LE DOCTEUR LÉON DUFOUR NATURALISTE
A FAIT SA DERNIÈRE ASCENSION AU PIC DU MIDI DE BIGORRE LE 8 AOUT 1863 AGÉ DE 83 ANS
Ce rocher, que le général de Nansouty, l’un des promoteurs de l’Observatoire du pic du Midi, a fait nommer Hocher Dufour, a échappé jusqu’ici au terrible vent de l’avalanche, plus heureux que le monument commémoratif des ascensions de l’astronome Plantade.
Les hauteurs des Pyrénées n’attirèrent pas seules l’humeur aventureuse de Léon Dufour. En 1819, il allait visiter, en compa-
gnie du docteur Grateloüp, alors médecin à Dax et plus tard à Bordeaux, les soufrières de Saint-Boës.
En 1824, ce fut l’exploration botanique du littoral océanique de la grande lande qu’il entreprit avec un jeune élève en pharmacie de Saint-Sevèr. Un domestiqué suivait, avec un cheval chargé de deux comportes renfermant les effets de voyage, et, plus tard, leurs conquêtes en histoire naturelle. On passa par Mont-de- Marsân, Uchac, Garcin, Sabres, Pissos, où l’on resta deux jours chez le dôcteur Goürgües. De là, on alla à La Teste. Après avoir séjourné quatre jours au chef-lieu de l’ancienné seigneurie des Captais de Buch, en explorant soigneusement ia plage, les forêts, les îles, on alla, lé 8 juin, de La Teste à Parectis ; le 9, à Mimizari ; le 10, à Tartâs, et, le 11, On rentrait à Saint-Sever.
Vers là fin dé mai 1827, Dufour fit, avec un des ses anciens professeurs, une excursion botanique aux coteaux des Caubous ; ils y récoltèrent Yèpipactis cordlfoüa, que Dufour voyait vivante pour la première fois, et qui abondait'dans Une lande voisine dé la crête du côteâu. Non seulement dn ne l’a jamais trouvée dans le département des Landes, mais elle n’est point citée dans la flore agenaise et paraît fort rarement dans les Pyrénées.
En 1832, il fut attiré à Bordeaux ; ainsi que noüs l’avons déjà dit, il allait y voir de près le choléra.
L’anpéé suivante au mois d’avril 1833, Dufour se rendit à Blaÿe, pour faire visite à son ancien camarade de l’armée d’Aragon, lé général Bugeaüd, qui venait d’être appelé auprès de la duchesse de Berrÿ, alors captive âü château de Blâye. Lé docteur Pierre Ménière nous â donné le récit détaillé dé cette captivité. Léon Dufour nous montre le rôle du général Bugeaud soüs un jour un peu différent :
« On avait fait appel, nous dit-il, à son dévouement pour le roi, sans lui faire connaître d’abord la nature ou les motifs de sa mission. Dans la nuit qui suivit son acceptation, il avait reçu l’ordre motivé ; malgré la répugnance de son caractère chevaleresque, il tint parole et se rendit au poste désigné. »
Lorsque la duchesse fut autorisée a quitter là citadelle de Blâye, pour se rendre à Palerme, Bugeaud, qui avait ordre de l’accom pagner, proposa à Dufour de faire avec lui ce voyage sur un bâtiment de l’Etat, avec le projet de rentrer en France par l’Italie ; mais sa position médicale, nous dit-il* ne lui permit point d’accepter cette séduisante expédition.
En .1852, Dufour fit d’abord une excursion à Loyola, près Saint-
Sébastien, puis un voyage à Marseille pour aller voir son fils Gustave, qui, atteint de fièvre grave, venait d’être évacué de Bône (Algérie) sur l’hôpital militaire de Marseille. Malgré ses soixantedouze hivers et la longueur du voyage, Dufour partit de Saint- Sever le jour même de la réception de la nouvelle au secours de son cher fils. Il resta trente-deux jours près de lui et revint par Montpellier, où il revit Lordat.
En 1854, Dufour exécuta un second voyage en Espagne. Il se rendit à Madrid avec son ami Edouard Perris, aux frais de l'Académie des sciences, qui, par une délibération officielle, lui avait confié la mission de continuer en Espagne ses recherches sur la zoologie et particulièrement sur l’entomologie (1).
Quatre ans plus tard, c’est jusqu’à Bade que Dufour arriva, à l’occasion du Congrès scientifique de Strasbourg. La section botanique était présidée par M. Fée, et Léon Dufour fut l’un des deux vice-présidents.
L’année d’après, en août*1859, la Société botanique de France se réunit en session extraordinaire à Bordeaux, Dufour fut désigné comme président du bureau spécial,Dans son discours d’inauguration de la première séance, il exhuma des «tiroirs de sa mémoire » quelques impressions botaniques publiées plus tard sous le titre : De La vaiew historique et sentimentale d'un herbier (voir le Bulletin de la Société botanique de France, t. VI, 1860, p. 526). Ce fut dans la séance du 16 août que le secrétaire de la Société, M. de Schœnfeld, ayant communiqué à la réunion la nouvelle de la promotion de Dufour au grade d’officier de la Légion d’honneür, notre spirituel naturaliste termina son discours d’adieu à ses collègues en leur disant :
« J’étais depuis vingt-huit ans passés un crucifère tout simple ; à notre retour de l’excursion d’Arcachon, quelle fut ma stupeur de me trouver transformé, grâce à l’intervention..de quelques membres de l’Institut et d’un ami haut placé, en crucifère à fleur double ou en rosette O'biculaire ! Cet insigne me rappellera toujours son heureuse coïncidence avec la session bordelaise de la Société botanique de France. »
Enfin, en 1860, se place un voyage à Grenoble, où Dufour alla assister encore au Congrès de la même Société botanique de France.
il) Voir sa relation imprimée, Madrid en 1808 et Madrid en 1854, dans les A des de la Société Linnêenne de Bordeaux, t. XXI, 2e livraison.
On a pu voir déjà combien Dufour se déplaçait facilement. Et cependant nous n’avons pas tout dit. Car, à l’exemple de Dufour lui-même, qui a mis dans un chapitre à part, le dernier de son livre, la relation de ses voyages à Paris, nous avons réservé pour la fin de cette longue liste de vagabondages, l’énumération de ses huit excursions parisiennes, de 1818 jusqu’à sa mort.
En 1818, il va revoir surtout ses anciens maîtres et ses amis d’étude.
En 1830, il y revient pour offrir à l’Institut ses Recherches anatomiques sur les Hémiptères.
En 1835, ce fut afin de présenter à l’Institut, pour le concours Montyon, L’Anatomie des Orthoptères, Hyménoptères et Nêvrop— tères, que Dufour entreprit son troisième voyage. Cuvier et Latreille étaient morts. Le général Bugeaud lui ménagea une entrevue avec Louis-Philippe, avec Thiers et avec Guizot.
En 1838, nouveau voyage à Paris pour arriver, moyennant des coupures et des suppressions de planches, à faire paraître le mémoire apporté trois ans avant ; car l’Académie des sciences, qui en avait promis l’impression, reculait devant les frais trop élevés de cette publication. Il assista au concours pour la chaire de chimie organique à l’Ecole de médecine; les deux concurrents étaient Dumas (de l’Institut) et Bussy de l’Académie de médecine ; il eut aussi occasion de voir le héros du jour, le lieutenant-colonel de spahis, Yusuf, arrivé à Paris depuis quelques jour-s.
En 1842, son cinquième voyage à Paris avait pour but de pré senter à l’Académie des sciences ses Recherches anatomiques et physiologiques sur les Diptères.
Trois ans et demi plus tard, au mois de novembre 1845, il y revint pour conduire ses deux fils et son jeune élève en entomologie, Alexandre Laboulbène, trois bacheliers de fraîche date, et les installer étudiants en médecine. Jusqu’à Orléans, on voyagea en diligence. Mais la fin du voyage se fit en chemin de fer, chose alors toute nouvelle.
Ce ne fut que treize ans plus tard, en 1858, que Dufour exécuta un septième voyaee à Paris. Il venait présenter à l’Académie des sciences son travail sur l’Anatomie et l’histoire naturelle des Galèodes. Son fils Gustave, alors aide-major au 1" régiment de cuirassiers de la garde impériale, l’y attendait.
« Quelle transformation de mon Paris du commencement du siècle ! nous dit Dufour. La place du Carrousel achevée avec les quatre pavillons qui complètent aussi le Louvre, et un square dissimulant le défaut de parallélisme des deux grands palais; la belle
tour Saint-Jacques avec son square, révélation d’un des monuments de la vieille capitale, etc. »
Enfin, en 1864, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, Dufour fit son dernier voyage à Paris. Il désirait présenter à l’Académie des sciences L’Anatomie des Lépidoptères . Il voulait aussi se retrouver au sein de la Société entomologique pour inaugurer lé fauteuil présidentiel honoraire qui lui avait été décerné quatre ans avant, après la mort de son ami Duméril.
Comme avec un regain de jeunesse, guidé par son jeune ami Laboulbène, il va partout, durant ces trente jours : au bois de Boulogne, aux réunions scientifiques (Société entomologique, Société botanique, Académie de médecine, Académie des sciences). Il va même six fois au théâtre ; sans compter les excursions extra-muros (Jardin d’acclimatation, Saint-Germain-en-Laye,etc.). Enfin, le 14 juillet, « par un temps magnifique », Dufour quittait « avec plaisir le tumulte de la capitale » pour regagner ses paisibles pénates, dont il ne devait plus s’éloigner.