‹ Un méchant homme: roman de mœursChapitre 7 sur 8 · IJ · texte numérisé non relu

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C'était en effet un incendie. Le pauvre Robin accourut supplier en grâce son lieutenant de le laisser aller à terre avec un canot et des hommes pour aider à éteindre le feu. La fiancée de Robin habitait Recouvrance , un vague pressentiment lui disait que la maison de Mariette était la proie des flammes. Il se fût plutôt jeté à la nage que de manquer le canot. Il partit.

. C'était Mariette elle-même qui, la nuit, dans un accès de folie, avait allumé l'incendie. On eut le temps de retirer des flammes les habitans de la maison: Mariette, la première, avait pris la fuite, et, s'étant placée en face du feu, elle poussait des éclats de rireen regardant les progrès de l'incendie. Puis, tout à coup, son visage se rembrunit, elle devint triste, fit entendre un cri de désespoir, et

sans qu'on eût pu l'arrc^ter, s'(îlan(;a dans les flammes.

Robin, en partant, avait échangé avec sa fiancée une mèche de cheveux, précieux gage d'amour que tous deux portaient sur leurs cœurs. Dans sa folie Mariette persuadée qu'on voulait lui enlever ces cheveux de son amant, avait creusé dans le mur un trou où elle les avait cachés.

Une lueur de raison lui était revenue toutà-coup ; elle se rappela qu'elle avait oublié de sauver la mèche de cheveux , et c'est alors qu'elle se précipita au milieu des flammes.

L'officier commandant l'embarcation se laissa guider par Robin qui conduisit la corvée précisément à la maison de Mariette. Là

un spectacle déchirant s'offrit à lui. Au moment où il arriva, la jeune fille apparut à une des fenêtres, les vêtemens et les cheveux brûlés, étendant au milieu des flammes ses bras mutilés pour implorer du secours. Robin n'eut pas le temps de faire deux pas vers la maison quelle s'écroula avec un horrible fracas. Un cri perçant domina le bruit. Robin reconnut la voix de Mariette qui s'était engloutie dans les décombres.

Avec un courage et une force que lui donnaitle désespoir, il écarta les poutres enflammées, fouilla au milieu des décombres pour y trouver le cadavredeMariette;ilramena bientôt un corps mutilé et à moitié consumé. Il pressa sur son cœur et baisa avec frénésie cette tête fracassée et sanglante, puis jeta le cadavre entre les bras de son vieux père et regagna le bord.

— Messieurs , nous dit l'ofTicior. en essuyant une larme qui roulait dans ses yeux, voilà riiisloire de Mariette.

— Et Robin/que devint-il? le pauvre matelot.

— Robin raconta ses cha^ins à son lieutenant, et lui demanda de faire son possible pour qu'on l'embarquât immédiatement sur une frégate qui levait l'ancre le surlendemain.

— Tu es destiné à passer à la timonnerie , Robin . lui répondit le lieutenant, tu es un brave gaillard, tu pourras faire ton chemin.

— N'importe en quelle qualité, mon lieutenant; mais il faut que je parte, je ne dois

plus revoir de longtemps le port de Brest, ré- i pondit le jeune matelot.

Robin passa à la timonnerie, selon la promesse que lui avait faite son lieutenant ; il resta cinq ans dans la mer des Antilles; son zèle et son intelligence qui ne s'étaient pas démentis, lui valurent à la longue le grade d'officier.

Sans l'amour de Mariette, Robin eût peutêtre été un matelot batailleur et ivrogne; son esprit altier et indépendant s'était fait docile pour l'amour! Robin ne goûta que la moitié de la douceur que cette passion lui promettait.

Le narrateur porta la main à son cœur et en retira un papier qu'il ouvrit.

— Voyez, dit-il, si Mariette avait de beaux cheveux! et il tint, suspendue à ses doigts, une longue mt^che de cheveux qui touchait à terre !

— Les cheveux de Mariette! s'écrièrent tous les auditeurs ensemble.

— Oui, messieurs, reprit-il en les baisant et les remettant sur son cœur.

— L'avez-vousdonc connue beaucoup?

— Mais ne voyez-vous pas que je suis l ^ matelot Robin, aujourd'hui le lieutenant Robin ?

11 quitta la chambre et remonta sur le pont. Nous le suivimes tous, môme les Anglaises qui le regardaient avec une sorte d'admiration!

Le Leutenant nous raconta quelques autres hisloires que je vous dirai peut-être bien un jour.

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Le ciel ou plutôt l'enfer , en jetant dans le monde la première semence de C(» vice horrible (ju on appelle l'avarice, a du le faire -^ermer tout d abord dans la tète de*

oncles riches ayant pour héritiers des neveux dissipateurs et pauvres, bien entendu. Les oncles! classe d'individus indispensables après tout! Source féconde où tant de comédiede vaudevilles, drames et romans ont puisé leurs dénoûmens. Rayez les oncles du monde, et vous verrez combien d'existences ne sauraient où aboutir; combien plus de suicides vous

compterez; combien moins d'usuriers!

Voyez tout ce qui se rattache aux oncles!

C'est en me lançant à brûle-pourpoint ces réflexions passablement saugrenues, qu'un ami m'accosta avant-hier sur le boulevard.

— Mais ce que je t'en dis ne me regarde nullement, ajouta-t-il; je suis né pauvre et pauvre mourrai; car tous mes oncles ontdes

enfans; un tas d'ennemis qui m ont de donnés par ma famille elle-m^me.

— A qui en as-tu donc? lui répondis-je.

— Connais-tu Gabriel de Kojan?

— Oui, C(^ beau lion à la noire eriniere?

— Eh bien! il vient d'hériter d" un oncle : trois cents mille livres de rente.

Je me mordis les lèvresjusqu'au sang; car je n'aime pas a entendre parler d'héritages, moi qui n'en ai pas le moindre à laire ; la chose serait souhaitable pour vous et pour moi, car certes s'il en était ainsi, je ne vous ennuirais pas du récit de celte histoire; où bien je partirais en chaise de poste à quatre chevaui pour vous la raconter, elle en \aut la peine.

— Et la façon dont-il vient d'hériter , continua mon ami , est la plus singulière et la moins méritée que je sache. Tu n'ignores pas que Gabriel possédait pour oncle le plus avare bonhomme qu'il soit possible de rencontrer; je ne veux te dire que deux traits de sa vie qui te dessineront à merveille l'individu.L'oncle et le neveuhabitaientlamême maison-.Gabriel au premier étage se prélassait dans les plus beaux et les plus splendides appartemens; l'oncle chenillait dans un misérable trou surnommé chambre, au sixième au dessus de quatre entresol. M de Roj an, de son plein gré, n'accordait que dix mille francs de pension à son neveu , qui suppléait au reste de la manière que tu devines; or, il menait un train de millionnaire; chez lui dîners et soupers tous les jours. L'oncle le savait parfaitement , aussi chaque matin il descendait clandestinement à la cuisine de Gabriel.

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— Eh bicnl mon garçon, disait-il au cliff; il y a gala chez le fou aujourd'hui?

— Dam! monsieur, il faut bien qu'on rive, répondait le cuisinier.

— Le diner est-il consid( rahle !

Huit, dix, douze couverts, cela dépendait.

— Quel est le menu ?

Alors le cuisinier le lui expliquait.

— Oh! oh! s'écriait le bonhomme; mais c'est delà folie, cela; tant de plats d'entrée, tans de rôtis 1 je n'entends pas que mon neveu se ruine; c'est mon enfant, c'est mon héritier, je veux qu'il ménage son bien.

A la suite de ces propos , l'oncle emportait lui-même une pièce de veau , quelques cote-

lettes, un faisan, du gibier un peu de tout, depuis le dessert jusqu'au vin, remontait chez lui , et dinait ainsi tous les jours sans dé- 1

penser un liard, sous prétexte d'économiser pour son neveu.

— Que penses-tu du tour? O Harpagon!

pends-toi, tu ne l'avais pas deviné. Pour le tailleur c'était de même.

— Combien de pantalons apportez-vous à mon neveu ?

— Trois, monsieur; trois habits et une quantité de gilets.

— C'est bien ! donnez moi un pantalon, un habit et quatre gilets

Puis M. de Rojan s'en allait chez un revendeur à la toilette...

Ce manège dura cinq ans et Gabriel qui le savait, n'avait garde d en dire un mot; toutefois ils Onirent parsesc^'parer; ils logèrent aux deux bouts de Paris.

— - Et l'héritage? demandai-je à mon ami. — Le voici venir.

Un matin, dans un appartement de la rue des Postes, se trouvaient réunies deux personnes, un jeune homme et un vieillard.

L'appartement était celui du vi(Miiard ; il

is

était haut, il était sale, et fort mesquinement petit. Sa toilette à lui était à l'avenant: une redingote en castorine devenue à l'état de drap poli, des chaussons en lisières dont les épaisses semelles étaient inusables, comme si des chaussons s'usaient jamais, un bonnet de soie noire neuf, par exemple, qui la veille en avaitremplacé un, comptant au moins dix années de service. Probablement cette nouvelle dépense avait excité la mauvaise humeur du vieux et provoqué de sa part la visite du jeune homme, dont la toilette exquise et du meilleur goût annonçait un des lions les plus féroces du café de Paris. Gabriel avait été reçu d'une façon fort brusque par son oncle. Celui-ci examina d'un air scrutateur et moqueur la toilette du neveu, depuis les bottes vernies jusqu'aux cheveux frisés, puis il fît une grimace des lèvres et hocha la tête.

l\ se leva de son rauleiiil, i'il (juelques (ours dans la chambnMît revint sa^^seoir.

— Savez-vous pourquoi, Gabriel, je vous ai lait venir eliez moi?

— Pour essuyer quel qu'un de vos sermons, mon oncle, c'est assez votre habitude, comme c'est aussi la mienne.

— En conscience, ne le méritez-vous pas? Plus je vous regarde, et plus je m'étonne ; en vérité vous êtes vôtu et chamarré comme un millionnaire; et, Dieu saitîvous avez je gage, un coupé à ma porté; votre nom ligure sur la liste des concurrens aux courses du Champde-Mars , côte à côte avec celui des plus riches personnages; vous avez des chevaux dans votre écurie, des laquais galonnés et mieux mis que moi , des meules de chiens

dans toutes les pensions, des maîtresses dans tocs les théâtres; des apparlemens magnifiques, m'a-l-on dit, car je n'ai voulu jamais les voir, de peur d'y mourir de colère: des petits et des grands salons, des boudoirs chinois, Louis XV, m.oyen-âge, et de tous les âges; tendus de soie, de satin, de mousseline, de damas; et un des premiers, m'a-t-cn dit encore, vous avez foulé des tapis de velours où les pieds enfoncent comme dans la vase î C'est bien, c'est fort bien! Mais vous devez tout cela! vous devez plus encore ; je parie que vous n'avez pas payé cette redingote pincée ni cet élégant pantalon ! et je parie encore que vous n'avez pas môme payé le souper que vous avez fait cette nuit à Tortoni en compagnie de vos amis ou de vos maîtresses.... Moi monsieur , je ne loge pas rue du Helder, je n'ai pas de tapis, pas de tentures, pas de salons' je n'ai qu'une cham-

bre carrclre, Ir papier colle aii\ iniirs sciiva par lambeaux; quar.d j ai besoin c1(î sortir, je marche à pied:; , je dîne à dix-buil sous, déjeune avec un petit pain, et je n'<ii que ma portière pour domestique; je porte depuis six ou sept ans la môme redino^ote; au moins, monsieur , je ne dois pas un sol à qui que ce soit !

A voir l'air parfaitement tranquille avec lequel Gabriel écoutait la sortie furieuse de son oncle, on jugeait qu'il était habitué à de pareils emportemens, et qu'il ne s'en inquiétait guère. Tout le temps (lue dura le discours du vieillard, et ce fut assez long, parce que sa parole était dure, saccadée, et interrompue par la colère , Gabriel , l'œil baissé à terre, frappait de sa canne le ijout de ses bottes vernies, ou caressait ses moustaches; toutefois si les mots ne lui allaient pas au

cœur, ils lui frappaient au moins les oreilles aussi quand il fut assuré que l'exorde , la narration et la péroraison étaient à fin > il leva négligemment la tête, et avec un imperturbable sang-froM, ii répondit à son oncle :

— D'abord mon ther oncle, dit-il, je vous observerai deux choses: primo, qu'il est de fort mauvais goût, pour un homme qui a plusieurs voitures , de sortir en coupé à dix heures du matin; c'est mon cabriolet qui m'attend en bas ; secondement, mon cher oncle, on ne soi^pe pas à Tortoni , j'ai soupe, c'est vrai, mais ailleurs. J'ai de magnifiques appartemens , vous m'en faites un reproche, c'est un tort ; vous devriez venir les voir, vous qui aimez les belles peintures , vous y trouveriez de quoi satisfaire vos goûts, j'y possède aussi des chinoiseries adorables, les magots les plus burlesques et les plus drola-

tiques, des tentures riches et Ones ; on ne vous a pas trompé. J'ai liuit chevaux dans mes écuries , deux d'entre eux doivent courir et je fonde beaucoup d'espérance sur Windfeet. Sur l'article des maîtresses, on a dit ciralement la vérité. Je suis un des elégans de Paris les phis recherchés, c'est vrai; mais. mon oncle , ne suis-je pas l'héritier de votre nom et de vos 100,000 francs de rente, eh bien! je soutiens l'honneur du nom et de la fortune par avance, attendu les vœux sincères que je forme pour que le jour soit bien loin où la jouissance de l'un et de l'autre me tombera en partage ; mais je vousjure, mon oncle, que je ne dépense pas un sol de plus, vous m'avez si souvent répété que vous viviez de peu de chose, 2,000 francs vous suffisent comme à un pauvre commis, moi, je dépense les 98,000 autres; je les dois par exemple, car de votre plein gré vous ne

m'en accordez que 10,000. J'ai des créanciers qui ont assez de bon sens, (chose rare,) pour comprendre ma position, ils veulent bien attendre , à l'exception d'un seul, c'est pourquoi je terminerai en vous demandant si vous avez 1000 francs à me prêter.

En achevant cette dernière phrase, Gabriel tendit la main pour recevoir le billet, mais le vieillard ne bougea pas. Il n'avait point interrompu par un seul mot l'impertinent discours de son neveu; il suffoquait de colère > et serait mort d'apoplexie sur son fauteuil s'il avait eu la moindre infirmité, mais ses soixante ans étaient cuirassés contre toute maladie; ii était aussi bien portant que l'héritier futur; il se leva et ce ne fut pas sans intention qu'il se dressa dans sa haute stature et raidit son jarret sur lequel il était aussi ferme qu'un vieux chêne sur ses racines. Gabriel

suivit (lu regard un à un tous les mouvemens que lit son oncle, s' attendant a le voir ouvrir enfin quelque cachette pour en tirer le hWnheureux billet. Il Irappa même le carreau du talon de sa botte à plusieurs endroits autour de lui, croyant à la possibilité d'un secret, qui dénoncerait quel(iue caveau où étaient enfouis tous les trésors de 100,000 l'rancs de rentes entassés les uns sur les autres depuis bon nombre d'années!

A sa grande douleur , l'oncle ne tira pas la main de ses poches, or ce n'était pas là certes que se trouvait enfoui le magot; et nulle trappe ne s'ouvrit sous ses pieds. Il se décida à renouveler sa demande:

— Eh bien ! mon oncle?

— Kli l)i<'ii ! mon iicNfMi^

— Le billet de 1000 francs en question, que mon intrétable créancier attend chez moi.

Le vieillard s'arrêta tout-à-coup devant Gabriel, croisa les bras sur sa poitrine , et le regarda en face :

— Vous êtes un impertinent , Gabriel ; ou bien il vous reste dans la tête quelque chose du souper que vous avez fait cette nuit, je ne sais plus où, puisqu'on ne soupe pas à Tor» toni.

— Au café Anglais , reprit froidement Gabriel.

— Vos paroles ne sont pas celles qu'on adresse à un homme de mon âge, et à un oncle. Cela m'afflige profondément. Vous m'avez écrit hier pour me demander mille

francs, el je vous ai fait >enir clir/ moi ctt malin, non pas pour vous \r> (Iofukt, niais pour vous faire part d'une résolution que je viens de prendre.

— Ue doubler ma pension, peut-être?..

— Nenni, de la réduire de moitié...

— Mon oncle!., que dites-vous? V songez-

vous?

— J'y ai beaucoup songé , et je le répète de nouveau.

— Au fait , qu'importe , murmura Gabriel, je ferai cinq mille francs de dettes de plus , voila tout.

— Si cela vousplait, soit, repondit le vieillard , niais ce ne s(Ta pas mon argent (jtii les

paiera J'aurais pu et j'aurais dû vous

déshériter, je ne l'ai pas pas fait; à l'unique enfant de mon frère je voulais laisser ma fortune intacte et de quoi soutenir son nom. J'ai enduré toutes vos folies, toutes vos extravagances; aujourd'hui c'est fini. Je ne veux pas que vous puissiez dire que j'ai signé un acte d'exhérédation. Or, voici le moyen quej'emploie,jeme marie., cela vous étonne, mais je suis encore assez jeune et assez frais, et d'ailleurs je trouverai qui voudra de moi; j'ai même déjà trouvé.

— Vraiment! fit Gabriel en souriant.

— Vous avez l'air de douter... mais je puis vous nommer la personne .. c'est mademoiselle de Rayvaî ;

— Mademoiselle de Rayval ! s'écria Gabriel en pâlissant, Idoïne de Rayval !..

— 2Si —

— >Ia;sj(' le crois; rllc MM' Irra honnonr: ot d(; plus, mon cher nevcu^ aûn de vivr«^ longtemps et jouir avec usure de mon bonheur, je me relire à Coarazze.

— Qu'esf-ceque Coarazze?

— C'est un village où l'on observe que 1rs longévités sont très fréquentes; on cite l'exemplede personnes qui sont mortes à cent trente ans; cela me va. Encore avant-hier le journal parlait d'une femme de ce pays qui avait cent quatorze ans, et sa petite-lllle soixantedix ans. En me mariant et en me retirant à Coarazze, ma fortune vous est enlevée sans que vousayezété déshérité, dune façon toute naturelle, j'aurai des enfans (jui jouiront de mon bien je vous assurerai seulement cinq mille francs de rente.

— Mais , mon oncle , vous avez soixante ans, mademoiselle de Rayvalen a dix-neuf, et moi vingt-quatre.

— Monsieur mon neveu, je crois vous comprendre; Mademoiselle de Rayval ne voudra pas d'un garnement comme vous d'abord , et ensuite, avec le train de vie que vous menez il est impossible que vous arriviez à trente-cinq ans ; moi je vous verrai mourir...

— Et quand partez-vous? demanda le jeune homme.

— Dans trois jours.

— Et Mademoiselle Rayval vous accompasrne-t-elle?

— Elle partira le lendemain .

— Et V0U5 vous mariez?

— Huit jours après notre arrivée.

— Fi mes dettes?

— Les paiera qui voiidra.

— Mais les 1000 francs que je vous ai demandés et qu'un créancier attend chez moi.

— Faites-le attendre comme les autres.

— Mais mon oncle...

— Allons. . .j'espère vous revoir avant mon départ.

— C'est à dire que vous me coni^édiez... dit Gabriel en prenant fièrement le chem.n delà porte... et si j(Maisà Sainte-Pela^ne !..

— Vous v resterez...

Sur celte réponse , Gabriel avait tiré rudement la porte à lui, et quand il se trouva dehors , il resta un moment debout et immobile sur la première marche de l'escalic^r, les

deux bras croisés sur la poitrine et la tête penchée. Ce qui se passait en lui , je puis TOUS le dire : Gabriel venait d'entendre deux choses qui l'avaient bouleversé : d'abord le refus de l'oncle de payer les dettes, puis son projet de mariage avec mademoiselle Idoine de Ray val.

Gabriel en était arrivé déjà à ce point que sa vie de dissipation et de débauches lui pesait. 11 avait passé par tous les degrés que peut faire franchir une existence consumée sur les tapis du Jockey-Club , sur l'asphalte du boulevard de Gand, au café de Paris , au aux soupers du café anglais , au balcon de ropéra et ailleurs. Arrivé au sommet comme il y était , il avait jeté un regard effrayé sur le passé ; il avait cherché toutes les belles émotions de son âme et ne les avait plus trouvées, ou elles étaient usées; il se jugea

liii-mènie, et se deniaiida compte de ce qu il avait l'ait de son intelligence et de son cœur, depuis cinq ou six ans qu'il vivait ainsi. Il se prit à pleurer ses jeunes années dépensées et follement gaspillées au jeu, en toilettes, en admiration pour les chevaux, en crapuleuses amours! à vingt-quatre ans !... Il eut horreur. Mais par cela même qu'il lui restait assez de sentiment pour avoir raisonné ainsi, il retrouva au fond des cendres de son cœur un reste de flamme que l'amour devait attiser ! Gabriel demeura (juelque temps et ranger à cette vie de débauches, puis il se prit à aimer sérieusement , qui ? mademoiselle de Rayval.

Ainsi, vous jugez quels coups mortels les deux résolutions de son onch^ lui avaient porté , et quelles réflexions Gabriel dut lairc en sortant delà chambre. Il descendit trè*

lentement les quatre escaliers et monta tout pensif dans son cabriolet ; sa main laissa flotter les rênes sur le col d'un beau cheval gris-pommelé, lequel, au contraire des coursiers d'Hippolyte, ne se conformant nullement à latristepenséedesonmaître, brûlait lepavé d'une façon effrayante, et sans le secours du groom, la seule garde dont Gabriel fût entouré et qui, loin d'imiter son silence, criait:Gare! de toute la force de ses poumons d'enfant, il eût fait plus d'un malheur.

En arrivant chez lui , Gabriel se plaça immédiatement devant un bahut de bois tourné, pompeusement etsansraisonan;,elé bahut de travail, car jamais il n'avait servi h un parei

usage; il écrivit une iellrede trois pages; à qui? je l'ignore, ce qu'elle contenait je ne le sais pas plus, car après l'avoir relue, il la froissa violemment, puis la déchira en faisant quelques tours dans la chambre.

— Cela vaut mieux, s'écria-t-il , tout-àcoup, Je verrai ïdoïne ce soir, je lui parlerai, je parlerai à sa mère! à sa mère, mais elle est d'uneambition et d'une voracité effrayantes, cette femme! Elle n'aura pas d'oreilles pour écouter mes plaintes, pas de cœur pour comprendre mes souffrances. De toutes manières, mon avenir est perdu , mon oncle est dans V'àgQ où l'on a quelquefois des enfans; il n'a qu'à vivre dix ans encore et il atteindra celui où l'on en a toujours! ainsi ma fortune

est flambée Allons , s'écria-f-il , pas de

méchanceté... îdoïne est une femme incapable... Mais je prends une grande résolution.

Je me réforme! C\iv] mille IVaiics |>oiir vivre! adieu doiic, mes beaux lapis, mes riches tentures! Mes chevaux adieu ! phis de courses, plus de voilures! C'en est fait ! mes tableaux, nous allons nous quitter; mes vases, mes porcelaines, mes chinoiseries, mesiiiiîiques armures, salut ! Vous n'ôtcs plus à moi ! vous me servirez à apaiser la laim de mes créanciers, qui vont surgir de tous les coins de Paris; adieu !

Et il se laissa choir mollemeuL sur ufie causeuse : il se cacha la lùtcdans se? deux mains, et resta quelque temps dans celle attitude, puis se levant:

— Ail reste, j'a: du courage, tli(-il; j'ose croire qu'il me reste un peu d'iatelligence! je travaillerai! a (juoi? je n'en sais (Micore rien... Mais nous vtnrons, quanti lions serons

au pied du mur, nous inventerons un moyen pour le franchir... En attendant, avertissons nos créanciers;qu'ilsviennentse partager tout ce qu'il y a ici. OmonMurillo... o mon Rembrandt!... Allons, secouons notre tristesse... Comme cela m'allait de faire le fanfaron devant mon oncle! Maisje ne savais pas encore ce projet de mariage; cette nouvelle a été comme un coup de massue pour moi ! Voilà ce que vaut l'amour, d'un dépensier il fait Un homme rangé. De cent mille fjancs de rente, il me ramène à cinq mille, et je me console.

Alors Gabriel examina une à une les munificences de ses appartemens , toucha à tout , descendit à l'écurie , caressa de la main la croupe de chacun de ses chevaux , jeta un regard de tristesse à ses voitures en poussant un grossoupir en manièrede résignation, puis ii prit la plume el écrivit à tousses créanciers.

Gabriel s'était séparé avec ennui et mauvaise humeur de son oncle , avec douleur d'Idoïne; tous deux étaient partis.

Il avait supplié madame de Rayval, Taisant

valoir auprès d'elle les plus beaux raisonnemens de logique ; il la trouva inQexibie.

— Votre oncle , est votre oncle , répondait l'ambitieuse, nous n'êtes que son neveu, demain d'un trait de plume , il peut vous enlever cette fortune sur laquelle vous comptez; et puis ce n'est que dans l'avenir, tandis que d'autre part c'est du présent , du comptant , du solide; des calèches, des chevaux, des apparlemens, des toilettes le lendemain des noces ; avec vous , mon cher enfant, il faudrait attendre quelques années encore , bien longtemps peut-être ; or, je rougis de me trouver dans des voitures de places cela m'humilie de demeurer à un quatrième étage, et les toilettes me vont assez bien encore pour que je sois ennuyée de n'en pas avoir à ma guise...

— Et le bonheur de votre fiile ? objecta Gabriel.

— Mais ma ûlle sera indubitablement heureuse , puisque je le serai , moi , n'pondil la mère.

Kaisonnement égoïste , que plus d'une mère se fait à part soi, sans scrupule, sans pitié, sans honte.

— Mon oncle est un vieillard . .

— Il est si riche ,

— Moi , je suis jeune , et je le serai . .

— Lui, il l'est déjà...

Gabriel alors s'adressa à Idoïne; il nriit pas besoin de grands efTorts pour lui persuader (ju'il a\ait raison: il fit >;ni< peine re-

sonner chez elle toutes les fibres du cœur et de l'amour; mais il trouva la pauvre fille impuissante.

— Ma mère le veut, avait-elle répondu.

A cela, rien à objecter, rien à dire, mon bonheur pèse peu dans la balance. Madame de Rayval est sans fortune, n'ayant pour tout bien que sa pension de veuve de général, et un très petit patrimoine. Elle se rappelle son temps de splendeur et le regrette comme une illusion : elle fait de moi un marchepied pour arriver à la richesse , aux honneurs ; une arme pour reconquérir ses palais perdus ; c'est une femme gorgée de vanité et d'ambition , qui se rit de moi quand je lui parle d'amour et d'avenir! Je suis sacrifiée, je me résigne... Il n'est aucune puissance qui m'arrache à ma destinée.

— Le ciel aura pitié de vous. Mon oncle

est un vieillard; il a beau >(>u!()ir aller cIutcher réleriiilé au loiid d'un villa;4c; (|u;nid son heure aura sonné... mais je prends Dieu à témoin que ce n'est pas sa forlune (jut; j'envie, mais le plus cher de mes biens (|u il ma volé , vous, mon amie, la l'emmi^ que j'aime et que j'aimerai toujours ; la seule (]ue j'aie aimée, je puis le dire sans mensonge et sans blasphème , car, au milieu de mes débauches, je n'ai jamais rencontré l'amour , ne l'ayant jamais cherché. Allez Idoine, soyez à lui, mais par devant Dieu, vous m'appartenez comme je vous appartiens; nous attendrons l'un et l'autre. Un jour nous serons réunis.

vr.

Un matin, vin^t-cinq ou trente individus se trouvaient rassembli^s dans l'appartement de Gabriel, convoitant le meilleur morceau d'une proie (ju'ils s'appr^'^tai^Mit à dévorer.

Ces gens-la étaient des créanciers, tous de mauvaise humeur, grommelant et maudissant. Gabriel était au milieu d'eux, les exhortant à la résignation , ne sachant pas que c'est une vertu dont se prévalent peu les gens à Mémoires. Ces messieurs allaient procéder à la vériflcation et à la collation des comptes, lorsqu'un domestique remit à Gabriel une lettre timbrée de Coarazze.Il reconnut l'écriture de madame Rayval , et brisant le cachet noir, il lut ce qui suit :

« En arrivant ici , nous avons trouvé votre oncle mourant ; à l'heure où je vous écris, il n'est plus de ce monde. Au moment d'entrer dans Coarazze,la voiture a versé, et M. de Rojan a eu la tête brisée contre une des roues. Il venait ici chercher de longs jours , il y a trouvé la mort. Nous vous attendons pour que vous nous rameniez à Paris. «

— Arrête/, Mossi(Mir!^ , s'écria <ia':iit^!. Je sais h(?ritier d au moins 150,000 francs dii rentes. Mon oncle vient de mourir. Permettezmoi d aller verser (juelqu .'S larmes sur SvT iombe , et je reviens vous i)ayer. Monsieur Gerdon , suspendez m'>n Murillo, je vous prie...

Tous les visages se ranimèrent. Gabriel re(;ul force salulalions et complimens de condoléance. El le soir il était en roule pour Coarazze.

Il n'y a que les oncles pour avoir de ces idées-là !

Je continuai a me mordnî les lèvres juscpiau sang, toujours par le même syslenif.

En ce momi^nt.une élégante calèche passa

sur le boulevard, Gabriel nous jeta un gracieux bonjour et les chevaux filèrent comme le vent.

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