Partir I cette pensée lui rappela qu'il était homme. Allait-il donc vivre loin de Léa I II l'aimait, et en «ongeant qu'il fallait se séparer d'elle, il sentait son amour redoubler de violence. A ce moment Archibald approcha de lui.

— Vous voulez nous quitter! déjà! Mais, où trouverai-je les conseils, les encouragements ?

Séverin l'arrêta.

— Il est des cloîtres, répondit-il, ouverts à toutes les douleurs. On y apprend, dans Tobservance d'une règle sévôrci à aimer Dieu, à se repentir.

274 TTK MARTYR D'AMOUR

-^ Merci l on de ç^ cloîtres sera ma dernière retraite, l^on père l bénissez-moi.

Et le vieillard s'agenouilla deva^t le jeune homme qui étendit sur lui ses maÎAS trem-

Arcbibald se leva.

— Nous nous j^eyerrons, dit-il en montrant le cieL

St» de^oendant d'un p;ed ferme les pentes abrupte du rocber qu'il ^yait choisi quelques instants avant pour .7 mourir, il se dirigea vers lé châtesiO, d^i^ux 4e 4^^riure, avant le réveil de I^, la lettjre dans laq^ii^le il li^i annoi^çait sa mort.

Sévesû^ revint k. pas lents du côté de sa demeure, eA ppoie & i^xfL. sentiments contraires qui se partageaient son cour. Il goûtait une joie infinie en ^pnçe^t à la conversion dont il venait d'être l'ouvriei^ et le témoin. Mais il subissait une intolérsd>lé torture, en songeant que cette conversion, 99sar^t en (Quelque sorte celle de Léa, mettait on terme k sa mission. Il fietllait partir. Il ne rêver* rait plus cette femme adçrée auprès de laquelle il s'était depuis plusieurs mois accoutumé à vivr^

UN MARTYR D'aMOTQTR 275

n ne repaîtrait plus ses jeux des beaatés qui l'avaient séduit. Il fallait s'arracher à cette irresse ardente. Sous le poids de ces pensées, accablé pa? les 'efforts qu'il avait faits durant cette nuit de fièvre pour résister à Léa, il ne se soutenait plusj Le sang qui courait dans ses veines embrasait son corps d'une chaleur étoufante. Il lui semblaii qu'un voile avait couvert ses yeux. Il sentait aux tempes des battements semblables à des èbùps dô marteau.

fandis qu'il marchait ainsi, chancelant ôt affaibli, le jour avait atteint son pluà ^^nd èthi. Lô ôbléîl l^laùant àù-dessùs de la mer, cômiîite un globe de ffetl, S*éleVàît lôiitement dfens liiorî^on,

dissipant les vapeurs humides du matiâ. Au h>in. Sortant dn golfe, leurs voiles gonflées pM^ uft# brise légère, les nâcelleii des pèehôi»ft glisisaientà la surîietce des flots. Des oiseaux aux gtai^èeê eàlêê leur faiséiie&t cortège, ploÀgeaÀt quelquefoic, pmir BÈâilÀt aà ]{>aMage un de ces poiam^^ deré« q«ji jouttient par miHi^s dans les sillons que les ba^* ^es ^a^ent sur Tean. Ce iq^endiie spectadei Séverin ne le voyait paç. Dans le cid dair^ moft*

276 UK IfÀRTTR D^ÀIfOni

taient les chansons des travailleurs de la mer. Ces légendes nafyes, Séverin ne les entendait pas. Il était tout entier livré à sa douleur qui laissait autour de lui la nature insensible.

Il put arriver cependant jusqu'à sa demeure. Il était temps. Quelques pas encore et, privé de forces, il allait de nouveau s'évanouir. Il gravit lentement l'escalier qui conduisait à sa chambre. Il entra et s'assit sur ce &ntenil où durant la nuit Léa s'était assise. Les murs, les meubles, le christ iui-méme parlaient d'elle. Tout était encore im* prégné de l'Acre odeur d'un parfum particulier à cette femme, qu'il respirait avec délices.

Tout à coup, son regard s'arrêta sur une lettre qui venait d'arriver et qu'on avait posée sur la table. Son cœur se mit à battre plus fort. Ce n'était là cependant qu'un incident ordinaire^ 4e la vie. Mais il pressentait une catastrophe. Il se leva, prit le pli, regarda l'adresse et reconnut l'écriture de son supérieur. Il déchira l'enveloppe, un morceau de papier tomba à ses pieds. Il le ramassis ^ }a[t ces inots ^

UN MARTYR D^AlfOUR 271

if

€ Mon cher entmi

« PrenoE oonnaissance de cette lettre que j'ai reçue de Saint-Tropez. EJle tous expliquera ma décision.

€ Reyenesy je toob l'ordonne. »

De quoi Tacousaii-on ? Il oayrit la lettre à laquelle son sapérienr faisait allusion et qui portait la sig^nature d'un ecclésiastique de i^Saint- Tropez.

Elle était ainsi conçue :

< Monsieur le supérieur,

€ Je crois de mon devoir de tous écrire au sijel de M. Pabbé Séverin Yergniand, qui habite notre ville depuis quelques mois. Lorsqu'aprés la mort de sa mère, nous nous sommes étonnés de voir son s^our ici se prolonger, alors que de grands devoirs l'appelaient ailleurs, il ne nous a pas caché qu'il voulait entreprendre, avec votre consentement, le conversion d'une peisonne à laquelle il portait or

27S tTN itiRt'nt D'&stotrR

vif intérêt. Désireux de seconder ses efforts, nous avons prié Dieu de les couronner dé sncëôs et nous les ayoQS suivis ^yec sollicitude.

€ Le temps a passé sans amener aucun résultat, et il nous paraît qu'aigourd'hui M. l'abbé Veiv gniaud doit renoncer à son entreprise. Cependant,

il ne se presse pas de p^ir. Il coutinue à fréq[uenter la maison de la personne en q^uestion, o^ il est exposé à des tentations dangereuses et oi| les exemples qu'il apporte ne sauraient lutter contre ceux qu'il trouve. Nonnseulement il s'j rend tous les jours et plûISldËfS fois dka^Uè jour, mais encore il fait avec cette personne, dont l'impiété n'est malheai^eusem^t qiie trop prouvée, des promenades nocturnes qui indiquent une intiiiiité qtié nôjtistiâent pas Isofflisammetit les né- Côiâsités d'une mission, alors isurtont qu'il y a, dM detll parts, tant de jeunesse. On lès a lîléme, à iJlverses >ôprlsôô, rencontrés â cheval, ôt on commehcô & ^'étonner loi des assiduités dé M. l'abbé Vôl»gniaud. auprès de madame F'**. Ou est pi^t à les ïnal interpréter.

' k ié h'âcôiise pas uôtre jétlne ftitii dé nodttilr

des sentiments indlgneà de lui, inais d^àutreâ pouirraient èito moins indulgents, ôt rhoûnôur An clergé en souffrirait daiis ce pays. Aussi, api*èd avoir consulté quelques-uns de mes oonfrôreà, j'at priô le parti de vous avertir. Il nous parait ut'gènt que M. Tabbô Vergniaud quitte Saint-Tropez et lie poursuive pas plus longtemps Fàccômplissement d'ulie œuvre qui demande d^autred T6i*tus que leà iiienneS : l'expérience d'un vieillard et non les &lble8sèâ d'un jeune homme. %

La lecture de cette lettre oaûsa à Séverin une doUleUrplUs gt*ande que toutes celles qu^ilsoufihiit déjà. Se voir soupçonner d'un crime, alors qu'il était innocent et qu'il avait taht lutté aân de rester pur, c'en était ttop pout» ce paiivt^e cervôaii affaibli déjà par tant d'épreuves. Irrité d'abord,, il Voulait courir thet l'auteur de ces c^omnies et se justifier en lui disant connaître les combats qu'il avait livrés, la victoire qu'il venait de remporter 8ur Archibald. Mais il ne se sentait plus le courage d'agir encore.

Il toillut éerirt ft son supéi^ieur. La plume

tomba de ses mains. Alors il se livra au plus violent désespoir, versa des larmes sur sa destinée, maudit le jour où il avait eu la fatale pensée de convertir Léa.

C'est au milieu de cette explosion de son chagrin qu'il entendit s'ouvrir une porte derrière lui. Il tourna la tête de ce côté. Un prêtre, au visage vénérable, venait d'entrer, dans lequel Séverin reconnut un missionnaire dont il avait conquis l'amitié, pendant son séjour dans la sainte maison de la rue du Bac. Dans l'impossibilité où il était de se déplacer, le supérieur de cette maison, après avoir écrit à Séverin, avait envoyé à son secours ce vétéran de la foi.

Le vieillard et le jeune homme se regardèreut quelques instants. Puis le premier ouvrit ses bras, et le second s'y précipita en s'écriant :

— Mon père I mon père I je ne suis pas coupable^

— Je le savais, mon enfant.

Telle fut la réponse du bon prêtre. Puis il expliqua à Séverin les circonstances qui l'avaient conduit i^- Saint-Tropez. A son tour, ce dernier

raconta la longue et douloureuse histoire que le lecteur connaît déjà. Il ne cacha rien. Il avait besoin de se confier à on ami, de prouver son innocence. '

— Vous avez vaillamment rempli votre devoir, mon enfant, dit le vieillard, lorsque Sôverin eut terminé son récit. Vous avez suhi tous les assauts en digne soldat du Christ. Mais il ne faut pas rester dans ces lieux un jour de plus. Le péril est trop près de vous. D'ailleurs, ici vous ne pouvez plus rien et votre concours est nécessaire ailleurs. Laissez à Dieu le soin de finir votre œuvre. Apaisez-vous, reprenez votre calme, et dès que vous serez en état de supporter le voyage, nous quitterons ce pays. Vous êtes désigné pour vous embarquer sur un navire qui doit quitter Toulon dans quelques jours.

— Partons I mon pôrel partons sur-le-champ, s'écria Séverin.

Mais an même moment le vieillard le vît pAlir, tendre les bras et retomber sur sa chaise, inar nimé.

282 UN MARTYR D^AMOUH

Lorsque Cassinel revint d^Hyôres , quelques heures plus tard, il trouva Séverin couché, en proie au délire. Un médecin appelé en toute hâté déclara que Pétat du malade était alarmant, et lorsqu'on lui demanda le nom du mal qui venait de frapper subitement cette nature jeune et forte, il répondit par ces mots terribles : Transport au cerveau.

Deux jours après les événements que nous nons de raconter, vers cinq heures du soir, Léa était seule dans sa chambre. Qui aurait reconnu, dans cette femme aux traits amaigris» au visage pâle, la belle et flore Léa? C'est qu'elle venait de passer par de cruelles épreuves. Elle n'avait plus quitté cette chambre, depuis l'orageuse nuit qui l'avait vue se traîner aux pieds de Séverin. Durant ces deux longues journées, seule, en face d'elle-même, il était tombé plus de larmes de ses yeux que durant toute sa vie. Elle pleurait sa défaite, son amour méconnu, ses espérances trompées. Elle cherchait vainement Autour d'ell*

une branche de salut pour s*y rattache!! et ne trouvait que le vide.

Son père ne lui était plus rieû. Elle l'avait vtt partir sanâ lui demander la cause de son dëpaH, et avait reçu ses adieux sans émotion. Qtiant à son mari, elle n'osaii aÉronter sa présence. Re^ poussée par Séverin, elle ne se sentait pas le courage dans son instinctive loyauté, de tendre les Tbras vers Henri.

be dernier, eomme s'il eût compris son impuissance à calmer cette grahde douleur, ou comme

sUi eût ignoré le mal dé Léa, s'était tkbstenti dé se ][>réseilier devant elle. A deui reprises, il avait fait prehdre de ses hodvelles, sans pousser au delà les démonstratioiis de sa sollicitude. Léa ne Isavait donô rien de Côqtii se passait au dehors. Elle aurait voulu entendre prononcer lô nom de Séverin, être informée du parti auquel il s'était arrêté. Àvait-il quitté Saint-Tropez ? Y était-il encore ? -,

Mais ce nom, elle ne le trouvait sur auistine des

tK)Uches qui lui partaient: Bllô ne iè lisait que

dans son cœur, où il était écrit en caractères

*liiëtta^bli

284 UN MARTTE d'àMOUR

Et pais de grands combats s'étaient livrés en' elle. Con vaincue maintenant de l'existence de Dieu qu'elle avait si longtemps niée, elle entendait lei sévères accents d'une voix intérieure qui lui ordonnait de se courber enfin souK ce joug dont la force éclatait à ses yeux. En vain, elle se révoltait contre les preuves accablantes qui allaient désoiv mais peser sur sa destinée ; les meurtrissures de son coeur dominaient ses révoltes. Elle se rappelait ces paroles de Séverin : < La vérité pénétrera de force dans votre Ame, en.déebiraat tout sur son passage. » — La prophétie a'était accomplie.

Mais, si elle subissait ainsi la vérité, elle ne l'ai* mait pas, et durant les deux journées qui vtnaient de s'écouler, elle n'avait poursuivi d'autre but que celui d'échapper à ces mots éclatants qui réscMinaient sans cesse autour d^elle :

«UjaunDieuI »

Tout à coup, sa femme de chambre parut et Itti dit que Cassinel, le fermier de M. Yergniaud, venait de se présenter au ch&teau et désirait la voir.

— Qu'il entre ! s'éeriart^e impétueusement^

On introdaisit Cassinel. Son visage portait les traces d'une tristesse telle qne Léa pressentit un

malheur.

*- Que yenez-YOUS m'annoncer?dômanda-trelle

en joignant les mains.

Cassinel tordait son chapeau entre ses doigts avec embarras. Il semblait chercher les paroles qu'il allait prononcer.

— Parlez I parlez, je yous en supplie, ^outa

Léa.

— Madame, dit-fl, je suis chargé de yous apporter une triste nouYclle.

— Sôyerin est mort I

Ce eri sortit de son cœur aYCc un accent tel que Cassinel la regarda comme pour se conYaincre qu'elle possédait toute sa raison.

H répondit :

— Non, madame, M. SéYorin n'est pas mort.

Mais il est bien mal. Depuis deux jours, le délire ne l'a pasquitté, et le médecin ne conserve plus d'espoir. Mon pauvre maître succombe à un trans-' port au cerveau. Il a subi des crises efEh)jables, Dnr^iiit toute la nuit, il a parlé, tenant un

28S UK MARTYR d'amour

d'aliéné. Tout à l'heure, h la suite d'un court sommeil, le calme a paru se faire en lui. Il m'a appelé et m'a dit : < Cours chercher madame Fav^rney. Dis-lui que je veux la voir, qu'il faut que je lui parle* » Et voilà, madame, ^urquoi je suis ici.

Lôa demeura une minute immobile, écrasée sous le fardeau de cette nouvelle déses^rante, heureuse Çt tiére Cendant que Séverin mourant eût songé à la faire venir auprès de lui.

— Vou3 hésitez, madame ? dit Cassinel qui se méprit à son immobilité.

— Non ! non I s'écria-t-elle, je vous suis.

Elle sonna aussitôt et donna l'ordre d'atteler une voiture. Dans l'état où elle se trouvait, les traits décomposés^ les yeux gonflés de larmes, elle ne voulait pas aller h pied, dans la crainte d'étl?e rencontrée par des po^auts indiscrets.

Quelques instants aj^rés, elle entrait dans la chambre de Séverin* il j avait trois personnes autour du lit, un médecin, un vénérable prêtre inconnu à Léa, qui n^était ^utré que l'ami de 3éverin, et enfin Henri paverney. Surprise ie

rencontrer ce dernier en cet endroit, c'est à lui qu'elle alla d'abord.

— Vous saviez que notre ami était malade, et vous ne m'avez pas prévenue? dit-elle avec un accent de reproche.

— Je n'ai été prévenu moi-môme que ce matin, répondit Henri, et d'ailleurs, je vous savais souffrante. Il m'en coûtait de vous attrister.

— Je suis moins sensible aux émotions que vous ne pensez.

Ayant ainsi parlé, elle s'avança vers le lit de Séverin. Mais, à moitié chemin, elle rencontra le missionnaire arrivé de Paris depuis deux jours. Ce vieillard s'inclina devant elle et lui dit :

— Madame, notre pauvre malade est bien faible. Mais il a désiré vous voir, et je n'ai pas cru devoir m'opposer à son désir. Je vous supplie seulement de lui éviter les émotions violentes. Il délirait il j a quelques instants. C'est par miracle qu'un peu de calme s'est fait en lui. Bpargnez-le.

Léa ne pouvait retenir i^es larmes. D'an signe, elle promit de faire ce qu'on souhaitait d'elle. Elle

288 UN MARTYR D'ÀlfOUR

s'approcha du lit où gisait mourant son bien-aimé. Il entendit ses pas et devina sa présence, avec cet instinct particulier aux malades. Alors, un soarire se dessina sur ses lôvres décolorées. Il re» tourna la tète du côté de Léa, ordonna d'un geste à tous les assistants de se retirer.

Resté seul avec elle, il lui dit d^une yoix &ible:

— C'est avec le consentement de yotre mari que j'ai pris la liberté de tous faire appeler. Ja sens la vie se retirer de moi. Déjà ma raison s'est égarée. Je peux la perdre encore, et j'ai Toulu profiter de ces quelques instants de lucidité pour vous confier mes dernières pensées. Après ce qui s'est passé entre nous, il est indispensable que vous m'entendiez.

— Je vous écoute, murmura Léa.

Séverin reprit haleine et continua •

— Depuis plusieurs mois je vis auprès devons, dans le but unique de vous ramener à la foi. Jus* qu'an jour récent où vous m'avez déclaré que ji^ mais je n'atteindrais le but que je poursuis, j'avais eipéré, Yof cruelles paroles, précédées d'autref

tJN MARTYR D*AMOUR 289

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jeté le désespoir dans mon àme. Je B^ai pin» )^ temps maintenant de tester de Honreaiix eftari». J*en aurais le temps qne mon eeupage ne teemïM plus à la hauteur de ma mission. Pïét à mourir, cepwidant, je vous dois un aveu solennel. Si j^ me suis décidé à tous le faire entendra?, c*ést qtté je n'ai plus que ce moyen de toucher votre eoiitP rebelle.

Il s'arrêta de nouveau, et regardai Léa qui restait devant lui, debout, immobile et te tête baissée.

— Vous m'avez dit, il y a deux jours, ces paroles : € Si vous m'aviez aimée, je croiraii^. * Je ne pouvais alors vous répoiïdre la vérité, iétïé qu'elle se forûiulait dans mon âme. Mais, â ce moment, il m'est permis de vous là dire. Croyez, Léa, car je vous ai beaucoup aimée.

Elle tressaillit. Mais il reprit :

— Je vous ai aimée d*une passion non meîûâ ardente que la vôtre, qui s'est déclarée le jour où je vous rencontrai au chevet de ma mère mortej C'est là que nos deux âmes se mesurèrent pourbi'

latte qu'elles devaient se livrer, que je sentis mon cœur embrasé par le premier de vos regards. A dater de ce jonr, mon amour s'est accnt isnscesse. Coupable jusque dans les luttes que je soutenais contre la fatale influence de votre beauté, j'ai connu toutes les tortures de la passion et j'en ignore encore les joies. Ces joies, je ne pouvais les goûter. Mes vœux s'y opposaient. Grâce à Dieu, je ne les ai pas trahis. Rappelez-vous nos longues promenades au bord de la mer, nos courses à cheval dans les bois. J'étais près de vous, je respirais votr^ haleine je lisais dans vos yeux et je ne pouvais vous dire rien du secret qui m'étouffidt. Rappelez-vous la nuit que votre présence dans ma maison a transformée en un long orage. Dites-vous que je vous aimais alors éperdûment, que jamais je ne vous avais connu plus séduisante ni plus belle, et vous comprendrez l'étendue des maux q^uej'ai endurés, la violence des tentations que ^ j'ai subies.

— Ah I s'écria Léa, en interrompant ce récit, c'est moi qui vous tue I Je n'ai pas compris que TOUS ppi'aimiez, Je n'ai pas compris la noblesse^

l'étendue de votre résistance ! Je me traînais à vos pieds. Ce n'est pas l'indiâérence qui dictait les paroles désespérantes que vous prononciez ! Vous m'aimiez et, en quittant votre maison, je vous ai maudit. Ah I malheureuse I j'ai appelé la mort sur votre tête I

Séverin la regarda. Jamais tant de bonté ne a'était révélée dans un regard.

-^ Ne vous accusez pas, dit-il.Je meurs, parce que, désireux de vous convaincre, je n'ai pas quitté ces lieux, alors que mon cœur n'était pas encore épris de vous au point de mourir d'une séparation. Je meurs, parce qu'ayant voulu vivre à vos cétés, j'ai goûté le charme qui se dégageait de vos jeux. Je meurs, parce que je vous ai éperdûment aimée, sans espérance, sans pouvoir dominer cet amour. A l'heure où je suis, l'homme est sincôro avec lui-même et avec les autres ; tous les sentiments, toutes les affections dont notre Âme est pleine, s'épurent et s'idéalisent. C'est donc sans faiblesse comme sans regret que je vous ùâa cet aveu solennel. Je vous ai aimé^. Je vont aime encore I

— Voas m*aimez, et vous allez mourir l mni^ mura passionnément Léa. J*aurai donc été fatale à tous ceux qui m'ont aimée, ajouta-t-elle désolée. Se vérin tué par moi ; le bonheur de mon mari à jamais détruit par mon orgueuil insensé; mon père chassé de sa maison par sa fille. Voilà mon œuvre.

Et, baissant la tête, elle s^bhna dans des

réflexions douloureuses.

Séverin avait entendu ces mots, sa faiblesse ne lui permit pas ^y répondre sur-le-champ. Au bout de quelques instants, il reprit :

— Léa, point de vains regrets, point d*lnutiles remords î Si mon cœur a été fkiblej ce n*est pas votre faute. Qu'y pouviez-vous ? Et puis, il est bon que je meure. Poursuivi par votre souvenir, peutêtre aurais-je subi les dégoûts, les tristesses qui sont lé résultat d'un amour désespéré, et perdant de vue mes devoirs, serais-je devenu un maurais prêtre f Croyez-moi, je suis heureux db mourfr. Loin de vous accuser, je vous bénis f

Léa pleurait doucement et ne répondit pas.

feêrôrîn continua :

— Je meurs en paix, parce que je laisse dans yes mains les éléments d'un bonheur désormais assuré. Votre mari ne vous a jamais plus aimée. Vous allez trouver en lui une patience, une douceur inaltérables. Il veut vous faire oublier le passé.

— Le passé I je ne l'oublierai jamais ! ûi Léa si doucement que Séverin ne l'entendit pas.

— Quant à votre père, ajouta-t-il, ce n'est pas la tristesse dans le cœur qu'il est parti. Il est parti réconcilié avec Dieu î...

— Mon père I mon pore ! s'écria Léa éperdue de surprise. Dites-vous vrai ?

— Il croit I dit Séverin.

Il respira longuement, tandis que Léa toujours debout en face du lit le regardait avec une tristeisse mêlée d'admiration.

— Et vous, reprit-il alors, ne me donnerez?

vous pas la suprême joie que depuis si longtemps j'attends de vous ? Ne voudr^-vous pa? que j'emporte dans la tombe cette consolation infinie d'avoir vu votre âme, déjà tamt assiégée, ouverte enfin à la lumière divine ? Léa ! Léa ! Au nom de

Tamour que j'ai eu pour vous, qui s'est en quelques jours ' transformé en un sentiment pur et sacré, au nom de cet amour qui pouvait nous perdre à jamais, et qui vous sauvera, écoutez d'un cœur docile la voix de Dieu.

— Dieu ! il vous arrache à ma tendresse I

— Vouliez-vous me perdre ? Vouliez-vous me déshonorer? Léa, cette tendresse était coupable, jamais elle n'eût été bénie. Voyez, je meurs, je meurs sans avoir succombé aux tentations que jne tendait ce fol amour ! Je puis me rappeler toutes les heures passées près de vous. Il en est dont le souvenir est brûlant. Mais aucune d'elles ne met la honte sur mon front. En mourant, je vous lègue ces souvenirs. Vous aussi, vous penserez k moi, mais ce sera une des joies de votre vie que d'j pouvoir songer sans rougir!... Il est donc heureux que je quitte la vie. Ici encore éclate la bonté du ciel.

Pendant que Séverin prononçait ces paroles lentement, s'interrompant parfois pour reprendre haleine et se reposer des efforts qu'il faisait en ce moment, Lôa s'était agrenouillée an pied de son

lit. Elle l'écoutait en silence, tandis que son im^ gination et son cœur servaient de théâtre à une lutte suprême entre le bien et le mal.

Le notissionnaire ne la regardait plus. La tête posée sur l'oreiller, les jeux fixés vers le ciel, il continuait à parler comme s'il eût passé de la réalité dans l'extase.

— Ma vie n'aura pas été perdue, disait^il. J'ai sauvé deux Ames et je monte vers Dieu pour lui en faire l'offrande. Archibald ! Léa I Henrij chers êtres qui me devez l'éternelle paix, je vous aime ! Je meurs, mais je ne vous quitte pas. Votre image restera gravée dans mon âme immortelle ; mon souvenir demeurera vivant au milieu de vous ! Archibald, si les austérités de la vie monastique que tu vas embrasser sont dures à ton corps et à ton âme, je serai près de toi pour t'en adoucir les rigueurs ! Henri, tu me devras ton bonheur. Si un jour encore il était menacé, c'est moi qui viendrai dissiper les nuages alarmants. Et toi, Léa I toi que j'ai tant aimée, tu me verras toujours devant tes yeux. Tu m'y verras aux heures de découragement et de doute, soutenant tes pas,

calmant tes peines, te montrant le ciel où je vais t'attendre, pour t'jr chérir éternellement, dans les splendeurs divines.^

A ees mots qui lui ouvraient Tespérance de l'immortalité, Léa se releva brusquement, elle rejeta en arrière, par un mouvement fiévreux, les cheveux qui touchaient son front. Elle promena

sur Séverin un regard éperdu, et se courbant sur Tune des mains du prêtre, posée sur la couverture, elle la couvrit de baisers et de larmes en disant :

— Séverin I Séverin I la lumière s'est faite dans mon âme. Meurs heureux ! Je t'aime comme ta veux être aimé. Je t'aime et je crois I

Tel avait été le cri de Pauline, l'héroïque ' épouse de Polyeucte. Tel fut le cri de Léa I

Un sourire radieux apparut sur le visage de Séverin. Mais il ne fit aucun mouvement. D'une voix douce il dit :

— Vous l^avez entendue, ajiges du ciel I Elle croit ! mon œuvre est accomplie. Léa! je vois ma place marquée I4^ha,ut, parmi les légions des élus, et je vois la lâenne aussi.... Ah Il'éternité ne nous séparera pas I...

Il ne p&rlaplus. Léa releva la tête et tH son ami s'assoupir. Elle crut qae c'était la mort et courut vers la porte. Elle l'ouvrit en demandant du secours. Les personnes présentes acconrarent, s'élancèrent vers le lit du malade, tandis'qu'ellemâme se laissait aller, brisée d'émotions, dans les bras de Fayei;aey, en murmurant ces mots :

— Je crois en Dieu.

L'abbé Séverin Vergnîaud mourut pi as tard.

' Son corps repose dans le cimetière di pez. Sur sa tombe une main pieuse a gravé ces mots: Missionnaire uort pour la foi. »

Pojsi;, — Typ. S. L«t>T et Cie.

Louis ROtrSSET

VOIRON am*r9)

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