‹ Un martyr d'amourChapitre 2 sur 3 · UL · texte numérisé non relu

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Il y sr quelques années, on trouvait, eo^BOPtcat de Saint-Tropez par la route i^ni suit la côte ei regarde la pleine mer, une maison séparée du

rivage par un grand jardin seulement. Qu'on eût planté des arbres, dessiné des pelouses, fait pousser des fleurs sur cette plage sablonneuse, on tie pouvait se l'expliquer qu'en songeant aux miraclôd (Jue peut accomplir le génie humain allié à l'açgent.-

La maison était spacieuse, commode, simple, divisée en deux parties, l'une consacrée & l'habitation des maîtres, l'autre servant de demeure au fermier qui exploitait les terres dépendant de la propriété'. La ferme était toujours animée, bruyante. La maison principale , au contraire, semblait vouée à la solitude, au silence. A l'époque où commence ce récit, il y avait douze ans que personne ne l'avait habitée.

Au mois de mai 185..., un matin, les croisées furent ouvertes bruyamment. Plusieurs ouvriers

envahirent toutes les chambres. On donnait de

t l'air, on changeait les papiers moisis qui couvraient les murs, on secouait les tapis, on battait les meubles. Le fermier, nommé Cassinel, prési*'

dait à ces préparatifs et veillait avec sollicitude à ce que rien ne fût négligé pour faire disparaître les traces malsaines que le temps laisse aprôs lui dajis une maison déserte.

Le lendemain, vers deux heures de l'aprôs-midi, une voiture de voyage qui venait directement de Toulon, — car le chemin de fer ne desservait pas encore la station du Luc, — s'arrêta devant la maison. Une femme descendit de cette voiture. Quoiqu'elle eût dépassé la quarantaine, on devinait à son visage resté jeune et séduisant, qu'elle était de ces créatures aux pieds desquelles le monde s'est courbé, que le temps, la douleur ne frappent qu'à regret, comme s'ils redoutaient de détruire leur beauté. Mais il était également facile de voir qu'elle avait beaucoup souffert, car les traits de son visage portaient l'empreinte d'une tristesse mortelle.

Ses vêtements étaient modestes, de couleur sombre. Mais l'aisance avec laquelle elle les portait, aussi bien que certains détails de toilette, révélaient une personne riche, accoutumée aii bien-être, La présence auprès d'elle d'une SwuM

de chambre et d'un domestique en livrée suffisait j^r dissiper tous les doutes à cet égard.

Elle se dirigea vers la grille. Elle allait tonner lorsqu'une paysanne, vêtue avecl'éljâgance proverbiale des Provençales, sortit de la ferme en toute hâte et vînt ouvrir. Sans doute la voyageuse s'attendait à trouver un autre visage que celui de cette jeune fille, car elle parut désappointée. De son côté, celle-ci semblait demander qu'on l'interrogeât, avant de laisser le passage libre. L'inconnue comprit son hésitation.

— Je suiff madame Yergniaud, ditHsUe. En même temps elle fit un pas dans la cour.

— Je m'en doutais bien, madame, répondit la jeune fille en s'écartànt avec respect. Nous vous Attendons depuis hier. Tout est prêt pour recevoir madame ; ses ordres ont été suivis.

En disant ces mots, elle marcha vers la maison d'habitation et ouvrit un salon au rez-de-chaussée, où madame Vergniaud entra devant elle.

— Vous êtes sans doute Sidonie Cassinel, U

fille du fermier?

«^ Oui| maclame«

— II. nous eût été diflScile de nous reconnaître, mon enfant- Voilà douze ans que je ne suis venue ici. Vous en aviez cinq à peinei Où est Cassinel ?

— Mon père est allé à votre rencontre, madame. Maifi, sans doute, il aura pris par la route, tandis que vous êtes arrivée par les bois.

— Eh bien, en l'attendant, montrez & mes gens leurs chambres et les êtres de la maison qu'ils ne connaissent pas. Puis veillez & ce qu'on paye le postillon qui m'a conduite ici. Dès que votre père viendra, vous me l'enverrez. Allez, mon enfant.

Et, d'un geste affectueux, madame Vergniaud congédia Sidonie.

. Elle resta seule. Sans quitter le fauteuil sur lequel elle s'était assise, elle se mit à tout examiner autour d'elle. Ce salon avait été élégant. Mais les meubles, quelque soin qu'on eût pris d'eux, portaient cette empreinte poussiéreuse qui frappe les objets d'une maison délaissée. Les housses qu'on avait enlevées le matin laissaient à découvert des chaises, des fauteuils dont l'étoffe était éraillée, la couleur fanée en maints endroits. Aux murs, on voyait accrochés quelques portraits

de fscmilleet le sien en costume de drutdesse. Ce portrait datait de vingt ans. Madame Vergniand y était représentée dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté. En le regardant, elle poussa un soupir ; puis, se levant, elle vint devant l'une des croisées regarder le jardin.

■ Là, du moins, rien n'indiquait une demeure abandonnée. IJne main soigneuse n'avait jamais cessé de cultiver les fleurs, d'entretenir les platestandes, de ratisser les allées, d'arroser la pelouse qui s'étendait devant la maison!

— Comme nous aurions été heureux tous les deux ici I murmura-t-elle.

Elle allait peut-être continuer son monologue, lorsque tout & coup Cassinel, son fermier, se présenta. C'était un paysan au visage intelligent, ouvert, dans la force de l'âge et de Ja santé.

— Ah I madame, s'écria-t-il avec effusion,

quelle joie de vous revoir après douze ans î

— Oui, "douze ans, tout autant, répondit^lle. Comme cela a passé I

Il y eut un silence. Elle reprit :

— J'ai vu votre ûlle. C'est une belle personne.

»»—*———*— ^■*—- ■ I ■ ' ■■■■«■■ ■■, ■■— wi— ^MIW—

— Elle a poussé, et vous êtes bien bonne, madame, de l'avoir remarquée. Mais M. Séverin, n'est-il pas arrivé avec madame ?

A cette question, madame Yergniaud tressaillit.

— Mon fils ! je vous défends de me parler de lui. Personne ici, personne, entendez-le bien, ne doit prononcer son nom devant moi.

Cassinel fut stupéfait. Le jeune homme dont on lui parlait en ces termes, il l'avait vu naître, il l'aimait comme il avait aimé le père. Les paroles de madame Yergniaud l'impressionnèrent douloureusement. Mais il se garda bien d'interroger celle-ci. Il j eut donc un moment d'embarras. Madame Yergniaud sembla ne pas s'en apercevoir.

— Je sais par votre fille que tous mes ordres ont été exécutés, dit-elle..

— Oui, madame, la maison a été réparée, rendue habitable autant que possible. Mais...

Madame Yergniaud jeta un regard autour d'elle.

— Oui, tout cela est bien vermoulu. Mais je vais écrire à Paris. Il faut que ces meubles soient changés. J'ai besoin de trouver ici mes habitudes.

TTN MARTYR D'AMOUR 13

■îkw

Je viens trôs-ptobablement m'y installer d'ane manière définitive.

Cassinel regarda sa maîtresse avec une surprise mêlée de joie, sans bien comprendre par qtiel caprice elle choisissait une aussi modeste demeure, alors qu'elle possédait une vaste propriété dans le Poitou.

Elle devina ce qui se passait dans Tesprit du fermier.

— Mes paroles vous étonnent, continua-t-elle. Un mot fera cesser votre étonnement, et ce mot, mon cher Cassinel, j'ai assez de confiance en vous pour vous le dire. J'ai eu de très-grands chagrins dans ces derniers temps, des peines de cœur irréparables. Je suis venue ici, parce que j'ai besoin de repos^ de solitude, parce que je ne veux plus voir personne. Comprenez-vous ?

Cassinel s'inclina, bien que son visage indiqu&t clairement que l'explication qu'il venait d'entendre lui semblait encore assez mystérieuse.

— Mais, votre fils, madame, s'écris^t-il tout à . coup, sa place devrait être en ce moment à côté de

vous. C'est à lui qu'il appartient de vous consoler.

-^ Mon fils I Et si c'était lui qui lût la cause de mes douleurs I

— Un si brave cœur I

— Assez, Cassinel, assez. Je vous ai prié de ne jamais m'en parler. Ne m'obligez pas. à tous le rappeler,

La gravité avec laquelle ces mots furent prononcés arrêta les questions de Qassinel. Il se contenta de répondre à celles de sa maîtresse qui sembla prendre plaisir & l'interroger, comn^e pour lui faire oublier ce qui venait de se passer.

— Y a-t-il eu des changements dans le pays, depuis douze ans ? demanda-t-elle.

— Aucun, madame. Puis, se reprenant : Je me trompe, cependant. Le château de la Suze a été acheté par un Anglais qui est venu s'installer dans le pays, peu après votre départ, et qui, depuis, a marié sa fille avec un jeune hoHmw d'Aix. lilals ce sont des gens bien singuliers. Ils n'ont aucune relation dans le pays. Seul, le maEri se plaît à laire quelque bien. Quant aux autres, c'est à peine »i on les voit ; ils ne sortent que le soir. Et pois.

tJN maJrtyr d'amour 15

ce sont des païens. Ils ne mettent jamais les pieds à l'église.

^ — S'ils sont protestants, cela n'est pas surprenant.

— NoB, Madame. Ils sont catholiques. Ils ont été mariés à la cathédrale d'Aix.

— Eh bien, ils préfèrent prier chez eux. Je suii^rai leut exemple, je vous en préviens immédiatement, Cassinel, aâh que vous m'évitiez^ les idsites du curé ou les bavardages que pourra fiûre naître mon absence & l'église, si elle est remarquée. B'aiHeurs, on me verra fort peu.

De plus en plus intrigué par la singularité de eonââences semblables, Cassinel ne savait plus que répondre. Fort heureusement, madame Vergniaud ôt cesser son embarras en l'engageant à se retirer. Il obéit.

Dans la soirée de ce jour madame Yergniaiid, aidant réparé le ëésordre de sa toilette, s'étant reposée des mtigues de son long voyage, fût prisé de cette affreuse languitude qui succède ordinairement, chez certains individus, à une yive agitation. Des puissantes distractions de la

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route, elle était tombée dans un calme profond. Dans cette maison où elle revenait après douze ans d'absence, elle n'avait pas eu le temps de se créer encore des habitudes. Elle y était dépaysée, comme étrangère. Autour d'elle^ ses gens achevaient de vider les malles^ de compléter son installation.

Livrée à de sombres préoccupations, elle passait d'une chambre dans une autre, donnant diine voix dolente et distraite des ordres auxquels son esprit restait indifférent. Pas un coin de sa demeure* qui ne fût encore encombré par des paquets ou' des meubles qui n'avaient pas trouvé leur place définitive. Elle erra longtemps ainsi, énervée, livrée à un de ces malaises qui n'ont d'autre remède que le sommeil. Mais elle sentait que ses paupières refuseraient de se clore. Elle avait besoin de rafraîchir son front dans l'air pur du isoir.

Elle descendit dans son jardin. Elle en parcourut les allées, respirant avec délices la saine odeur des lilas et du buis. Sur sa tète, le ciel, éclairé par ces pÀles et blanches lueurs qui font

UN MARTYR D'AMOtJR IT

le charme des nuits du Midi, resplendissait d'une inaltérable pureté. Le silence solennel de la nature n'était troublé que par le sourd murmure de la mer.

Un long soupir sortit de sa poitrine. Pour la première hi^ depuis bien des jours, elle ressentit une émotion que la douleur n'avait pas fait naître.

Elle arriva ainsi jusqu'au mur qui fermait la propriété du côté de la mer. La porte pratiquée dans ce mûr était ouverte. Elle en franchit le seuil et se trouva sur le rivage.

Vue de cet endroit, la Méditerranée n'a pas de limites. De quelque côté que madame Ver- ^niaud tournât son regard, aussi loin qu'il pouvait aller, elle ne voyait rien que l'onde azurée, bercée par la brise, dans son grand lit, et dont les vagues écumeuses venaient lécher les pentes sablonneuses de la plage. A la surface de l'eau, brillaient des milliers d'étincelles semblables à des étoiles, coiùme si celtes qui scintillaient au firmament eussent pris plaisir à se refléter dans

ce vaste et mouvant miroir.

Séduite par ce sfpectacle, madame Vergniaud marcha longtemps. Puis, elle s'assit sur la plage, livrée à des réflexions qui sans doute devaient être douloureuses, car elles lui arrachèrent d'abord des larmes silencieuses, puis des sanglots.

Tout à coup, elle sentit une main se poser sur son épaule, elle entendit une voix douce et ferme & la fois prononcer ces mots :

— Vous souffrez, madame ?

Elle se retourna vivement. Debout devant elle, se trouvait une femme qui lui parut jeune et belle. Surprise, troublée par cette soudaine apparition, elle ne trouva pas un mot & lui répondre. L'inconnue reprit :

— Je suis la fille de M. Archibald Clamorgan, le propriétaire du château de la Suze. Je me nomme Léa Favernej. Je viens souvent ici, le soir, et jamais je n'y rencontre âme qui vive. Ne sojez donc pas surprise, Madame, si vos sanglots m'ont arrêtée près de vous, et si je vous ai adressé la parole, Ai-je été indiscrète ? Dites-le, et jC me retire.

Madame Vergniaud s'était un peu remise de son émotion.

— Il n'y a pas d'indiscrétion à tendre la ^ main à ceux qui souffrent, répondit-elle, lorsqu'une vaine curiosité ne dicte pas ce bon mou- Tement. Mais vous devez savoir, madame, qu'il est des âmes froissées et meurtries qui pleurent en silence, qui souffriraient d'inspirer de la pitié. J'ai eu tort de me croire seule. Mais je vous remercie de vos bonnes paroles.

Ayant ainsi parlé, madame Vergniaud se leva, salua madame Faverney et fit un pas pour se retirer, bien qu'elle éprouvât, au fond de son cœur, un commencement de sympathie pour cette jeune femme dont Cassinel lui avait dit un mot, et qui lui avait parlé si discrètement.

— Pourquoi me fuir? s'écria celle-ci. Je ne vous connais pas, mais je vous devine. Vous êtes madame Vergniaud. Depuis quelques jours, vous êtes attendue. Je le savais, et plusieurs fois, depuis que j'ai connu votre prochaine arrivée, j'ai pensé & vous. Je vis seule, isolée ici, sans amitié ; j'avais espéré trouver en vous, je n'o«e

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dire une amie, mais une compagne. Vous me comprendrez, si vous croyez aux pressentiments.

— Oui, j'y crois, murmura madame Vergniaud en levant les yeux vers le ciel.

— Vous devinez alors quels sentiments s'agitent en moi. Je m'étais dit qu'il serait peut-être inccmvenant de me présenter dans votre maison, mais j'avais compté sur le hasard d'une ï^ncon1»re. Ce hasard s'est produit ; -me voilà en ftkce de vous que je désirais connaître. Eh bien, ne me fuyez pas. Je sais qu'il est des douleurs or* gueilleuses qui ne veulent pas de soulagement d'autrui. Mais j'ai été entraînée vers vous par un mouvement irrésistible que je vous supplie de pardonner.

Cela fut si bien dit que madame Vergniaud tendit spontanément la main à Léa Faverney.

— Vous êtes charmante, fit-elle avec un accent de tendresse qui émut celle-ci. Mais, croyezmoi, si vous cherchez une amie, ne venez pas vers moi qui suis vieille, aigrie, désillusionnée. Ma vie ^t finie, la vôtre commence. Vous êtes jeune,

belle; vous devez être aimée. Moi, personne ne m'aime plus.

— Je vous aimerai I s'écria Léa.

Madame Vergniaud secoua la tête avec tristesse,

— Savez-vous seulement si je suis digne de Tamitié que vous m'offrez ? Connaissez-vous mon caractère, mon passé?

— Je crois les connaître,

— On vous a donc parlé de moi?

— Beaucoup. Mon mari a habité Paris, et lorsque mon père a acheté le château de la Suze, Henri, ayant appris que vous aviez des propriétés dans ce pays, m'a raconté ce qu'il savait de votre vie.

— Ce que tout le monde en dit, sans doute, fit amèrement madame Vergniaud ; et malgré cela vous m'estimez ?

— Pourquoi ne vous estimerais-je pas ? On m'a dit que vous aviez été beaucoup aimée, que vous avies cédé à vos passions, sans soueî de votre renommée, mais que jusque dans vos plus grands égaremeats, vous aviez été sincère I

— Que vous art-on dit encore ? demanda m^ dame Vergniaud,

— On m'a dit que, de vos premières amours, il vous était resté un fils ; que vous Paviez soigneusement fait élever ; que, plus tard, vous Tavez éloigné de vous, parce que, contrairement à vos idées, 11 a voulu devenir prêtre.

Madame Yergniaud baissa la tête. Si, en ce moment, Léa avait pu voir son visage, elle y aurait vu couler des larmes silencieuses, arrachées à la mère délaissée, par le souvenir qui venait de lui être rappelé.

— Vous ne me blâmez pas d'avoir cessé de voir mon fils ? demanda doucement madame Yeiv gniaud.

— Je n'ai pas le bonheur d'être môre, répondit Léa, je ne sais ce que je ferais si je me trouvais dans une situation semblable à la vôtre. Mais il me semble que si j'avais un fils et qu'il mentît & mes espérances, en persistant, malgré ma volonté, à suivre une carrière contraire à mes goûts, je n'hésiterais pas à mettre eiitre lui et moi une barrière infranchissable. Je ne saurais donc blâmer la conduite que vous avez tenue.

^ I^'eislrce paS| 6'écria madamo Yergniaud^

que mon fils me devait obéissance, que ma volonté

ne devait pas fléchir devant la sienne ?

Léa répondit affirmativement.

— Les enfants sont ingrats, continua tristement madame Vergniaud.

Il y eut un moment de silence. Madame Vergniaud semblait s'abandonner à une sombre rô- Terie, tandis qu'en face d'elle, Léa se tenait immobile, n'osant provoquer la confidence d'un secret qu'elle brûlait cependant de connaître. Elle avait appris dans son ensemble l'histoire de madame Vergniaud ; mais elle en ignorait les détails. Elle aurait voulu savoir par quelles circonstances celleci avait été conduite à renier son fils.

Elle n'osa cependant l'interroger. Remettant & une heure plus propice les questions qu'elle se proposait de lui adresser, elle essaya de changer le cours de l'entretien.

— Comptez-vous demeurer longtemps dlins ce pays? demanda-t-elle.

— Mon désir est de ne plus le quitter. Ma vie est désormais détruite. Je sens qu'elle ne se prolongera pas longtemps. Je suis frappée mortelle-

ment, et je suis venue ici chercher la solitude, le repos qui conviennent à une âme agonisante.

— Vous avez tort de désespérer, 'iit Léa, désireuse de prodiguer des consolations à ce cœur meurtri. Votre flls vous reviendra. Il comprendra ce qu'il doit à sa mère,

— Il est perdu pour moi. N'est-il pas prêtre aiy ourd'hui, c'est-à-dire lié à l'Église par des vœux irrévocables ? N'est-il pas depuis peu au séminaire des Missions-Étrangères ? Ne doit-il pas partir dans quelques mois, afin d'aller tenter, de l'autre côté des mers, la conversion des tribus sauvages ? L'Église catholique tue, dans le cœur de ceux qui se consacrent à son service, l'amour de la famille. Entre le sacerdoce et moi, mon âls n'a pas hésité. Il m'a sacrifiée. Je n'ai plus d'enfant I

En disant ces mots avec amertume, elle versait de nouveau des larmes qui, cette fois, n'échappèrent pas au regard 43 Léa Faverney.

— N'est-ce pas une religion dénaturée, reprit avec agitation madame Vergniaud, que celle qui arrache les enfants à leur mère, au nom de je ne sais quels prétendus devoirS| contrairement aux

sentiments les plus sacrés ; qui stérilise leur vie, en les vouant au célibat ; qui jette les uns dans des cloîtres sombres, les autres en pâture à des peuplades barbares ?

A ces mots, Léa prit les mains de madame Yergniaud, et, les serrant avec énergie :

— Nous sommes faites pour nous comprendre, î'écriart-elle. Cette religion vous a pris votre fils; à moi, elle m'a enlevé le cœur de mon mari.

— Ahl que je vous plains! Mais, si vous ne redoutez pas la lutte, vous devez être victorieuse. Telle que je vous vois, telle que je vous pressens, votre mari doit vous aimer.

— Il m'aime ! mais il me sacrifiera à sa religion, si je refuse de le suivre dans la voie où il est entré, et où certainement je ne le suivrai pas.

— Vous ne croyez donc pas ? demanda madame Vergniaud.

A cette question, Léa ne répondit pas sur-lechamp. Elle sembla préparer sa réponse. Puis, elle dit d'une voix ferme :

— Vous m'interrogez? Ce que je vais vous dire vous é|>ouvantera peut-ôtre. Vous ne comprendrez

I I »— — Il I ■ ■ .1 ■ ■ ■ I ■

ni mes idées ni mon langage. Mais je n'ai pas été élevée comme tout le monde. Ma jeunesse n'a été qu'un orage; mon esprit garde encore la trace des combats qu'il a soutenus. Ne soyez donc pas surprise des paroles qui sortiront de ma bouche.

Madame Yergniaud attendait frémissante. Léa reprit :

— Je crois à une puissance surnaturelle, mais inconsciente, sinon volontairement méchante, qui mène les hommes et les choses, qui se joue de nos destinées, qui nous livre désarmés à des passions qu'elle soulève sous nos pas. Je ne puis la nier, puisqu'elle éclate à chaque instant dans la nature, dans la vie des peuples, dans l'existence individuelle de chacun de nous. Cette puissance, je la vois sans la comprendre ; je m'irrite du mjstère dont elle s'environne. Mais je ne crois pas qu'elle veuille être adorée, qu'elle comprenne les hommages qui lui sont adressés sous diverses formes. Je ne crois pas qu'elle affectionne tel ou tel culte. Elle les méprise tous. Les prières des hommes ne sauraient la toucher. Elle dirige les événements au seul gré de son caprice. Elle laisse Impunis

des crimes innomés. Elle est toujours du côté de Taudace, de la force, de la richesse. Elle fevorise l'inégalité entre les hommes, sans donner une compensation aux moins privilégiés. Elle les arme les uns contre les autres, laisse les plu« coupables agir en son nom et commettre tous les jours des monstruosités que consacre son inertie. Cette puissance, elle a trouvé son expression la plus complète dans le christianisme qui, après avoir été un libérateur, parce que l'heure de la liberté avait sonné, est devenu un tjran lorsque la liberté a été comprimée. Non, je ne crois pas au Dieu dont les religions me parlent, tel qu'elles me le présentent. Elles me disent de le craindre, de l'aimer. Gomment allier l'amour et la crainte ? Ce n'est pas lui que je redoute, mais la fatalité; car j'appelle de ce nom l'inertie avec laquelle il laisse triompher les méchants et s'accomplir les événements les plus effroyables. Ne pouvant lui donner l'amour qu'on réclame pour lui, je n'éprouve d'autre besoin que celui de ma propre estime. Je n'ai d'autre culte que celui de l'honneur.

Ce langage dans la bouche de Léa irappa vive*

mont madame Yergoiaud. N'ayant pas su résister à ses passions, obligée de trouver vis-à-vis d'ellemême une excuse à sa conduite, elle n'avait jamais voulu chercher dans les pratiques religieuses un abri contre ses faiblesses. D'instinct, elle redoutait plus qu^elle ne la haïssait la religion catholique dans laquelle elle avait été élevée ; à vrai dire, elle ne la haïssait que depuis que son ôls s'était enfui de ses bras. Mais jamais elle n'avait tenté d'approfondir ses sentiments à cet égard , de^ désordre en elle-même pour y voir clair dans sa conscience. Ayant couru quelques dangers dans son existence aventureuse, elle avait alors répété machinalement les prières de son en£ânce, sans savoir bien exactement à qui elle les adressait. Qu'il fût le résultat de son indifférence ou de son ignorance, tel était l'état de son âme.

Pour la première fois, elle entendait résumées, en un langage énergique et clair, quelquesrttnea des idées qui avaient vaguement traversé son cei> veau dans diverses circonstances de sa vie, et qui étaient chez Léa Faverney le résultat d'une éducation malsaine dont nous aurons plus tard à ra-

UN MAÏVTYR d'AMOUR 2W

conter les détails. Mais, en les entendant formuler ainsi, elle les trouva exagérées, effrayantes, bonnes à jeter l'âme dans le désespoir.

— Yous ne pries donc jamais? demanda-t-elle niûyement.

— Qui prierais-je? s'écria Léa avec un mouvem^t d'impatience. Ah I parfois, je me sens prise du désir de croire ^i un Dieu aux pieds duqu^ je pourrais m'agenouiller, déposer mes chagrins. Oui, lorsque je suis seule au bord de la mer, lorsque j'écoute chanter les pins secoués par la brise, souvent mon coaur s'élôve, cherchant le créateur de toutes ces bdles choses pour lui adresser une fervente prière. Mais je ne le comprends pas, et, s'il existe^ comment voir en lui le Dieu de la miséricorde et de la bonté, alors que, dans toute son œuvre, qu'elle soit l'homme ou la nature, le mal domine le bien ? La mer qu'il a faite si grande, si belle, est perfide ; à côté des fruits savoureux qu'il a suspendus aux arbres, d'autres renferment des poisons mortels. Les reptiles malfaisants Tstjor pent sous nos pieds. Le rossignol chante dans l'aubépine, mais l'oiseau de proie l'épie pour le

surprendre et le dôrorer. Tout est ainsi dans la nature. Tout est pire dans Tâme humaine. Nos instincts sont mauvais ; la passion est au fond de nous, comme la vase au fond des lacs. Comment avoir confiance dans l'amour d'un Dieu dont le christianisme nous vante les douceurs et qui prend plaisir à nous &.ire souffrir, à nous torturer, en nous environnant de tentations séduisantes, mais coupables, sans nous donner des armes pour y résister.

Ces farouches paroles répondaient trop bien aux propres idée» de madame Yergniaud pour qu'elle songeât à les réfuter. Cependant, une objection vint sur ses lèvres, et elle ne la retint pas.

— Mon fils m'a dit un jour que les pratiques religieuses seules peuvent nous fournir ces armes dont vous parlez.

— Oui l c'est le langage de tous les prêtres. Mais ils devraient sgouter que ces pratiques ne nous rendent forts contre nos mauvaises passions qu'en comprimant les bonnes. Éteindre tout en nous, les chaudes et fiôres ardeurs, la raison, la

volonté ; faire de l'homme on être négatif, l'asservir à des pratiques puériles, bonnes seukment pour les êtres faibles, voilà leur système. J'ai trop d'orgueil pour m'y soumettre jamais.

Ayant ainsi parlé, Léa se mit à nmrcher du côté de la maison de madame Vergniaud. Celle-ci la suivit en silence.

— Il faut que je vous quitte, s'écria tout à coup Léa. Mais promettez-moi que nous nous rêverrons. Nous devons nous comprendre. Charmons, en nous aimant, les longueurs de la solitude à laquelle nous sommes condamnées. Dites ! voulez-vous ?

— De tout mon cœur, répondit madame Vergniaud, séduite par le langage et par les manières de la jeune femme.

Elle lui tendit les deux mains. Léa s'en empara, et, par un mouvement spontané, les deux amies s'embrassèrent.

— Pour des causes que vous saurez lorsque ma vie vous sera connue, agouta Léa, je ne pourrai vous présenter ni mon père ni mon mari ; mais nous nous rencontrerons ici , à moins qu'il ne

82 UN MARTYR d'AMOUK

TOUS déplaise pas trop de m'oavrir votre maison.

— Eh l chère petite, dès à présent, ma maison vous est ouverte.

Un adieu fut encore échangé, après lequel elles se séparèrent. Léa regagna lentement le château de la Suze, qui n^est qu'à quelques minutes de Saint-Tropez, à mi-côte, et d'où elle s'échappait presque tous les jours pour aller rêver au bord de la mer. Quant à madame Yergniaud, elle trouva la petite porte de son jardin encore ouverte et put rentrer chez elle, sans qu'on se fût aperçu de son absence.

Charlotte Vergniaud n'avait jamais été 'mariée. Née d^une famille honorable, mais pauvre, elle fut jetée, par des circonstances étrangères à ce récit, dans la carrière théâtrale où son talent, son esprit, sa beauté lui assurèrent des succès brillants et rapides. Il suffira de dire qu'elle fut, dès ses débuts, la plus adulée, la plus courtisée des comédiennes de Paris, pour expliquer comment elle se laissa séduire. Se vérin fut le fruit de sa pre* mièrè faute.

I>m9 I0 monde auouel appartenait CharlottO|

des chutes du genre de celle-ci ne sont ni bruyantes ni profondes. Deux ans après la naissance de son fils, on aurait pu croire qu'il n'y avait eu aucun fâcheux événement dans sa vie. Son séducteur était mort, en lui laissant une fortune considérable, dont faisait partie la propriété de Saint-Tropez, affermée déjà à Cassinel. Quant au petit Séverin, il avait été, par les soins de ce dernier, placé en nourrice chez des paysans provençaux qui le gardèrent auprès d'eux jusqu'à l'âge de sept ans.

A ce moment, Charlotte se lassa tout à coup de la vie qu'elle menait, ^ daigna se rappeler qu'elle avait un fils. On la vit abandonner le théâtre, vendre son mobilier, mettre ordre à ses affaires, et disparaître un matin sans faire à personne la confidence de ses projets.

Elle avait alors vingt-cinq ans. C'était une créature un peu légère, sans force pour résister à ses passions, mais douée d'un cœur généreux,* incap^ ble d'un calcul infâme. En rompant avec le monde, en quittant Paris, elle s'assurait, à son insui contre toute nouvelle faiblesse de son cœur, «i

UH MARTYR D'AMOn» 35

11 était permis de penser qu'ayant en le courage de fuir le danger, ellesaurait résister & la tentation d'aller au-devant de lui. Mais on aurait tort de croire qu'il ; eût eu, dans le mouvement spontané auquel elle venait de céder, quelque chose des sentiments qui avaient autrefois inspiré Madeleine et les grandes repenties. Co n'était ni le repentir, ni le besoin de ee livrer h Dieu, qui la jetaient dansuiieexistence nouvelle. Ellen'avait eu d'autre mobile que l'amour maternel. Lai seal la poussait à changer de vie.

Elle arriva à Saint-Tropez e t, ré-

sol ne à se consacrer tont entiô >n de

son âls. L'en&nt était intelligt être

riotie un jour, et Charlotte nev< jliger

pour lui assurer dans le monde une grande position. Un précepteur fut appelé de Paris et chargé d'élever Séverin bous les yeux de sa mère.

Six ans s'écoulèrent aiusi, sans qu'elle manquât DD seul instant aux graves devoirs qu'elle s'était imposés. iSIle déploya une affection intelligente,sincdre, et jamais femme honnête ne vécut plus pur&fluat que Charlotte durant cette période de aa vie.

Et cependant elle subissait, à l'insu de tous ceux qui l'approchaient, de cruelles souffrances. Accoutumée à une existence bruyante, aux aventures de la yie de théâtre, aux applaudissements, le calme dans lequel elle était tombée lui pesait lourdement. Jusqu'alors livrée à l'amour ou tout au moins à des caprices qui en revotaient les apparences, son cœur, maintenant inoccupé^ souffrait d'un malaise inexplicable, résultant' du vide qui s'y était fait peu à peu. Elle ne connut qu'à moitié les douceurs de la maternité. L'amour de son enfant ne lui suffisait pas. La nature, qui lui avait donné une complexion amoureuse, un tempérament de courtisane, réclamait ses droits, et ce fut pour elle un sacrifice héroïque de vivre pendant six ans dans la solitude et la continence.

Cependant le temps, qui guérit tous les maux, même celui dont elle souffrait, l'avait peu à peu pliée à ce fardeau, et on peut penser qu'elle touchait à cet état paisible du cœur qui est le privilège, la récompense de ceux qui ont tenté de combattre leurs passions. Malheureusement, vers cette

époque^ ^^^ affaire imjportante l'appela 1^ Paris^

UN MARTTR D'aMOU» • 37

Ce fut pour son malheur. Elle était encore jeune. L'amour jeta twir elle son déTolu. Elle succomba, en quelques jours^ à une passion violente que le hasard fit naître sous ses pas, et se trouva presque aussitôt engagée dans des liens qu'elle n'eut pas le courage de rompre, parce qu'elle y trouva des douceurs qu'exagéra sa nature ardente et enthousiaste.

Cette aventure la ramena au théâtre. Elle y reprit une place que personne n'avait pu occuper après elle. Les triomphes qui accueillirent son retou r j ustiôôrent sa décision.

Tout cela s'était fait si rapidement, qu'elle n'avait pas eu le temps de songer à son fils. Lorsque, échappée à sa première surprise, elle ouvrit les yeux, il était trop tard pour revenir sur ses pas. Rompre une liaison à peine commencée, dans laquelle elle jouait le rôle d'une idole adorée, c'eût

été se rendre odieuse après s'être compromise. Elle s'était donnée dans un élan d'amour. Le

môme amour la retint dans les bras d'un amant

éperdu ; elle dut songer à assurer le sort de son

enfant, sans vivre auprès de lui.

38 tJN MARTTR D^AMOUR

■Um.

Elle avait confiance dans le vieux maître auquel elle Pavait conÔé, C'est ft ce dernier qu'elle s'adressa. Elle ne lui cacha rien de la vérité, s'en réînit ft lui du soin de continuer l'éducation de Séveriu et de lui apprendra à ne pas mépriser sa

mère.

Le précepteur était un Itonnéte homme. Il portait à son élève une vive affection. Il devint un père pour lui.

Pendant six ans, tout en poursuivant; les études commencées, il le &t voyager, lui parla de sa mère comme d'une femme supérieure, complèiomeiit subjuguée par Pamour de l'art, expliquant ainsi lâiongue séparation qui se préparait entre madame Vergniaud et son fils. Le vieillard et l'enfant vi^itOrent toute l'Europe, puis ils s'emharquôrent pour l'Orient. Séverinput se livrer sans contrainte à ses instincts, qui l'entraînaient de préférence vers lés études sacrées. C'était un être ré veur, con ^.cnoplatif, mais enthousiaste. A Rome, il se laissa oharuier par les pompes de l'Église ; à Jérusalem, ri «î'agenouilla, en frémissant d'émotion, sous les voûtes du saint sépulcre.

Ce fut dans cette ville qu'il eut la douleur de perdre son n^aître, qu'une épidémie locale emporta en quelques heures et qui, avant de mourir, lui dit ces mots :

— Mon enfant, tel que je te connais, tu es fait pour le sacerdoce. Consacre-toi à Dieu. L'Église n'aura jamais eu un apôtre plus intrépide que toi. Aime ta mère plus qu'elle ne t'a aimé. Ne lui adresse jamais un reproche. Quoi que tu apprennes d'elle, ne cesse pas de la respecter. Il ne t'appartient pas de la juger; mais souviens-toi que, si Dieu t'appelle à son service, quelques supplications, quelques menaces qu'elle te fasse entendre, tu devras tout quitter pour obéir à la voix du ciel.

Séverin, qui avait dix-neuf ans*, grava ces parôles dans son cœur. Lorsqu'il rentra en France, sa décision était irrévocablement arrêtée. Ayant débarqué à Marseille, il se rendit sur-le-champ à Saint-Tropez, d'où il écrivit à sa mère pour lui faire connaître son retour et lui demander ses ordres.

Ce n'est pas sans une vive appréhension iju'il les attendit. Séparé depuis longtemps d'elle par des

circonstances qu'il pouvait maintenant apprécier ; n'en ayant reçu que des lettres courtes et insignifiantes ; ne lui ayant jamais fait une confidence, il ne pouvait éprouver l'amour ordinaire d'un fils. Un sentiment de défiance se mêlait à son afiection ; sa mère s'offrait à lui sous des traits plus sévères qu'aimables.

La réponse de madame Yergniaud ne se fit pas attendre. Elle envoyait à Séverin l'ordre de venir la rejoindre à Paris. Il partit aussitôt.

Il trouva sa mère installée à Passy, sur la lisière du bois de Boulogne^ dans une petite maison où, depuis quelques mois, elle versait d'amôres larmes. L'homme auquel elle avait tout sacrifié était plus jeune qu'elle. Après cinq ans d'un bonheur sans mélange, elle s'était vue victime d'une trahison odieuse. Depuis longtemps, elle était devenue jour son amant un lourd fardeau. N'ayant pas le cœur de provoquer une rupture, il se consolait, avec une femme plus jeune, de ce qu'il appelait son insupportable chaîne.

Charlotte apprit son malheur en quelques minutes, sans avoir eu le temps de s'y préparer.

L'écroulement de sa félicité fut soudain, foudroyant, terrible. Mais, en même temps. Dieu lui envoya, comme une consolation et comme un remords, le souvenir de Séverin.

C'est à ce souvenir -qu'elle se rattacha, en se jurant de réparer sa faute envers son ûls par l'immensité de son amour. C'est ce convenir qui lui donna la force de supporter sa peine, dans laquelle elle vit une juste expiation de la légèreté avec laquelle elle avait oublié ses devoirs. Elle se sépara de son indigne amact, sans colère, avec dignité. Puis,

elle écrivit à Séverin une lettre que, pour leur malheur à tous deux, il ne reçut pas. Cette lettre, dans laquelle Charlotte poussait un cri de souffrance et lui adressait une prière de pardon, eût permis à ce dernier de connaître le mal qui la rongeait. C'était la crainte d'avoir perdu Testime et l'amour de son enfant. Si Séverin avait connu ce mal, il aurait rassuré sa mère. Mais il ne le connut jamais ; car ce qu'elle lui avait écrit dans un moment d'expansion, elle n'osa le lui dire.

Elle le reçut avec embarras. Lui-môme ne l'aborda pas sans contrainte. Un premier mouve-

ment aurait pu tout sauver. Ce premier mouvement n'ayant pas eu lieu, la déûance mutuelle subsista, quoique invisible.

D'abord, ils n'en laissèrent rien paraître. Séverin évita soigneusement toute allusion au passé. Il témoigna à sa mère un amour enthousiaste et confiant. Pour elle, heureuse et fière de retrouver son fiJs dans ^e beau jeune homme, à l'intelligence supérieure, à l'esprit cultivé, au regard loyal, elle ne cacha pas son bonheur. Elle se plaisait à lui iaire raconter ses voyages. Elle l'écoutait avec admiration. Quelques jours s'écoulèrent ainsi.

Un soir, elle lui parla en ces termes :

— Tu as dix-neuf ans, mon cher enfant. Tu es riche : tu peux, si cela te convient, vouer ta vie à l'oisiveté et au plaisir. Mais, si je t'ai bien jugé, ni le plaisir ni l'oisiveté ne te conviendraient. Ton esprit est trop sérieux pour que tu ne veuilles pas donner un but à ta vie. Quelle que soit la carrière que tu veuilles embrasser, il serait temps dô t'en occuper. Y as-tu songé f

Une légère rougeur colora le visage de Sèverin. Il ne savait pas mentir.Il redoutait une explication.

Les qn^qaes journées qui venaient de s'écouler lui avaient suffi pour juger sa mère. Il avait trouvé en die une lemme de moeurs feu^iles, légère sans le vouloir, et sans s'en douter ; ayant sur toutes choses des opinions futes^ des partis pris ; partageant, à l'endroit des questions religieuses, les préjugés les plus contraires à ia religion, les plus vulgaires; répétant, avec plaisir en toute occasion, le mal que certaines gens disent des prêtres, à raison ou ft tort ; en un mot, une de ces créatures contre lesquelles vient se briser le raisonnement. Si, un moment, il avait eu la pensée de la ramener à des sentiments chrétiens, il avait dû y renoncer, se sentant incapable de prendre sur elle l'autorité nécessaire pour réussir. Dans ces circonstances, la question qui lui était adressée l'embarrassait ; mais elle était trop formelle pour qu'il pût la laisser sans réponse.

— Oui, ma môre, répondit-il, j'ai songé à une carrière.

— Et laquelle choisis-tu t

Séverin hésita encore^ fit un effort et répondit;

— Je veux être pr^^tre et me consacrer à Tœuvre des missions étrangères.

A ces mots auxquels elle s'attendait si peu, Charlotte se leva vivement.

— Prêtre l prêtre I toi I jamais tant que je vivrai !

Elle avait vu tout d'un coup son fils entraîné loin de ses bras, au milieu de périls quotidiens, sa propre vieillesse vouée à un épouvantable isolement, et l'impression produite sur elle par ce spectacle venait de se traduire en un cri qui affligea Séverin sans le décourager.

— Ne parlez pas ainsi, ma mère. Pourquoi ne serais-je pas missionnaire ?

— Pourquoi ? Tu consentirais donc à m'aban-

donner pour toujours, sans pitié pour moi ? Ne sais-tu pas, cruel enfant, que, si je te perds, j'en mourrai I Séverin secoua la tête.

— NonI noni dit-il. Dieu vous donnera le courage du sacrifice. D'ailleurs, quand il nous appelle, peut-on lui résister ?

Ces paroles accrurent l'irritation de madame

Vergniaud. Si la môre seule avait poussé le premier cri de désespoir, la femme incroyante se révéla.

— Quel est ce langage? s'écria-t-elle ironiquement. Quelle éducation as-tu donc reçue ?

Aurais-je jamais pu croire que mon fils serait un

dévot I

— J'ignore ce que vous entendez par dévot,

reprit Séverin avec une douceur sous laquelle se cachait la fermeté que donne une résolution inébranlable, mais mon langage est celui d'un chrétien. Quant à mon éducation , n'en dites aucun mal. Car, séparé de vous, c'est à celui qui Ta faite que je dois de vous avoir aimée, sans vous avoir beaucoup connue.

Ces paroles où madame Yergniaud vit un reproche détourné, lui firent baisser la tête et perdre toute son arrogance. Ils restèrent un moment silencieux. Pendant ce temps, l'amour maternel alarmé inspira à Charlotte un dessein auquel elle s'arrêta rapidement, comme à une espérance suprême.

r- É<50i;t^moiy dit-elle ejiifi^. Quel ^ue soft

46 UN MABTYB D'aMQUR

le chagrin que me cause ta décision, je n'ai paç le droit de m'y opposer. Je ne te demande qu'une chose, c'est de ne l'accomplir que dans un an. Tu ne connais rien de la vie, mon pauvre SéTerin. J^es plaisirs que procurent la jeunesse et l'argent te sont inconniui. Tu n'as pas vécu. Tu n'as pas mis tes passions à l'épreuve. Pour ton propre bien, je désire que tu passes un an dans le monde. Tu as à peine joui de l'existence. Tu es riche, dépense ton argent. Amuse-toi. Croûte aux joies inconnues, et, lorsque ta auras accompli cette expérience, si tu persistes dans oe que ta erois être aujourd'hui une iiTésistible vocation, j'j croirai aussi et tu seras libre.

Un sourire se dessina sur les lèvres de Séverin.

— Qu'à cela ne tienne, ma mère, dit-il. Je vous obéirai.

Charlotte crut avoir remporté une grande victoire, en obtenant cette concession. Elle se trompait. En vain, dès le lendemain, elle poussa ellemême son fils vers ce goufire d^ entraînements parisiens où tant de mères redoutent de voir

sombrer leurs enfants. En vain, elle osa s'occuper

de ses plaisirs, les lui faciliter par des complaisances méprisables ; en vain, elle fit des efR)rts surhumains pour rendre Séverin amoureux de plusieurs femmes de théâtre qui se prêtèrent à ce rôle : elle n'atteignit pas le but qu'elle se proposait. Les séductions laissèrent Séverin insensible. Il dépensa en bonnes œuvres la plus grande partie de largentdont elle l'obligeait à disposer.

L'année s'écoula ainsi. Mad^,me Vergniaud en attendit le terme dans une anxiété terrible. Le jour même où ce terme arriva, dès le matin, Séverin se présenta dans sa chambre et lui dit :

— Mon épreuve est finie, chère mère. A vous de tenir votre promesse. Je persiste dans toutes les résolutions que je vous ai fait connaître il y a un an. , Au lieu de répondre, madame Vergniaud entra dans une violente colère. Elle accabla de malédictions la religion qui lui enlevait son fils. Celui-ci n'échappa pas à ses imprécations. Elle le couvrit de reproches, l'accusa de manquer do cœur, de ne pas l'aimer. Elle était comme folié, ^t le spectacle de ses larmes fut cruel au cœu]: de Séverin,

— Apaisez-Yous, dit-il, je yous en supplie. Je Yous aime. La persistance de ma Yocation ne prouYe rien contre mon amour. Lorsque, antrefois, Yous m'aYez quitté pour plusieurs années, aYiez-Yous cessé de m'aimer ? Non, et jamais je n'ai eu la pensée de yous en faire un reproche. Il en est ainsi de moi. J'obéis à une Yoix mystérieuse qui me pousse aiw senrice de Dieu et au soulagement des hommes. Mais, ea quelqu'endroit que je sois, je songerai à yous aYec respect, aYec amour. Je prierai Dieu, afin qu'il touche Yotre cœur, car yous ne me parleriez pas ainsi que YOUS Yenez de le faire, si sa grâce était descendue en YOUS !

— Que je me conYertisse, n'est-ce pas ? s'écria madame Vergniaud avec un sourire farouche. Ce serait Yotre premier triomphe, monsieur le missionnaire î N'y comptez pas. Jamais je ne me soumettrai à une religion qui éteint dans le cœur l'amour filial.

— Elle ne Téteint pas, dit SéYcrin avec émotion, et YOUS le comprendre», ma mère, lors<jua

UN MARTYR D'AMOHR 40

C0 fut tout pour ce jour-là.

Le lendemain, madame Yergniaad dit à son

fils :

— J'ai beaucoup réfléchi à ce qui s'est passé hier entre nous. Je n'ai aucun moyen de vous empêcher d'accomplir vos desseins. Faites donc à votre guise. Sachez seulement que le jour où vous serez entré dans un séminaire, cette maison vous sçra irrévpcablement fermée*

^ Deux g^oss^s larmes brillèrent dans les yeux de Séverin. Il s'inclina en silence et sortit. Le lendemain, il avait quitté la chambre qu'il occupait chez sa mère. A quelques jours de là, les portes du séminaire des Missions-Étrangères s'ouvraient devant lux.

.Ce séminaire se trouve à l'extrémité de la ra« du Bac, non loin de la rue de Sèvres, A l'exception d'une qroix de bois, dont la porte est surmontée, aucun signe extérieur ne le désigne aux regards du passant.

C'est une vaste et déjà vénérable maison, gituée entre une petite cour qui donne accès Âs^v^ la chapelle^ et un jardin très-étendu dont les

60 UN IfAïtTYR d'amour

arbres, plantés par le fondateur de l'établissement, sont deux fois séculaires. Les allées sont larges et sablées, les pelouses bordées de buis, les arbres uniformément taillés à leur sommet, comme ceux du parc de Versailles. Le perron par lequel on descend de la maison dans le jardin, les cariatides qui ornent l'entablement des croisées, portent au plus haut degré l'empreinte architecturale du dix-septiôme siècle.

Dans l'intérieur du séminaire, il j a de longs corridors sur lesquels s'ouTrent les chambres des élôves, petites cellules semblables les unes aux autres, proprement, modestement meublées.

L'une d'elles, plus vaste, renferme la collection des souvenirs des martyrs de 'la foi. Vêtements encore sanglants , ossements soustraits par les néophytes k la rage des bourreaux, instruments de supplice rapportés par ceux qu'ils n'ont pas frappés, tableaux grossièrement peints, destinés à rappeler des scènes odieuses, sur lesquels on voit des hommes torturés, écartelés, décapités, telles sont les reliques de ce musée qu'on appelle la ffjle des martyrs.

Au dehors, sous le péristyle qui précède le jardin, d'autres objets viennent frapper les regards ; les ans rap]^rtés des lointaines missions, les autres prêts & j être envoyés. Ici, c'est une cloche autrefois donnée & la Chine par Louis XIV et reprise depuis dans l'une des pagodes d'Hong-Kong. L&, c'est une cangue dont plus d'un martyr a subi le joug. Plus loin, ce sont des cartes géographie ques, des armes, des instruments d'astronomie et de musique, des chapelets en verroterie, autant d'objets destinés à devenir les complices des missionnaires.

Plusieurs journées passées dans cette maison n'épuiseraient pas l'émotion qui saisit le visiteur. Le moindre souvenir y a sa légende, depuis ce glaive vieux, rouillé, suspendu dans la salle des martyrs, et qui a £Btit couler, au del& des mers, assez de sang chrétien pour rougir le plus grand fleuve de l'Asie, jusqu'à cette médaille qui a pu compter les battements d'un cœur fanatique, dans une poitrine criblée de floches acérées.

Voilà la demeure décrite en quelques mots« Parlons maintenant des habitants.

Ce 8ont pour la plupart des prêtres jeunes, vi* goureux, doués d'une iorce d'âme égale à la santé de leur corps, d'une ardente imagination, détachés de tout ce qui rend la vie chère & l'homme, prêts à mourir comme à vivre. Nourris de la moelle des lions, le cerveau brûlé par une ûamme sacrée, ils sont décidés & affronter tous les périls pour le triomphe de leur Dieu» Loin de redouter le combat, ils le souhaitent, afin, d'y trouver une victoire que le plus grand nombre d'entre eux payera de son sang. Ils n'ignorent pas quel sort leur est réservé ; car, loin de le leur dissimuler, on le leur montre sans cesse, dans le but de dô* tourner d'une destinée aussi aventureuse ceux qui n'auraient pas la force de Taffronter. Ils savent tous que, sur cent missionnaires partis pour aller évangéliser les infidôles, il n'en revient pas vingt. Mais on n'en compte pas un qui n'ait à cœur de n'être pas de ces derniers.

On peut dire de ce^ prêtres qu'ils sont les zouaves de la grande armée religieuse. Combien d'entre eux qui, condamnés & vivre dans une modeste cure de village, auraient été de mauvais

pastetir», et qui, livrés aux aventures, accompliront, à la conquôte des âmes, des miracles d'intrépidité et de persuasion !

On peut les juger diversement , les trouver fous, sottement audacieux ; mais il faut admirer leur courage, Pénergie de leur coûvîction. Ils vivent, combattent, meurent pour une grande idée, et cette idée ne serait paà éminemment civilisatrice, que leur sort serait encore enviable.

Ces prêtres qui partent au nom de la religion sont les instruments les plus utiles de la ciVili-^ sation, parmi les peuplades sauvages et méfiantes. Les marins qui ont touché aux extrémités du monde disent qu'ils n'est pas d'agents diplonia^ tiques plus entreprenants, plus dévoués, plus habiles que les missionnaires, et qu'il n'y a pas un martyr qui, avant de mourir pour la cause catholique, n'ait fait acte de citoyen, en servant ccHe de la patrie. Les archives du ministère de la marine sont là pour Taffirmer.

En dépit des dangers qu'une telle destinée réserve â ceux qui l'embrassent, le nombre de ceux qu'elle séduit est considérable. Toutes les annéeS|

les supérieurs du séminaire se voient dans la nécessité de refuser des concours vaillante, courageux, enthousiastes. L'établissement devient chaque jour plus petit, comme si la perspective du martyre revêtait tous lesjours un attrait nouveau et irrésistible.

Ceux qui y sont admis j passent plusieurs années. S'ils ne sont pas encore prêtres, ils y font toutes les études ecclésiastiques. S'ils ont déjà reçu les ordres, on les prépare sur-le-champ au grand œuvre des missions. On leur donne quelques notions des langues étrangères ; on leur apprend le maniement des armes, car il ne leur est pas interdit de défendre leur vie ; on leur apprend aussi la musique, car de même qu'autrefois Orphée civilisa les barbares, & l'aide de sa lyre, ils pourront, & l'aide d^une mélodie, séduire une tribu de sauvages. L'étude delà physique, de la botanique, de la géographie, de l'astronomie^ complète leur éducation.

Pois arrive le grand jour du départ. Les départs ont lieu généralement quatre fois par an, et comprennent plusieurs missionnaires appelés à

tTN MARTYR d'àMOXTR 55

fidre route ensemble, jusqu'au lieu où les nécessités de leur mission les sépareront.

Toujours prêt à prendre la mer, le missionnaire n'est prévenu qu'à court délai qu'il a été désigné pour telle ou telle mission. L'heure où cette nouvelle lui est annoncée, est pour lui une heure de joie. A dater de ce moment, il devient pour tous ses jeunes camarades un objet de respect et d'envie.

On lui accorde une semaine pour mettre ordre & ses affaires, pour embrasser sa famille, ses amis, pour les convier à la cérémonie qui doit précéder son départ. Ce jour-là, la chapelle du séminaire est remplie. Dans presque tous les yeux, il y a des larmes. Seul, celui qui va partir est joyeux.

La cérémonie dont il est le héros n'est pas sans grandeur. Elle est présidée par un des missionnaires qui, après plusieurs années de isouf rances et de luttes, sont venus respirer l'air natal et se reposer des fatigues de l'apostolat. Il adresse à celui qui va marcher sur ses traces une paternelle allocution. Il lui donne des conseils, Texhorte à la prudence, l'engage à ne pas courir étourdiment

66 t7N MARTTR D^AMOUtt

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au-deyant du péril. Il lui indique les obstacles qui vont se dresser devant lui, les moyens de liés aplanir. Il le presse surtout de se montrer patient, de ne pas vouloir tout faire en un jour, et de semer avec soin avant de songer à récolter.

Buis, le jeune prêtre monte sur l'autel. A la main, il tient un bâton ; ses pieds sont nus ; lés assistants viennent y déposer un baiser^ tout en chantant le cantique du départ. Aussitôt après, il fi'incline une dernière fois, et, quelques minutes ^lus tard, ïl est en route.

' Telle est la carrière que Séverin Vergniaud venait d'enibrasser à vingt ans, en dépit deâ efforts de sa mère, et des séductions que la vie lui offrait. En effet, tel qu'il était, le monde lui eût fait fête, s'il avait voulu se livrer & lui. Il n'était pas de carrière qui ne pût s'ouvrir sous ses pas, aucun avenir qu'il ne pût rêver. Le destin avait prodigué les faveurs sur son berceau.

Nous avons déjà dit qu'il avait la jeunesse, la fortune ; mais, en outre, il avait la beauté. L'inteliigence rayonnait, dans ses yeux noirs et donnait à son visage, remarquable par la pureté des

tJN MARTYR d'aMOUR 57

traits, le charme viril qai convient à an bomme de race. Développé, par les exercices du corps auxquels son maître Pavait accoutumé de bonne heure, sa taille était élevée et bien prise. Sa voix était douce, ferme. Tout en lui révélait une nature supérieure , faite pour être distinguée et

aimée.

Il avait une âme chaste, candide, une âme d'enfant, courageuse autant que déVouée, aimante et fiôre, dont aucun souffle malsain n'avait terni la limpidité. Sa foi était vive, mais sa tolérance grande. On pouvait dire de lui que son exemple était tait pour rendre aimable la vertu.

Au séminaire , ps^rmi ses jeunes camarades, dont les allures alertes et primesautiôres^ ressemblaient si peu à celles de certains individus confits en dévotion, qui n'ont jamais levé les yeux pour regarder en face ceux auxquels ils parlent, Séverin fut bientôt universellement estimé, L'égalité de sbn humeur, la douceur de son langage, la fermeté de ses opinions, la supériorité de son jugement, lui attachèrent rapidement tous les cœurs. Les quelques années qu'il vécut au sémi-

naire passèrent comme un rêve, tant tous ses de- Toîrs furent rendus faciles, autant par l'énergie de sa yocatiouy que par les vives affections qu'il ût naître autour de lui.

Car il était enclin à la tendresse, et c'est peutêtre ici le cas d'indiquer à quelles impressions il avait obéi, en se séparant de sa mère, malgré la douleur et le> courroux de celle-ci. Il l'aimait, mais il connaissait le secret de sa propre naissance. Peu à peu certains faits scandaleux du passé de madame Yer^iaud lui avaient été révélés. Il comprit vite combien sa vie serait difficile, & combien d'avanies il serait exposé. Le monde est parfois cruel ; on a vu, dans des cas semblables, des enfants rendus responsables des fautes de leurs parents, obligés de soutenir de leur personne l'honneur de leur sang. C'est alors qu'il résolut de suivre la vocation qui l'entraînait vers le sacerdoce, et de se consacrer aux missions étrangères, afin d'avoir un prétexte pour s'expatrier.

Une fois cette résolution prise, elle fut inébranlable. Mais il n'en arriva pas 1&, sans de cruels

déchirements de cœur. Coupable envers Dieu et

tTN MARTYR D'AMOUR 59

envers lui, sa môre était néanmjoins un être qu'il devait chérir qu'il chérissait. Dans le sentiment qui Pentraîna vers une vie de sacrifices et de périlSy il j eut la volonté d'expier les fautes maternelles, d'obtenir ainsi, de la miséricorde de Dieu, le salut d'une Âme qui lui était si précieuse. Voilà quels motifs consacrèrent sa vocation. On voit que l'amour j avait une grande part. Sa mère n'en pouvait, n'en devait rien savoir. Mais, quoiqu'elle pût dire et penser, il n'avait point voulu l'oublier. L'ardeur de sa tendresse se traduisait par celle de sa douleur. Son détachement n'était pas l'insensibilité. Jamais son cœur n'avait été plus occupé de sa môre, jamais il ne l'avait tant aimée, qu'alors qu'elle l'accusait d'indifférence et d'ingratitude.

La décision de son fils fut pour madame Vergniaud un coup terrible dont il est inutile de dépeindre ici les efiéts, après ce qui en a été dit dans les premières pages de ce récit. Cependant, elle ne désespéra pas. On sait que ce n'est que durant la troisième année de leurs études que les jeunes séminaristes sont promus au sous-diaconat, c'est-

à dire engagés irrévocablement dans les ordres. Jusqu'au dernier moment, madame Vergniaud caressa l'espoir que la vie de séminaire lasserait rapidement Séverin et l'empêcherait de prononcer les vœux définitifs. Il n'en fut rien.

Alors elle se rattacha à une autre espérance. Elle se dit que, puisqu'il avait voulu embrasser la carrière ecclésiastique, qu'elle ne pouvait plus l'en empocher, tous ses efforts devaient tendre à mettre obstacle à son départ. S'il voulait renoncer à être missionnaire, consentir à entrer dans le clergé séculier, elle ne le perdrait pas. Grâce à son éducation, à sa fortune, il pouvait arriver aux dignités épiscopales. L'ambition qu'elle avait pour lui aussi bien, que son amour trouvaient leur compte à cette perspective.

Dans le but de lui faire partager ses projets, elle consentit à le revoir. Elle feignit d'être revenue à d'autres sentiments. Pendant un an, Séverin goûta l'ineffable douceur de lui témoigner son amour, tout en poursuivant courageusement son chemin.

Mais, un jour, il devina le piège qui lui était

tendu. Il s'ensuivit une explication dans laquelle il déclara à sa mère que rien ne saurait le retenir en France, l'empôcher d'accomplir ses projets. Cette explication et une scène terrible qui en fut le résultat creusèrent à tout jamais un abîme entre la mère et le ûls.

Néanmoins, le jour où il fut ordonné prêtre, Çéverin voulut tenter une dernière épreuve. Madame Vergniaud refusa d'abord de le recevoir. Puis, lorsque, après des efiorts que dictait son afiection, il parvint à pénétrer jusqu'à elle, elle lui déclara qu'entre la volonté de sa mère et la sienne, il fallait choisir. S'il consentait à ne pas quitter la France, à se laisser nommer vicaire de l'une des paroisses de Paris pour arriver plus tard-

à des dignités plus élevées, elle pourrait oublier le passé. Mais son pardon était à ce prix.

En vain, il essaya de la fléchir. Elle fut inflexible. Il la quitta la mort dans l'âme, mais plus inébranlable que jamais dans les projets qu'il avait nourris. Ce fut leur dernière entrevue.

A quelques jours de là, il apprit que sa mère avait quitté Paris pour se rendre à Saint-Tropez,

Il comprit qu'il était & jamais condamné. Trois mois s'étaient écoulés, lorsque le supérieur du séminaire le ût appeler.

— Mon cher enfant, lui dit-il, je suis heureux de vous apprendre que vous avez été jugé digne d'être employé à l'œuvre pour laquelle vous tou« préparez ici, depuis déjà longtemps. Vous avez été désigné pour les missions de Corée. On a vu en TOUS un sujet d'élite. On vous conûe du premier coup le poste le plus dangereux. Vous partires dans huit jours.

Transporté de joie et d'émotion, Séverin ne put répondre un seul mot. Il tomba aux pieds de son supérieur, embrassa ses genoux, dans un mouvement d'enthousiasme. Puis, il sortit en courant, afin d'aller faire part de son bonheur à ses jeunes camarades.

A dater de ce moment, il s'occupa des préparatifis de son voyage. Il ût ses adieux aux quelques rares amis qui n'avaient pas cessé de le voir. Le soir, il allait passer de longues heui^ dans la salle des martyrs. Là, en face des reliques dont il étfût entouré, il demandait à ceux sur les tm^çes

desquels il devait marcher de lui inspirer le courage dont ils avaient eux-mêmes fait preuve.

Enûn, trois jours avant son départ, il écrivit à 8a mère la lettre suivante :

€ Ma chère mère, ^

€ J'ai la joie de vous annoncer que j'ai été désigné pour aller rqjoindre nos missionnaires de Corée et travailler avec eux & la conversion des Âmes plongées encore dans les ténèbres du paganisme. Au moment d'entreprendre ce voyage, je ne puis croire que vous persisterez à me tenir rigueur, que vous refaserez à votre ûls l'inexprimable douceur d'un suprême adieu. Je fais appel & votre cœur, ma mère. Le mien n'a pas un seul jour cessé de songer & vous. Les sentiments que vous avez mani« festés dans notre dernière entrevue ne m'ont pas' permis de vous écrire depuis. Mais, aigourd'hui, quelque chose me dit que vous m'ouvrirez les bras. Vous ne voudrez pas me laisser partir sans me revoir.

€ Je m'embarquerai dimanche & Toulon. J'y arriverai samedi, et j'ai l'espoir de vous y trou- T^r^ afin qu'il nous soit permis de passer ensembl^ij

quelques heures, avant de nous séparer peut-être pour toigours.

< Je prie Dieu afin qu'il touche votre âme et y fasse descendre un rayon de sa lumière, en môme temps qu'un souvenir de l'amour que vous avez eu pour moi et en retour duquel je vous ai constamment donné le mien.

€ Votre fils,

€ Séverin VBRONiÀtD. »

A l'heure où Séverin écrivait à Sa toôre cette lettre touchante, madaine Vergniaùd sUccomhàit lentement à une maladie dé langueur. Séparée dé son fils en qui, après une vie bruyante, vide et pleine de désillusions, elle avait placé sa dernière espérance; privée de la fol qui aurait allégé le fardeau de sa douleur, elle avait été soudainement prise d'un mal qui la courba^ la tieillit de dix ans •n quelques semaines et la mena, à la mort.

Ce mal, c'était le regret de sa vie gaspillée, perdue, c'était le besoin inassouvi d'une affection dont elle avait été privée avant môme d'en poùvoir jouir, c'était le remords do son passé qu'au-

UN MAIlTYH d'amour 65

cune croyance ne pouvait dissiper, puisqu'elle ne croyait pas.

Elle maudissait ce passé, les faiblesses désho-* norantes dont il était plein. Elle enviait le sort de toutes les femmes honnêtes qui possèdent l'amour, l'estime de^ leurs enfants. Elle se disait que, si elle avait eu le courage de résister à une passion folle, de ne pas abandonner son âls, jamais il n'aurait eu la pensée d'embrasser une carrière qui devait le séparer de sa mère.

Ces pensées cruelles s'agitaient en elle nuit et jour, car elle dormait peu ; le plus souvent son sommeil était troublé par des rêves affreux.

L'avenir ne l'épouvantait pas moins que le paésé. Tant qu'elle avait été livrée aux aventures, emportée dans un tourbillon vertigineux , elle n'avait pas souffert du défaut de croyance. Mais, ayant mis le pied dans une existence paisible et monoton^, l'absence de toute fol se fft cruellement sentir dans son âme. Elle n'avait pas, comme Léa Faverney, la fermeté nécessaire pour regarder en face son seepticisme, pour le raisonner, pour s'y {tffermir, pour en subir les conséquence . Sang

6d , VN MARTYR D*AMOUR

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