SCENE lit
(Haut.) Je viens pour entortiller ton bourgeois au point de vue du liquide... Y es-tu?
THÉRÈSE
Très-bien... mais vous ne le connaissez donc pas, le bourgeois ?
JOLICLERC.
De réputation seulement... un particulier qui n’est pas propre à la main, dit-on... un mauvais coucheur.
THÉRÈSE
Une bête fauve, M. Joliclerc, uno vraie bétefauvo I
JOLICLERC.
Ça ne fait rien, présente moi.
THÉRÈSE
Plus souvent!... Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de déguerpir, et plus vite que ça.
JOLICLERC.
Jamais 1 mon honneur est engagé dans la chose.
TI1ÉRÈSE.
Comment ?
JOLICLERC.
C’est la faute de Casimir !... il est toujours à m'asticoter... Hier au soir, il nous payait à dîner à la Réserve... Nous étions à uno trentaine... des vieux, des solides... toute la line lleui; des voyageurs du commerce... Et quand l'aurore aux doigts de rose...
THÉRÈSE
Aux doigts de rose?
JOLICLERC.
Non... je veux direà cinq heures du malin... nous étions tous pompettes... (Appuyant.) pompettes 1 ce n’est pas de la mythologie, ça.
THÉRÈSE
Je comprends.
JOLICLERC.
Alors, ce fut à qui conterait ses exploits... quelques-uns mêmes avouaient leurs défaites, parlaient d’un nommé Narsouf, un égyptien, la terreur de la place... on additionnait les bras casses, les yeux pochés et les contusions diverses encaissés par nos collègues à la poursuite du monstre.. — Pour celui-là , s’écria Casimir, c’esluu roc, un granit, et Joliclerc lui-même, le grand, l’illustre Joliclerc. irait se briser contre cet écueil... — Le gant était jeté... je le ramasse... — Joliclerc, messieurs, n’a jamais reculé devant l’impossible... Au contraire, la difficulté l’excite, le grandit... J’irai chez. l’Egvpiien. — Quand? — Tout de suite 1 et, par saint Michel, mon patron, je dompterai cet homme des bois... ou je laisserai ma peau dans son antre I... Ln bourra d’admiration accueillit celte ouverture. — Qu’est-ce qui pane ? — Moi... moi... moi... — Je tiens, messieurs, je tiens avec
tout le monde : cinquante bouteilles de Romanée, premier cru... et signons. — L’acte fut dressé incontinent, et aujourd’hui... me voilà dans le bastion. Nous verrons qu’est-cequi mangera le lard.
THÉRÈSE
A la bonne heure, mais je ne voudrais pas être à votre place.
JOLICLERC
A pas peur! je suis un vieux coriace, moi, pas si facile à grignoter qu’on pourrait croire. Depuis le temps que je roule ma bosse sur tous les hémisphères, j’en ai apprivoisé des sauvages, de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs... et je reculerais devant un mamelouk?... Allons donc ! faudra qu’il mette les pouces ou qu’il dise pourquoi I
THÉRÈSE.-
Il ne les mettra pas.
JOLICLERC.
C’est ce que nous verrons... Qu'est-ce que je risque après tout... mon édifice?... J’ai le droit d’en disposer... je n’ai pas de commanditaire... personne qui s’intéresse à moi 1 des camarades de bombance, pas d’amis... des parents dispersés par ci par là... comme des coquelicots dans un champ d’avoine... et qui ne me prêteraient pas une clé pour me mettre dans le dos si j’avais un saignement de nez... Oh! les parents I... Tiens, j’en ai un, ici, à Marseille... un oncle célibataire et fort riche dont je suis le seul héritier. Eh bien ! cet animal-là n’a jamais voulu m’acheter trois fioles deChambertin... et il en boit pourtant, le gueux 1 il en boit... Pour lors, je n’ai à rendro compte de mes quatre membres qu’à moi-même, si je décomplète mon mobilier, ça me regarde, je n’aurai pas de reproches.
THÉRÈSE
C’est différent I... si vous n’y tenez pas.
JOLICLERC.
Pardon... j’v tiens, mais modérément... ce à quoi je tiens avant tout, c’ést à conserver ma réputation d’allumeur premier numéro... de boute-en-train irrésistible, de voyageur toujours vainqueur... parce que ça c’est mon état, c’est mon gagne pain...
c’est par là que je -vaux, si je vaux quelque chose.
Où est le Pharaon ?
THÉRÈSE
Là, près do sa fille !
Ah I il a une fille, le mohican... je l’attendrai... Donne-moi un journal ?
THÉRÈSE, lui donnant un journal.
Tenez.
NARSOUF, du dehors, à droite.
Thérèse ! mou journal ?
T11ERÈSE
Ah ! mon Dieu! c’est luil