DE SON CARACTÈRE
Léon Dufour mourut à SaiDt-Sever, le 18 avril 1865, à l’âge de de quatre-vingt-cinq ans et une semaine.
« Peu de jours avant sa mort, qu’il pressentait, lisons-üous à la suite de son journal, avec toute la sérénité du philosophe et dü chrétien, nous étions réunis à son chevet, ses deux fils et un confrère de la ville, il nous dit avec calme : « Je vais vous faire une « confidence, » 11 prit successivement la main de chacun dé nous et, après l’avoir placée sur sa région épigastrique, qui était le siège de battements très intenses, il ajouta ces simples mots, qu'il prononça comme un ordre : « Vous savez ce que j’ai, ne tn’eii « parlez plus. » Dans sa dernière semaine, il descendit plusieurs fois dans son jardin pour revoir les fleurs naissantes de son parterre, pour^écoüter le chant printanier des oiseaux et le bourdonnement des insectes butinant sur les fraîches corolles ; c’était son adieu à la nature. »
Il fut subitement enlevé par suite de la rupture de cette tumeur artérielle, de cet anévrysme, dont il n’avait pas fait plus tôt la Confidence à ses fils, parce qu’il avait voulu revenir octogénaire au sommet du pic du Midi et aux rives de la Seine.
Ainsi se termina cette vie toute consacrée à l’étude de la science
et à la pratique de la médecine. Et ne peut-on pas, avec Lafontaine, dire de cette vieillesse qui s’achève honorée et heureuse au milieu de tout ce qu’on aime et à côté de ceux qui vous aiment :
Rien ne trouble sa fin. C’est le soir d’un beau jour?
Léon Dufour semble avoir possédé l’esprit d’observation inné. Peut-être le tenait-il de sa mère autant que de son père. Sa mère qui, à quatre-vingt-un ans, agonisante, disait au prêtre qui lui administrait l’Extrême-Onction : « Curé, vos saintes huiles sentent le rance ! » (Page 278.)
Sa sœur mourut aussi à un âge avancé, à quatre-vingts ans.
Bien que son père fut très calme et sa mère très-vive, le ménage n’en était pas moins très uni. Léon Dufour nous apparaît comme ayant su allier dans son caractère, au calme et à la patience de l’observateur, la vivacité du chercheur et la plus chaleureuse passion pour la science. C’est ainsi qu’on peut retrouver en lui à la fois l’influence paternelle et le cachet maternel.
Il avait aussi le sentiment du patriotisme développé à un haut degré. 11 le poussait jusqu’à l’orgueil du clocher, ainsi qu’on peut le voir dans le passage du Mémorial consacré à l’histoire de Saint- Sever (p. 244).
Ce mémorial est un livre d’ailleurs bien précieux en raison des services qu’il pourra rendre non seulement aux naturalistes et aux médecins, mais même aux historiens.
Aussi en prévision d'une réimpression de ce volume, nous nous permettrons de signaler aux éditeurs quelques petites corrections à faire.
Ain si à la page 126, nous lisons que Logrono est située aux confins de la Navarre et du Guipuscoa ; c’est aux confins de la Navarre, de l’Alava et de la Vieille-Castille qu’il faudrait dire. Le Guipuscoa est situé tout à fait aux confins de la France et ne s’étend pas au sud des monts Cantabres.
A la page 141, à propos d’un couvent de Trappistes situé prés de Favara, en Aragon, Dufour dit que c’est le seul peut-être qui existe en Europe. C’est évidemment en Espagne qu’il a voulu dire.
A la page 160, il faut lire Catalans au lieu d’Aragonais; car Tarragone, si je ne m’abuse, est en Catalogne.
A la page 168, on devra écrire Teruel au lieu de Ternel.
Une erreur d’un autre genre est commise à la page 221. On y lit que l’Aragon, la Catalogne et le Royaume de Valence sont les
plus grandes provinces d’Espagne. Les Castillans auraient le droit de se plaindre, aussilbien ceux de la vieille Castille que ceux de la nouvelle, ainsi que les Andalous et même les habitants du royaume de Léon.
Mais n’est-ce pas abuser que d'insister sur ces vétilles ?
Ne vaut-il pas mieux indiquer aux médecins les pages dans lesquelles Léon Dufour apprécie les qualités thérapeutiques des diverses stations thermo-minérales des Pyrénées et en signale les contre-indications (1).
Qu’il parle de l’autopsie du général Lamarque et fasse ressortir la petitesse du cerveau du député libéral qui fut si populaire, ou qu’à propos de sa dernière visite au Bois de Boulogne il expose, au sujet du Jardin d’acclimatation, les raisons qui l’empêchent de croire à la réussite ou aux bienfaits de l’acclimatement des animaux exotiques, Dufour est toujours intéressant ! Mais ■ jamais autant que lorsque sa passion de naturaliste est en jeu. Quelle vénération pour ceux de ses collègues qui sont animés de la même passion que lui !. Le docteur Péch, de Narbonne, il nous le dépeint en quelques mots : « Médecin très instruit, aussi savant que modeste. »
Du vieux Palasson (d’Ogenne), il nous dit : « C’est un savant pur sang ». Et dans les excursions, lorsqu’il s’agit de la découverte d’une plante jusqu’alors non cueillie vivante, c’est à ce moment que l’enthousiasme est à son comble ! En 1852, lorsqu’il se rendit à Marseille auprès de son fils malade, avec quel bonheur, dès que la convalescence s’établit, il revient à ses goûts de naturaliste. Mais laissons-le nous décrire lui-même son escapade : « Je fis avec M. Giraudy, qui avait été l’ami de l’entomologiste Solier, une excursion à Montredon. Dans ce boudoir de Flore, je cueillis pour la dernière fois, non sans émotion, plusieurs vieilles connaissances, entre autres une délicieuse bruyère, Erica vagans, en pleine floraison, qui me reporta par un souvenir électrique vers les sauvages roches de Moxente, aux confins méridionaux du royaume de Valence ; ce fut dans ce coin de l’Espagne qu’en 1812 je rencontrai pour la première fois cette belle et légitime espèce que les botanistes ont parfois confondue avec VErica multiflora si répandue dans le département des Landes ; l’étude comparative des anthères de ces deux types y fait découvrir [un caractère distinctif des plus organiques. C’est là de la botanique sentimentale ou historique des choses et des personnes que les vrais ama-
(1) Voir les pages 255-262.
teurs de la science, ceux qui ont fait leur herbier de leurs propres mains, comprennent et apprécient. Il est telles plantes de mon herbier qui, cueillies sous le feu du canon, pendant un siège ou sur un champ de bataille, déroulent à mon souvenir et les lieux, et les événements, et les amis de ces temps déjà si loin de moi. »
Arrêtons-nous sur cette citation. Elle achève de dépeindre mieux que nous ne saurions le faire l’ardeur scientifique et les qualités intellectuelles de notre héros.
Notre tâche sera remplie, si, ne pouvant juger l’œuvre du naturaliste, nous avons du moins réussi non pas seulement à faire admirer, mais surtout à faire aimer ce modèle du savant utile et modeste.
Fans. — Imprimerie Ed. Rousset et Cie, 7, rue Roehechouart.