LOUISE
11 y a quelques mois nous nous trouvions, mon ami le docteur Joseph et moi au cIk\tcau de J***, chez un ancien camarade. Chaque matin tout le monde partait pour la
chasse; mais comme nous préférions la causerie,à cet exercice, nous nous mettions enmarche, allant tout droit notre chemin, devisant de mille choses.
Mon ami Joseph est un grand philosophe, plutôt un docteur de l'àme qu'un docteur du corps ; nous causions d'un livre profond et savant qu'il compte publier incessament , et moi de ce modeste Médaillon que vous avez sous les yeux ; je lui communiquais quelques observations plus ou moins bizarres, dont il aura bien soin, j'espère, de ne pas déparer son œuvre ; il me contait de son côté plusieurs histoires, et entre autres, celle-ci dont je m'empresse de faire usage. Il m'en a garanti l'authenticité, ayant parfaitement connu tous les personnages , et surtout l'héroïne qu'il a soignée comme folle après l'horrible catastrophe qui termina le roman de sa vie.
— C'est, médit Jos(îpli, un de ces sales et dégoûtans épisodes, comme le monde en regorge. Il s'en passe terriblement de semblables dans notre société, parce que notre pauvre société est affreusement gangrenée. L'immoralité déborde. . .
— Mon pauvre ami , répondis-je , vous savez, aussi bien que moi, que le monde est incorrigible; et que toutes les déclamations toutes les vérités que vous lui jelerez à la face ne le redresseront pas.
— Vous avez parfaitement raison, reprit Joseph; j'en gémis sans espoir et je gourmande sans compter sur la guérison; si la gangrène encore n'était que dans une partie du corps, on amputerait le membre et tout serait dit ; mais helas ! il n'est pas la plus petite partie qui ne soit attaquéi^ Aussi
dans l'histoire que je vais rapporter, je ne laisserai pas échapper la moindre parole d'aniqrtume ; je vous révèle un fait qui s'est passé sous mes yeux. Vous, romancier, si vous vous permettiez d'inventer quelque chose de pareil, on vous courrait sus; mais au besoin, assignez-moi comme témoin, moi et dix autres personnes.
Ce préambule m'avait fait frémir; pour vous, cher lecteur; et sur la garantie de la parole de Joseph, je me décidai à ne rien oublier de son histoire, et à vous la raconter telle que telle. Si d'ailleurs quelqu'un de vous doute de la vérité , j'en appellerais à Joseph auquel je vous renverrai , mais à la condition que vous le prendrez pour médecin; vous ne vous en trouverez pas si mal l
A quinze ans, Mademoiselle Louise Berrune fut jetée dans les bras du comte de Vahîaure ; sa mère poussée par une ambition qu'excitaient les cspérancô»f> éloignées d'une fortune à venir, l'attrait d'une brillante po-
sition dans le monde et le titre de comtesse pour sa fille, en échange de sa roture, n'avait pas hésité à livrer cette enfant , comme elle eût fait d'une marchandise. Elle conservait encore un reste d'habitude de son ancienne profession de marchande de toiles, et dans sa retraite, comme elle n'avait plus rien à vendre, il fallait bien qu'elle vendît sa fille! Semblable à ces vieux militaire squi, à la vue d'une troupe d'enfans jouant au soldat, se rappellent qu'ils ont eu jadis un fusil, et se reprennent à faire l'exercice avec leur canne le plus sérieusement du monde.
Madame Berrune n'avait été guère bien accueillie dans le monde nouveau où elle se présentait; c'était à qui plaisanterait sur son aune, à qui sur son origine. Au demeurant, c'était une femme hargneuse , insolente comme son argent, despote, grosse et courte,
au visage ruu^a\ aux sourcils noirs cl durs, portant des Taux tours , et ne manquant jamais de s'essuyer les yeux quand elle prononçait le nom de défunt son époux.
On ne pouvait s'expliquer comment cette femme avait pu mettre au jour une créature aussi douce et aussi charmante que Louise. Quand il fut question de la marier à M. de Valeaure, Madame Berrune chassa de la maison, avec une fierté risible , cinq ou six amoureux que la beauté de sa fille avait attirés; et les larmes de la pauvre enfant n'adoucirent en rien l'ordre impérieux que lui avait signifié sa mère. Il fallut se soumettre. Ce beau front de vierge, inondé de blonrJs cheveux, ce beau front qui ne s'était pas encore plissé au moindre souci , ces chastes et limpides yeux noirs qui n'avaient tMicore versé que des lannrs di^ bojiJieur. (M's Irvrc^ mi-
gnonnes qui ne s'étaient entrouvertes que pour prier et dire des choses charmantes , ce visage rose et plein de santé, tout cela allait être flétri.
M. le comte Eugène de Valeaure était un de ces libertins qui se convertissent à trente ans, quand ils sont ruinés, et qui cherchent en se mariant, n'importe comment, quelque fortune à manger. La sienne y avait passé, et de plus il avait anticipé sur une belle part qui lui revenait à la mort d'une tante. Pour avoir de l'argent, il s'était bien adressé : Louise avait six cent mille francs de dot ! L'affaire était excellente et se conclut au plus vite. Eugène ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes ; et après trois ans, la fortune de Louise était réduite de moitié. Et cette pauvre femme avait essuyé toutes les tribulations qui pouvaient lui ve-
nir d'un niari libertin, joueur, brutal, qui s'en allait partout disant qu'il n'avait épousé sa femme que pour avoir de l'ar^MMil, l'avouant sans pudeur, stupidement, devant elle, à la faire rou^i^irde honte!
M. de Valeaure, poursuivi pour dettes, fut forcé de quitter la France, et Louise resta seule avec son désespoir, ne trouvant pas la moindre consolation auprès d'une mère qui l'accusait de tout ce mal, prétendant qu'un homme comme M. le comte de Valeaure était incapable d'user, sans motif, de pareils procédés à son égard. Pauvre Louise! elle faisaitpilié à voir! tant ces épreuves du malheur avaient altéré tout son trésor de grâces, de beauté et de fraîcheur! Il lui restait encore ce que rien ne peut enlever, une ame noble et résignée.
r.rlle i<Min«' Irmnie. livrée a «'lie nu''nn'.
privée de tout appui et de tout conseil , se trouva en butte aux tentations des muguets de salons; elle triompha de leurs embûches.et dérouta les plus fameux coureurs d'aventures. Plus la défense était forte, et bien combinée,pluslesassiégeans déployaient de ruses et d'adresse! Sa vertu flt bruit; on eût dit la chose nouvelle !
Elle succomba pourtant ! Et, le jour où l'on apprit que M. de Mons avait accompagné madame de Valeaure aux Tuileries, il y eut joie chez les uns, les méchans ne manquaient pas; dépit chez les autres, les jaloux étaient nombreux : étonnement chez presque tous.
M. de Mons était digne d'un tel bonheur! C'était un homme qui. à vrai dire, avait frayé d'assez près avec la vie licencieuse , mais que des sentimcns honnêtes avaient ramené
au calme et a la tranquillité. Nous verrons plus loin quelles circonstances l'avaient arraché des bras de la débauche! aflirmons seulement que sa conversion avait été sincère, sauf à éclaircir ce que nous y rencontrerons de bizarre et de défectueux pent-élre. De tous les adorateurs de Louise , dont le cercle se renouvelait sans cesse, seul il resta fidèlement attaché, luttant contre des obstacles qui semblaient invincibles. C'est qu'il y avait delà vérité dans cet amour, cxpressiond'une ame belle et pure. M. de Mons n'avait pas aimé madame de Valeaure parce qu'elle était une femme mariée abandonnée, il n'avait pas vu en elle une conquête dont il pourrait se vanter, une vanité à satisfaire : il l'avait aimée pour ses qualités, pour sa beauté, pour sa grande ame ! Il l'avait aimée femme comme il l'eût aimée (ille. s'il aNait pu la
connaître avant son funeste mariage.
— Vous m'aimiez donc bien Gustave, luidit un jour Louise, que mes dédains ne refroidissaient pas votre cœur?
Il lui répondit :
— J'avais attendu jusqu'à ce jour pour rencontrer une femme comme vous; j'avais trouvé ce que mon ame cherchait ! que m'importaient vos dédains? Je savais que je vous aimais, j'étais glorieux d'avoir pu m'élever jusqu'à vous! c'était assez ! Vivre dans le môme air que vous, entendre le son de votre voix , puiser la flamme dans le feu de vos regards ! sentir mon cœur s'épurer à vos côtés ! c'était le bonheur pour moi ! c'était assez, Louise, que de nager dans cette volupté!
— Qu'ai-je donc pu ajouter à voire félicilé en vous donnant mon cœur?
— Le ciel ! tout ce qui existe de grand , de beau, d'idéal, et que l'homme ne peut pas espérer ! La liberté pour l'innocent plongé au fond d'un cachot, que sa conscience console, mais à qui l'air rend la vie !
Louise avait épanché dans cet amour tout un trésor de tendresse, de douceurs inOnies, de suaves illusions qu'elle avait puisées au fond de son cœur; avec cet amour lui revint le bonheur, et avec le bonheur toutes ses beautés perdues! Monsieur de Valeaure s'était fort peu soucié de l'abandon de sa femme; il trouvait par ailleurs des consolations. Rien donc ne pouvait troubler la sérénité qui régnait entre Gustave et Louise! Ils s'étaient retirés du monde, et ils coulaient
dans la solitude des jours que le bruit du dehors ne devait pas altérer ! Depuis deux ans ils vivaient ainsi ! Le seul événement qui traversa ces existences y amena une catastrophe terrible. M. de Mons apportait parfois, au milieu de son bonheur , une sorte de préoccupation dont vainement Louise avait essayé de lui arracher la cause . Et dans ces momenslà, précisément, il était plus assidu, plus tendre, plus aimant que jamais!
Lapauvrefemmeavaittentétouslesmoyens:
caresses, cajoleries, larmes, elle ne pouvait obtenir de lui que cette réponse :
— Ne faites pas éclater ce secret, Louise, vous me maudiriez ! Peut-être un jour l'apprendrez-vous , et alors vous vous applaudirez de ne l'avoir point appris plus tôl ! Que TOUS importe? puisque je vous aime; puisque
mon cœur est tout à vous, que vous importe ? . . Au nom du ciel ! ne me parlez jamais de cela . Croyez-moi, Louisejouissons de notre félicité et ne la troublons point.
Ce secret, nous allons le savoir.
Dix jours s'étaient écoulés sans que M. de Mons eût paru chez Louise, sans qu'une lettre de lui fût venue expliquer cette absence inaccoutumée. Madame de Valeaure ne savait ù quoi attribuer une pareille conduite. Elle se
rappelait bien que le jour où elle avait vu Gustave pour la dernière fois , il était plus triste et plus préoccupé que jamais! Quand il sortit il la baisa tendrement, et il tremblait en lui serrant la main.
Devait-il se passer quelqu'événement? Ce baiser était-il un adieu? Cette main froide semblait dire que c'était pour toujours. La pauvre enfant se perdait dans les conjectures les plus folles. L'idée de ce secret infernal lui revenait en tête. Qu'en était-il résulté? la mort peut-être! Un suicide!... c'était horrible! Puis elle se laissait aller à des pensées de jalousie, elle voyait Gustave dans les bras d'une autre femme, lui prodiguant les mêmes sermens d'amour qu'il lui faisait à elle ! lui jurant qu'il ne l'avait point aimée!...
Et c'étaient des larmes à n'en plus finir, un désespoir affreux î
— Mais ijon ! s'ccriait-oHe soudain : il m'aime trop ! non, il no me trahit point , co ne peut être que la mort î .. .
Elle écrivit une première lettre, puis une stTonde, point de réponse ; elle se présenta elle-même chez M. de Mons.Le concierge lui dit qu'on ne savait point où était M. de Mons.
Un mois se passa ainsi, un mois qui avait coûté bien des larmes et bien des veilles, un moisd'angoisses et dedouleursqui avait soulevé un cruel orage dans le cœur de la jeune femme ! Elle tenta un dernier moyen, le seul espoir qui lui restait ;elle alla dans le monde; peut-être l'y renconirerait-elle? Vainement. 11 y avait un grand bal chez lady Landcastle; Gustave était un des habitués de cette maison , elley fut. Cette dernière illusion s'évanouit! c'en était fait- Kilo ne passa pas une
heure dans le salon. Sa beauté attira à elle les pins élégans danseurs, mais elle refusa toutes leurs offres ; ce n'était point le plaisir qu'elle venait chercher, c'était le bonheur, et elle ne le rencontrait point!
Elle promena ses yeux sur tous les groupes de jeunes gens, rien!... Elle parcourut avec inquiétude ce cercle de femmes , dont les épaules rivalisaient d'éclat avec les lumières; elle ne vit point ce qu'elle cherchait parmi tous ces papillons qui voltigeaint de femme en femme ! Alors elle sortit l'œil en pleurs, le cœur gros de désespoir! Le lendemain elle partit pour la campagne et s'abandonna à la douleur la plus violente. Quelle que fût la cause de cette brusque séparation, elle ne pouvait la supporter. Le bonheur qu'elle avait goûté était si profond, qu'il luisemblait devoir être éternel î Elle ne pouvait y renon-
cer, et elle serait morte de douleur si, un malin, elle n'eût reçu cette lettre qu'elle n'osait ouvrir et qu'elle baij^^na de larmes. Elle avait reconnu les armes et l'écriture, une lettre de Gustave ! Elle ne renfermait que ces mots :
flt Louise, je suis de près cette lettre. Pardon, mille baisers d'amour. »
« Gustave. »
Un éclair de joie illumina les yeu\ de la jeune femme, son front pâle se couvrit d'une subite rougeur, tout son beau visage s'épanouit comme une fleur sous la rosée I
Peu d'instans après, le bruit d'une voiture se fit entendre dans la cour, M. de Mons se trouva aux pieds de Louise.
Ils s'embras<^èrcnl en pleurant siins proférer
une parole, Louise rompit la première ce silence, qui dura quelque minutes.
— Que j'ai souffert, Gustave !
— Louise, je viens aujourd'hui vous dévoiler ce secret terrible, mais jurez-moi que vous mepardonnerez d'avance, et que chacune des paroles qui frappera votre oreille tombera dans l'oubli aussitôt !
— Vous savez bien , Gustave , que mon pardon vous est assuré. Je jure de tout oublier...
— Vous ferez bien, Louise : car, voyez-vous, si vous vous souveniez de quelque chose, et si vous m*aimiez encore après, vous seriez trop grande et trop noble à mes yeux ; moi , je ne pourrais plus vous aimer. . mon cœur ne serait
pas assez vaste pour contenir mon adoration et mon respect.
Puis il s'approcha d'elle et la baisa au front en lui disant :
— Je n'ose plus te toucher de peur de le souiller.
Gustave marcha à grands pas dans la chambre, la tète baissée, s'arrêta devant une lîroisée, leva les yeux aux ciel et demeura quelques instans dans cette attitude, puis revint vers Louise.
— L'air est sombre et triste aujourd'hui, dit-il; il y a de l'orage dans le ciel. Pauvre enfant, puisse l'orage qui est dans mon coeur ne pas éclater sur ta tête !
— Je ne sais, répondit Louise . si c'est
Texcès de ma joie qui m'attriste, je ne sais si c'eslla pesanteur de l'atmosphèrequi m'accable, mais mon âme est lugubre.
— Pauvre amie ! et il lui baisa les mains.
Gustave fit de nouveau quelques tours dans la chambre , puis revint s'asseoir près de Louise.
— Ecoutez-moi, j'ai des choses terribles à vous apprendre.
— Vous m'effrayez.
— Écoutez, puisse le ciel vous donner la force de tout entendre .
Louise le regarda avec étonnement.
Gustave commenra ainsi :
— Quand je quittai les bancs de l'ccole et
que j'entrai dans le monde , mes sens débordaient de passions et mon cœur éprouvait un besoin plus vif encore, celui d'aimer. Je crus, pauvre écolier que j'étais, je crus qu'il me suffirait de me présenter dans un salon, de choisir parmi toutes les femmes qui se présenteraient à moi , une femme belle , douce , jeune, qui se livrerait au premier regard langoureux qui allaits'échapper de mes yeux ,^ qui répondrait immédiatement à la première lettre passionnée que je lui écrirais ; je crus qu'il me suffirait d'unevalse^d'un galop, d'une contredanse, où j'aurais pu presser dans mes bras une taille charmante, toucher des doigts ravissans, pour faire passer dans quelque ame toute l'ardeur de la mienne. Hélas ! j'écrivis bien des lettres, j'inventai toutes sortes de regards et de roulemens d'yeux, je dansai bien des galops, bien des valses inutilement.
— Vous aviez toute la l'atuité d'un enfant de dix-huit ans, dit Louise.
— Fatuité , non ; c'était simplement une illusion. J'avais cru (jue l'amour était dans l'air, partout , que l'amour attirait l'amour. Mais je commençai à comprendre que je m'étais bien trompé. Parmitoutescesfemmes, il y en eut bon nombre qui rirent de moi, quelques unes qui me traitèrent de fat et d'insolent ,d' autres qui me regardèrent comme un niais.
— Pauvre ami, fit Louise, que vous avez dû souffrir, car l'homme attache tant d'importance à ses rêves d'enfance, qu'il ne se sépare jamais qu'avec douleur de ses illusions.
— Je souffris tellement , Louise , que je résolus dès-lors de faire comme la plupart
de mes amis, je laissai de côté le ittonde et mes espérances, et je me jetai dans une vie de dissipation , ne songeant plus à ces amours du cœur qui m'avaient arraché tant de larmes; je ne cherchai plus dans la débauche que le moyen d'assouvir l'ardeur de mes sens. Il m'en coûta cher, et cela ne dura pas longtemps ! Je sortis de ce gouffre criblé de dettes exposé à la juste indignation de mon père, et malheureux de tous les chagrins que j'avais causés à ma pauvre mère. Je portai un regard de tristesse et de remords sur des jours si indignement dépensés. Je ne me rendais pas compte de ma folie, et je maudissais le mauvais génie qui m'avait précipité au fond de l'abîme. Le mal m'avait servi : j'en avais tiré de terribles leçons.
Pendant mes rares apparitions dans le monde, je rencontrai une femme belle et spi-
rituelle; je ne dirai pas (luellecapliva mon cœur, car je ne me sentais plus de ca'iir, mais elle avait excité en moi des désirs d un ordre plus élevé que les honteuses passions dont j'étais alors la proie; et puis monamourpropre se liât tait d'avoir une femme dont la possession me lit honneur. Elle fut moins rebelle que les autres à accepter mes aveux, et j'en tirai des conclusions toute favorables à ma fatuité. Néanmoins, ce fut un bien pour moi : c'est alors que je rompis avec mes habitudes, et que j'obtins de mon père grâce pour toutes mes fautes : J'étais réhabilité ! Je vous avouerai que du moment où je- pus apprécier la différence qui existait entre les turpitudes dégoûtantes de mon ancienne vie et le bien-être réel de celle où j'entrais, un autre sentiment s'éveilla en moi pour cette femme, celui de la reconnaissance ; je ne l'avais jamais aimée, je ne l'aimais pas: mais
je la regardais comme un ange sauveur, et quels que soient les événemens qui traversèrent mon existence depuis, je ne changeai pas à son égard.
Louise ne pouvait dissimuler la crainte qui Tagitait ; elle avait pàii à cet endroit du récit de Gustave; elle s'évanouit presque en entendant prononcer ces mots : Je ne l'ai jamais aimée, je ne l'aimais pas? » Elle avait reculé son fauteuil par un mouvement subit, et avait laissé tomber son front dans ses deux mains, en pleurant. M. deMons vit les larmes qui coulaient à travers les doigts de Louise. Ne devinant pas la cause d'une pareille émotion, il se jeta à ses pieds en lui disant :
— Non je ne l'ai jamais aimée !
— Quelle élailcetle femme ? luidcinKindal-elle, d'une voix pleine de, terreur.
— Madame de Gardani!
Alors Louise, relevant la tète, prit dans ses mains les mains de Gustave, les baisa avec force, puis les pressa sur son cœur.
— Merci Gustave, vous me rendez la vie ! Vous dirai-je que j'avais cru que vous parliez de moi !,..
— De vous!
— Pardon, je t'ai accusé ! Oui , je craignais... je suis bien excusable: pardonnemoi!
Gustave reprit :
— Cette liaison dura deux mois sans que
rien l'altérât. Mais mon cœur ayant passé par ce creuset s'était épuré; je commençais à sentir que j'avais besoin d'amour, et je n'étais pas satisfait : j'hésitais cependant ; mon attachement pour madame de Gardani était devenu à mes yeux un devoir que je croyais coupable de violer. Il fallût que ce fut vous, Louise, vous, un ange de douceur et de beauté, qui vinssiez vous jeter au devant de moi, pour m'arracher à cette incertitude où flottait mon cœur ! Ai-je besoin de vous répéter tout ce que je trouvai d'amour et de dévoûment au fond de mon ame pour vous? Vous le savez , Louise, combien de temps et avec quelle constance vous m'avez vu poursuivre l'idée de mon bonheur?... Il se passait en même temps de singulières choses entre madame de Gardani et moi; vous allez apprendre ce que vous ignorez peut-être et ce qui vous fera frémir. Madame de Gardani
devint la niailresscdevotnMuari; celle Irinnu» je l'avais appris biei. lût, était incapable d'aucun sentiment grand et pur. Elle s'était livrée à moi, comme à bien d'autres, par caprice ; elle ne tarda pas à se fatiguer de ma présence, et elle m'eût repoussé bien vite si mon attachement sincère et cette reconnaissance dont je lui exaltais la puissance, ne l'avaient touchée et n'avaient changé en une véritable amitié ses faux semblans d'amour, et sa passion éphémère! Elle eut assez de franchise et de bonne foi pour m' avouer sa nouvelle passion , mais me conjura au nom du ciel et les larmes aux yeux de demeurer son ami, de ne point m'écarter d'elle, nie demanda grâce pour la mobilité de ses affections, et me jura un dévoùment éternel, en dehors des senlimens de l'amour. C'était une femme bizarre, vous voyez. Le ciel avait beaucoup fait pour elle; elle était belle, généreuse, bonne, les
qualités de l'esprit ne lui manquaient pas; mais tout cela était gâté par une goutte de poison qui avait brûlé le meilleur de son cœur.
— Elle est bien belle, en effet, reprit Louise. Avoir ses grands jeux bleus limpides etchastes, sa longue et blonde chevelure et sa pâle blancheur, on lui donnerait une ame candide et angélique : menteuse écorce qui renferme un venin perfide.
Louise avait affecté un air d'indifférence en prononçant ces mots; mais ses lèvres trahissaient, malgré elle, un certain dépit qui tenait quelque peu de la jalousie.
— Ainsi, continua-t-ellcvousêtes resté son ami?
— Pendant six mois, je ne la vis point.
— -iw —
c'est alors (lue je vous leiiconlrai sur ma route, et le nouveau sentiment (jui me dominait avait trop de charmes et trop de puissance pour me lais-«»r l(» loisir de songer à d'autres qu'à vous. J'étais trop ivre de l'amour que vous in inspiriez, pour donner mon tems àlamilio. Ici, Louise, j'ai besoin de votre indulgence pour l'aveu que je vais vous l'aire. Un soir, je rencontrai madame Gardani au théâtre ; elle était seule, c'était à l'époque où votre mari avait été obligé de s'éloigner. Elle m'accueillit avec bonté , me gronda avec bienveillance de l'avoir négligée si longtemps, et soit qu'une longue séparation eût réveillé en elle de nouveaux désirs, soit qu'elle conservât encore le souvenir de nos anciennes relations.... Oh! pardon, Louise, vous pâlissez, l'indignation percedans vos traits; pardonnez-moi, je lus bien coupable, je le sais. Je devais respecter assez votre belle aine
pour ne pas la souiller et la profaner ; mais le cœur de l'homme est si pétri de vices ! il aspire toujours à la vertu, nous avons les yeux levés vers elle, mais nos pieds trempent toujours dans la fange! de ce moment, je redevins pour madame de Gardani plus qu'un ami.... J'éprouvai une sorte déboute et de remords à poursuivre cette liaison , mais je n'eus pas le courage de la rompre. J'étais dominé d'une part, par la puissance de ma passion pour vous, et de l'autre, par par la crainte de blesser madame de Gardani. Faiblesse humaine! c'était un sentiment bien excusable cependant, qui me guidait? toujours cette reconnaissance; je savais qu'elle haine eût succédé , dans le cœur de cette femme, à cette bienveillance dont elle m'entourait. Je ne pourrais vous exprimer tout ce que ma pauvre ame souffrait quand je m'arrachais des bras de cette femme pour
accourir à vos pie*ds. Il me semblait que j'entrais tout souillé dans un temple sacré! je rougissais de moi; plus d'une l'ois, je résolus de ne plus mettre les pieds chez elle; puis quand j'avais persévéré deux jours dans ma résolution , je recevais une lettre pleine de tendres reproches et d'amitié; alors je partais, me promettant de tout lui avouer» de la supplier de me rendre ma liberté , et de garder comme jadis, mon amitié, une simple amitié. Hélas! je trouvais une femme si pleine de passion , si exaltée, que je redoutais une rupture , calculant l'excès de sa haine à l'excès de sa passion. Par une bizarrerie inexplicablela jalousie était entrée dans le cœur de cœur de cette femme. Mais Louise, avant que je n'aille plus loin, dites-moi que vous me pardonnez : vous écoulez toutes ces choses avec un calme (lui m'eiïraie; pourtant vous savez si je vous aime !
— Voilà pourquoi je m3 tais répondit froidement Louise ; si je ne vous avais pas connu bon, si je n'avais pas reçu de vous les preuves d'un véritable amour , croyez-bien que vous ne seriez pas ici à me faire de pareils aveux, et moi encore moins à vous écouter; poursuivez....
— Merci ange de grâce et de douceur ! s'écria Gustave en baisant Louise au front. Puis il reprit :
— Il y a plus d'un mois que je ne vous ai vue, Louise 1
— Plus d'un mois, Gustave, vous le savez donc?
— Un long mois dont j'ai compté les jours les heures, les minutes ; un long mois pendant lequel j'ai fait une rude pénitence. Le ciel
devait me punir (ô( ou lard; le châtiment ne se fit pas attendre : le soir du jour où je vous quittai pour la dernière fols j'allai chez madame de Gardani, je la trouvai tout en larmes et les cheveux en désordre. La chambre était remplie de débris de vases et de porcelaines. Sitôt qu'elle m'aperçut, elle s'élança vers moi en me criant :
— Gustave, fuyez , au nom du ciel ! fuyez , ou vous êtes perdu....
— Qu'arrlve-t-il? lui demandai-je
— M. de Valeaure !... Il est de retour d'Angleterre; il sort d'ici, il a trouva sur ma table le billet (jue vous m'écriviez ce matin. . . sa colère est au comble... regardez il m'a frappée au front; s'il vous voyait ici! fuyez je vous en supplie Gusla\<', iuvez !...
A peine elle achevait, que la porte s'ouvrit avec force, et M. de Valeaure entra pâle et grinçant des dents. . .
— Je vous ai suivi, s'écria-t-il, je vous trouve ici!... Monsieur, n'était-ce pas assez d'être l'amant de ma femme , il fallait encore m'enlever ma maîtresse ; vous m'en voulez donc bien?
— Je trouvai assez étrange que cet homme qui avait pris si peu à cœur nos relat ons, se trouvât outragé de me surprendre chez sa maîtresse. Une altercation assez vive s'engagea entre lui et moi ; il m'insulta grièvementu,ne rencontre fut arrêtée pour le lendemain.
— Un duel! ce mot s'échappa comme un cri d'angoisse du sein de la jeune femme.
Elle demeura interdite un moment : ses lèvres étaient pâles et tremblantes. Puis comme revenant à elle :
—Qui fut hlessé? demanda-t-elle avec une sorte de terreur.
— Moi!...
— Toi!... blessé?...
Et des larmes étouffèrent ces mots sur ses lèvres. Elle se jeta dans les bras du jeune homme, appuya sa tète sur sa poitrine, le baisant au front et répétant sans cesse :
— Blessé! toi, blessé! mon pauvre Gustave! mon ami! blessé!
— Il y avait du délire dans le langage et l'expression (i(^ l.oiiisc; elle avait oublie son
dépit et sa joîousie : tout cela s'était écoulé de son cœur avec les larmes dont elle inondait le yisage de Gustave et eile répéta :
— Blessé ! et tu ne m'en as rien dit, rien écrit... A moi , qui aurais passé toutes meô
nuits près de ton lit à te soigner, à sucer ta plaie pour la guérir ! .. .
Mais elle s'écarta tout^à-coup du Jeune homme, comme si elle était en proie à une sombre pensée.
— C'est vrai, vous n'aviez pas besoin de moi ; vous aviez à vos côtés madame de Gardani !
— Ne m'accablez pas ainsi, Louise, s'écria Gustave en se jetant à ses pieds. De grâce, ayez pitié de moi ! Je ne vous ai rien écrit , rien dit, mon Dieu! c'est vrai, mais je n'osais
pas encore vous a\ouer ma faute, il aurait fallu tout vous expliquer; et puis j'espérais après quatre ou cinq jours, ùtre en état d'aller vous voir; mais la blessure élait plus grave qu'on ne pensait : la pointe de l'épée s'était brisée sur la clavicule, il y avait du danger. Je suis resté un mois ainsi, et un mois sans vous voir ! Et vous avez cru, Louise , que je vous avais abandonnée, que mon amour s'était éteint!... Pauvre et douce amie, que je l'ai regrettée pendant ces longues nuits d'insomnie que je passais seul, sans personne à
mes cotés que la douleur el la sollrance !
Pas un mot de consolation, pas un baiser pour calmer la ûèvre brûlante (jui me dévorait... que de fois je t'ai appelée dans mon délire! que de fois, quand le sommeil fermait un peu mes paupières, je t'ai vue a mon clie- \el comme \m bon ange visiteur; e! ({iiand
je mévaillais, je ne trouvais à mon côté que ma garde-malade ou le docteur î. Ohl Louise, j'ai payé bien cher ma faute!
— Et cette femme? dit Louise.
— Madame de Gardani?.. Je ne l'ai revue qu'une fois; elle est venue me reprocher ce qu'elle appelait ma perfidie et mon ingratitude. Ce que je redoutais arriva ; car cette femme m'a donné sa malédiction elle m'a dit que le ciel la vengerait avant peu ; ce sera plutôt l'enfer, car ce sera d'elle-même que viendra la vengeance; je crains tout de sa part...
— Femme abominable! s'écria Louise avec indignation.
— Je suis assez puni, Louise , pardonnezmoi; maintenant que je suis à vous seule , je
vous appartiens tout entier ; vous n'aviez pas perdu de mon cœur h; moindre battement, vous y trôniez en reine; mon afTeclion pour cette femme ne vous l'avait pas plus ravi que mon amour pour ma mère ! C'était quelque chose à part, quelque chose qui n'avait pas de nom , si vous voulez , mais qui n'était nullement éclairé par cette vive lumière qui brillait dans mon àme pour vous. O Louise! vous seule aviez mon amour . vous seule! je le jure ici devant Dieu, au nom de cette sainte union de nos âmes , je n'aimais que toi, je n'aime que toi ! Si j'ai souillé ta pureté, pardonne; mais je n'ai jamais terni ton amour. Quand je m'approchais de cette femme, ce n'était qu'en tremblant; car je songeais toujours à toi ... Je laissais à la porte toute pensée d'amour, je me dépouillais de mon àme, pour ainsi dire, et ce n'était plus que le corps qui entrait... Louise, vous ne
me répondez pas. . . , comment traduire votre silence? Qu'un mot de consolation tombe de vos lèvres î Louise, Louise!,., chassez loin de vous toute pensée jalouse.
— Cette femme, vous ne l'avez point aimée, n'est-ce pas? vous le jurez?...
— Je le jure, Louise...
Alors la jeune femme appuya sa tète sur l'épaule- de Gustave, qui devina son pardon dans cette tendre expansion.
— Merci , mon ange , lui dit-il après un moment . merci !
— Relève-toi, Gustave, viens l'asseoir à Ties côtés...
— Non , je veux rester à tes pieds; nulle place n est plus laite pour moi î
— Tu ne reverras plus janfiais cette femme?
— Jamais !..v Mon Dieu, que j'étais donc fou! MtMer tant de bonheur au dégoût î tant de grâces, tant de douceur a l'indilTérence, à une froide habitude ! Souiller cette ûme si pure et si belle au souffle de la corruption l Louise , je ne veux plus songer à ce sombre passé ; je ne vis que pour toi, toi! mon adoration, ma souveraine, ma bien-aimée...
— Ne me quitte jamais, Gustave; jette un voile épais sur ta faute, que je sois toujours pour toi une amie bonne et douce...
— Un trésor inépuisable de bonheur et de tendresse! s'écria le jeune homme enlevant Louise dans ses bras et la pressant sur son
cœur. Maintenant, je me sens grand et par ; je n'ai jamais joui avec tant d'extase de ma félicité. Ohl je n'ai plus cette infernale passion quiempoisonnait l'idéal de mon bonheur! Je n'aiplus de honte à te sentir sur mon cœur; mes lèvres ne tremblent plus en te baisant , car nulle femme ne les a pressées avant toi , nulle femme ne les touchera après. Oh ! je suis comme un prisonnier à qui l'on rend la liberté. L'air me semble plus léger, tout me paraît plus beau , mon cœur bat plus saintement... Oh! ce n'était pas comme cela quand je savais que j'étais coupable... un nuage épais obscurcissait le beau ciel de mes amours . . . maintenant . . .
— Maintenant , continua Louise , tu seras heureux comme j'étais heureuse, en te croyant tout à moi. Ami, c'est une félicité suprême que tu vas goûter !
— Que les années qui vont s'écouler p(nir nous soient un lon^ jour de !)onheur et rir ravissement !
— Gustave, aimons-nous toujours
— Toujours! Louise...
— Pas longtemps ! s'écria une voix formidable en dehors.
Les deux amans tressaillirent.
La porte se brisa, et le comte de Valeaure entra ; madame de Gardani le suivait.
— Monsieur. .;dit madamede Valeaure en s'avançant jusqu'à lui.
— Ce n'est pas vous que je viens chercher ici, madame. Monsieur , vous croyez donc que je laisserais impunément commettre
un adultère? Vous savez quel droits a un mari qui rencontre un amant aux pieds de sa femme....
— Monsieur, lui répondit Gustave, aurezvous la lâcheté de tuer de sang-froid un homme sans armes. Votre vie ou la mienne sur rheure ?
— Ma vie ! non, monsieur, je ne veux pas que vous ayez la chance de me tuer : c'est voire vie qu'il me faut ; alors je serai vengé !
Gustave eut assez d'adresse pour détourner un pistolet qui flaira sa poitrine; la balle alla frapper Madame de Gardani à la tête !.. j
— Vous ne m'échapperez pas, s'écria le comte avec rage, et il se jeta sur Gustave.
Une lutte s'engagea corps à corps entre
ces deux Iiomines. M. de Valeaure glissa ces mots horribles à son adversaire : « Ce n'est pas de ma l'emme que je me venge ; c'est pour m'avoir volé ma maîtresse que je vous tue. » La lutte ne fut pas longue , Gustave tomba avec un large coup de poignard au cœur.
Louise entendit cette chute, et voyant le sang dont était couvert son mari :
— Vous l'avez tué ! s'écria-t-elle , et elle tomba évanouie...
— Femme adultère, dit alors le mari , à vous le soin de ce cadavre maintenant; celui-ci me regarde. Et il sortit emportant dans ses bras le corps de madame Gardani.
A quelque temps de là, continua Joseph, je fus chargé de donner mes soins à une pauvre folle qui n'était autre que Louise. Sa raison était perdue à tout jamais. (JiJclque
vigilance qu'on lui accordât, on ne put empêcher qu'une nuit, elle ne se jetât par une fenêtre. Elle s'était brisé la tête.
LA
La belle frégate la Terpsicliore était entrée à Cove (le Cork en Irlande, poussée par uue furieuse tempête, il y a tantôt trois ans décela; je ne rappellerai pas ici tous les dé-
tailsde cette catastrophe quej'ai écrite kmon arrivée à Paris.
Quelques officiers de marine , des passagers et moi, nous avions laissé la frégate et pris passage à bord du Steamer anglais, la Junon pour rentrer en France. Ce fut une douleur pour nous d'abandonner cette magnifique frégate couchée sur le flanc , et battue par les vagues qui semblaient s'étonner qu'elle eût si bien résisté à leur fureur ! C'était comme le corps d'une belle femme morte ! Il ne lui restait plus rien; ses soixante canonsavaientdisparu|dansles flots, ses grands mâts qui semblaient se perdre dans l'air , étaient rasés, un vrai cadavre !
Quand nous eûmes quitté la magnifique baie de Cork , parsemée d'îles, comme un un petit Océan , où quatre cent cinquante
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vaisseaux de guerre avaient trouvé plaœ, après avoir descendu la petite rivière le Lcc dont les bords sont cent fois plus ravissans que les sept lieues de la Tamise tant vantée, nous nous trouvâmes en pleine mer, passablement secoues par les restes d'une seconde tempête plus affreuse encore que la première, et qui s'était appaisée depuis deux ou trois jours seulement . C'était au mois de Mars; une pluie froide couvrait le pont de verglas, la mer était forte, le vent soufflait frais. Nous qui en avions assez du spectacle étrange et curieux que peuvent offrir des lames monstrueuses , grosses de tempêtes, nous descendimes au plus vite dans la chambre. Notre soin le plus empressé fut de vérifier sur la carte combien d(\joursnous; avions à passer en butte encore peut < 1 !;v chanc<^s d'une mauvaise navigation,tantnous avions hâte, même mes compagnons, gens bien aguerris pourtant . d<»
mellre enfln le pied sur le plancher des vaches, comme disent les marins en parlant de la terre ferme.
Nous eûmes beau mesurer le plus exactement avec les compas les mieux organisés, en nous basant sur le premier loch qui venait d'être jeté et qui nous promettait une vitesse de quatre lieues â l'heure, nous ne pûmes trouver moins de cinq jours pleins. Que faire pendant cinq jours? pas un livre à bord î mais il y avait nombreuse compagnie sur le Steamer et parmi les passagers un ancien officier de la marine française, camarade d'un de mes compagnons, bon homme vraiment , spirituel.causant bien. Quelques observations qu'il avait eu l'imprudenced'entamer à haute voix sur les Anglais, furent mal accueillies par une douzaine d'entre eux qui parlaient français aussi bien que nous. C'était fâcheux
vraiment ; il y avait tant à dire, et notrecompatriote le disait si spirituellement ! alors il fallut Taire tnHe 5 notre gaieté , et nous mettre à l'unisson de nos voisins, c'est-à-dire boire du thé et nous composer des visages ennuyés. Nous en eûmes bientôt assez avec une demi-heure de spleen et une douzaine de tasses de thé; d'autant que nos Anglais pour prendre leur revanche et faire fête à l'habit de nos marins s'étaient mis à raconter en français(les méchansl)les exploits de l'amiral Nelson.
11 fallait nous tirer de cette position, nous eûmes recours à notre ancien oflicier qui proposa de raconter quelques histoires. Sa proposition fut accueillie,mémepar les Anglais, qui exigèrent d'abord le récit de notre naufrage. Je me rappelle avoir raconté quatre-vingt-quatorze fois l'aventure de la Ter-
psychore; je n'en étais alors qu'à mon trentetroisième récit , je le fis de bonne grâce , et je fus ravi des éloges que ces Anglais accordèrent au courage et à l'énergie de nos oifîciers.
Après moi, le lieutenant Robin prit la parole et commença par cette histoire
— En 1813, dit-il, le brick le Trasas était en station aux Antilles. Le second avait parmi ses canotiers, un jeune matelot de vingt-trois ans. De mémoire de marin on n'avait vu matelot aussi discipliné ; il avait nom Robin, il s'appelait comme moi. Robin savait lire et écrire, et une fois son quart terminé, il ne comprenait d'autre plaisir que de se livrer à l'étude; il avait eu l'idée d'apprendre les mathématiques, et les officiers du bord volontiers l'aidaient de leurs conseils.
Quelques-uns de ses camarades l'avaienl surnommé le savant ; et d'autres moins délicats .baptisé de certaines épithétes qui sentaient de loin le goudron. Robin était rêveur etpleuraitmôme souvent, chose miraculeuse, n'est-cepas? pour un matelot. Aussi souiïraitil beaucoup des quolibets et des plaisanteries dont il était le plastron continuel. Vous qui savez, messieurs, ce que vaut un matelot lâché à terre, vous serez bien étonnés quand je vous dirai que Robin, ne quitta pas une fois le canot de son lieutenant; jamais chien à l'attache ne fut plus docile et plus résigné à garder la niche.
— Je devine, monsieur l'oflicier , dit un vieil anglais en interrompant notre compatriote, que votre matelot était quelque peu parent avec le compagnon de Lara , et j'entrevois nue nature féminine» sous le
paletot et les mains goudronnés de votre canotier.
— Je vous réponds que non , monsieur; car Robin savait aussi bien que ses camarades le goût de l'eau-de-vie, et sa bouche roulait tout aussi bien qu'eux n'importe quel juron. Sa voix forte se faisait trop bien entendre du pont au haut du grand mât pour qu'elle sortît d'une poitrine de femme, et ce verre de brandy que je bois à votre santé lui eut chatouillé le gosier trop agréablement pour qu'il le repoussât de ses lèvres.
L'anglais répondit à notre compatriote par deux rasades; l'exemple fut suivi à la ronde.
— Robin était tout bonnement ambitieux, et son désir de parvenir avait un mobile puissant, l'amour. Pour parvenir, il fallait qu'il
5il
couqtîîl la bienveilbncc et 1 estime de ses chefs, il en prenait le bon chemin; pour réaliser le rôve de ses amours, il fallait qu'il fût quelque chose de plus qu'un simple matelot , vous comprenez maintenant; Rohin avait, de son coté , la volonté qui lui donnait de l'espoir. Il ne songeait qu'au jour où hî hrick recevrait l'ordre de faire voile pour Brest.
Il y avait deux ans que Robin n'avait vu sa fiancée ; il était bien excusable de désirer si ardemment son retour ! Et puis, qui de vous, messieurs, n'aurait pas soupçonné, au moins une fois en deux ans, la fragilité du cœuT d'ime femme? Mariette ne savait pas écriri» , ni son père ni sa mère ne savaient écrire ; comme toute femme, Mariette ne se souciait pas de confier ses élans d'amour à
une plume étrangère ; or, elle ne voulait pas que Robin reçût une lettre d'elle sans qu'elle lui parlât d'amour.
Depuis deux ans, le pauvre matelot n'avait pas de nouvelles de Mariette.
Quel beau jour ce fut pour lui, que le jour où enfin le T rasas leva l'ancre et fit voile pour Brest! Si c'était possible, je vous dirais que Robin mit dix fois plus d'activité à la manœuvre ; il regrettait que ces voiles blanches qui se déployaient ne fussent pas des ailes qui emportassent le brick rapide comme le vol d'un oiseau. Un navire, parti huit jours avant lui, s'était chargé d'une lettre de Robin pour Mariette qui lui annonçait sa prochaine arrivée. Le bâtiment arriva en trente jours et le Trasas pris d'un coup de vent resta
soixaiile-dix-huil jours l'inncr (jii'oii dise(|no les am -urcux ne sonl pas 1rs plus malheureuses gens du monde !
Mariette était une belle fille de dix-sept ans, grande , svelte, avec de longs cheveux blonds et de grands yeux noirs; ses pieds un peu larges et ses mains passablement rouges
et épaisses étaient seuls dignes d'un matelot. Aussi, quand elle voulait bien enfoncer ses mains dans les poches de son tablier, et qu'on ne la regardait que jusqu'aux genoux, Mariette était une fille ravissante. L'œil s'arrêtait avec délices sur les contours de sa taille de ses épaules, et de...
— Je poussai le coude de mon compatriote qui s'arrêta tout court dans la description des beautés et des formes de Mariette, à la vue d'un shocking bien articulé qui s'était dessiné escorté de quelques grimaces sur les lèvres d'une demi douzaine de nos voisines, de jolies Anglaises.
Il passa outre.
— Je puis dire, reprit-il, que Robin se regardait comme un heureux gaillard de pos-
séder celle perle des (illes de Recouvrance, et l'on s'explique (ju'il fiU si docile à la mériter.
De son côté, Mariette aimait éperduement le jeune matelot. Le lendemain du jour où le Trasas avait quitté lirest, elle ne détacha pas les yeux de l'horizon pour s'assurer que le brick fût bien parti, et le surlendemain elle guetta pour voir s'il ne revenait pas déjà ; et, pendant deux ans que Robin resta absent , tous les jours elle interrogeait ainsi la rade. Et son petit cœur faisait bien des vœux, poussait bien des soupirs qu'elle conOait au vent pour qu'il les apportât à son ami. Et quand elle recevait une lettre de Robin, elle pleurait de ne pouvoir pas lui répondre; elle aurait eu tant de choses à lui dire qu'elle entendait murmurer dans son c(rur; et elle
les lui aurait dites avec tant de passion! Elle allait jusqu'à avoir bonté de son ignorance, à se reprocher d'aimer Robin , parce qu'il la mépriserait bien certainement lui qui était un savant!
— Mais pourquoi, observa très judicieusement aw oldmaid, n'apprenait-eîle pas à écrire, la petite sotte?
— Parce que, répliqua l'officier, elle travaillait jour et nuit pour vivre/ et que dans ses mom(îns de liberté , elle songeait plus à son amour qu'à s'instruire! Voilà comme sont laits les cœurs de quinze ans ! Or, imaginez tout ce que Vous pourrez de plus passionné, de plus profond, de plus dévoué, et vous aurez à peu près l'équivalent de l'amour de iMarielte! Dans l'àme de cette pau-
vre fille du peuple aimant un p:rossier ni:itelcl, se pressaient les plus ravissans (^t les plus délicieux rùves d'amour, :'i faire envier le sort de T{oi)in par les plus grands seigneurs! Oh ! messieurs, celait à jeter bas ses épaiileltes d'officier et à endosser volontiers la casac{ue du matelot pour se sentir effleuré par les lèvres de Mariette î
— A la santé de Mariette ! s'écria un jeune dandy anglais; monsieur, c'est ii nous faire oublier ces dames, ajouta-t-il par manière de galanterie, en s'inclinant devant le cercle des Anglaises, dont les joues roses se colorèrent encore davantage.
— Oui , messieurs , Mariette était belle a ce point , reprit le narrateur et je vous jure que de ma \ie je n'ai \n lille plus aUrayanlc.
— Vous l'avez donc connue? demanda le susdit dandy.
— Oui monsieur.
— Et vous ne buvez pas à sa santé ! votre verre est resté vide.
— Parce que, monsieur, je ne fête pas de tristes souvenirs avec du vin, et si je m'écoutais, vous me verriez pleurer devant vous comme une femme !
— Les parens de Mariette qui croyaient que son amour pour Robin n'était qu'une fantaisie d'enfant, une fois le brick en mer songèrent à la marier avec le fils d'un gros fermier des environs. C'était un bon parti, et il y avait dans les terres du fermier plus d'argent à recueillir que sur le pont du plus
^ros vaisseau! Mais Mariette plenra tant et menaça si sincèrement de si^ noyer le jour où on la forcerait à se marier, qu'ils renoncèrent à leur projet, et promirent à la pauvre fille d'attendre le retour de Robin. Mariette objecta une multitude di; beaux raisonnemens, à savoir qu'il valait mieux vivre dans la pauvreté avec l'objet qu'on aime que dans la richesse avec un mari imposé ; cet éternel argument de tons les amoureux, chimère que trop souvent la réalité fait disparaître! Mais Mariette parlait vrai quand elle disait cela; et l'amour lui donnait de l'éloquence ; elle afilrmait que plus d'une grande dame et plus d'un beau seigneur envieraient, au milieu de leurs richesses, le sort du pauvre Robin et de la pauvre Mariette! Enfin que sais-je, ce que vous rabâcheriez tous demain, si vous étiez amoureux, mesneurs et mesdames.
Toute jeune fille, de celte classe, quand elle est belle et quand elle est pauvre , a traversé dans sa vie de ces momens où les tentations la cernent de toutes parts , où elle rencontre sur sa route de mauvaises et lâches passions qui lui jettent un hameçon avec de l'or et de faux scmblans d'amour pour amorces. Peu échappent à cette pêche; mais Mariette se réfugia avec une sorte de terreur dans les bras de sa mère, un matin qu'elle avait rencontré un beau jeune homme de Paris qui lui avait offert des calèches , des robes de soie , de riches chapeaux pour le suivre et être sa maîtresse : de ce moment elle n'osa plus passer par cette endroit de peur d'y rencontrer le jeune homme dont la voix tintait à son oreille , comme un mauvais songe nous poursuit encore au réveil.
Mariette avait reçu la lettre de Kobin , c t depuis ce moment elle ne songeait plus à rien qu'à bondir de joie sit6t qu'elle apercevait au plus loin une voile blanche; bien souvent la barque de pikiieur de son père s'était changée pour elle en un gros bAtiment. Mais je vous ai dit que le Trasas avait tenu la mer soixanteKiix[huitjours,d'autres bàtimens partis à la même époque ou après lui, étaient arrivés depuis longtemps. Le bruit courut que 1er rasas avait péri. Quel coup de foudre pour la pauvre Mariette! son pauvre Robin qu'elle ne devait plus revoir , mort loin d'elle, sans qu'elle lui ait donné un baiser d'adieu î Mariette passait ses jours et ses nuits à prier et à pleurer, quelquefois elle venait malgré elle à l'endroit d'où elle avait l'habitude de parcourir la rade pour y chercher le Trasas. Puis elle se souvenait toul-«^-
coup de son malheur qu'elle semblait avoir oublié, et s'en retournait triste, les yeux et le cœur gonflés de larmes. Au lieu de ses chansonnettesgaiesetpleinesd'amour quelle fredonnait tous les jours, elle chantait les prières des morts qu'elle avait entendues à l'église. Pauvre Mariette î oh ! comme ses joues rebondies s'étaient desséchées, comme ses yeux vils et rayonnans semblaient usés par les pleurs et éteints 1 c'était pitié.
On la rencontra plusieurs fois dans le cimetière dont elle faisait le tour, s'arrètant à chaque instant comme si elle cherchait une tombe pour s'y agenouiller et prier; il n'y en avait pas. Le pauvre Robin était noyé,. l'Océan lui servait de tombeau ! alors elle planta une croix sur le bord de la mer, et là, elle allait exhaler toutes les douleurs de son âme.
Pardonnez-moi de pn^tendrc niO^ler (jik Ique chose de poétique à ce récit, mais ne Youssemble-t-il pas que ce murmure des vagues qui, répondant ainsi aux lamentations de la jeune fille, était comme une voix qui sortait du fond de la tombe, et lui parlait aussi.
Mariette, dans l'exaltation de son chap:rin, avait perdu la tête, et la folie la gagnait; aussi crut-elle, en effet, souvent entendro la voix de Robin, et une fois elle s'était jetée à la mer, se figurant que son ami l'avait appelée. Heureusement son frère, qui la surveillait dans sa folie, l'avait suivie ce jour-là, et la retira de l'eau.
Enfin un matin à six heures, le Trasas fit son entrée à Brest. Une lueur rougeûlre, pa reille à celle d'un incendie, dessinait une longue bande de feu du coté de Recouvrancc.