SOCIÉTÉ DES LIVRES RELIGIEUX
DÉPÔT : RUE ROHIOniÈRBS, 7
<ûu:^S9 ' y^o
La plupart des documents qui m'ont servi, pour ce travail sont inédits. J'exprime ici toute ma reconnaissance à M. le pasteur Eugène Arnaud, de Crest, qui m'en a communiqué plusieurs, entre autres un mémoire étendu et très-intéressant du pasteur Daniel Vouland sur le Dauphiné (Bibliothèque de Genève, ms. de Court, n^ 17, vol. B). Cette relation embrasse la période comprise entre la Révocation et l'année 1736 , et m'a beaucoup servi pour les premiers chapitres de cette biographie. D'autres amis ont bien voulu seconder mes récherches à la bibliothèque de Genève, et transcrire à mon intention plusieurs lettres inédites de Roger. On verra enfin que j'ai consulté la plupart des ouvrages anciens
cent mille environ — purent s'échapper, et rémigration, qui priva la France de ses plus utiles enfants, fut une source de prospérité pour les pays qui les accueillirent.
Ceux qui, moins heureux, restèrent en France, furent considérés, par une fiction étrange, comme gagnés tous à la religion dominante. On les appela les nouveaux convertis, les nouveaux réunis ou les nouveaux catholiques. Malheur à eux s'ils témoignaient ouvertement leur sympathie pour la Réforme. Ils étaient aussitôt traités de relaps et exposés aux peines les plus sévères. Des prédicateurs se répandaient dans les provinces infectées de l'hérésie de Calvin. Ils s'efforçaient d'attirer ou de retenir dans le bercail ces brebis toujours indociles; et, comme s'ils comptaient peu sur les moyens ordinaires de conversion, ils se faisaient accompagner des missionnaires bottés qui obtenaient par la violence ce que la persuasion n'avait pu faire. Les dragons surent trouver des arguments nouveaux en faveur de la messe et du culte des saints, et cette mission d'un nouveau genre, due à l'esprit inventif de Marillac , l'intendant du Poitou, laissa sur son passage des marques indélébiles de ses excès.
La province du Dauphiné avait accueilli avec
empressement, dès les premiers jours de la renaissance évangélique, les apôtres de la foi nouvelle. Il s'y organisa bientôt des Eglises nombreuses et florissantes. Leur nombre s'élevait à plus de soixante et dix à la veille de la révocation, sans parler de deux cents annexes , et l'on ne comptait pas moins, dans la province, de quatrevingt à cent mille protestants. Aussi fut-elle particulièrement éprouvée par la persécution. On lui fit payer cher la gloire d'avoir donné le jour à Guillaume Farel et à Daniel Ghamier.
Elle fournit une longue page au martyrologe protestant. Les plus fermes furent pendus ou roués vifs; les autres condamnés à ramer sur les galères du grand roi. On enferma les femmes à la conciergerie de Grenoble, dans la tour de Grest ou dans l'hôpital de Valence, dirigé par l'infâme d'Hérapine et qu'illustra la constance admirable de Blanche Gamond. Plusieurs de ces femmes héroïques subirent le dernier supplice. De leur nombre fut Louise Moulin de Beaufort. Gondamnée en 1687 à être pendue devant la porte de sa maison « pour crime d'assemblée, » elle réclama comme une suprême faveur , au pied de la potence , la liberté d'offrir une dernière fois le sein à son nourrisson, et « elle mourut ensuite, » disent nos
relations, « en louant Dieu avec une fermeté au-dessus de son sexe. » Quant aux enfants , les : garnisaires les forçaient d'abjurer, puis on les envoyait dans les couvents achever leur édu- ; cation.
Mais quelque zèle qu'ils uiissent dans l'accomplissement de leur tâche, les convertisseur» .1 étaient loin de voir le succès couronner leurs i efforts. S'ils obtenaient des adhésions extérieu- t res, les cœurs n'étaient pas gagnés. Les nou- .. veaux convertis, selon l'expression d'un histo- ^ rien hostile à la Réforme, étaient « de nouveaux i catholiques mal convertis ; » et tel d'entre eux^ j. après avoir fait le matin acte de présence à la fe messe, lisait le soir en cachette la vieille Bible jj du foyer et retrempait sa foi dans les austères jj enseignements du saint Livre. Ecoutons raima- | ble et spirituelle M™® *de Sévigné nous dépeindre en termes indignés la ténacité do ces rebelles : « M. de Grignan, » écrivait-elle au comte de Bussy, « a fait un voyage d'une fatigue épouvantable dans les montagnes du Dau-^ phiné pour séparer et punir les misérables huguenots qui sortent de leurs trous et qui disparaissent comme des esprits dès qu'ils voient qu'on les cherche et qu'on veut les exterminer. Gps sortes d'ennemis volants ou invisibles doa-
INTRODUCTION. il
[ lient des peines infinies et qui , au pied de la lettre y ne sauraient finir; car ils disparaissent en un moment, et, dès qu'on a le dos tourné, ils ressortent de leurs tanières (1).» Le Camus, évêque de Grenoble , nous initie à son tour à tous les désagréments que les nouveaux convertis causaient au clergé : « Quand on croit les avoir calmés, les lettres qu'ils reçoivent de Genève les raniment. Ils espèrent , ou qu'une guerre étrangère ou que la fuite dans le printemps les mettra en liberté. Leurs psaumes, les gloses de leurs Bibles et les livres de leurs ministres les fortifient, et l'on ne voit pas le \ Imoyen de les leur ôter. Ils font de petites aselsemblées secrètes où ils lisent quelques chapiisltres de leurs Bibles, leurs prières, et ensuite a-lte plus habile leur fait quelque entretien ; en Q-lm mot comme ils faisaient à la naissance de •e-|ïhérésie (2). »
au| Ces aveux sont significatifs et rendent un kommage involontaire à la fermeté de nos pères. Ils étaient persécutés, non vaincus ; la malveillance et la haine qu'ils inspiraient venaient «e briser contre le bouclier d'une foi sûre d'elle-
tiuusnt 5r.
(1) Lettre du 16 mars t689.
P) Lettre à Barillon , évéque de Luçdn. Bulletin , t. III , p. 580.
même. Ils avaient confiance en des temps meil- j
leurs , dans un avenir qu'ils croyaient rappro^ j ché et qui devait , espéraient-ils , dévoiler aux yeux de tous leur innocence. Une complainte inédite du temps exprime bien , dans sa forme incorrecte et naïve , l'affliction de l'Eglise privée de ses conducteurs en même temps qu'elle montre sa confiance inébranlable dans les pro- : messes de Dieu. En voici quelques strophes : ^:
Seigneur, regarde nous en bas» I
Protége-nous de ta main droite ; \
Seigneur, aie compassion De notre pauvre religion.
On a chassé tous nos pasteurs ; Us sont bannis hors de la France.
Tous nos pasteurs s'en sont allés Et les troupeaux sont égarés.
Il en est bien resté quelqu'un Qui sont là-bas dans les Cévennes ; Ils se rendent dedans les bois Pour enseigner les saintes lois.
La sainte Ecriture nous dit :
« Quittez vos biens, je vous en prie, Quittez vos parents et amis Pour aller servir Jésus-Christ. »
Ni pour ceci, ni pour cela, Enfants, ne perdons point courage.
Tout en dépit de TAntichrist , Restons enfants de Jésus-Christ.
En efifet, aux termes de Tédit, les pasteurs [ui refusèrent de se convertir, durent quitter e royaume dans un délai de quinze jours, sous )eine des galères. Plus de six cents d'entre mx s'exilèrent, emportant sur la terre étrangère réternel regret de la patrie. Que devinrent leurs troupeaux? Livrés à eux-mêmes, îeux que la persécution n'avait pas compléte- Dent dispersés virent bientôt les plus graves iésordres se produire dans leur sein. L'inceniie allumé dans les Gévennes ne se propagea 3as dans le Dauphiné. Ici, malgré quelques 'ésistances individuelles, point de soulèvement irmé ; mais le prophétisme y trouva un sol favorable et s'y développa rapidement. Les montagnes de Dieuleflt et de Saôu furent le centré ie ce mouvement, et l'histoire conservera les noms du gentilhomme verrier du Serre et de la bergère de Grest, Isabeau Vincent, surnommée la belle Isabeau. Ce n'est pas ici le lieu de raconter leur histoire , ni de chercher une expUcation aux phénomènes étranges qui se produisirent alors. Ils furent dus en partie à l'exal-^ tation du sentiment reUgieux, aux excès de l'imagination impressionnable de ces populations des campagnes, à l'habitude qu'elles avaient de nourrir leur piété de la lecture des
livres prophétiques de rAncien et du Nouveau f Testament. Mais après avoir dit tout cela, on n'a *: pas tout dit. Certains faits inexplicables échap* t pent à l'analyse et semblent marqués du doigt ^ de Dieu. j
Quoi qu'il en soit , à l'époque où commence ^ notre récit, les beaux jours du prophétisme avaient pris fin. C'était le fanatisme qui l'avait remplacé. Des prédications désordonnées atti- | raient encore au désert des foules considéra- \ blés ; mais elles perdaient de plus en plus tout j caractère religieux, et la Réforme française, déjà '] si compromise par la persécution, était entrai- j née, par ses propres excès, vers une ruine im- \ minente.
C'est alors qu'un homme parut dans le Dauphiné pour conjurer ce péril et rassembler les troupeaux dispersés. Jacques Roger fit pour cette province ce qu'Antoine Court, avec des dons plus éminents , allait entreprendre, quelques années plus tard, en Languedoc et dans les Cévennes ; mais il eut la gloire de le précéder dans cette œuvre de restauration, et il couronna par le martyre une longue vie tout entière consacrée aux travaux de l'apostolat. Longtemps il fut seul à travailler au relèvement des Eglises du Dauphiné. Quinze mille protestants
à peine ayant émigré sur les quatre-vingt mille ou cent mille que comptait cette province, c'est en définitive au service d'une grande partie de la population protestante du Midi que Roger consacra ses soins pendant près de quarante SQS. De plus, son nom se trouve mêlé à tous les événements importants de notre histoire rdigieuse durant cette période : c'est lui qui présida les deux premiers synodes nationaux du désert; et cependant, que de protestants ignorent, je ne dis pas seulement les travaux, mais le nom même de cet éminent serviteur de Dieu 1 J'ai essayé de tirer le martyr de Grenoble de cet oubli immérité et de tracer une esquisse rapide de ses travaux et de ses souffrances. Avec lui j'ai évoqué de la tombe, en même temps que les figures austères de ses compagnons d'œuvre, tout un peuple de confesseurs et de martyrs. La contemplation de ces mâles caractères n'est pas sans profit, en nos jours d'affaissement moral, pour ceux qui, non contents d'admirer l'héroïsme des ancêtres, veulent s'efforcer d'imiter leur foi en voyant l'issue de leur vie ; et volontiers nous nous associons à ces belles paroles d'un éminent coreligionnaire : « Puisque la France, à côté de l'étroit ascétisme ou de la longue hypocrisie du grand siècle, a pu enfanter tant
de martyrs, qu'elle sache enfin se parer de ses^ aïeux et réclamer d'eux sa descendance. Poi nous, leurs fils et leurs indignes héritiers, c'es d'eux , ne l'oublions jamais , que nous avons)(« hérité cette austère croyance qui soutint lesf forçats aux galères, les bannis dans l'exil, lesv femmes sous la torture et sous l'outrage, m nous pouvons dire à la France : « Ce furent tesr { pères dans la foi , voudras-tu toujours les re- ; nier (1) ? » i
(1) Rosseeuw-Saint-Hilaire, Ce qu'il faxU à la FrancCt étude ; historique, p. 92.